תנא רבי מאיר

Un Tanah, étude sur la vie et l’enseignement de Rabbi Méir

Étude de Raphaël Lévy (1883)

Originaire d’Alsace, Raphaël Lévy s’installe à Paris en 1872, où il enseigne le Talmud et l’exégèse biblique entre 1873 et 1881. Aumônier dans plusieurs collèges et lycées, il est nommé en 1880 aumônier général des prisons, hôpitaux et asiles du département de la Seine, fonction qu’il exercera pendant plus de vingt ans. En 1889, il devient rabbin de la synagogue de la rue des Tournelles (Paris IVe). Il est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1898, puis promu officier en 1920.Il est l’auteur d’une monographie consacrée à Rabbi Méir, publiée sous le titre Un Un Tanah : Étude sur la vie et l’enseignement d’un docteur Juif du IIe siècle. Paris : Maisonneuve, 1883 [Bibliothèque numérique de l’AIU]. Rabbi Méïr est l’un des plus grands sages de l’époque de la Michna, disciple de Rabbi Akiva, et appartient à la quatrième génération des Tannaïm (vers 139–163). Il est le deuxième maître le plus cité dans la Michna et figure de manière très fréquente dans le Talmud de Babylone. Son épouse, Brouria, est l’une des rares femmes évoquées dans la Guemara. Biblioj.fr propose une édition en ligne de cette monographie, relue et corrigée.

Préface

Depuis quelque temps on a publié sur le Talmud un si grand nombre d’ouvrages qu’il semble que tout le monde devrait en connaître les doctrines, les idées et les personnages.

En est-il ainsi en réalité ? Le Talmud, le plus important et le plus authentique des documents pour l’étude des trois premiers siècles de l’ère actuelle, reste toujours enveloppé d’un nuage qui le dérobe aux yeux du vulgaire.

On dirait que nous en sommes encore réduits aux compilations fastidieuses que nous a laissées le moyen âge et que nous n’avons pas pour nous guider les travaux si substantiels qui ont paru depuis un demi-siècle tant en France qu’en Allemagne et dont les noms des auteurs, plus illustres les uns que les autres, se pressent en foule sous notre plume.

Le public est encore peu familiarisé avec les questions qui passionnaient alors les esprits en Judée et en Babylonie.

Il faudrait peut-être chercher la cause de cette ignorance dans le caractère trop général et dans le point de vue trop élevé de certains de ces travaux dont nous venons de parler.

En racontant la vie et en exposant les idées du Tanah Rabbi Méir, nous avons essayé de donner au public, dans un cadre plus restreint, un aperçu précis, une notion exacte des discussions talmudiques ; et, malgré l’aridité du sujet, nous avons consacré plusieurs chapitres à l’exposé méthodique de la doctrine religieuse de Rabbi Méir.

La biographie de Rabbi Méir eût été incomplète si nous ne l’avions pas fait précéder d’une étude sommaire sur les hommes et les événements de son temps.

Le judaïsme dispersé, le paganisme détrôné, le christianisme entrant en scène, tels sont les trois points saillants de cette époque si tourmentée qui se trouve pour ainsi dire résumée dans la vie même de Rabbi Méir.

Porté par les événements à connaître les institutions romaines, initié par ses relations personnelles à la philosophie païenne, obligé de chercher un refuge, tantôt au nord, tantôt au sud, mêlé à toutes les discussions, doué d’un esprit sagace et d’une mémoire prodigieuse, admiré pour sa science profonde, Rabbi Méir est pour l’historien le résumé vivant du siècle qui le vit naître et la personnification même du Talmud où son nom est mentionné à presque toutes les pages.

Notre but serait atteint si cette étude pouvait faire disparaître la toute-puissance de certains préjugés, et si le lecteur voulait bien accorder un juste tribut d’estime et de reconnaissance à Rabbi Méir ainsi qu’aux autres docteurs du Talmud, ces hommes modestes, doux et laborieux, qui n’avaient qu’un désir, qu’une ambition : le bonheur et le progrès de l’humanité par la paix, la science et le travail.

Paris, juin 1883.

Chapitre 1 — Des Tanaïm

Une des époques les plus caractéristiques du judaïsme, une de celles qui ont exercé sur ses destinées une influence profonde et durable, est, sans contredit, l’époque des Tanaïm.

Cette période de la vie littéraire et religieuse du peuple juif embrasse un espace de trois siècles environ, de l’an 30 après l’ère chrétienne jusqu’à la mort de Jehoudah le Saint, le rédacteur de la Mischnah.

Cette époque coïncide d’ailleurs avec l’épanouissement d’une nouvelle forme de la vie publique chez ce peuple hébreu, toujours le même par ses principes immuables, toujours si changeant par ses formes variables.

Israël n’est plus cette famille de Jacob que le législateur divin vient de doter de la Torah, de cette loi qui est aujourd’hui encore la base de sa vitalité et la raison d’être de son existence à l’état de race distincte dans la grande agglomération des peuples modernes.

Israël n’est plus cette nation turbulente et insoumise du désert et ne mérite plus ce titre blessant de « peuple à la nuque endurcie [1] ». Les malheurs l’ont éprouvé, et les cruelles vicissitudes de l’exil, en lui mettant à la main le bâton du pèlerin, ont déraciné pour toujours de son cœur tout penchant à l’idolâtrie. Les fréquents retours aux erreurs et aux jouissances grossières du paganisme ont disparu ; le culte scandaleux des divinités phéniciennes, mentionné si souvent dans les annales de nos rois et dans les discours de nos prophètes, n’est plus qu’un odieux souvenir. On dirait que les larmes amères, versées par nos ancêtres sur les bords des eaux babyloniennes, ont entraîné avec elles dans le courant du fleuve toutes les fautes et toutes les erreurs dont ils se rendirent jadis si souvent coupables.

Israël est revenu de Babylone avec « une âme purifiée et un cœur nouveau ». L’exil a mûri son caractère, agrandi son intelligence ; la nation juive connaît maintenant l’origine de ses malheurs, la cause de ses souffrances ; elle revient avec la ferme volonté de prévenir les uns et de porter aux autres un remède efficace.

C’est ce qu’avaient admirablement compris Esdras et Néhémie, ces deux grands réorganisateurs du judaïsme, chaînons vivants qui relient la génération patriote et inspirée des voyants, des prophètes, à la génération non moins patriote « des hommes de la Grande Synagogue [2] ».

L’histoire est là pour répondre par des preuves irrécusables à ceux qui seraient tentés de nier le succès des travaux d’Esdras et de Néhémie, de Siméon ben Schétach, de Josué ben Perachya et de toutes les autres Zouggoth [3], dont les noms brillent d’un immortel éclat et d’une gloire incomparable.

Une longue suite de siècles pendant lesquels l’édifice si courageusement élevé par Esdras et ses successeurs a résisté aux assauts coalisés d’un fanatisme féroce et d’une ignorance haineuse, suffit amplement à prouver la justesse de la méthode et la solidité de l’œuvre des Tanaïm.

D’un coup d’œil magistral ils surent embrasser l’avenir et en pénétrer les sombres mystères. Avec une prescience presque divine, dans tous les cas digne de l’admiration humaine, ils comprirent que le rôle d’Israël comme peuple politique était sur le point de finir et qu’à une existence nouvelle il fallait un régime nouveau ; ils comprirent surtout que la lutte allait changer de terrain, que la bataille matérielle et sanglante était terminée et que le combat des idées allait commencer.

Pendant trois siècles, sans interruption, se transmettant la tâche de génération en génération (קבלו מהם), ils préparèrent les matériaux de cette lutte gigantesque, et au terme de leur carrière ils purent prévoir le moment où la vérité, jusques alors apanage exclusif d’une race, deviendrait par leurs efforts la propriété de l’humanité tout entière.

Aussi, quand sonna la dernière heure de l’indépendance du peuple juif, quand l’aigle romaine eut posé ses serres puissantes sur les débris de cette nation qui lui avait opposé une résistance si opiniâtre, que Tacite a pu dire : Augebat iras, quod soli Judœi non cessissent [4], quand les ruines fumantes du Temple furent noyées dans les torrents de sang versé par Titus, l’on vit R. Jochanan ben Zaccaï continuer naturellement et sans secousse l’œuvre de ses devanciers.

C’est ce docteur qui ouvre l’ère des Tanaïm fermée par R. Jehoudah Hakadosch.

Le mot Tanaïm est le pluriel de Tanah qui signifie Enseigner (תנא chaldéen égale l’hébreu שנה). L’enseignement, en effet, devint la loi nouvelle de ces nouveaux docteurs, et leur nom indique ce qu’ils furent, ce qu’ils voulurent. À la pierre des remparts, à la lance des combattants, ils substituèrent le livre, l’enseignement. Entre leurs mains et sous leur direction vigilante, la doctrine juive s’épanouit, et les académies de la Palestine et de la Babylonie devinrent bientôt des foyers intellectuels, d’où devait rayonner la science juive avec un si grand éclat et une si grande puissance.

Avant de parler d’un des plus illustres d’entre eux, de Rabbi Méir, chef d’école remarquable et dont l’enseignement occupe une si large place dans l’œuvre commune des maîtres de la Mischnah, nous allons examiner rapidement la méthode des Tanaïm, leurs principes communs et l’action qu’ils ont exercée par leur seule science sur les destinées du peuple juif.

Chapitre 2 — De l’Enseignement des Tanaïm

Nous venons d’indiquer à grands traits et d’une manière générale la nature de la révolution profonde et radicale que l’exil babylonien fit subir au peuple élu. Les Juifs qui retournèrent en Palestine, à l’avènement de Cyrus, constituèrent une génération imbue d’idées nouvelles et qui fut presque étrangère à tout ce qui avait contribué à la chute des deux royaumes.

La partie de la nation qui était restée en Babylonie partageait naturellement ces idées, et accueillait d’autant plus favorablement les réformes d’Esdras, que c’était sur cette terre de l’exil que ces réformes avaient été conçues, et qu’elles étaient le résultat des méditations auxquelles Esdras et tant d’autres s’étaient livrés sur les bords de l’Euphrate.

Développer par l’étude l’esprit religieux du peuple, arriver à faire de l’explication du Pentateuque le domaine général de la nation et non le domaine particulier d’un petit groupe d’individus, tel fut le but d’Esdras et de ses successeurs.

Aussi longtemps que le Temple fut debout et que subsista l’organisation sacerdotale et agronomique de Moïse, il fut impossible de donner une prépondérance marquée à l’étude abstraite de la Loi.

Mais après l’événement fatal de l’an 70, quand le sacerdoce et la royauté, ces deux grandes forces du judaïsme biblique, eurent disparu, quand il fallut prévenir la ruine définitive, empêcher la dispersion de devenir une dislocation, l’on vit les Tanaïm, la Torah à la main, montrer aux vaincus le Livre qui devait toujours occuper leur pensée, et alors surgit cette brillante série, cette pléiade de docteurs et de savants, de martyrs quelquefois, qui, sans craindre la mort, avaient d’avance fait le sacrifice de leur vie pour l’œuvre qui était leur unique préoccupation.

Par l’élévation de leurs principes, par la noblesse de leur caractère, par la pureté et la sainteté de leur vie, quelques-uns par l’éclat de la naissance, la plupart cependant par leur seul mérite et leur seul travail, ces athlètes de la foi étaient parvenus à leur haute situation.

Le peuple, dont la reconnaissance sanctionnait ainsi leurs efforts, se soumettait à leur autorité, et ce n’est pas un des faits les moins curieux de l’histoire que de voir une nation brisée comme individualité, dispersée dans le monde entier, conserver cette unité de direction, cet esprit de suite et de centralisation qui ne semble guère pouvoir s’accorder avec l’absence de tout lien et de toute indépendance politique.

On a vu souvent des chefs exercer une autorité souveraine sur des hommes, alors que cette autorité n’avait pas pour elle le prestige du pouvoir ; mais au moins s’appuyait-elle sur la force matérielle, sur l’espoir de l’assouvissement d’une passion ou d’une ambition quelconque. Ici rien de semblable.

Les docteurs de la Mischnah ne doivent leur puissance qu’au développement de leurs facultés intellectuelles. Ce sont des savants, et rien de plus.

Élever le peuple, lui inspirer avant toutes choses l’amour de la loi divine, chercher dans cette loi une règle de conduite permanente et applicable à toutes les circonstances de la vie, en faire le centre autour duquel graviterait désormais toute l’activité nationale et vers lequel convergeraient toutes les manifestations de cette activité ; tel fut le but des Tanaïm, telle fut leur unique ambition.

Mais si le but fut invariablement le même, les moyens d’action et les méthodes varièrent nécessairement avec les personnalités chargées de leur application.

Étudier ce qui différencie les Tanaïm, faire ressortir les nuances qui font de chacun d’eux une personnalité distincte, nous mènerait trop loin et sortirait d’ailleurs des limites de notre monographie qui s’applique spécialement à l’un d’entre eux.

Mais, par contre, nous croyons utile de faire connaître les points qui leur sont communs et les principes auxquels ils ont tous obéi.

Ces points une fois établis, la figure que nous voulons mettre en relief se détachera nécessairement avec plus de vigueur et de netteté, quand elle sera entourée du cadre qui lui appartient.

Le premier principe commun à tous les Tanaïm, sauf une seule exception dont nous allons parler, consiste dans la renonciation absolue à reconstituer un État juif politique qui aurait réuni dans la Palestine la société hébraïque telle qu’elle existait avant la dispersion. Ils avaient tous compris que ce rêve irréalisable entraînerait à de nouveaux désastres, et que la victoire même n’aurait qu’une durée éphémère.

Seul, Rabbi Akiba, dont le patriotisme ardent s’était surexcité par le contact des révoltés de Bethar [5] et sous l’influence de Bar Kochebah, voulut donner un corps à cette idée héroïque. Il paya de sa vie son erreur patriotique, et, malgré les préparatifs de cette lutte où les derniers débris d’un peuple vaincu tinrent en échec les légions qui avaient conquis le monde, il n’oublia pas un seul instant les préoccupations ordinaires de ses collègues, les docteurs de la Mischnah. Comme eux, il travailla au but commun, et sa méthode savante et son intelligence vive et lucide contribuèrent puissamment à l’évolution pacifique qui s’accomplissait, d’autre part, en Israël.

Si la loi mosaïque avait réglé, jusqu’alors, tout l’état social juif, il fallait de toute nécessité trouver une nouvelle formule pour une société dont les conditions d’existence venaient d’être si radicalement, si cruellement modifiées.

La loi orale, qui est l’œuvre collective des Tanaïm et qui fut codifiée plus tard sous le nom de Mischnah, n’est autre chose que l’expression de cette formule dont la Guemarah ou le Talmud devait, trois siècles plus tard, devenir le complément définitif et indispensable.

La Mischnah, en effet, se compose d’une série de formules sèches, brèves, laconiques, touchant à toutes les questions qui pouvaient surgir dans la vie journalière du peuple, portant sur toutes les matières religieuses, économiques, scientifiques, politiques et sociales, et condensant en peu de mots le fruit de longues veilles et d’études laborieuses.

On peut, par exemple, affirmer sans crainte de se tromper que l’idée du principe talmudique דינא דמלכותא דינא [6] avait déjà été admise par tous les Tanaïm. Grâce à cette recommandation, les docteurs voulaient rendre les Juifs aptes à séjourner dans tous les pays où les jetteraient les vicissitudes de leur infortune, et les mettre à même d’y conserver leur caractère propre et leurs traditions séculaires.

Le troisième point qui ressort avec la dernière évidence de l’œuvre mischnaïque, c’est l’aversion des docteurs pour le prosélytisme.

Jetés au milieu d’une société qui leur était indifférente parfois, hostile le plus souvent, ils évitaient avec grand soin tout ce qui de leur part pouvait froisser la conscience religieuse des autres. Bien différents en cela des premiers apôtres du christianisme, ils ne voulaient devoir le triomphe de la doctrine juive qu’à la seule force du raisonnement.

Cependant, si d’un côté ils repoussaient presque systématiquement ceux qui venaient demander asile à la Synagogue, de l’autre, ils ne restaient pas indifférents aux brèches que la doctrine de l’apôtre Paul et de ses successeurs tentait de faire à l’œuvre si patiemment poursuivie depuis Esdras.

Nous rencontrons, en effet, un grand nombre de textes relatifs aux Minim, et la plupart sont destinés à combattre les sectaires de la nouvelle Église, alors déjà nos adversaires, et qui aujourd’hui prétendent expliquer la raison de leur existence par la découverte de la Justice et de la Charité dont on ne trouverait aucune trace chez les Juifs.

Mais que l’on consulte donc l’enseignement des hommes de la Grande Synagogue, la doctrine des Tanaïm, l’esprit et la lettre de la Mischnah ! Partout on verra préconiser la Charité et surtout la Tolérance que nos adversaires ont trop souvent méconnue ; partout règne la préoccupation constante de rendre le peuple meilleur et plus instruit, et non de le gouverner suivant des vues étroites ; partout on blâme les mesures violentes, partout domine un spiritualisme éclairé, mélangé, à de rares intervalles, d’une certaine tendance au mysticisme, si commune à cette époque ; et au-dessus de toutes ces vertus humaines, plane dans sa splendeur et dans son intégrité la sainte Torah, dont l’autorité restait indiscutable. Voilà ce que fut en réalité la société juive pendant ces deux siècles si chers pourtant au christianisme !

Oui, si le judaïsme est encore debout, si dans le ciel moderne son étoile brille d’un éclat incomparable, si, conformément à la parole du prophète אז יבקע כשחר אורך [7] (« Ta lumière resplendit comme l’aurore »), c’est à l’énergie, à la vertu, à la modération, à la science des Tanaïm, qu’il en est redevable.

C’est la vie d’un des plus illustres d’entre eux que nous allons raconter, en exposant ses idées, ses pensées, ses doctrines, convaincu que nos lecteurs nous sauront gré de mettre sous leurs yeux une des plus intéressantes figures de cette galerie célèbre des auteurs de la Mischnah qui au jour de la tempête sauvèrent le frêle esquif du judaïsme et le gréèrent de telle façon qu’il a résisté à la tourmente du moyen âge !

Chapitre 3 — Biographie de Rabbi Méir

D’après une légende qui, comme toutes les légendes, n’offre aucun caractère d’authenticité, R. Méir serait le descendant d’un général romain du nom de Néron. Ce général, qui aurait commandé l’armée du siège, avant l’arrivée de Vespasien en 69, se serait converti au judaïsme après avoir déserté le camp romain. D’après certains auteurs, ce Néron ne serait autre que l’empereur Néron lui-même [8].

Nous avons cru devoir rapporter cette tradition sans lui donner plus d’importance qu’elle n’en mérite ; des légendes plus ou moins fondées ont de tout temps entouré le berceau des grands hommes.

Quoi qu’il en soit de cette légende, Rabbi Méir naquit dans les premières années du IIe siècle de l’ère actuelle.

Quelle est la patrie de Rabbi Méir ?

Si sept villes de l’antiquité se sont disputé l’honneur d’avoir vu naître Homère, la critique pourrait peut-être arriver à découvrir, à force de conjectures, autant de patries pour notre docteur. M. Graetz le fait naître en Asie-Mineure sûrement, et probablement, dit-il, à Césarée de Cappadoce [9]. D’autres le font naître à Sephoris (en Palestine), comme ayant été concitoyen de R. José [10]. Quant à nous, n’ayant sous les yeux aucun texte explicite, nous inclinerions volontiers à indiquer comme patrie de R. Méir, Asia, la ville qu’il visita si fréquemment, où il s’exila, où il se fixa définitivement et où il mourut [11]. D’ailleurs, en fait de conjectures, le champ est illimité, et nous dirions volontiers de cette question comme de tant d’autres : Adhuc sub judice lis est.

Le premier maître dont il suivit les leçons fut le célèbre docteur Akiba qui reconnut en lui un esprit sagace et lucide, une logique puissante et un raisonnement des plus justes. Mais le jeune docteur n’avait pas encore acquis une connaissance assez approfondie des textes pour discuter toutes les questions traitées par le maître, et que ce dernier enveloppait à dessein sous le voile de l’allégorie pour éprouver ses disciples : לחדד בה התלמידים. Il songea alors à fréquenter une autre académie et devint un auditeur de R. Jischmaël [12], un des docteurs les plus en renom de l’époque.

Plus tard, armé de toutes pièces et se fiant à sa mémoire qui était extraordinaire, il retourna à l’académie d’Akiba [13]. En présence des progrès rapides et prodigieux de son élève, Akiba conçut bientôt pour R. Méir une amitié profonde, et lui accorda au moment de son départ définitif, et bien avant l’âge requis pour cette ordination, la Semichah ou investiture rabbinique.

Le Talmud, comme s’il avait voulu justifier cette exception, disait de R. Méir : « Jamais personne n’a pu pénétrer jusqu’au fond de sa pensée ; son nom même n’est qu’une consécration de son génie [14] ! »

Guemara — Eroubin 13b

אמר רבי אחא בר חנינא: גלוי וידוע לפני מי שאמר והיה העולם שאין בדורו של רבי מאיר כמותו, ומפני מה לא קבעו הלכה כמותו? שלא יכלו חביריו לעמוד על סוף דעתו.

Rav Acha bar ‘Hanina dit : « Il est avéré que du temps de R. Méir personne ne pouvait l’égaler. — Pourquoi donc son opinion n’a-t-elle pas toujours été suivie ? — C’est que personne n’a pu pénétrer jusqu’au fond de sa pensée. »

תנא: לא רבי מאיר שמו אלא רבי נהוראי שמו, ולמה נקרא שמו רבי מאיר? שהוא מאיר עיני חכמים בהלכה. ולא נהוראי שמו אלא רבי נחמיה שמו, ואמרי לה רבי אלעזר בן ערך שמו, ולמה נקרא שמו נהוראי? שמנהיר עיני חכמים בהלכה.

Son nom n’était pas Méir, mais Nehoraï. Pourquoi l’appelle-t-on Méir ? Parce que ses discours étaient lumineux (מאירlumière). Son nom n’était pas non plus Nehoraï, mais d’après les uns Nehemyah, d’après les autres Éliézer ben Arach. Pourquoi lui donne-t-on le nom de Nehoraï ? Parce que ses discours étaient lumineux (Nehoraï vient de נהורא, lumière).

En disant que personne n’a pu pénétrer au fond de sa pensée, on veut dire que ses raisons, quoique parfois spécieuses pour lui, étaient irréfutables pour les autres. D’après une autre version, le véritable nom de R. Méir serait Meïscha (מאישא ou מאשה). Ce nom est adopté par tous les critiques. Selon M. Graetz (Histoire des Juifs, 4e volume, note 19), Meïscha = Μωϋσῆς (Moïse). Selon d’autres, Meïscha viendrait de אש, feu, celui qui enflamme, expression plus énergique que מאיר, éclairer.

R. Jehoudah ben Baba, qui fut, comme R. Akiba, un des dix martyrs de l’époque adrianique, lui donna également la Semichah [15]. Dès lors, le jeune docteur fut en possession officielle et incontestée d’un titre qu’il méritait à tous égards.

L’ami de R. Jehoudah ben Baba, son collègue à l’académie, et qui, comme lui, préféra le supplice et l’auréole du martyre à l’abandon des prescriptions mosaïques, R. Hananyah ben Teradyon, accorda au jeune docteur l’aînée de ses filles en mariage.

R. Hananyah ben Teradyon était un homme remarquable sous tous les rapports. Il vivait à une époque troublée et n’en bravait pas moins avec une constance digne d’éloges les édits qui défendaient les pratiques religieuses du culte.

Ces édits étaient exécutés pourtant avec une rigueur inouïe. La dernière révolte avait montré aux Romains quelle ténacité et quelle énergie animaient encore le peuple juif ; et la dureté de leur gouvernement était en raison directe de la résistance qu’ils rencontraient. Tout prétexte pour traquer et persécuter les malheureux Juifs était de bonne guerre, et c’est pour avoir enseigné la loi contrairement à ces édits que R. Hananyah fut emprisonné, ravi à sa famille et aux pauvres dont il était le bienfaiteur.

R. Hananyah, mettant en pratique la maxime favorite des docteurs לא המדרש עיקר אלא המעשה — « l’étude n’est rien sans les actes [16] » —, était animé envers les déshérités de la fortune d’une délicatesse et d’une charité qui étaient devenues proverbiales. En voici un exemple.

Un jour, il avait mis de côté une certaine somme d’argent pour célébrer d’une façon un peu plus luxueuse que de coutume la fête de Pourim. Comme il était chargé de la distribution publique des aumônes, il procéda à cette opération la veille de la fête, mais, par négligence, au lieu de prendre l’argent de la caisse des pauvres, il prit l’argent qu’il avait préparé pour la fête.

Quelques heures après, il reconnut son erreur, mais, par un scrupule exagéré, il ne voulut jamais consentir à reprendre dans la caisse des pauvres l’argent auquel il avait droit, l’argent qu’il avait distribué et qui, en définitive, lui appartenait [17].

Cet homme de bien paya de sa vie la fermeté de ses principes, et ses ennemis essayèrent encore de le déshonorer dans la personne de ses enfants. Une loi barbare autorisait, en effet, le proconsul à décider du sort des enfants de ceux que sa rigueur venait de frapper, et le bourreau de R. Hananyah avait condamné la seconde fille du martyr, belle-sœur de R. Méir, à une peine fort en usage dans ces temps sauvages et chez ce peuple vindicatif. Envoyée à Rome, elle aurait dû affecter le produit de son déshonneur à augmenter les revenus du proconsul romain.

R. Méir voulut préserver cette vertueuse jeune fille, dont l’honneur était le sien, de ce terrible châtiment, et, malgré les dangers dont il était lui-même entouré, cédant aux conseils énergiques de sa femme, il partit pour Rome. Il parvint à séduire les gardiens de la jeune fille, préserva d’une tache ignominieuse l’innocence de cette enfant et s’enfuit avec elle en Babylonie.

Le Talmud, qui rapporte ce trait de courage, l’a entouré de légendes qui n’enlèvent rien d’ailleurs à cet acte, une des plus hautes expressions du dévouement et du sacrifice.

L’admiration que nous inspire ce voyage, et qu’il inspirera à tous ceux qui songent aux obstacles que le docteur a dû rencontrer, aux difficultés de sa mission, à l’énergie qu’il a dû déployer, est une excuse suffisante pour nous de reproduire le texte trop peu voilé du Talmud et d’en donner une traduction libre ; car l’hébreu, bien avant le latin, a eu le rare privilège de pouvoir tout dire alors que le français ne peut que tout laisser deviner :

Guemara — Aboda Zarah 18a-b

ברוריא דביתהו דרבי מאיר, ברתיה דרבי חנינא בן תרדיון הואי, אמרה ליה: זילא בי מלתא דיתבא אחתאי בקובה של זונות. שקל תרקבא דדינרי ואזל, אמר: אי לא איתעביד בה איסורא — מתרחיש ניסא, אי עבדה איסורא — לא מתרחיש לה ניסא. אזל נקט נפשיה כחד פרשא, אמר לה: השמעי לי. אמרה ליה: דשתנא אנא. אמר לה: מתרחנא. אמרה ליה: נפישן טובא דשפירן מינאי. אמר: שמע מינה לא עבדה איסורא, כל דאתי אמרה ליה הכי. אזל לגבי שומר דידה, אמר ליה: הבה ניהלי, אמר ליה: מיסתפינא ממלכותא, אמר ליה: שקול תרקבא דדינרי, פלגא פלח ופלגא להוי לך, אמר ליה: וכי שלמי מאי איעביד? אמר ליה: אימא ״אלהא דמאיר ענני״ ומתצלת, אמר ליה: ומי יימר דהכי איכא? אמר ליה: השתא חזית. הוו הנהו כלבי דהוו קא אכלי אינשי, שקל קלא שדא בהו. הוו קאתו למיכליה, אמר: ״אלהא דמאיר ענני!״, שבקוה, ויהבה ליה. לסוף אשתמע מילתא בי מלכא, אתיוה אסקוה לזקיפה. אמר: ״אלהא דמאיר ענני!״ אחתוה. אמרו ליה: מאי האי? אמר להו: הכי הוה מעשה. אתו חקקו לדמותיה דרבי מאיר אפיתחא דרומי, אמרי: כל דחזי לפרצופא הדין לייתיה. יומא חדא חזיוהי, רהוט אבתריה, רהט מקמייהו, על לבי זונות. איכא דאמרי: בשולי גוים חזא, טמש בהא ומתק בהא. איכא דאמרי: אתא אליהו אדמי להו כזונה, כרכתיה. אמרי: חס ושלום, אי רבי מאיר הוה לא הוה עביד הכי. קם ערק, אתא לבבל.

Berouryah, femme de R. Méir, était fille de R. Hananyah ben Teradyon. Elle dit à son mari : « C’est une chose odieuse pour moi de savoir que ma sœur est vouée à la honte. »

R. Méir se munit d’une bourse remplie de denarim [18] et partit en disant : « Si elle est restée pure, je la sauverai par un miracle ; sinon, le miracle ne se produira pas. »

Prenant les allures d’un cavalier romain, il alla trouver la jeune fille et se convainquit bientôt par ses réponses qu’elle était toujours digne de sa famille.

Se rendant auprès de son gardien, il lui dit : « Cède-moi cette jeune fille. — Je ne puis, car je dois remettre aux agents du trésor public le prix de son déshonneur. — Prends cette bourse, tu garderas la moitié pour toi, et chaque fois que l’on te demandera de l’argent, tu en donneras du restant. — Mais quand cette moitié sera épuisée, que ferai-je ? — Tu diras : « Dieu de Méir, viens à mon secours », et tu seras sauvé ! — Est-ce bien vrai ? »

Il y avait autour d’eux des chiens méchants qui mordaient les passants : le gardien de la jeune fille leur jeta un peu de terre, et les chiens se précipitèrent sur lui. Il s’écria alors : « Dieu de Méir, viens à mon secours ! » et les chiens le lâchèrent.

Convaincu par ce miracle, il donna la jeune fille à R. Méir.

Le gouvernement, ayant appris cet enlèvement, s’empara du gardien et le condamna aux fourches. Il s’écria : « Dieu de Méir, viens à mon secours ! » et il raconta alors aux juges ce qui lui était arrivé. Le tribunal ému lui accorda la liberté ; mais le signalement de R. Méir fut envoyé à tous les gouverneurs avec ordre de se saisir de sa personne et de l’amener à Rome [19].

Un jour il fut aperçu par des cavaliers romains qui se mirent à sa poursuite. Lui, continuant paisiblement son chemin, se rendit dans un quartier mal famé. D’autres disent que, voyant des mets défendus, il fit semblant de les goûter en trempant un de ses doigts dans les aliments et portant un autre doigt à sa bouche. D’autres enfin disent que le prophète Élie vint au-devant de lui sous la figure d’une femme aux allures peu correctes et que R. Méir fit semblant de la connaître intimement.

Quelle que soit l’action simulée du docteur, les cavaliers, qui ne l’avaient pas perdu de vue, s’écrièrent : « Certes l’homme qui a fait cela ne peut être R. Méir ! »

Ayant ainsi réussi à tromper ceux qui le poursuivaient, il se réfugia en Babylonie [20].

Berouryah, la femme de R. Méir, occupe avec Yaltah, la femme de R. Nachmann, et à des titres bien plus élogieux encore, une place importante dans l’encyclopédie talmudique. Compagne bien-aimée d’un illustre docteur, elle était initiée à toutes les controverses religieuses de son temps, et son esprit vif et incisif, ses réparties promptes et justes, ne devaient pas toujours mettre ses interlocuteurs à leur aise quand elle prenait part à la discussion. Un Saducéen lui dit un jour : « Il est écrit : רני עקרה לא ילדה « Sois heureuse, femme stérile, car tu n’as pas enfanté » [21]. » Comment la femme stérile peut-elle être heureuse de n’avoir pas d’enfant ? — Regarde la suite du verset, lui répondit Berouryah : רבים בני שוממה מבני בעולה « Les enfants de la femme désolée sont plus nombreux que ceux de la femme féconde. » Israël, c’est la femme stérile ; elle est heureuse de ne pas mettre au monde des enfants que leur doctrine comme la vôtre, Saducéens, priverait du salut éternel [22] ! ».

Mais ce n’est pas seulement dans les controverses philosophiques et religieuses que l’épouse de R. Méir se faisait remarquer. Digne compagne de cet homme illustre, elle le soutenait aux heures d’angoisse et de lassitude, et ses paroles, empreintes d’une douceur pénétrante, rendaient le courage à son mari et lui donnaient des forces nouvelles. Le trait suivant nous en fournit un exemple.

R. Méir avait des voisins turbulents qui, par le bruit de leurs disputes quotidiennes, le dérangeaient et le troublaient dans ses méditations [23]. Un jour, perdant patience, exaspéré sans doute par des discussions plus vives que d’habitude ou par un tapage plus violent, il pria Dieu de le débarrasser de voisins aussi impies. Berouryah lui fit alors observer que le Psalmiste a dit : יתמו חטאים מן הארץ « Que les péchés disparaissent de la terre [24]. » חְטָאִים, les péchés, et non חטּאִים, les pécheurs. Il faut prier Dieu de faire disparaître les péchés, et alors seulement se réalisera la fin du verset : ורשעים עוד אינם « Et il n’y aura plus de pécheurs. »

R. Méir demanda alors à Dieu d’inspirer à ses voisins la pensée de faire pénitence, de racheter par une conduite meilleure les erreurs de leur vie. Plus tard, ces voisins changèrent de conduite, et notre docteur s’applaudit d’avoir suivi les sages conseils de sa femme.

Dans une autre circonstance, plus douloureuse pour elle et pour son mari, Berouryah fit preuve d’une énergie extraordinaire pour ne pas causer un chagrin à son mari pendant la solennité du sabbat. Voici à quelle occasion :

Un samedi, R. Méir enseignait comme d’habitude la loi aux nombreux disciples de son académie. Ce jour-là même, ses deux fils, étant tombés dans un puits, y trouvèrent la mort. Berouryah résolut de cacher ce malheur à son mari au moins jusqu’à l’issue du sabbat, pour pouvoir ensuite déplorer ensemble la mort de leurs enfants et donner un libre cours à leurs larmes [25].

Le cœur brisé par la douleur, mais soutenue par l’amour conjugal et par la pensée du devoir à accomplir, elle étendit les deux cadavres sur un lit de repos, les recouvrit d’un drap, et attendit le retour de son mari.

Il faisait presque nuit quand R. Méir rentra chez lui.

Il demanda où étaient ses enfants.

Tout en préparant pour la Habdalah [26] le vin, la lumière et la boîte de parfums, Berouryah lui répondit qu’ils étaient peut-être encore à l’Académie et l’engagea à réciter la Habdalah.

R. Méir procéda à cette cérémonie qui marque l’issue de la solennité du sabbat, puis demanda de nouveau où étaient les enfants pour leur donner sa bénédiction [27].

Berouryah lui répondit d’une façon évasive et insista pour qu’il prît quelque nourriture. Ayant satisfait au désir de sa femme, il se mit à table, et, après le Birkath Hamazon (prière après le repas), il s’informa de nouveau où étaient ses enfants.

« Je l’ignore, répondit Berouryah. D’ailleurs j’ai un conseil à te demander. »

— Parle.

— Il y a quelque temps un de nos amis vint me trouver et me confia à ton insu la garde de deux beaux diamants auxquels il attachait une haute valeur. Ces joyaux sont en effet de la plus grande beauté, leurs feux scintillent comme le soleil dans sa majesté, et, à force de les considérer chaque jour, je m’étais presque convaincue qu’ils nous appartenaient et que jamais leur propriétaire ne songerait à les réclamer. Mais notre ami est venu aujourd’hui me les réclamer pendant que tu étais au Beth Hamidrasch [28], et je te demande maintenant s’il faut les lui restituer.

— Cette question m’étonne de ta part, elle est indigne de la femme de R. Méir !

— Eh bien ! puisque tu m’engages à les rendre, s’écria la pauvre mère qui ne pouvait plus retenir ses sanglots, viens donc avec moi contempler ces joyaux avant de les restituer à celui qui nous les a confiés !

Et, pâle, le regard noyé de larmes, elle l’entraîna dans la chambre mortuaire, enleva le linceul, et le malheureux père, apercevant les cadavres de ses fils, fondit en larmes, pendant que la courageuse épouse, à bout de forces, tombait évanouie !

« Ô mes fils chéris, pourquoi êtes-vous partis dans la fleur de l’âge ? Pourquoi me les as-tu enlevés, Seigneur ? », sanglotait le docteur dont le cœur venait de recevoir un coup si inattendu. Mais déjà Berouryah s’était relevée : « Maître, lui dit-elle, tu m’as appris tout à l’heure qu’il fallait rendre sans murmurer le dépôt qui nous avait été confié ! Ne récrimine pas contre la volonté de la Providence, car elle agit avec justice dans toutes ses actions. »

Tous les deux alors mêlèrent leurs larmes en répétant ces paroles de Job : « Le Seigneur nous les avait donnés, le Seigneur nous les a repris. Que le nom du Seigneur soit béni à jamais [29] ! » :

ה׳ נתן ה׳ לקח יהי שם ה׳ מבורך מעתה ועד עולם

Comme presque tous ses collègues, R. Méir, pour subvenir aux besoins de sa famille, exerçait une profession manuelle. Il était scribe ou écrivain public (לבלרlibellarius) et acquit une prodigieuse habileté dans cet art. Les documents sortis de sa plume étaient fort estimés [30], et il paraît avoir joui, grâce à son industrie, d’une honorable aisance.

Au reste, ceci n’est pas un cas particulier à R. Méir ; tous les docteurs de l’époque mischnaïque et talmudique, plus tard encore au moyen âge, les rabbins, ne considéraient pas leur science comme chose vénale. Ils étudiaient et enseignaient לשם שמים dans le but unique de propager la connaissance de la loi divine et de convier le plus grand nombre de leurs frères à la possession de la vérité. La maxime favorite d’un des leurs [31], ולא קרדום לחפר בו — « La Torah n’est pas un outil avec lequel on travaille » —, était constamment présente à leur mémoire, et ils auraient cru commettre une véritable profanation en exigeant une rétribution pour leur enseignement.

Il est vrai qu’à propos de Hillel, le Talmud nous raconte qu’il avait dû, un jour, rester à la porte de l’académie, parce qu’il ne pouvait acquitter la modique somme qu’il fallait payer pour y entrer.

Mais, en admettant même pour vrai un fait, qui, sans aucun inconvénient, doit être rangé dans la catégorie des légendes dont le peuple aime à entourer le berceau et les origines des hommes dont il subit l’ascendant, la rétribution exigée de Hillel était simplement destinée à subvenir aux frais d’entretien et de location de l’école, et nullement à payer les maîtres qui y professaient.

Nous avons dit plus haut que R. Méir avait acquis une grande habileté dans son métier de scribe. Le Talmud nous en fournit plusieurs preuves, notamment dans le passage suivant : R. Méir était à Asia, où il s’était rendu pour la fixation du mois embolismique (אדר שני), et dans toute la ville il ne se trouvait aucun exemplaire de la Meguillah. Or, on ne peut écrire de Meguillah (rouleau contenant l’histoire d’Esther) si l’on n’a pas sous les yeux une autre Meguillah pour servir de modèle. Que fit R. Méir ? Il écrivit une Meguillah de mémoire et en fit publiquement la lecture. Pour justifier ce fait anormal et en opposition avec les prescriptions de la Mischnah, Rabbi Abahou dit que R. Méir pouvait se permettre une chose que sa grande connaissance des textes lui rendait facile [32].

Un autre passage nous montre également le docteur dans l’exercice de ses fonctions de scribe. R. Siméon ben Eléazar raconte comment procédait R. Méir pour écrire la Mesousah. Il prenait une feuille de parchemin non poli, laissait une marge en haut et en bas, et faisait des alinéas ouverts, contrairement à ceux de la Torah, qui sont fermés. R. Siméon ben Eléazar lui ayant demandé pourquoi il procédait ainsi, R. Méir lui répondit que les divers chapitres de la Mesousah n’étant point pris dans un texte qui se suit, il fallait intervertir l’ordre établi pour la Torah [33].

Avant de terminer ce qui concerne les travaux de scribe de R. Méir, nous croyons devoir citer encore deux passages qui y sont relatifs. Le premier nous montre que les jeunes auditeurs, en se présentant à l’académie, devaient être en état de gagner leur vie par un métier manuel.

Ainsi, lorsque R. Méir se rendit, comme nous l’avons dit, chez R. Jischmaël, la première question que celui-ci lui adressa fut de savoir quelle était sa profession, lui faisant entendre par là qu’il n’avait à compter sur aucune rémunération matérielle pour se consacrer à l’étude. Nous voyons par là combien ces anciens rabbins avaient souci de cette dignité personnelle qu’un travail régulier peut seul assurer à l’homme [34].

Le second passage est une juste louange de son talent de scribe. On dit de lui : הוה כתבן טב ומובחרIl était un copiste distingué. Aussi ses manuscrits étaient-ils recherchés, et il gagnait par semaine jusqu’à trois sicles [35], somme importante pour l’époque.

Le Midrasch nous révèle un détail touchant à ce sujet. R. Méir employait les deux tiers de cette somme à ses besoins personnels et aux besoins de sa famille et donnait le reste aux pauvres, renchérissant ainsi sur le commandement divin, qui prescrit seulement de leur donner la dixième partie de ce que l’on gagne. Plus tard ses disciples, trouvant cette libéralité sensiblement exagérée, lui en firent des reproches en lui disant : « Que laisseras-tu à tes enfants, si tu continues à agir ainsi ? » Le pieux rabbin leur répondit : « Si mes enfants marchent dans la voie du Seigneur, je n’ai aucune inquiétude sur leur sort, car il est écrit : « Je n’ai jamais vu le juste abandonné, ni ses enfants privés du nécessaire » לא ראיתי צדיק נעזב וזרעו מבקש לחם. Si au contraire mes fils se conduisent mal, pourquoi donc priverais-je les pauvres de ce que je puis leur donner, pour laisser une fortune à ceux qui n’en seraient pas dignes, et qui en feraient un mauvais usage [36] ? »

Nous avons déjà vu par suite de quel malheur R. Méir fut dispensé du soin de songer à l’avenir de ses fils, et avec quelle résignation le docteur supporta cette grande catastrophe.

Il savait, d’ailleurs, se plier aux circonstances, et son humilité peut être comparée à celle de Hillel. Un seul exemple suffira pour le prouver. Un samedi, à Emmaüs, près de Tibériade, R. Méir avait prolongé sa conférence bien au-delà de l’heure habituelle. Parmi ses auditeurs se trouvait une femme qui prenait un tel plaisir à entendre les explications du docteur qu’elle s’attarda et ne quitta la salle des conférences qu’une des dernières. Arrivée chez elle, elle y rencontre un mari furieux de sa trop longue absence, et qui, au paroxysme de la colère, lui dit : « Allons ! sors d’ici, et tu n’y rentreras qu’après avoir craché à la figure de ce rabbin dont la parole t’a si bien charmée ! »

La pauvre femme quitte son logis, bien décidée à ne pas obéir à son mari ; mais ses amies, remplies de compassion, lui dirent : « Tu es obligée de te soumettre à la condition imposée par ton mari ; tu ne peux continuer à errer ainsi par les rues. Nous allons t’accompagner chez ce docteur, tu feras ce qu’on t’a commandé, et la paix rentrera avec toi dans ta demeure. »

R. Méir avait été averti des exigences de ce mari, et, accoudé à sa fenêtre, il s’accusait d’avoir rompu, par une conférence si longue, l’accord entre deux époux, et son esprit d’humilité et de charité cherchait le moyen de réparer le mal qu’il avait fait involontairement, quand il aperçut la femme, qui se refusait, malgré les instances de ses compagnes, à frapper à sa porte. Il l’appelle, et, lui parlant avec douceur, lui dit : « Ne pourrais-tu guérir mon œil malade, en récitant la formule usitée et en le mouillant avec ta salive ? » Encouragée par ces paroles, la femme s’approche et obéit à son mari, tout en ne paraissant déférer qu’au désir du rabbin.

Lorsque la femme fut partie, les disciples de R. Méir se montrèrent très irrités de l’affront qu’il venait de tolérer, mais le docteur leur répondit simplement :

« Celui qui rétablit la paix dans un ménage troublé, c’est comme s’il rétablissait le monde sur ses véritables bases, כל המביא שלום בין איש לאשתו כאלו קיים כל העולם כלו. D’ailleurs, pour éviter toute idée de soupçon, Dieu lui-même a permis d’effacer son saint nom dans l’eau lustrale [37] ! »

R. Méir ne demeura pas toujours dans la même ville ni dans le même pays. À une époque aussi troublée, ces changements de résidence n’ont rien d’extraordinaire, surtout quand à cette cause principale on ajoute la querelle qui motiva le départ de notre docteur pour l’Asie-Mineure.

Trois ans après la mort d’Adrien, le 15 Ab de l’an 140, Antonin permit aux Juifs de donner la sépulture aux martyrs de Bethar et aux corps de ceux qui avaient succombé pendant la révolte de Bar Kochebah [38].

Le 18 Adar suivant, fut rapporté le décret d’Adrien qui défendait l’exercice public du culte juif. Ces décrets étaient à peine rendus, que R. Méir et les six autres disciples d’Akiba se réunirent dans la plaine de Rimmon pour déterminer l’établissement d’une année embolismique.

C’est là le premier acte par lequel s’affirme l’autorité académique de R. Méir.

Nous trouvons ensuite R. Méir à Emmaüs, à Tibériade, à Beth Schéan, à Mimlah [39], à Ardiska, à Tiboun [40], et surtout à Ouscha, siège de l’académie de R. Simon ben Gamaliel. R. Méir remplissait dans cette académie les fonctions de חכם (Chacham), c’est-à-dire de rapporteur dans les discussions. Il était chargé, en cette qualité, d’élucider les questions et de les exposer devant les docteurs assemblés, en formulant les arguments que comportait le point en litige. Son esprit d’analyse et sa méthode rationnelle se prêtaient merveilleusement à ce rôle de référendaire, dans lequel il paraît avoir rendu des services considérables.

Malheureusement, les rapports amicaux de R. Méir et du Nasi furent troublés par ce dernier, au grand détriment des études.

Il était d’usage à l’académie de se lever à l’entrée du Nasi, du vice-président et du Chacham, jusqu’à ce que ces hauts personnages eussent gagné leurs sièges. Or, pendant une absence du vice-président, R. Nathan, et du Chacham, R. Méir, le Nasi, pour consacrer sa préséance, établit une nouvelle étiquette, et fit adopter la règle suivante :

« 1° Quand le Nasi entre à l’académie, tout le monde doit se lever et ne se rasseoir que sur son ordre ;

« 2° À l’entrée du vice-président, le premier rang de l’assemblée devait seul se lever, et s’asseoir dès qu’il était parvenu à sa place ;

« 3° Enfin, à l’entrée du Chacham, se levait qui voulait [41]. »

Quand R. Nathan et R. Méir revinrent à l’académie et qu’ils s’aperçurent des dispositions prises contre eux, forts de leur science, qui pouvait se passer d’un hommage puéril, mais s’appuyant sur une tradition qu’ils ne voulaient pas voir disparaître, ils prirent la résolution de faire élire un nouveau président.

Pour atteindre leur but et pour humilier le Nasi, ils résolurent de lui adresser des questions sur des sujets qu’il n’avait pas étudiés (נימא ליה גלי עקצים דלית ליה).

Leurs intrigues ne purent aboutir ; le Nasi avait été prévenu et sut éviter le piège. Indigné d’un procédé qui pouvait un jour le surprendre et l’exposer à un aveu humiliant pour sa dignité de Nasi, il prit une mesure grave et dont nous trouvons cependant quelques exemples dans les académies de la Palestine et de la Babylonie, et plus tard dans les universités de France et d’Angleterre, il leur interdit d’une façon absolue l’entrée de la salle des séances.

À leur tour, les deux expulsés ne se tinrent pas pour battus ; leurs questions écrites circulaient parmi les membres de l’académie ; les solutions restaient introuvables. Tous les hommes de science se rangèrent de leur côté, et l’un d’eux, R. José, interprète fidèle de la pensée de la majorité, s’écria un jour en pleine séance : « Nous sommes, nous, dans l’enceinte de la science, mais la science est au dehors ! תורה מבחוץ ואני מבפנים [42] »

R. Méir paraît avoir mené longtemps cette campagne avec un entrain remarquable [43]. Les Achérim [44] du Talmud et les Jesch Omrim nous en fournissent une preuve irréfutable.

Les Jesch Omrim finirent par disparaître, R. Nathan ayant fait la paix avec le Nasi ; mais les Achérim continuèrent victorieusement la lutte.

Longtemps après la mort de notre docteur, le petit-fils du Nasi R. Simon ben Gamaliel, fils de R. Jehoudah Hakadosch, demanda un jour à son père, le célèbre rédacteur de la Mischnah :

« Quels sont donc ces Achérim, ces autres qui ont toujours eu raison, que tout le monde a approuvés et dont le nom cependant n’est mentionné nulle part ? »

— Ces autres, mon fils, ce sont des hommes qui furent les ennemis de ton aïeul et qui cherchèrent par leurs intrigues à diminuer l’autorité du Nasi et à éclipser la gloire de la maison de Hillel. »

Malgré le concours que lui accordaient ses collègues, R. Méir ne voulut pas être une cause éternelle de troubles et de dissensions. Il quitta Ouschah et se rendit en Asie-Mineure, à Asia.

Sa lutte avec le Nasi fut-elle le seul motif qui engagea R. Méir à s’expatrier ? Nous n’oserions l’affirmer. Le Talmud lui-même nous laisse indécis et sur la date de ce départ et sur les mobiles très sérieux auxquels obéit notre docteur.

Les chroniques de ce temps, aussi friand de scandales que le nôtre, attribuent à un chagrin domestique le brusque voyage de R. Méir.

נשים דעתן קלות : La femme est inconstante, disait déjà un proverbe de l’âge talmudique, bien avant le distique du roi chevalier :

Souvent femme varie,
Bien fol est qui s’y fie.

Berouryah, à qui l’on répétait un jour ce proverbe, en présence de son mari, répondit que la femme vertueuse ne varie jamais. Une expérience tentée par R. Méir, de concert avec le disciple en qui il avait mis toute sa confiance, serait venue confirmer la vérité de l’adage talmudique ; Berouryah, désespérée de sa faute, aurait mis fin à ses jours (חנקה עצמה) et R. Méir aurait quitté définitivement un pays qui lui rappelait trop son malheur conjugal [45].

La chronique prétend que R. Méir s’est remarié à Asia et cite même le nom de son nouveau beau-père (בת זירוז) [46].

Nous admirons trop le caractère de R. Méir et les vertus de Berouryah pour donner une ombre de crédit à cette légende. Si nous avons cru devoir la rapporter, c’est que l’impartialité est pour nous une règle absolue. Nous pouvons aimer notre héros, mais nous nous faisons un devoir d’indiquer à nos lecteurs les rares défaillances de son cœur et de son esprit et de le présenter avec les faiblesses inhérentes à toute nature humaine.

R. Méir vécut longtemps à Asia [47] où il mourut après avoir atteint un âge très avancé. L’on dit même qu’à l’occasion du mariage du fils de R. Jehoudah, il aurait fait le voyage de Palestine. Si nous admettons comme vrai ce dernier voyage, R. Méir serait mort presque centenaire.

Ce qui tendrait à confirmer notre opinion et à prouver que le départ de R. Méir eut pour cause sa lutte avec le Nasi, ce sont les dernières paroles qu’il prononça sur son lit de mort : « Vous mettrez, dit-il à ses disciples, vous mettrez mon cercueil au bord de la mer (לגוף ים) du côté de la Terre Sainte, afin que le passant s’écrie : « Ici repose l’homme que des paroles haineuses ont chassé de la Palestine. » Ce désir de notre docteur s’explique facilement. Étant mort en exil, il voulait du moins n’être séparé de cette Palestine qu’il avait tant aimée que par les vagues de la mer, allant d’une rive à l’autre et berçant son suprême sommeil avec la caresse de la brise qui venait de Judée.

Ses dernières volontés furent ponctuellement exécutées. Ses disciples et concitoyens tinrent à honneur de respecter scrupuleusement le suprême désir de l’homme qui emportait avec lui l’admiration de ses amis, le respect de ses ennemis et le secret d’une science profonde, dont il nous reste maintenant à exposer la méthode et les lignes principales.

Chapitre 4 — Agadah : Morale et Sentences de Rabbi Méir

Le Talmud se compose de deux parties bien distinctes : la Agadah et la Halachah, la partie allégorique et la partie doctrinale, l’histoire et la discussion, la fiction et la logique, la morale et la jurisprudence.

Dans l’une comme dans l’autre, R. Méir fut un maître et un maître rarement contredit, souvent écouté et toujours applaudi.

Si R. Jischmaël lui a enseigné la logique et la dialectique, Akiba sut lui inspirer le goût de l’allégorie et des images.

Les Schemathoth, les points de doctrine, développés par R. Méir sont toujours appuyés sur l’autorité de R. Jischmaël, jamais sur celle d’Akiba qui paraît avoir eu une prédilection marquée pour la méthode agadique et qui fit partager cette prédilection à son disciple.

Nous allons essayer, dans ce chapitre, d’exposer la méthode agadique de notre docteur, ses allégories habituelles, les rapports qui existèrent entre le maître et l’élève et le sens moral renfermé dans des récits à la forme vulgaire, mais toujours appuyés sur un texte de la Torah.

Comme la plupart de ses collègues, R. Méir insistait souvent sur la nécessité de se maintenir dans un état constant de pureté et de fuir tout contact, tout milieu suspect.

C’est ainsi que l’Am Haaretz, homme grossier et ignare, lui inspirait un profond dégoût. Akiba avait déjà dit de l’Am Haaretz : מותר לקרעו כדג ואפילו ביום הכפורים — « l’Am Haaretz ! mais il est permis de le déchirer comme un poisson, même le jour de Kippour ! »

R. Méir, de son côté, ne le ménageait pas davantage. « Celui qui donne sa fille en mariage à un Am Haaretz, c’est comme s’il la jetait en pâture à une bête fauve [48]. »

« La femme divorcée ou la veuve d’un Am Haaretz (ignorant) qui épouse un Chaber (homme instruit), la fille d’un Am Haaretz qui par mariage entre dans une famille de Chaberim, l’esclave d’un Am Haaretz qui par vente passe entre les mains d’un Chaber, doivent tous se faire initier aux règles de pureté en usage chez ces derniers. Les personnes au contraire qui ont toujours pratiqué les règles du Chaberouth (pureté) sont réputées les observer, même quand elles quittent leur milieu primitif et qu’elles entrent, par vente ou par alliance, dans une famille impure, comme celle de l’Am Haaretz, par exemple ! Telle est l’opinion de R. Méir [49]. »

La pureté et la sainteté régnaient en effet chez tous nos docteurs, et ces pratiques remontent à l’antiquité la plus reculée, s’il faut en croire le témoignage d’Ephraïm, disciple de R. Méir :

« Pourquoi Sarah se dérobe-t-elle lors de la visite des trois anges ? Pourquoi voyons-nous son mari préparer lui-même le repas des voyageurs célestes ? » — Ephraïm, disciple de R. Méir, répond : « C’est qu’Abraham mangeait tous ses aliments en état de pureté et que ce jour-là il ne voulait pas les confier à Sarah [50] : ושרה אמנו אתו היום פירסה נדה »

C’était le sabbat, que R. Méir, comme nous l’avons déjà vu [51], et comme le rapporte le Talmud, enseignait à ses disciples ses paraboles et ses Midraschim. Voici ce que nous lisons dans le Talmud [52] : « Dans ses prédications sabbatiques, R. Méir, après avoir exposé trois points de doctrine (Halachah), avait l’habitude de continuer par trois allégories (Agadah) et de terminer par trois paraboles (Maschal). »

R. Méir avait composé jusqu’à trois cents paraboles. À l’époque talmudique même, on n’en connaissait plus que trois [53] dont le Talmud se contente de nous indiquer le titre [54] :

1° Les pères ont mangé du verjus et les dents des fils en sont agacées [55].
2° Les balances justes, les poids justes [56].
3° Le juste est sauvé du péril et le méchant y tombe à sa place [57].

Tous ces proverbes, enjolivés par l’imagination fertile et l’éloquence de notre docteur, ne devaient, selon nous, que donner aux auditeurs une image plus exacte soit de la Sidrah du jour, soit du point de doctrine en discussion, et n’étaient pas l’unique objet de la prédication sabbatique.

Il est probable aussi que, la plupart du temps, sous le disciple apparaissait le maître de l’allégorie et que R. Méir se contentait de rééditer les sentences et les paraboles d’Akiba, dont le Talmud nous a conservé plusieurs fragments :

R. Akiba et trois de ses amis se dirigeaient vers Babylone (lisez Rome). Arrivés à une certaine distance de la ville, ils furent frappés par les bruits de fête et de réjouissance qui remplissaient l’air. Aussitôt les trois compagnons d’Akiba se mirent à pleurer, tandis que le maître souriait doucement.

« Comment, lui demandèrent-ils, peux-tu sourire à la vue d’une fête pareille ? »
— Et vous, pourquoi pleurez-vous ?
— Si nous pleurons, c’est que nous avons pour cela des motifs sérieux. Cette ville païenne est dans la joie et l’orgueil du triomphe, et là-bas, nous habitons un pays désolé, une cité qui n’a plus sa gloire, le temple du Très-Haut ! Le contraste est si frappant que nous ne comprenons pas que tu puisses retenir tes larmes.

— Si je ne pleure pas, c’est que mon cœur ne s’abandonne pas si facilement à la tristesse. Si Dieu favorise ainsi ses ennemis, quelles félicités ne doit-il pas réserver à ceux qui ont tant souffert pour la glorification de son saint nom [58] ! »

Plus tard, le voyage terminé, Akiba revenait avec ces mêmes amis à Jérusalem. Arrivés près de la montagne de Moriyah, où s’élevait autrefois le Sanctuaire, ils virent un renard surgir de dessous les ruines qui recouvraient l’emplacement du Héchal (היכל, sanctuaire). À ce spectacle, les trois amis pleurèrent de nouveau, tandis qu’Akiba les regardait d’un œil sec.

« Ici, du moins, tu pourrais pleurer aussi, lui dirent-ils ; nul autre que le grand prêtre ne pouvait pénétrer dans cette enceinte [59], et l’on y rencontre maintenant des bêtes fauves et des animaux impurs ! »

— La vue de ce renard confirme précisément mes espérances. Il est écrit : « Je veux me choisir des témoins intègres [60] : le prêtre Ouriyah, et Zacharie fils de Berachyah. » Quelles relations y a-t-il entre Ouriyah et Zacharie ? Ouriyah vivait à l’époque du temple de Salomon et Zacharie à l’époque du second temple. Pour Ouriyah il est dit : « À cause de vos fautes, Sion sera désolée [61] » ; et pour Zacharie il est dit : « Il y aura encore des vieillards dans les rues de Jérusalem [62]. » Aussi longtemps que les prophéties terribles relatives à Ouriyah n’étaient pas accomplies, l’on pouvait douter de la réalisation des prophéties consolantes relatives à Zacharie. Maintenant que les premières sont accomplies, les secondes s’accompliront également. » Ses compagnons de route lui dirent alors : « Akiba, Akiba, tu es notre consolateur [63] ! »

C’était là la manière agadique du maître, de celui qui domine l’époque la plus douloureuse du martyrologe d’Israël, et qui apparaît aux regards de la postérité avec la triple auréole de la science, de la foi et du patriotisme. À pareille école, R. Méir ne pouvait que développer la tendance naturelle de son esprit à l’allégorie. C’est lui qui rapporte la réponse faite un jour par Akiba à une question du célèbre Turnus Rufus, proconsul romain en Syrie. Ce dernier avait demandé à Akiba : « Puisque l’empereur a défendu l’étude de la Loi, comment peux-tu enfreindre ses ordres et t’exposer à une mort certaine ? » — « Il est écrit כי היא חייך וארך ימיך : l’étude de la loi, c’est ta vie et le prolongement de tes jours. » Nous avons mille difficultés à sauvegarder notre vie en étudiant la Torah, qui en est le préservatif le plus efficace, ne sommes-nous pas sûrs de mourir prématurément en nous abstenant d’étudier cette Torah et d’en propager la doctrine ? » Turnus Rufus resta confondu devant cette foi ardente et cette hauteur de vues qu’il était loin de soupçonner.

La preuve de notre assertion se trouve encore dans l’exemple suivant.

R. Méir avait l’habitude de dire à ses disciples : « Lorsqu’un sceptique vous dira : « Puisque votre Dieu aime tant les pauvres, pourquoi ne les nourrit-il pas ? » répondez-lui : « C’est pour que nous leur venions en aide, et que notre charité nous préserve du malheur. » Turnus Rufus avait fait cette même question à R. Akiba, et le pieux docteur lui répondit : « C’est pour que nous venions en aide aux pauvres et que notre charité nous préserve du malheur. »

On le voit, le disciple ici répète mot à mot la réponse de son maître Akiba, à moins, comme le Talmud le laisse supposer, que le maître ne se soit approprié la réflexion fort juste du disciple [64].

Les Agadoth de R. Méir, ses bons mots, ses réparties avaient toujours leur source dans un verset, souvent dans un seul mot, quelquefois même dans une simple transposition de voyelle de la Bible.

« La mort, voilà le suprême bonheur » והנה טוב מות. Cette interprétation, conforme d’ailleurs au mépris de la mort professé par Akiba, son maître, est obtenue par un simple changement de lettres, la prononciation restant presque la même [65].

L’Évangile n’est pas pour lui la bonne nouvelle, mais עין גליון, le livre de l’erreur, traduction obtenue par le changement d’une simple voyelle [66].

Étant un jour à Mimlah, il fut frappé de n’y rencontrer que des jeunes gens, et il dit aux habitants : « Vous appartenez tous à la famille du grand prêtre Élie. » R. Méir faisait allusion à la malédiction dont Dieu frappa la famille du grand prêtre Élie à cause des débordements de ses deux fils Hophni et Pinchas. Par l’organe de Samuel, Dieu avait en effet annoncé au pontife que dans sa famille désormais personne n’atteindrait l’âge d’homme [67].

Les habitants de Mimlah, terrifiés de la persistance de cette malédiction, supplièrent le docteur de leur indiquer les moyens de fléchir la colère divine et de conjurer le sort funeste auquel ils semblaient voués. « Pratiquez la charité, leur répondit R. Méir, et elle vous sauvera. Il est dit au sujet d’Abraham : ושמרו דרך ה׳ לעשות צדקה, « qu’ils observent la voie de l’Éternel qui est Charité » », et le texte sacré nous apprend « qu’Abraham avança en âge », ce qui prouve que « la vieillesse est la récompense de la charité ».

Quelquefois les explications de notre docteur prennent un caractère plus fantaisiste et rentrent dans le domaine de la fiction. Après les malédictions dont Dieu frappe la désobéissance d’Israël, il est écrit : ואולך אתכם קוממיות [68] « Je vous mènerai le front haut. » L’emploi du pluriel dans le mot קוממיות indique, suivant R. Méir, qu’à l’époque messianique chaque Israélite sera haut de 200 coudées, puisque le singulier קומה qui vaut 100 coudées est employé pour désigner la hauteur d’Adam [69].

Cette ingénieuse allégorie signifie tout simplement qu’à cette époque le prestige d’Israël sera considérablement agrandi, et que chacun de nous sera deux fois plus saint que ne l’était Adam avant sa chute.

La désobéissance d’Adam fournit à R. Méir l’occasion d’inviter ses auditeurs à fuir tout excès, et surtout les excès que produit le vin. « Le fruit, dit-il, qu’Ève donna à son mari, c’est le raisin, car le vin que l’on en retire est seul capable de nous faire oublier nos devoirs, et seul il a pu inspirer à Adam le désir de la désobéissance [70]. »

L’histoire de Joseph, si touchante et si simple, est expliquée dans un de ses épisodes par R. Méir d’une manière assez originale. Le texte dit : ויבא יוסף את דבתם רעה אל אביהם [71] « Joseph rapportait en mal à son père les propos de ses frères. » R. Méir dit que les frères de Joseph avaient mangé, אבר מן החי, un morceau de chair coupé sur la bête alors qu’elle était en vie, et c’est ce fait coupable qui fut rapporté à Jacob par Joseph. R. Méir ne pouvait en effet admettre que Joseph pût médire de ses frères ou les calomnier, et il explique le texte saint à l’avantage du fils de Jacob [72].

À propos du veau d’or, R. Méir se demande si Israël n’en supporte pas encore les conséquences, et si Dieu, en pardonnant à Moïse ce grave méfait de la nation, a pu oublier en pardonnant. Voici comment il s’exprime [73] : « Un homme fait beaucoup de mal à un autre homme. Pendant un certain temps l’offensé ne tient pas compte des injures. Mais un jour l’attaque de son ennemi augmente d’intensité. Alors la coupe est pleine et la réconciliation difficile. C’est ainsi que Dieu a supporté sans sévir les doutes et les rébellions du peuple hébreu ; mais, après les miracles de l’Égypte et la protection dont il entoura son peuple dans le désert, se voir abandonné au pied même de ce Sinaï qu’il venait d’immortaliser à jamais, c’était une injure trop grande, Dieu put pardonner, mais non oublier. »

Le Talmud demande à partir de quel moment l’enfant est digne de la vie future. Bien des instants sont précisés, mais aucune réflexion ne nous frappe autant que celle de notre docteur. « L’enfant est digne de la vie future, dit-il, quand il répond : Amen אמן. » R. Méir non seulement exprime une pensée fort juste, mais encore il joue sur la prononciation de deux mots, prononciation qui change le sens du tout au tout. Il est évident que le jour où l’enfant dit amen aux vérités proclamées par le Chazan (l’officiant), il les comprend, il y adhère. De plus, Isaïe semble l’annoncer dans ce verset qui, traduit par notre docteur, signifie : « Ouvrez les portes célestes, afin que la sainte nation qui dit amen שֶׁאוֹמֶר אָמֵן Scheomer amen puisse y entrer [74]. »

L’explication de R. Méir d’un passage du livre d’Esther est également ingénieuse et mérite de trouver place dans cette étude. Il s’agit de la visite faite par la nouvelle reine à Assuérus, contrairement à l’étiquette de la cour, visite qui aurait pu lui coûter la vie si Dieu ne l’avait pas particulièrement protégée. Dans cette entrevue, Esther demanda simplement au roi de venir le lendemain avec Aman assister à un festin qu’elle avait fait préparer [75] : יבוא המלך והמן אל המשתה.

R. Méir se demande pourquoi Esther exposait sa vie pour faire cette gracieuseté à celui dont elle connaissait les cruels projets, et il répond : Esther a invité Aman chez elle pour l’avoir sous la main, pour l’empêcher pendant ce temps de mettre ses projets à exécution, et aussi pour éviter les conseils que sa femme aurait pu lui donner relativement au piège qu’elle lui avait tendu. « Aman pouvait très bien, dit R. Méir, se révolter contre le roi et la reine. Il fallait donc le maintenir dans une sécurité complète, lui inspirer une confiance illimitée, jusqu’au moment où la catastrophe éclaterait sur sa tête comme un coup de foudre. » L’explication peut paraître spécieuse, mais elle ne s’écarte guère de la méthode ordinaire des Darschanim.

Nous verrons plus loin, dans l’étude de la doctrine de R. Méir, l’opposition qu’il a toujours manifestée, ainsi que la plupart de ses collègues, au sujet de l’application du divorce [76]. Nous ne rapporterons ici que la manière originale dont il combat l’abus du divorce, tout en conservant au mariage et sa sainteté et son autorité. La forme ici est un peu vulgaire, mais le sens en est clair et devait être facilement compris par la foule à laquelle s’adressaient tous ses discours. « Il y a des hommes délicats, dit notre docteur [77], qui refusent de boire dans un verre dans lequel serait tombée une mouche. Ceux-là répudient leur femme au moindre soupçon, rien qu’en la voyant adresser la parole à un étranger. D’autres enlèvent la mouche, la jettent et boivent ensuite. À ceux-là il faut plus qu’un soupçon pour se séparer de leur femme. D’autres enfin, continue R. Méir, permettent à leurs femmes de sortir dans la rue nu-tête, en cheveux, le visage et la gorge découverts…, sans pour cela songer un seul instant à réclamer contre elles le divorce. Ceux-là agissent mal, et s’il faut blâmer la précipitation des premiers, il faut non moins blâmer la faiblesse des derniers. »

R. Méir, plus que tout autre docteur, s’est occupé des questions concernant l’agencement matériel des livres sacrés. Son métier de scribe et sa mémoire excellente lui donnaient, d’ailleurs, sur ce terrain une autorité incontestable. La composition des livres saints, leur écriture, celle des Tephilin, la lecture du Schema, le précepte des Tsitsith, telles sont les discussions que nous rapporte le Talmud, et où le nom de notre docteur se trouve toujours mêlé. En voici plusieurs exemples :

« Pendant la demi-fête, dit R. Méir, on peut nettoyer une meule et ferrer le sabot des chevaux sans encourir le reproche de s’être livré à un travail interdit le חולו של מועד [78]. »

« L’on peut aussi, ajoute notre docteur [79], écrire pendant les demi-fêtes des Tephilin, des Mesousoth, et tisser de la laine pour en faire des Tsitsith. Seulement ce travail lui-même n’est permis que lorsqu’on le fait pour son usage personnel ou gratuitement pour les autres. Mais si ce travail devait procurer un bénéfice quelconque, il devient, ipso facto, travail servile au premier chef et interdit pendant les demi-fêtes. »

Guemara — Moëd Kattan 19a

תנו רבנן: כותב אדם תפילין ומזוזות לעצמו, וטווה על יריכו תכלת לציציתו, ולאחרים בטובה, דברי רבי מאיר:

Nos maîtres ont enseigné : on peut écrire pour soi-même des Tephilin et des Mesousoth, et filer sur sa cuisse le fil bleu pour ses Tsitsith ; et pour autrui, à titre gracieux — telle est l’opinion de R. Méir.

Pourquoi dans les Tsitsith met-on des fils bleus ? — Le bleu, répond R. Méir [80], ressemble à l’Océan, l’Océan ressemble au ciel, et le ciel ressemble au saphir dont la couleur est celle du trône céleste :

ויראו את אלהי ישראל… כמראה אבן ספיר דמות כסא:

« Les jeunes Israélites virent le Dieu d’Israël, et son trône ressemblait à un saphir. »

Ailleurs [81], R. Méir permet, contrairement à l’opinion de ses collègues, de relier en un seul volume les trois parties composant la Bible :

מדביק אדם תורה נביאים וכתובים כאחד:

Dans le traité de Megouillah [82] R. Méir fixe les règles de la lecture publique de la Loi. « Ainsi, dit-il, on commence à lire le sabbat après-midi à l’endroit où l’on s’est arrêté le matin. Le lundi, on reprend la suite de la lecture du samedi après-midi, le jeudi la suite du lundi, et le samedi la suite de jeudi. »

On sait que dans la pratique cette règle a été modifiée, puisque la lecture du lundi et du jeudi est la même que celle du samedi après-midi.

Immédiatement après [83], R. Méir nous apprend comment s’opère la lecture même de la Loi. On ouvre d’abord le rouleau sacré et on cherche le texte dont on doit faire lecture. On roule de nouveau la Torah et on récite la bénédiction de la Loi. Ensuite on déroule à nouveau et on fait la lecture.

פותח ורואה גולל ומברך וחוזר ופותח וקורא

Contrairement à l’opinion de R. Jehoudah, R. Méir permet de se servir d’un Sepher-Torah dont les feuilles ont été cousues avec du fil de lin. R. Jehoudah exige des nerfs d’animaux tués d’après le rite, et la règle constante est d’accord avec R. Jehoudah [84].

R. Méir attache une grande importance au précepte de la Mesousah. « Les enfants, dit-il [85], meurent souvent en bas âge, parce que les parents négligent d’observer le commandement de la Mesousah. »

בנים מתים ר׳ מאיר אומר בעון מזוזה:

La façon de réciter le Schema préoccupait beaucoup R. Méir. C’est ce que démontrent les deux passages suivants : R. Jehoudah ayant dit, au nom de R. Eléazar ben Azariah, que l’obligation de réciter le Schema n’est accomplie complètement que si celui qui le récite entend les paroles qu’il prononce, parce qu’il est dit : שמע ישראל Écoute Israël, ce qui implique le devoir d’une audition effective, R. Méir objecte [86] : « N’est-il pas écrit aussi : Que les paroles que je te prescris aujourd’hui soient gravées dans ton cœur ? »

Donc l’intention suffit et il n’est nul besoin de crier le Schema pour avoir accompli le précepte.

אמר ליה ר׳ מאיר: הרי הוא אומר אשר אנכי מצוך היום על לבבך. אמר: כונת לבב הן הן הדברים:

« Lorsqu’un homme, dit R. Méir, est occupé à lire le Schema dans la Torah, au moment même où l’assemblée le récite, il accomplit le commandement s’il le récite non comme étude, mais comme prière [87]. »

Quant à interrompre la récitation du Schema, R. Méir le permet en principe. À la fin d’un paragraphe, on peut saluer un personnage qui vous est supérieur par sa position sociale et répondre à son salut. Mais dans le milieu des paragraphes, il n’est permis de saluer et de répondre à un salut que dans le cas où le personnage serait très haut placé et qu’une impolitesse à son égard mettrait celui qui l’aurait commise en danger de mort.

Dans la discussion qui ouvre la Mischnah de Berachoth, on cherche à savoir à quel moment de la soirée se place la récitation du Schema. R. Méir indique pour cette récitation l’heure à laquelle on prend habituellement son repas le vendredi soir :

משעה שבני אדם נכנסין לאכול פתן בערבי שבתות ד׳׳ר׳׳מ:

Cette heure, vu la solennité du sabbat, coïncide avec la fin du crépuscule.

Nous ne quitterons pas cette belle prière du Schema, notre credo religieux, que l’enfant apprend avant toutes les autres, que l’agonisant récite sur son lit de mort, que les martyrs jetaient autrefois, comme un suprême défi, à leurs bourreaux, sans rapporter une des interprétations favorites de R. Méir sur la seconde phrase de cette prière.

Nous avons déjà vu quelle leçon de pieuse résignation sa femme Berouryah lui avait donnée à l’occasion de la mort de ses fils [88]. Cette soumission aux décrets de la Providence était-elle naturelle à R. Méir, ou bien la devait-il à l’exemple de sa vertueuse compagne ? Nous l’ignorons. Quoi qu’il en soit, son enseignement reste fidèle à cette doctrine que le mal apparent que la Providence nous envoie est encore en vue de notre bien, et que nos souffrances ne sont que la juste expiation de nos fautes. La Tosêphta [89] nous rapporte une de ses maximes favorites à ce sujet.

R. Méir, dit-elle, enseignait qu’il faut louer Dieu pour le mal comme pour le bien, car il est écrit : אשר נתן לך ה׳ אלהיך, « tu béniras le Seigneur ton Dieu pour tout ce qu’il t’accorde. » Le mot אלהיך indique la qualité de juge [90]. Nous devons donc accepter toutes les sentences que Dieu prononce à notre égard. Cette observation d’ailleurs est corroborée par cette phrase du Schema, interprétée par R. Méir : il est écrit : ואהבה את ה׳ אלהיך בכל לבבך ובכל נפשך ובכל מאדך « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tous tes moyens. » La forme redoublée du mot לבבך, mis pour לבך, indique, selon R. Méir, qu’il faut aimer Dieu avec nos passions, bonnes ou mauvaises, et le mot נפשך, de נפש, âme ou vie, indique que cet amour de Dieu doit aller jusqu’au sacrifice de la vie, jusqu’au martyre.

Cette belle maxime qui, hélas ! fut trop souvent mise en pratique par nos ancêtres alors que leur sang rougissait les fleuves d’Europe et que les bûchers se dressaient dans tous les pays qu’ils habitaient, cette belle maxime fut, sous les yeux mêmes de R. Méir, mise en pratique par son maître Akiba qui offrit sa vie au Dieu Un, en récitant le Schema Israël !

L’heure est passée où le fanatisme religieux exigeait des hécatombes humaines et notre siècle a enfin compris que la justice et la tolérance ne sont pas des mots vides de sens. Mais si, par aventure, cette ère devait se rouvrir, si dans les desseins insondables de la Providence il était décidé que les enfants de Jacob n’ont pas encore suffisamment scellé de leur sang le livre de l’Alliance, les Akiba se lèveraient encore au milieu de nous et la maxime de R. Méir trouverait encore de nombreux disciples : car Israël est la nation croyante qui produit toujours des fils croyants. אמינים בני מאמינים.

Avant de terminer la partie agadique relative à R. Méir, citons encore sa réponse ingénieuse à Cléopâtre, deux de ses proverbes et son aventure avec un hôtelier peu scrupuleux.

« La reine Cléopâtre [91] demanda un jour à R. Méir : Je sais que tous les vivants meurent et que les morts reviennent à la vie ; mais au moment de la résurrection se relèvent-ils recouverts de leurs vêtements funéraires ou non ? R. Méir lui répondit : Le grain que l’on jette nu dans la terre en surgit recouvert d’épis, pourquoi ceux que nous pleurons ne sortiraient-ils pas du tombeau tels que nous les avons confiés à la terre [92] ? »

Les deux proverbes de notre docteur sont connus :

1° Le vrai riche est celui qui sait jouir de sa fortune [93],

איזה עשיר כל שיש לו נחת רוח בעשרו ד׳׳ר׳׳מ:

2° Se lever devant un vieillard, même s’il est Am-Haaretz (ignorant), c’est prolonger ses jours [94].

Il ne nous reste plus maintenant qu’à citer son aventure avec un hôtelier. R. Méir, R. Jehoudah et R. José voyageaient ensemble. Or R. Méir avait égard aux noms des personnes qu’il fréquentait ou qu’il rencontrait. Le nom avait-il une signification heureuse, c’est que celui qui le portait avait de bonnes qualités ; était-il au contraire d’un pronostic fâcheux, son propriétaire n’inspirait plus aucune confiance à notre docteur. R. Méir tenait à son opinion, tandis que R. Jehoudah et R. José étaient absolument indifférents à cet égard.

La veille du sabbat, nos trois voyageurs, pour ne pas violer la loi sabbatique qui défend de faire à pied plus de 2,000 coudées [95], s’arrêtèrent dans un village où il y avait un hôtelier répondant au nom de Kidor.

L’homme était jugé par R. Méir. « Kidor, dit-il, Kidor Tahepouchoth Hêmah, c’est une génération, une famille pervertie [96]. » R. Jehoudah et R. José, traitant leur camarade de visionnaire, n’hésitèrent pas à confier leur bourse à leur hôte [97]. R. Méir, fidèle à ses pressentiments, se garda bien de les imiter et cacha sa bourse dans le caveau funéraire de la famille de son hôte. Il était certain que là elle serait en sûreté.

Pendant la nuit, Kidor eut un songe. Il vit son père qui lui conseillait de prendre la bourse cachée dans son tombeau. Le lendemain, jour du sabbat, Kidor raconta son songe à R. Méir. Ce dernier lui répondit : « Comment peux-tu attacher de l’importance à un songe ? » R. Méir, peu confiant, garda cependant les abords du caveau funéraire durant toute la journée du sabbat. À la tombée de la nuit il reprit sa bourse et fit bien, car, lorsque le dimanche matin, les trop confiants docteurs réclamèrent leur argent à l’hôtelier, celui-ci déclara catégoriquement n’avoir rien reçu et les deux pauvres rabbins durent s’éloigner le gousset vide, bien heureux que la prudente superstition de leur compagnon de route leur eût réservé de quoi pouvoir continuer leur voyage [98].

Mais R. Méir ne perdit pas son sang-froid. Tout en assistant à la discussion de ses deux amis avec le dépositaire infidèle, il songeait déjà au moyen de lui faire rendre gorge. Il remarqua que Kidor venait de manger des lentilles et qu’il en était resté une sur ses lèvres.

Il se mit en route avec ses compagnons pendant que Kidor se dirigeait d’un autre côté après avoir donné à sa femme l’argent dont il venait de dépouiller les voyageurs.

Après un quart d’heure de marche, R. Méir retourna seul à la maison de Kidor et raconta à la femme de l’aubergiste que ce dernier l’envoyait auprès d’elle pour qu’elle lui remit l’argent qu’il venait de lui confier, son mari ayant à solder une acquisition qui se présentait à lui dans des conditions de bon marché excessivement favorables. Comme preuve de la véracité de sa mission, il ajouta : « Vous avez mangé des lentilles aujourd’hui. »

La femme ne douta plus et remit l’argent à R. Méir, qui alla sans plus tarder rejoindre ses deux amis. Lorsque le soir Kidor revint chez lui, sa femme s’empressa de lui raconter qu’elle avait remis l’argent au messager qu’il lui avait envoyé. Décrire la fureur de Kidor est impossible. Il comprit bien vite que c’était un de ses hôtes de la veille qui lui avait repris l’argent volé et il se vengea en tuant sa femme [99].

Il ne faudrait pas conclure de cette anecdote que R. Méir fût superstitieux. Le Talmud veut seulement nous faire remarquer que ce sage docteur ne se fiait pas aux gens sur leur mine et qu’il lui fallait de sérieuses garanties d’honorabilité. Il veut aussi nous prouver que le vice est toujours puni et que le méchant ne saurait profiter des biens qu’il aurait acquis par l’injustice et la violence.

L’histoire de Ruth nous fournit encore un exemple de cette tendance de R. Méir à juger du caractère des gens d’après leur nom, tendance que l’on remarque également chez notre grand romancier Balzac.

Élimélech signifie, d’après notre docteur, אלי חבוע מלכות « La royauté sera un jour mon partage. »

Sa femme s’appelait Noémi, parce que ses actions étaient pures et agréables.

Ses deux fils s’appelaient Machlon et Kilyon, parce que tous les deux ils devaient mourir d’une mort prématurée [100].

מחלון שנמחו מן העולם
כליון שכלו מן העולם:

C’est sous ces formes ingénieuses et voilées que les rabbins avaient l’habitude de présenter leurs maximes de morale, et les contemporains de R. Méir en ont usé comme lui. Ce n’est pas nous, certes, qui nous plaindrons de ces fictions qui donnent à la morale un tour plus agréable, lui enlèvent quelque chose de sa sécheresse habituelle et la rendent plus accessible au vulgaire. Et que l’on ne s’y trompe pas. La foule aime le merveilleux et elle sait très bien démêler le sens caché que renferment les fables qu’elle entend. Il n’est pas besoin de longues explications pour les lui faire comprendre. La meilleure preuve en est dans cette phrase : משל למה הדבר דומה, une allégorie se rapportant à la chose, qui se retrouve si fréquemment dans les Midraschim et dans la partie agadique du Talmud. Les pères de l’Église, contemporains des docteurs talmudiques, ont puisé au même fonds d’enseignement, et le fondateur du christianisme, tout imprégné des doctrines, des usages et des habitudes de la Synagogue, a, lui aussi, et longtemps avant eux, employé cette méthode, comme on peut s’en convaincre par une simple lecture des Évangiles.

Nous nous sommes étendu un peu sur le caractère agadique de l’enseignement de R. Méir, parce que c’est par là surtout qu’il nous montre l’influence qu’eut sur lui son premier maître Akiba. Aussi, Akiba témoignait-il une prédilection particulière pour ce disciple qui savait si bien refléter sa pensée tout en gardant son originalité propre et individuelle. Le récit suivant prouve tout le cas que faisait de lui le célèbre martyr de la cause de l’indépendance juive.

« Un jour, raconte R. Akiba [101], je me trouvais en mer et j’assistais à un naufrage. À la pensée qu’un savant comme R. Méir pouvait se trouver parmi les victimes, mon cœur fut rempli de tristesse et d’angoisse. Arrivé en Cappadoce (קפדוקיא), j’aperçus R. Méir assis sur le fauteuil académique et donnant son enseignement à la foule assemblée. Plein de joie et d’étonnement, je m’élançai vers lui et lui demandai : « Mon fils, qui donc t’a amené jusqu’ici ? » Il me répondit qu’après le naufrage du vaisseau il avait été roulé de vague en vague jusqu’au rivage. Je m’écriai aussitôt : Qu’elles sont justes les paroles des docteurs qui défendent à une femme de se remarier quand son mari a disparu dans l’immensité des mers (מים שאין להם סוף, des eaux illimitées) [102] et qui le lui permettent quand il a disparu dans un fleuve ou un cours d’eau quelconque (מים שיש להם סוף, des eaux limitées) ! »

Cette préférence de R. Akiba pour R. Méir ne laissa pas que de causer quelque jalousie aux autres disciples du maître. Ils ne pouvaient admettre que difficilement l’idée de voir un des plus jeunes d’entre eux jouir d’une faveur exceptionnelle, qui était ordinairement la récompense de longues années de patience et d’étude. Le Talmud nous rapporte à ce propos la réponse que fit R. Akiba à R. Schiméon ben Jochaï qui manifestait son étonnement de sa prédilection pour le jeune docteur : « Qu’il te suffise que ton Créateur et moi nous ayons conscience de ta valeur [103]. »

Le célèbre rabbin, qui est resté pour nous l’image vivante et comme l’incarnation du mysticisme juif, se contenta-t-il de cette réponse ? Le Talmud ne le dit pas. Dans tous les cas, elle nous prouve en quelle haute estime le maître tenait son jeune élève.

Dans les chapitres suivants, quand nous traiterons la partie halachique de l’enseignement de R. Méir et son action sur le domaine de la jurisprudence, on verra qu’il fut digne de l’opinion qu’avait de lui le plus grand docteur que l’époque mischnaïque ait produit, et que le maître tint les promesses que l’écolier avait fait naître.

C’est en se basant sur toutes ces données et aidé de documents, qui perdus aujourd’hui ne nous permettent plus de juger l’ensemble de l’œuvre allégorique de R. Méir, que la Beraïtha a pu dire avec raison משמת ר׳ מאיר בטלו המשלים, « la mort de R. Méir marque la fin des maîtres dans l’art de l’allégorie. » Cet art fut encore cultivé après lui ; mais aucun de ses successeurs ne peut soutenir la comparaison avec celui que le Talmud proclame : Le maître de l’Allégorie [104].

Chapitre 5 — Halachah

Introduction

Si R. Méir acquit une autorité incontestable dans ce charmant métier de conteur, s’il fut toujours écouté et toujours applaudi, ses succès dans l’Agadah ne l’empêchèrent pas de devenir un maître dans l’art plus difficile d’interpréter les textes de la loi, de les étudier au point de vue juridique, de les discuter, de les comparer avec d’autres et d’en tirer enfin la règle fixe et immuable : la Halachah.

Dans cette vaste branche de l’encyclopédie talmudique, R. Méir occupa une place prépondérante parmi ses contemporains qui se soumettaient à l’autorité de sa science et de sa dialectique. Cette autorité est maintes fois constatée par le Talmud. סתם מתניתין רב מאיר : « Toute opinion anonyme dans la Mischnah est la pensée même de R. Méir. » Cette louange, dans sa brièveté, en dit plus qu’un long et pompeux éloge.

D’ailleurs, comme la plupart de ses maîtres et comme le plus illustre de ses disciples, R. Jehoudah Hanasi, R. Méir avait, lui aussi, composé un recueil des décisions doctrinales, et son ouvrage fut toujours consulté avec fruit par les docteurs ses collègues.

Enfin le Talmud dit en propres termes : « L’avis de R. Méir est toujours adopté pour les décisions doctrinales. Les règles pour l’Eroub et les jeûnes publics sont celles qui ont été établies par R. Méir [105]. »

Quelle méthode allons-nous suivre pour analyser l’œuvre doctrinale de R. Méir ? Le Talmud, immuable dans ses principes, est souvent variable et changeant dans la forme. Il passe brusquement d’un sujet à un autre, et quiconque s’aviserait de le suivre dans des discussions s’enchaînant, s’entrecroisant, revenant à leur point de départ, ressemblerait fort à quelqu’un qui s’engagerait dans un labyrinthe dont les détours multiples lui sont à peine connus.

Notre but étant de faire connaître l’opinion de R. Méir sur les principaux sujets traités par le Talmud, nous avons dû faire abstraction des divisions mêmes du Talmud et suivre ces différents sujets dans les traités qui en font mention.

Deux jurisprudences tiennent dans le Talmud une place importante : la jurisprudence civile et la jurisprudence religieuse. Nous les étudierons successivement et nous verrons quelles furent, dans l’une comme dans l’autre, les opinions de notre docteur.

La jurisprudence religieuse se subdivise en un nombre infini de parties. Pour ne pas trop fatiguer l’attention du lecteur, nous avons établi les divisions suivantes : règles messianiques, lois relatives au sabbat, à la femme, aux idolâtres, partageant ainsi le Talmud en quatre chapitres et rangeant sous un même titre des sujets disséminés dans les nombreux traités de cette vaste encyclopédie.

Jurisprudence civile

Dans les questions de droit civil, lorsqu’il s’agit de contestations judiciaires et que des intérêts matériels se trouvent en jeu, R. Méir jouit d’une autorité considérable, malgré son rigorisme.

La propriété, chez les anciens, différait complètement de ce qu’elle est chez nous, et c’est ce qui explique peut-être la sévérité inattendue de notre docteur. Ainsi les collègues de R. Méir, et R. Méir lui-même, accordent une entière confiance aux dernières volontés exprimées par un malade ; mais quand le testament d’un malade indique qu’un tiers est débiteur d’une certaine somme, R. Méir exige la preuve de cette créance et oblige les héritiers du défunt à fournir cette preuve. La déclaration du moribond, déclaration même faite devant témoins, n’a pour lui dans ce cas aucune valeur juridique [106].

De même, quand deux témoins viennent dire : « Nous avons vu un tel écrire un contrat », leur déclaration n’est reçue en justice, dit R. Méir, « qu’autant que ces mêmes témoins apposent leur signature au bas de ce contrat. »

ורבן שמעון בן גמליאל סבר לה כרבי מאיר, דאמר: עדי חתימה כרתי. [107]

Tout dommage causé par la faute d’un autre doit être réparé, d’après R. Méir.

La Torah, parmi les prescriptions relatives aux esclaves, oblige le maître à affranchir l’esclave qu’il aurait blessé [108].

Mais, ajoute R. Méir, le maître n’a pas besoin de donner à son esclave un acte d’affranchissement. Le seul fait de l’avoir blessé lui rend la liberté [109].

Si quelqu’un met de la paille dans la rue, devant sa maison, pour convertir cette paille en fumier, il est responsable des chutes que peut causer cet obstacle mis par lui sur la voie publique. Par contre aussi, du moment que le propriétaire est responsable, cette paille ne saurait être déclarée הפקר, accessible à tout venant, et celui qui s’en emparerait se rendrait coupable de vol.

Les docteurs qui discutent ce point se prévalent tous d’une opinion exprimée par R. Méir, et qui est ainsi conçue : Un billet où est mentionné un intérêt au-dessus du taux légal est nul, d’après R. Méir. On punit le créancier et il ne touche ni l’intérêt ni le capital. D’après ses contradicteurs, l’usurier est puni d’une amende et on le prive de l’intérêt stipulé sur le billet. Par cela seul que la mention du taux usuraire constitue un dommage au détriment du débiteur, on en conclut que R. Méir aurait également pu adopter la proposition énoncée plus haut [110].

Après cette citation caractéristique, que reste-t-il du préjugé qui fait de tous les juifs des prêteurs sans pudeur ? Rien qu’une calomnie de plus que nous pourrions réfuter plus au long si cette réfutation n’excédait le cadre de notre étude.

On ne s’étonnera pas d’apprendre quelle haute valeur R. Méir attribuait au serment. Pénétré de cet ordre de la Torah : מדבר שקר תרחק, « tu t’éloigneras de toute parole mensongère » [111], et de cet adage talmudique, si beau dans sa simplicité : חותמו של ה »ק »ב »ה אמת, « le sceau de Dieu est Vérité » [112], il ne pouvait admettre un seul instant qu’un homme pénétré de l’idée du devoir proférât un mensonge.

Le serment, d’après lui, pour être valable, n’a pas besoin d’être prononcé suivant les formules consacrées. Le témoin qui est adjuré de dire la vérité est croyable quelle que soit la formule employée par celui qui lui demande serment et quel que soit l’attribut de la Divinité invoqué. Celui qui blasphème est également puni, même quand il ne se sert dans ses imprécations que d’un attribut quelconque de Dieu. Ces deux opinions de notre docteur, dont l’une est la conséquence logique de l’autre et qui toutes deux font honneur au caractère de R. Méir, se trouvent consignées dans la Mischnah suivante :

Mishna — Schevoouth 35a

משביעני (אני) עליכם …… הרי אלו חייבין: בשמים ובארץ הרי אלו פטורין: באלף דלת, ביוד הי, בשדי, בצבאות, בחנון ורחום, בארך אפים, ברב חסד, ובכל הכנויין הרי אלו חייבין המקלל בכולן חייב דברי רבי מאיר וחכמים פוטרין: המקלל אביו ואמו בכולן חייב דברי רבי מאיר:

Si quelqu’un dit à deux témoins : Je vous adjure, vous ordonne…, de dire la vérité suivant la formule inscrite dans la Loi, ces témoins sont punis si leur témoignage est reconnu faux. Si quelqu’un dit à deux témoins : Je vous adjure de dire la vérité en invoquant le ciel ou la terre, ces témoins ne sont pas punis si leur témoignage est reconnu faux. Si quelqu’un dit à deux témoins : Je vous adjure de dire la vérité en invoquant Aleph Daleth, Yod Hé [113], le Tout-Puissant, Zebaoth, le Bienfaisant, le Longanime, le Miséricordieux, ou tout autre attribut de Dieu, ces témoins sont punis si leur témoignage est reconnu faux. Celui qui blasphème en employant les attributs qui précèdent est puni. Telle est l’opinion de R. Méir. Les autres docteurs ne punissent pas un tel blasphème. Celui qui maudit son père ou sa mère en employant les attributs qui précèdent est puni. Telle est l’opinion de R. Méir [114].

Symmachos, disciple de R. Méir, n’imposait le serment que lorsqu’il y avait force majeure. Deux hommes qui se disputent la propriété d’une trouvaille, d’une somme d’argent quelconque, ne doivent jurer ni l’un ni l’autre. L’argent leur est partagé par voie d’arbitre : ממון המוטל בספק חולקין בלא שבועה (Baba Metzia, 3 a).

Pour notre docteur deux témoins sont toujours écoutés, et les négations de l’accusé ne font rien à la chose.

Lorsque deux témoins viennent dire à quelqu’un : Tu as mangé de la graisse par mégarde, et qu’il répond, c’est faux, les Chachamim le dispensent d’apporter un sacrifice ; mais R. Méir leur dit : « Comme deux témoins peuvent par leur déposition faire condamner un homme à mort, à plus forte raison pourront-ils le faire condamner à un sacrifice qui est une peine plus légère ! » (Ibid., 3 b.)

Notre docteur punit le faux serment avec la plus grande rigueur. Scrupuleux observateur de sa parole, il n’a aucune confiance en celui qui manque à la foi jurée, et, par analogie, il déclare suspect sous tous les rapports celui qui est suspect pour une seule chose :

חשוד על דבר אחד חשוד על כל התורה כולה:

Non seulement il condamne les faux témoins à la peine de Malkoth [115], mais il leur applique strictement le verset de l’Écriture : ועשיתם לו כאשר זמם, « vous le punirez de la peine à laquelle il voulait faire condamner son prochain » [116].

Des témoins qui viennent déposer contre un homme en disant qu’il doit deux cents souses sont condamnés, quand leur faux témoignage est reconnu, d’abord à Malkoth, ensuite à payer deux cents souses (זוז) d’amende, לוקין ומשלמין, parce que, dit R. Méir, ils commettent un double délit tombant sous la double application de la loi [117].

שלא השם המביאן לידי מכות מביאן לידי תשלומין, דברי רבי מאיר:

De même, quand ces faux témoins viennent accuser quelqu’un d’un délit entraînant la peine de Malkoth, il est juste de les condamner, quand leur faux témoignage est prouvé, à deux fois Malkoth, une fois, dit R. Méir, comme application du verset : « Vous le punirez de la peine à laquelle il voulait faire condamner son prochain », et une fois, pour avoir transgressé la défense du Décalogue : לא תעגה ברעך עד שקר, « tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain » [118].

Cette sévérité de R. Méir allait même plus loin pour tout ce qui concernait ces hautes questions de probité et d’honneur. Un acte répréhensible devait, d’après lui, être puni, et il n’avait pour l’auteur d’un méfait ni complaisances fâcheuses, ni accommodements de mauvais aloi. Aussi disait-il souvent :

כל החשוד על הדבר לא דנו ולא מעידו:

« Un homme suspect ne peut être ni témoin ni juge quand il s’agit de décider sur la chose même qui l’a rendu suspect » [119].

R. Méir fait preuve dans cette parole et d’un véritable sentiment de délicatesse et d’un grand respect pour la justice dont les décisions doivent, comme la femme de César, être à l’abri de tout soupçon. C’est, sous une autre forme, le principe moderne : On ne peut être à la fois juge et partie. Il est inutile de démontrer que, l’impartialité du juge étant facilement discutée, la sentence qu’il prononcerait le sera également. Aussi le principe de R. Méir est-il devenu la loi et la pierre angulaire de notre législation [120].

Quiconque a été déclaré une seule fois עד זומם, faux témoin, est désormais indigne de toute confiance pour l’exécution des prescriptions de la loi : עד זומם פסול לכל התורה כולה [121].

Partant toujours du même principe et contrairement à l’opinion des Chachamim, R. Méir admet qu’un juge qui est apte à siéger dans une affaire criminelle peut également siéger dans une affaire civile ; mais si ce même juge, soupçonné de se prêter à des complaisances intéressées ou d’être d’une naissance illégitime, est inapte à siéger dans une affaire civile, il ne peut en aucun cas siéger dans une affaire criminelle [122] :

כל הראוי לדון דיני נפשות ראוי לדון דיני ממונות יש ראוי לדון דיני ממונות ואין ראוי לדון דיני נפשות:

Un autre dissentiment entre les חכמים et R. Méir porte sur les objets pour lesquels le serment judiciaire peut être déféré. Or R. Méir soutient que les plantes, quoique attachées à la terre, doivent être considérées comme biens meubles :

יש דברים שהן בקרקע ואנין כקרקע:

« Deux plaideurs, dit-il, sont, par exemple, devant le tribunal ; le demandeur prétend avoir livré dix pieds de vigne ; le défendeur, s’il prétend n’en avoir reçu que cinq, doit prêter serment, les plants devant être considérés comme biens meubles, étant transportables, comme eux [123]. »

Voici au sujet des plantes une autre discussion bien importante où intervient R. Méir :

« Lorsque deux jardins sont l’un au-dessus de l’autre, à quel propriétaire reviennent les légumes qui poussent entre les deux ? R. Méir dit, à celui qui possède le jardin du haut, car la terre qui est au milieu peut être considérée comme la suite du jardin supérieur. R. Jehoudah dit, au propriétaire du jardin inférieur, car ces légumes poussent grâce à la température d’en bas, bien qu’ils tirent leur sève de la terre d’en haut. R. Méir, à l’appui de son opinion, dit : Si le propriétaire du jardin d’en haut retirait la terre, il n’y aurait plus de légumes. — D’accord, répond R. Jehoudah ; mais le propriétaire du jardin inférieur pourrait élever le niveau de son jardin, et il n’y aurait plus de légumes non plus. — Eh bien ! puisque tous les deux propriétaires peuvent empêcher la venue des légumes, ils doivent appartenir, répond R. Méir, au jardin d’où ils tirent leur sève. Le Talmud conclut en disant comme R. Méir. La discussion, en effet, ne porte pas sur les légumes eux-mêmes pris d’après leur racine, mais d’après leurs branches et leurs feuilles. La racine, dans tous les cas, appartient au jardin supérieur ; les branches appartiennent, suivant leur direction, au jardin vers lequel elles se rapprochent le plus. » (Baba Metzia, 118 b et 116 a.)

R. Méir assimile la question de la lèpre à une cause judiciaire, et il fonde son opinion sur le verset où la Torah parle à la fois du tribunal et de la lèpre :

Guemara — Synhédrin 34b

היה רבי מאיר אומר, מה תלמוד לומר ״על פיהם יהיה כל ריב וכל נגע״? וכי מה ענין ריבים אצל נגעים? אלא מקיש ריבים לנגעים: מה נגעים ביום, דכתיב ״וביום הראות בו״, אף ריבים ביום. ומה נגעים שלא בסומין, דכתיב ״לכל מראה עיני הכהן״, אף ריבים שלא בסומין. ומקיש נגעים לריבים: מה ריבים שלא בקרובים, אף נגעים שלא בקרובים. אי מה ריבים בשלשה – אף נגעים בשלשה? ודין הוא: ממונו בשלשה, גופו לא כל שכן? תלמוד לומר: ״והובא אל אהרן הכהן או אל אחד וגו׳״. הא למדת שאפילו כהן אחד רואה את הנגעים.

« R. Méir dit : Pourquoi la Torah réunit-elle dans le même verset les questions d’intérêt et les plaies de la lèpre ? Quel rapport entre ces deux choses ? C’est qu’elles ont en effet plusieurs points de ressemblance. Les plaies ne peuvent être inspectées que de jour, comme il est dit : « Le jour où il fera voir les plaies au Cohen » [124] ; de même les affaires judiciaires doivent être jugées pendant le jour. — Les plaies ne sauraient être visitées par un aveugle, puisqu’il est dit : « Selon ce qui apparaîtra aux yeux du Cohen » [125] ; de même les affaires judiciaires ne peuvent être jugées par des aveugles. — Dans les affaires judiciaires, les juges ne peuvent être parents d’aucune partie ; de même pour les plaies, le Cohen visiteur ne doit avoir aucun lien de parenté avec le malade. — Nous aurions pu croire que l’analogie se poursuit : les affaires judiciaires exigent trois juges, de même il faudrait trois prêtres pour visiter les plaies, ce qui serait logique. Du moment qu’il faut trois personnes quand il s’agit d’une affaire d’argent, n’en faut-il pas trois aussi quand il s’agit de notre corps ? — Non, car il est écrit au sujet des plaies : « Et on amènera le lépreux à Aron, le prêtre, ou à l’un des prêtres » [126]. Ce qui prouve qu’un seul Cohen peut statuer sur le cas de lèpre, tandis que pour les contestations judiciaires trois juges sont nécessaires [127].

Les questions de dépôt et de garde prêtent à mille interprétations, et voici une des solutions de R. Méir dans la matière. Si quelqu’un met en dépôt chez un banquier de l’argent renfermé dans un sac fermé et cacheté, le banquier, d’une part, ne peut en disposer ; mais, d’autre part, il n’est pas responsable en cas de perte. Si au contraire le banquier reçoit en dépôt une somme d’argent de la main à la main, et que cette somme ne soit pas renfermée dans un sac, d’une part, il peut en disposer et, d’autre part, il est responsable en cas de perte. Si un particulier reçoit en dépôt de l’argent, qu’il soit ou non renfermé dans un sac, il ne peut en disposer et n’est pas responsable en cas de perte. R. Jehoudah, ayant voulu assimiler un commerçant ordinaire au banquier, et le déclarer responsable dans le cas de dépôt libre avec faculté de disposer de l’argent pour les besoins de son commerce, R. Méir parvint à faire triompher l’opinion contraire et à faire décider que tout commerçant, du moment qu’il n’est pas banquier, est assimilé à un simple particulier et qu’il lui est défendu de disposer de l’argent confié, qu’il soit renfermé dans un sac ou non, et, par conséquent, aussi dispensé de toute responsabilité en cas de perte [128].

D’ailleurs, dans toutes ces questions R. Méir penche toujours en faveur du droit absolu. C’est son disciple Symmachos qui se charge de nous renseigner à cet égard : « Si quelqu’un loue une bête pour porter une certaine charge, il ne peut pas dépasser le poids mentionné dans le contrat de louage. S’il le fait et que la bête meure par suite de cet excès de charge, le propriétaire doit être indemnisé [129]. »

D’après le droit talmudique, celui qui trouve un objet doit chercher à remettre cet objet à son légitime propriétaire. Cette obligation est tirée du précepte de la Torah qui ordonne à celui qui trouve le bœuf ou l’âne de son voisin de les lui rendre. R. Méir, lui, ne s’en tient pas à la lettre sèche du texte ; il exige que celui qui a trouvé un objet le fasse publier jusqu’au jour où la trouvaille sera de notoriété publique [130].

ועד מתי חייב להכריז? עד כדי שידעו בו שכניו:

Ceci démontre comment les rabbins savaient interpréter la lettre du texte sacré, et avec quel esprit de rigueur ils savaient le faire quand il s’agissait de probité et de morale. C’est précisément pour n’être pas lié par un texte insuffisant qu’ils vont au delà de la parole, mais jamais de la pensée du divin législateur.

Nous avons vu plus haut que les juges ne peuvent être parents d’aucune des parties ; mais, voulant toujours favoriser les plaideurs, R. Méir leur permet même de récuser, à leur choix, tout arbitre qu’ils auraient accepté primitivement, pourvu que ce juge ne soit pas un Daiyan, membre d’un tribunal établi.

Voici le texte de la Mischnah :

Mishna — Synhédrin 24a

אומר נאמן עלי אבא נאמן עלי אביך נאמנים עלי שלשה רועי בקר רבי מאיר אמור יכול לחזור בו:

« Celui qui dit : J’accepte comme arbitre mon père, ton père ou ces trois bergers, peut toujours revenir sur sa décision », d’après R. Méir [131].

R. Méir déclare aussi que celui à qui le serment judiciaire est déféré et qui emploie avec l’autorisation de la partie adverse une formule non consacrée par la loi, le serment ainsi prêté est considéré comme nul et non avenu si l’adversaire exige ensuite un serment véritable : חייב לחבירו שבועה ואמר ליה דור לי בחיי ראשך רבי מאיר אומר יכול לחזור בו, « Celui qui doit prêter serment et auquel son adversaire dit : Jure-moi sur ta tête, l’adversaire peut revenir sur sa parole et exiger un véritable serment », d’après R. Méir [132].

Dans la question des hypothèques, voici un des principes de R. Méir : שטר שאין בו אחריות נכסים גובה לא ממשעבדי ולא מבני חורין, « toute créance qui ne mentionne pas expressément une hypothèque en faveur du créancier ne peut jamais servir à faire mettre en vente les biens du débiteur. »

On sait que les דיני נפשות, causes criminelles, ne pouvaient être jugées que par des tribunaux de vingt-trois membres, répondant à nos cours d’assises. Le nombre de ces tribunaux était très restreint.

Dans le but de faciliter à la justice une prompte répression du délit et de procurer aux intéressés un tribunal voisin de leur demeure, R. Méir décida que les accusés de viol, de séduction ou de diffamation, seraient jugés par les tribunaux civils établis dans chaque localité et qui pouvaient connaître l’affaire, puisque ces causes, d’ordinaire, se terminent presque toujours par une indemnité pécuniaire [133]. ואונס המפתה והמוציא שם רע בג׳.

D’ailleurs, pour faciliter aux lecteurs peu familiarisés avec le Talmud ce qui précède et pour éclaircir plusieurs opinions de notre docteur, que nous aurons dans la suite l’occasion de rapporter, nous allons rapidement esquisser un tableau de l’organisation judiciaire du Talmud telle que l’a laissée R. Méir.

Le tribunal civil se compose de trois juges. Deux désignés par les plaideurs, et le troisième nommé par les deux premiers juges. Ce dernier préside la cause et son avis est prépondérant.

דיני ממונות בג׳ זה בורר לו אחד וזה בורר לו אחד ושניהם בוררים להם עוד אחד דברי ר׳ מאיר:

R. Méir admet, en outre, que chacune des parties peut récuser le juge choisi par l’autre partie. Il va sans dire que cette récusation ne peut avoir lieu que lorsqu’elle est basée sur des motifs sérieux.

זה פוסל דייניו של זה וזה פוסל דייניו של זה דברי ר׳ מאיר:

Ce qui est vrai pour les juges, l’est aussi pour les témoins qui peuvent toujours, sur des motifs valables, être récusés.

זה פיסל עדיו של זה וזה פיסל עדיו של זה דברי ר׳ מאיר: [134]

C’est là une mesure juste qui garantit l’indépendance de la magistrature et enlève aux plaideurs toute possibilité de récriminer contre la sentence, une fois la cause jugée.

Les tribunaux de vingt-trois membres pouvaient seuls appliquer les quatre genres de mort mentionnés dans le Talmud : Serêpha, Sekilah, Hérêg et Chénêk.

La Serêpha, ou la peine du feu, consistait à verser dans la bouche du condamné du plomb fondu [135] ; pendant toute la durée de notre histoire nationale, nous ne voyons pas que ce supplice ait été appliqué une seule fois [136]. Il était d’ailleurs principalement réservé à la fille du prêtre qui avait oublié ses devoirs d’épouse et méconnu ce qu’elle devait à la race sacerdotale [137].

Quiconque connaît la pureté de nos mœurs sait très bien qu’un pareil cas ne pouvait se produire que dans cette famille iduméenne des Hérodes, plante exotique, violemment greffée sur le tronc si pur des Asmonéens, ces libérateurs de la patrie et du culte, et dont les nobles traditions ne lui ont pas survécu.

Mais, lorsque cette famille vint s’imposer à la Palestine, les Romains avaient déjà enlevé aux Juifs le droit de prononcer la peine de mort, et la preuve de cette assertion, c’est le genre de supplice auquel fut condamné le fondateur de la religion chrétienne, le contemporain d’Hérode, Jésus de Nazareth.

Le crucifiement est un supplice essentiellement romain et qu’un tribunal juif n’eût pu édicter. Cette seule considération fait ainsi tomber la ridicule appellation de déicides, qui pendant si longtemps a été la cause de persécutions cruelles, de malheurs immérités et dont nous subissons encore, dans bien des pays, les injustes conséquences.

La Sekilah, ou la lapidation, se faisait de la manière suivante : Le condamné était placé sur le bord d’une terrasse assez élevée, et dont on avait enlevé la balustrade obligatoire [138]. De là, le patient, à qui on avait bandé les yeux, était poussé dans le vide ; il était très rare qu’il ne fût pas mort en touchant le sol. Les témoins dont la déposition avait causé la mort de l’accusé jetaient sur lui les premières pierres, le lapidaient ; puis les assistants les imitaient, lançaient des pierres, et en formaient un monceau (גל) qui cachait le cadavre à tous les yeux.

Ce genre de supplice était spécialement réservé aux violateurs du sabbat et au fils rebelle qui avait méconnu l’autorité paternelle [139] : בן סורר ומורה.

Lorsque le fondateur du christianisme disait : Que celui d’entre vous qui n’a point péché lui jette la première pierre (Évangile selon saint Jean, VIII, 7), il faisait évidemment allusion à la première pierre que le témoin devait lancer à la victime.

Le Hérêg, ou la décollation, se faisait de la manière suivante : Le condamné était attaché à un poteau ; on lui bandait les yeux, et, avec un glaive, on lui tranchait la tête. Ce supplice, le moins barbare de tous, est appliqué, d’après le Talmud, dans toutes les occasions où il est dit : « Il mourra », sans préciser le genre de mort.

Le Chénêk [140] enfin, ou strangulation, se pratiquait de la manière suivante : Deux hommes se plaçaient l’un à droite, l’autre à gauche du condamné. Celui-ci était enfoncé dans un trou jusqu’aux épaules. Une pièce de toile très solide était enroulée autour du cou du patient qui, comme dans les autres genres de supplices, avait les yeux bandés. La mort s’obtenait ainsi par les deux bourreaux qui tiraient chacun de leur côté. Le cadavre était ensuite pendu à un bois de justice où il restait exposé jusqu’au coucher du soleil. À ce moment on l’enlevait et on l’enterrait suivant l’ordre de Moïse : « Ce cadavre, tu ne le laisseras pas exposé pendant la nuit. » לא תלין נבלתו על העץ [141].

Pour expliquer pourquoi le cadavre du pendu ne devait pas rester exposé, R. Méir se sert d’une ingénieuse allégorie :

משל למה הדבר דומה:

C’est comme s’il s’agissait de deux frères jumeaux demeurant dans la même ville (ils se ressemblent tous deux, et l’homme lui aussi a été créé à l’image de Dieu). L’un est proclamé roi, l’autre se livre au brigandage, est pris, condamné et exécuté. La foule, à la vue du cadavre, s’écrie : « Tiens, le roi qui est pendu ! » Le roi alors ordonne de faire disparaître le cadavre. (V. Synhédrin, 16 a et b.)

Malgré l’apparente prodigalité avec laquelle nous rencontrons la peine de mort dans les livres mosaïques, il est certain que dans la pratique elle n’était appliquée qu’avec la plus grande circonspection et dans des cas excessivement rares. Nous n’en voulons d’autre preuve que cette assertion talmudique qui nous apprend qu’un tribunal qui prononce la peine de mort une fois en soixante-dix ans est flétri du nom de tribunal sanguinaire, רצחנים.

Ceci démontre jusqu’à l’évidence combien grand était chez nos ancêtres le respect de la vie humaine. En outre, les tribunaux juifs connaissaient déjà cette fameuse théorie des circonstances atténuantes ; ils la mettaient en pratique, devançant ainsi de dix-huit siècles notre législation moderne [142] ; ils exigeaient de plus le commencement de l’application de la peine par les témoins accusateurs, ils adoucissaient les derniers moments du condamné, et s’entouraient, avant de prononcer la sentence, de précautions plus scrupuleuses les unes que les autres, et qu’il serait très intéressant de mettre sous les yeux du lecteur.

Malheureusement le cadre et la nature de ce travail ne comportent pas cette longue énumération, dont le traité Synhédrin parle d’une façon si explicite.

Après avoir montré l’autorité de R. Méir dans la jurisprudence civile, nous désirons, d’ailleurs, entrer avec notre docteur dans le domaine religieux qui, lui aussi, fait partie d’un fief régi et gouverné par les principes de R. Méir. Rappelons seulement, en terminant, qu’au-dessus des tribunaux civils et criminels dont nous venons de parler, la Judée possédait un tribunal de soixante et onze membres siégeant à Jérusalem. Cour suprême pour tout l’État judaïque, ce tribunal jugeait toutes les affaires importantes ; il décidait de la paix ou de la guerre, appelait à sa barre le grand prêtre qui avait failli, etc., et l’on ne peut mieux comparer les attributions du Synhédrin qu’à celles du Parlement de Paris dans les quatre premiers siècles de la monarchie capétienne [143].

Jurisprudence religieuse

Introduction

La jurisprudence religieuse proprement dite comprend les lois relatives aux premiers-nés des animaux, à la dîme, aux animaux purs ou impurs, aux formules laudatives et aux autres pratiques du culte.

Ici il est nécessaire de faire une distinction dans la double méthode de R. Méir. Autant il est scrupuleux quand il s’agit d’un texte formel de la loi, autant il l’est peu quand il se trouve en présence d’une simple décision de ses maîtres ou de ses collègues, ne s’appuyant que sur des données consacrées par l’usage et que la tradition n’a pas sanctionnées. Cette distinction résulte de l’examen des diverses questions que nous allons analyser.

La Torah ordonne de consacrer à Dieu tout premier-né d’un animal pur [144]. Pour les animaux impurs la règle n’est applicable qu’à l’âne dont on peut racheter le premier fruit pour une somme d’argent. Si le propriétaire ne veut pas s’imposer cette dépense du rachat, il est obligé de mettre l’ânon à mort [145], ואם לא תפדה וערפתו, et le cadavre de l’animal tué ne peut en aucune façon être utilisé, אסור בהנאה.

Cette faculté de rachat n’existait pas pour le Bechor, le premier-né des animaux purs. Ce dernier est consacré à Dieu, et il doit paître en liberté jusqu’à sa mort naturelle. Toutefois, R. Méir spécifie un cas où le Bechor peut être distrait de sa destination primitive et utilisé pour la consommation. Quand le Bechor a une lésion externe, un défaut, un מום, il doit être visité par un מומחה, un spécialiste, qui sait distinguer les défauts qui rendent impropres au sacrifice d’avec ceux qui sont omis dans la Torah. Cet homme constate que l’animal est dépouillé de sa qualité de קודש, consacré à Dieu, et qu’on peut le tuer pour l’usage privé.

Par ce même motif, R. Méir défend de tuer un Bechor à qui serait survenu un défaut sans l’avoir fait visiter par un spécialiste. Si le propriétaire a passé outre à cette formalité, il ne peut le manger [146].

Si, par exemple, ce Bechor est atteint de congestion et qu’il soit nécessaire de le saigner, R. Méir défend de le faire dans une partie du corps dont la lésion produirait un défaut qui rendrait l’animal impropre au sacrifice [147].

בכור שאחזו בו דם מקיזין אתו במקום שאין עושין בו מום דברי ר׳ מאיר:

Si le propriétaire ne tient pas compte de cette défense, et volontairement distrait du service de l’autel un animal qui lui est consacré par la naissance, il est, d’après R. Méir, puni de la peine qui frappe celui qui profane volontairement une chose consacrée au culte.

En ce qui concerne la naissance des enfants, si le sexe de l’être ne peut être défini d’une manière certaine, R. Méir applique à la fois et les règles relatives aux mâles et celles qui sont relatives aux femelles. Ainsi les prescriptions pour le délai d’impureté et les cérémonies de la purification pour la femme qui accouche sont différentes, selon qu’elle met au monde un garçon ou une fille. Quand le sexe ne peut être défini, comme dans les cas d’avortement ou de couches prématurées, R. Méir exige que les délais d’impureté soient doublés, et que la purification se fasse avec un double cérémonial [148].

Dans toutes les législations anciennes nous trouvons le droit de primogéniture, c’est-à-dire la défense d’aliéner les biens de l’aîné de la famille. Mais la législation juive, ne voulant constituer de privilège pour personne, n’en reconnaît pas au premier-né qui a lui-même aliéné ses biens. Les terres vendues par lui ne faisaient point retour au vendeur à l’époque du Jubilé. C’est ce que R. Méir nous apprend dans la Mischnah suivante :

ואלו שאין חוזרין ביובל: הבכורה והיורש את אשתו והמוריש את אשת אחיו והמתנה דברי ר׳ מאיר:

Voici, d’après R. Méir, les biens que le Jubilé ne rachète point : ceux qui proviennent du droit d’aînesse, d’un héritage par alliance, des suites d’un mariage entre beau-frère et belle-sœur, et ceux qui sont le résultat d’une donation.

En d’autres termes, l’effet de la loi du Jubilé ne peut s’appliquer qu’aux biens patrimoniaux, constituant l’héritage de la famille, devant rester éternellement à la famille, et non les biens acquis d’une manière quelconque.

Les lois relatives à la dîme, ou Maaser, sont nombreuses et prêtent à des discussions infinies. Sans application pratique, elles n’offrent donc qu’un intérêt de curiosité platonique, et à ce titre nous ne citerons que quelques exemples où figure le nom de notre docteur.

Il est de règle talmudique que les différentes parties d’un troupeau appartenant au même propriétaire, du moment qu’elles sont parquées à une distance de moins de seize milles et qu’un même berger peut exercer sur elles une surveillance générale, ne forment pour la dîme qu’un seul et même troupeau. Supposons que ces colonnes de troupeau se composent chacune de cent têtes, la dîme à prélever sera de trente, le dixième du troupeau entier.

Mais si ces trois fractions sont séparées l’une de l’autre par un cours d’eau, quelque petite que soit sa largeur, chaque partie forme un troupeau distinct, d’après R. Méir, même quand le lieu du pâturage est de beaucoup inférieur à seize milles. Supposons deux parties de troupeau séparées par une rivière, l’un compte 49 têtes et l’autre 51, la dîme sera de 4 pour la première, de 5 pour la seconde, et non pas de 10 pour la totalité, bien que le chiffre du troupeau soit de 100 [149].

ר׳ מאיר אומר הירדן מפסיק למעשר בהמה :

Dans le Talmud de Rosch Haschanah, les docteurs établissent le commencement de l’année pour préciser la date où les animaux d’une portée sont soumis au Maaser, et celle où les arbres sont soumis à la règle d’Orlah [150]. Ainsi le 1er du mois de Tischri commence l’année civile ; le 1er Schebath est le premier jour de l’année pour la croissance des arbres.

R. Méir ajoute que le premier du mois d’Eloul commence l’année pour la dîme du bétail, ר »ה למעשר בהמה, indiquant par là que la dîme doit se percevoir sur les petits qui ont été mis bas avant cette date [151].

Comme on le voit, notre docteur est toujours conséquent avec lui-même, avec la logique et avec la raison. La loi, et rien que la loi, telle paraît avoir été sa devise. D’autres docteurs moins scrupuleux ont permis d’éluder, de tourner la loi ; lui, il n’admet pas ces capitulations de conscience dont un ordre célèbre du christianisme a fait la règle de son existence. Nous citerons ici deux exemples de son rigorisme ; le troisième sera indiqué quand nous parlerons du sabbat [152].

Celui qui jure sans prononcer le nom de la Divinité, est croyable, d’après notre docteur [153]. De même, d’après lui, doit être puni, celui qui blasphème la majesté divine, sans prononcer le tétragramme que le grand prêtre seul pouvait prononcer dans l’intérieur du Saint des Saints, le jour de Kippour. S’appuyant sur le verset [154] איש כי יקלל אלהיו, où le mot Dieu est pris dans le sens absolu, il déclare coupable celui qui outrage Dieu en le désignant seulement par un des attributs anthropomorphiques que la Bible prête à l’Être suprême.

לפי שנאמר ״ונקב שם מות יומת״, יכול לא יהא חייב אלא על שם המיוחד בלבד? מניין לרבות כל הכינויין? תלמוד לומר: ״איש כי יקלל אלהיו״ – מכל מקום. דברי רבי מאיר. [155]

Le second exemple est relatif au Naziréen dont le vœu peut être annulé suivant certaines formalités. Mais notre docteur ajoute que ce vœu ne peut être annulé que le jour même où il a été prononcé. Si une nuit s’écoule, le vœu doit être considéré comme valable ; celui qui l’a fait a eu le temps de la réflexion pour savoir s’il pourra oui ou non observer « les paroles de sa bouche ».

Comme on le voit et comme nous l’avions fait prévoir, chaque fois qu’il s’agit d’un texte de loi, d’une règle qui en est déduite d’une manière explicite, ou bien d’une question morale, le rigorisme de notre docteur est absolu. S’agit-il au contraire de formules laudatives que l’on récite quand on veut manger du pain, un fruit, ou quand on voit un objet exceptionnel, R. Méir n’est pas très exigeant et ne s’attache nullement au texte arrêté par les Chachamim.

Il dit, par exemple, que celui qui mange du pain n’a pas besoin de réciter la formule consacrée : « Béni soit l’Éternel qui fait sortir le pain de la terre » המוציא לחם מן הארץ. Il peut se borner à dire : « Béni soit celui qui a créé ce beau pain », et il accomplit ainsi l’obligation de la Berachah [156].

Remarquons en passant que Maïmonide, qui, pas plus que notre docteur, ne s’attachait au texte des Chachamim, trouvait la bénédiction après le repas beaucoup trop longue. Il l’a simplifiée en lui substituant cette formule qui, dans sa concision, en dit presque autant que tout le Birckath Hamazôn :

בריך רחמנא דיהיב לנו האי פתא:

« Sois béni, Dieu miséricordieux, de nous avoir donné ce pain. »

Il ne faut pas prendre dans un sens restreint le mot פת, qui d’ordinaire signifie pain. Il est pris ici dans un sens général comme, d’ailleurs, dans plusieurs autres passages de la Bible. Les Latins disaient panem pour désigner un repas, et dans l’allemand nous trouvons la locution courante morgenbrod ou abendbrod essen, pour désigner le repas du matin ou du soir.

Quand on voit un objet exceptionnellement beau, R. Méir ne s’attache pas non plus à la formule laudative consacrée. D’après lui, dire : ברוך שברא החפץ הזה, מה נאה זה, loué soit celui qui a créé cet objet, ou, que cet objet est beau ! etc., c’est comme si on avait récité les paroles de la doxologie rituelle.

Par contre, la Mesousah étant d’institution divine doit être observée avec le plus grand soin, d’après notre docteur. Nous connaissons déjà son dicton : בנים מתים בעון מזוזה.

Voici maintenant un autre exemple de la sollicitude de R. Méir pour la Mesousah [157].

Il est de règle qu’un temple consacré au culte est saint par lui-même. Dès lors, l’application de la Mesousah à la porte d’une synagogue devient inutile. Tel n’est cependant pas l’avis de R. Méir, qui soutient qu’un temple a besoin d’une Mesousah, que le ministre officiant y demeure ou non [158].

בית הכנסת שיש בה בית דירה לחזן הכנסת — חייב במזוזה, ושאין בה בית דירה — רבי מאיר מחייב:

En effet, d’après R. Méir, si le Chazan n’y demeure pas, il pourrait y demeurer, ne fût-ce que momentanément ; dès lors la synagogue n’est plus considérée que comme une habitation privée, et la Mesousah doit y être appliquée.

Puisque nous parlons du Chazan, rappelons une opinion de notre docteur à son sujet. Il dit que pendant les fêtes solennelles de R. H. et de Kippour, l’officiant seul récite les prières à voix haute, et les assistants se contentent de la simple audition :

ברכות של ר״ה ושל יום הכפורים שליח צבור מוציא רבים ידי חובתן דברי ר׳ מאיר:

Comme pour la Mesousah, R. Méir est également très strict pour tout ce qui concerne la fête de Pourim et la lecture de la Meguilah qu’il devait préconiser plus que tout autre en sa qualité de scribe émérite, סופר מהיר.

Il nous apprend, par exemple, que la lecture intégrale de la Meguilah est indispensable pour avoir accompli l’obligation de lire ou au moins d’entendre l’histoire d’Esther et la délivrance du peuple juif menacé dans son existence par les cruels projets d’Aman. Il va sans dire que cette lecture, obligatoire pour tout Israélite mâle âgé de plus de treize ans, doit avoir lieu le 13 du mois d’Adar, jour anniversaire de la délivrance des Juifs.

Plus loin, dans le même traité de Meguilah [159], R. Méir défend de vendre à un particulier une chose qui est la propriété de la communauté tout entière, parce que ce serait la faire déchoir de sa sainteté, et tout le monde connaît ce principe de nos docteurs : מעלין בקדש ואין מורידין, « en fait de sainteté, il faut toujours monter et jamais descendre [160]. » Belle parole qui explique bien des lois établies par nos docteurs, mais qui explique aussi la pureté de leur vie et les nobles exemples qu’ils donnent à leurs contemporains, et qui excitent encore aujourd’hui l’admiration de la postérité et la reconnaissance de tous ceux qui étudient avec impartialité leur vie, leurs œuvres et leurs doctrines.

Règles messianiques

On appelle règles messianiques des lois dont l’application pratique est liée intimement à la réunion générale des Juifs sur le sol de la Palestine, à la reconstitution de notre nationalité et au rétablissement du temple de Jérusalem, événements qui n’auront lieu qu’à l’époque messianique.

Toutes les lois relatives aux sacrifices, aux libations, au Jubilé, aux pratiques et aux cérémonies du culte font partie des règles messianiques.

Voici, par exemple, comment R. Méir rapporte les différentes cérémonies usitées au temple de Jérusalem pendant le Kippour.

En posant la main sur la tête du bouc émissaire et en faisant la confession générale de ses fautes et de celles du peuple, le grand prêtre devait dire : « J’ai péché, j’ai commis des fautes, j’ai mal agi. De même ces trois termes : Péché, faute et mauvaise action, doivent se retrouver dans la confession du grand prêtre quand il parle au nom du peuple, car, ajoute R. Méir, quand Moïse énumère les attributs de Dieu, il dit qu’il pardonne les péchés, les fautes et les mauvaises actions des enfants d’Israël [161]. »

Les Chachamim soutiennent que la confession doit se faire d’une autre manière, et le Talmud ajoute : « L’opinion des Chachamim est celle qui est adoptée. » Quelle chose étonnante, R. Méir étant seul de son opinion, il est évident que la majorité l’emporte ! — Ici, répond la Guemarah, il a bien fallu nous le dire, puisque R. Méir a pour lui l’autorité de Moïse, et la Guemarah cite à l’appui le fait suivant : Un ministre officiant pendant le Kippour fit les confessions dans l’ordre indiqué par R. Méir. Rabah lui en fit l’observation et lui dit : « Comment ! tu suis l’opinion de R. Méir et tu négliges celle des Chachamim ! — Oui, car ce qu’a dit R. Méir est écrit dans le livre de la loi [162]. »

Dans le même passage du Talmud, R. Méir nous apprend que pendant le Kippour il y avait cinq bûchers pour les sacrifices au lieu de quatre. Cette augmentation se comprend aisément quand on réfléchit aux nombreux sacrifices additionnels offerts pendant cette journée exceptionnelle.

בכל יום היו שם ארבע מערכות היום חמש דברי ר׳ מאיר: [163]

R. Méir nous donne encore d’autres détails sur les cérémonies du Kippour, sur les différentes ablutions du grand prêtre et sur les costumes qu’il devait mettre en ce jour.

R. Méir dit : « Le grand prêtre se déshabillait, se lavait les mains et les pieds et descendait baigner son corps dans le grand bassin d’airain. Quand il revenait, on l’essuyait et on lui apportait des vêtements de lin blanc, et de nouveau, avant de s’en revêtir, il procédait aux ablutions des mains et des pieds. — Le matin, la valeur de son costume était de douze mines ; celui du soir valait huit cents souses d’or [164]. »

R. Méir nous rapporte aussi la façon dont le grand prêtre se nourrissait la veille de ce jour, de façon à ne pas être incommodé le lendemain :

Guemara — Yoma 18a

תניא סומכוס אמר משום רבי מאיר: אין מאכילין אותו לא ״אב״י״, ואמרי לה: לא ״אבב״י״, ויש אומרים: אף לא יין לבן. לא ״אב״י״ — לא אתרוג, ולא ביצים, ולא יין ישן. ואמרי לה לא ״אבב״י״ — לא אתרוג, ולא ביצים, ולא בשר שמן, ולא יין ישן:

Symmachos dit au nom de R. Méir : « La veille de Kippour on ne doit faire manger au grand prêtre ni cédrats, ni œufs, ni viandes grasses ; il ne doit boire ni vin vieux, ni vin blanc [165]. »

Ces aliments prédisposent en effet au sommeil ; ils sont lourds, d’une digestion difficile, et comme le service du Kippour est pour le grand prêtre très fatigant par lui-même, il ne fallait pas y ajouter la fatigue résultant d’une alimentation difficile.

Mais si, pour une cause quelconque, le grand prêtre était empêché d’accomplir son service en ce jour solennel, R. Méir nous apprend qu’on le remplaçait par un suppléant désigné d’avance [166].

שבעת ימים קודם יום הכפורים מפרישין כהן גדול מביתו ללשכת פרהדרין. ומתקינין לו כהן אחר תחתיו שמא יארע בו פסול:

Si plus tard le grand prêtre titulaire reprend son service, quelle est la position, la situation de celui qui une seule fois a été investi des plus hautes fonctions sacerdotales ? Conserve-t-il son prestige d’une journée, ou redevient-il simple prêtre comme auparavant ?

D’après R. Méir, comme il a eu l’honneur de fonctionner le Kippour comme pontife suprême, il est tenu à toutes les obligations que comporte cette haute dignité :

אירע בו פסול בכהן הגדול ועבר ומינו כהן אחר תחתיו הראשון חוזר לעבודתו והשני כל מצות כהונה גדולה עליו דר׳מ : [167]

Toutes les lois relatives au grand prêtre lui sont appliquées : défense d’épouser une veuve, une femme divorcée, de se souiller par le contact d’un cadavre, etc., etc. L’on sait, en effet, que pour ce dernier point la loi est formelle. ועל כל נפשות מת לא יבוא. Il ne suivra aucun convoi [168].

De ce verset pourtant R. Méir déduit la règle suivante : Un grand prêtre dont un parent vient de mourir peut suivre le convoi à distance et en dehors de la vue des assistants. Il peut aller ainsi jusqu’à la porte de la ville [169].

Il est évident, ajoute un peu plus loin R. Méir, que l’on ne doit pas prendre au pied de la lettre le verset : ומן המקדש לא יצא. Il ne sortira pas du sanctuaire [170]. Le grand prêtre même, quand il est en deuil, n’est pas prisonnier dans l’intérieur du temple, et telle n’est pas la pensée du législateur [171].

Les docteurs de la Mischnah, toujours dans cet ordre de décisions que nous avons appelées : Règles messianiques, et qui offrent la simple valeur de théories spéculatives sans application immédiate, discutent longuement pour savoir comment doit être traitée, au point de vue des infractions à la loi, la fille d’un prêtre qui, en se mariant, change de condition et se soustrait aux lois exceptionnelles qui la régissaient dans la maison pontificale de son père. Voici, à ce sujet, l’opinion de R. Méir :

Mishna — Synhédrin 51a

בת כהן שניסת לישראל ואכלה תרומה – משלמת את הקרן ואינה משלמת את החומש, ומיתתה בשריפה. ניסת לאחד מן הפסולין – משלמת קרן וחומש, ומיתתה בחנק. דברי רבי מאיר:

La fille d’un prêtre qui épouse un simple particulier et qui, une fois mariée, mange de la Teroumah [172], doit restituer la valeur intégrale de la Teroumah sans être astreinte à payer en plus le cinquième de la valeur, amende ordinaire de ceux qui mangent de la Teroumah. Si elle commet un adultère, elle est condamnée à mort, et le genre de son supplice, c’est la Serêpha (peine du feu) [173].

Mais si la fille d’un prêtre épouse un homme indigne d’entrer dans la communauté d’Israël [174] et qu’elle mange de la Teroumah après son mariage, elle doit restituer la valeur de la Teroumah et le cinquième en plus. Si elle commet un adultère, elle est condamnée à mort, et le genre de son supplice, c’est le Chénêk (strangulation) [175].

Dans cette dernière hypothèse, R. Méir fait complètement abstraction de son ancien titre de fille de prêtre et lui applique la règle commune.

Les lois agraires font également partie des règles messianiques, comme tout ce qui touche à la propriété, au sol, au Jubilé, etc. La loi du Jubilé, qui ne fut d’ailleurs jamais appliquée, exigeait la rétrocession au vendeur, au bout de cinquante ans, de toute terre que le besoin d’argent ou des circonstances difficiles l’auraient obligé à céder. Cette loi, qui avait pour but d’empêcher la propriété rurale de passer au bout de quelques générations entre les mains d’une oligarchie puissante, était excellente en principe. Toutefois, R. Méir dit que dans l’application il faut tenir compte de la pensée du législateur qui voulait conserver dans les familles la propriété qui lui avait été primitivement attribuée par le sort.

D’ailleurs, la loi est formelle ; elle dit :

ושבתם איש אל אחזתו ואל משפחתו:

« Au Jobel, au Jubilé, chacun reviendra à sa propriété et à sa famille. » Celui-là seul retrouvera sa liberté, fait observer R. Méir, qui possède une famille et une propriété.

En Palestine, l’absence de pluies se faisait vivement sentir comme dans tous les pays situés sous la même latitude. Aussi était-il d’usage dans la terre promise d’adresser des prières au Ciel pour faire arriver en leur temps les pluies d’automne et de printemps. Un restant de ces usages s’est conservé dans la fête des Rogations du catholicisme et dans la liturgie de la Synagogue, où l’on récite le Tephilath Hageshcem (prière pour la pluie) à l’octave de Soukoth, le jour de Schemini Atzéreth.

Cette prière elle-même n’est qu’une réminiscence, selon nous, de la fameuse fête de Simchath Beth Haschoëbah qui se célébrait en ce jour au temple de Jérusalem et dont le Talmud fait une si pompeuse description. Il faut croire, en effet, que la prière pour la pluie constituait une cérémonie des plus attrayantes, puisqu’elle faisait dire aux docteurs :

מי שלא ראה שמחת בית השואבה לא ראה שמחה מימיו:

« Qui n’a pas vu la fête de Beth Haschoëbah n’a jamais vu de fête joyeuse en sa vie. »

Cette circonstance explique l’insistance avec laquelle Moïse revient si souvent dans le Pentateuque sur l’arrivée en leur temps du יורה et du מלקיש, de la pluie du printemps et de la pluie d’automne, au point d’en faire la condition sine qua non de l’observation de la loi.

Dans le Talmud, les docteurs discutent pour savoir jusqu’à quel moment on doit prier pour avoir de la pluie dans une année de sécheresse trop prolongée. R. Jehoudah et R. Méir fixent ce délai, le premier après la fête de Pessach, le second après le mois de Nissan [176].

En terminant la partie doctrinale relative aux règles messianiques, rappelons que notre docteur avait une confiance pleine et absolue dans l’avenir, comme il savait aussi se souvenir du passé. Il appartenait, nous l’avons vu, à cette école de patriotes dont son maître Akiba fut la plus pure et la plus noble expression.

Fidèle à ce beau verset du plus beau des psaumes et du plus lamentable : אם אשכחך ירושלים תשכח ימיני, « si je t’oublie, ô Jérusalem, que j’oublie ma main droite » [177], il disait : « Quel que soit l’avenir qui nous est réservé, il ne nous est pas permis d’oublier les douloureuses étapes qui ont marqué notre jeunesse. »

Honorer le passé, avoir foi en l’avenir, telle est la doctrine de R. Méir et de son école, tels aussi n’ont jamais cessé d’être la doctrine de notre race et le mobile de toutes nos actions.

Les lois relatives au Sabbat et aux fautes volontaires ou involontaires

Malgré l’estime dont il était entouré par ses collègues qui se rangeaient presque toujours à son opinion, R. Méir, par déférence pour eux, n’appliquait pas son opinion quand il s’agissait de lui-même et quand cette opinion avait été contestée par d’autres. C’est ce que prouve le fait suivant :

Un samedi, il avait des douleurs d’entrailles ; ses amis voulaient lui préparer, malgré la sainteté du jour, du vin battu avec de l’huile. R. Méir le défendit, et quand on lui fit remarquer qu’en principe il avait permis ce remède en pareille circonstance il répondit : מימי לא מלאני לבי לעבור על דברי חברי « Cela est vrai ; mais, quand je suis contredit par mes collègues, jamais vous ne me verrez enfreindre leur défense [178]. »

R. Méir est, en effet, très explicite sur toutes les questions qui concernent le sabbat, dont la sainteté est au-dessus des circonstances extérieures et passagères.

Le jeûne du 9 du mois d’Ab [179] est-il un samedi, ce triste anniversaire ne doit pas nous faire oublier que le sabbat est un jour de fête, et il convient de l’honorer comme tel :

Mishna — Taanith 29b

תשעה באב שחל להיות בשבת ….. אוכל ושותה כל צרכו ומעלה על שולחנו אפילו כסעודת שלמה בעת מלכותו :

« Le 9 du mois d’Ab, qui tombe un samedi, ne doit pas empêcher l’Israélite de manger et de boire comme à l’ordinaire. Il peut même, s’il le veut, se faire servir un repas princier » (littéralement : fin repas comme Salomon en faisait pendant son règne. Expression consacrée et qui revient très souvent dans le Talmud.) [180]

Il convient toutefois, d’après R. Méir, de se souvenir du deuil national ; en conséquence il défend de la manière la plus formelle de se faire la barbe et de se livrer aux ablutions ordinaires pendant les neuf jours qui précèdent le jeûne.

Le repos du samedi étant d’une obligation absolue, R. Méir ne permet en ce jour ni de prendre des douches chaudes ou froides, ni de manger des aliments qui auraient été cuits ce jour-là.

Pourtant, si ces aliments ont été préparés involontairement, sans intention coupable de violer la sainteté du sabbat, ils peuvent être utilisés.

R. Méir ne permet pas non plus, ce jour, de se regarder dans une glace, à moins que cette glace ne soit fixée au mur. La raison de cette interdiction, c’est qu’on pourrait être amené à emporter cette glace pour se mirer dans la rue, à oublier la solennité du samedi, et, outre le délit de טלטול Tiltoul [181], arriver à couper les cheveux qui dépasseraient un peu l’alignement réglementaire.

Mais lorsqu’il s’agit de conserver la vie à un malade, ou simplement d’apporter un soulagement à ses souffrances, quand, en un mot, il s’agit de ce que le Talmud appelle (פקוח הנפש) Pikouach Hanéphesch, toutes les lois restrictives du sabbat, des fêtes, du plus grand des sabbats, du Kippour, ne sont pas prises en considération. Ainsi R. Méir permet le transport de tous les objets quels qu’ils soient pour la guérison d’un malade [182].

יוצאין בביצת החרגול ובשן שועל ובמסמר מן הצלוב, משום רפואה :

Les remèdes mentionnés par notre docteur et dont il permet le transport le samedi sont : des œufs de sauterelle, une dent de renard, le clou d’une potence.

Il serait peut-être bon de réprimer le sourire d’incrédulité et d’ironie qu’une pareille énumération semble devoir faire naître. Il faut se rappeler d’abord que le document talmudique que nous citons date du Ier siècle de l’ère chrétienne, et que, si la pharmacopée juive peut paraître tant soit peu ridicule à nos chimistes modernes, les recettes d’Aulu-Gelle et de Gallien ne lui cèdent nullement en niaiserie. Les remèdes de bonne femme si en faveur dans nos campagnes, le préservatif contre la rage consistant à évoquer saint Hubert et à porter sur soi une balle bénie le jour de la fête de ce patron des chasseurs, la croyance à l’efficacité de la corde de pendu, qui a sans doute la même origine que la croyance à l’efficacité du clou de la potence dont nous parlons plus haut, sont bien plus en désaccord avec le XIXe siècle que ne l’étaient les remèdes de la Mischnah avec l’époque où elle fut rédigée.

Mais ce document a pour nous une valeur autrement importante que de nous fournir une recette puérile, puisqu’il nous apprend qu’aucune prescription prohibitive de la Torah ne peut être invoquée contre la nécessité de venir en aide à un malade ou à tout homme menacé d’un danger, ou quand la stricte observance du sabbat causerait un dommage matériel trop considérable, comme dans le cas d’incendie, par exemple [183].

Le transport des objets, le samedi, est, en effet, un des sujets de discussion qui reviennent le plus souvent quand il s’agit de ce que l’on tolère en ce jour. Il y a des docteurs qui établissent comme principe absolu que tout objet servant à l’éclairage et qui une seule fois a été mis en contact avec le feu est, מוקצה Moukzah, c’est-à-dire impropre à être touché le samedi. R. Méir, porté à mitiger des prescriptions trop sévères quand leur violation n’atteint pas la loi elle-même, ne va pas aussi loin et ne prohibe le transport de ces objets à l’intérieur de la maison que s’ils ont été mis en contact avec le feu, le samedi même.

Quand le samedi on visite un malade, on doit, d’après les docteurs, dire en entrant : שבת היא מלזעוק ורפואה קרובה לבוא « C’est samedi !… Point de plainte en ce jour !… Que la guérison soit proche. » R. Méir ne veut pas de cette formule blessante pour la sainteté du jour et qui contient trop de sous-entendus que sa franchise ne peut admettre. Aussi en préconise-t-il une autre plus conforme à sa manière de voir : יכולה היא שתרחם — « Puisse la Providence te prendre en grâce en faveur de cette sainte journée [184] ! »

Pourtant, au sujet du transport des outils de travail, R. Méir est très sévère. « Le vendredi, vers le soir, le tailleur ne doit pas sortir avec son aiguille, le charpentier avec son fil à plomb, le fouleur avec son fléau, le tisserand et le teinturier avec leurs échantillons de laine, ni le changeur avec son Dénar (pièce de monnaie), de peur que la nuit ne les surprenne et qu’ils ne violent involontairement le sabbat en portant leur outil. Toutefois, s’ils transgressent cet ordre, ils ne sont pas passibles de Malkoth, car cette défense est une simple mesure de précaution [185].

La veille du sabbat et la veille des jours fériés participent déjà de la sainteté du lendemain, et les docteurs ont défendu avec raison tout travail qui, commencé sur le tard, pourrait amener l’artisan à porter son travail dans la rue pendant le samedi ou pendant la fête, alors que la nuit est déjà tombée.

C’est là un des nombreux exemples du Guéder, גדר, haie, c’est-à-dire de prescriptions secondaires édictées par les docteurs en vue d’une prescription mosaïque. C’est ainsi que les talmudistes en sont arrivés à établir des גזרות, Guezéroth, des précautions, et même des Guezéroth liguezéroth, גזרות לגזרות, des précautions entourées d’autres précautions, et à protéger le pacte fondamental du judaïsme par une double barrière, qui l’a conservé intact à travers les longs et douloureux siècles de l’exil, de la dispersion et de la persécution. Il serait puéril et, dans tous les cas, de mauvaise foi de contester l’efficacité de ce système. Grâce à lui, en effet, le judaïsme a pu traverser des crises dont aucune croyance religieuse ne nous offre d’exemple ni comme violence, ni comme durée. Grâce à lui, l’unité de langue a maintenu entre les différents membres de la famille judaïque un esprit d’harmonie et de solidarité qui chaque jour tend à s’accroître.

Ces prescriptions minutieuses réglementant les moindres actes de notre vie peuvent paraître puériles aux hommes superficiels et légers ; mais le philosophe qui a l’habitude d’examiner tous les faits que l’histoire offre à ses méditations ne considérera pas à ce point de vue l’œuvre colossale des auteurs du Talmud. Il se dira que cette œuvre était nécessaire, utile, indispensable, commandée par de cruelles circonstances. Il se dira que cette œuvre a empêché le judaïsme de s’émietter sous les coups répétés du fanatisme et de l’intolérance. Il se dira que, sans la prévoyance des successeurs de Hillel, le souffle destructeur de la persécution aurait eu bientôt raison de la pure doctrine mosaïque, et que ce n’était pas trop de cette triple enveloppe pour garantir le dépôt précieux dont Israël avait la garde, et qu’il a pu, enfin, transmettre intact au monde. C’est la meilleure réponse à faire à ceux qui, n’ayant rien appris et rien oublié, viennent, à l’instar de ceux dont Isaïe se moque déjà, nous dire [186] : צו לצוי קו לקוי זעד שם זעד שם, et traiter de vétilles et d’enfantillages des prescriptions dont l’utilité est incontestable aux yeux même les moins perspicaces.

Il n’entre ni dans le cadre de notre travail, ni dans nos intentions de traiter en ce moment la question de savoir si, en présence des nouvelles exigences que la vie moderne a créées au judaïsme, il faut, oui ou non, abroger ces prescriptions. C’est une question délicate, et trop importante pour être traitée incidemment. Nous avons voulu seulement, ce qui était notre droit et notre devoir, justifier R. Méir et ses collègues d’un reproche qu’on leur adresse volontiers et leur rendre la part d’éloges et de gloire qui leur revient à tant de titres.

Ceci établi, revenons à notre sujet : la veille des fêtes, qu’on a peut-être oublié pendant cette longue digression :

Dans le cas spécial de la veille de Pâque, R. Méir interdit de commencer tout travail, même si ce travail peut être achevé avant le commencement de la fête. Toutefois il permet d’achever le travail commencé l’avant-veille [187]. Les docteurs défendent de commencer dans la journée du 14 un travail quelconque, même quand on a la certitude de le terminer avant le coucher du soleil, parce que, dit R. Méir, en travaillant ce jour il ne pourrait plus remplir consciencieusement les travaux nécessités par la fête elle-même.

Ce n’est pas la première fois que nous voyons que R. Méir est l’ennemi-né des capitulations de conscience et des compromis par lesquels, en tournant la loi et en la transgressant, on a l’air de l’observer et de la pratiquer. Les explications qui vont suivre et l’anecdote que nous rapportons nous fourniront une nouvelle preuve de cette loyauté et de cette franchise.

Un principe admis dans le Talmud et confirmé par l’autorité de R. Méir, c’est qu’on ne peut faire Eroub avec un objet qui ne peut pas servir à un repas. L’Eroub, ou mélange, est une cérémonie qui permet légalement de dépasser la distance réglementaire de deux mille coudées, assignée par le Pentateuque comme limite extrême de la promenade du sabbat. Par une ingénieuse fiction, les docteurs de la Mischnah disent que, si l’on est obligé pour un motif quelconque de dépasser cette limite, on peut, le vendredi, avant le coucher du soleil, se rendre à la limite extrême des deux mille coudées (1,100 mètres environ), y déposer un comestible, comme prise de possession de cet endroit pour le repas du lendemain, et dès lors on a à sa disposition une nouvelle distance de deux mille coudées à parcourir. Cette prise de possession par le morceau de comestible déposé se nomme Eroub.

Or voici ce que la Tosephta nous rapporte à ce sujet : Rabbi Siméon ben Éléazar dit : R. Méir était un samedi à Ardiska quand un homme, qui de son village avait fait un Eroub la veille, avec un oignon, pour aller jusqu’à Tiboun, lui demanda s’il pouvait continuer sa route. En arrivant à Ardiska, il n’avait encore franchi que 2,000 coudées, et 2,000 autres le séparaient encore de Tiboun. R. Méir le consigna jusqu’à la nuit, parce que son Eroub n’était pas valable [188].

Il en est de même naturellement, quoiqu’à un moindre degré, de l’Eroub qui permet de préparer les aliments du samedi quand le vendredi est un jour de fête. Dans ce cas, on exige pour l’Eroub du pain, de la viande ou du poisson, c’est-à-dire les éléments constitutifs d’un repas.

Maintenant que nous avons terminé les principales prescriptions de R. Méir concernant le samedi, nous croyons ne pas nous écarter du cadre, et surtout de l’esprit de ce travail, en disant quelques mots de l’observation sabbatique, et des infractions volontaires et involontaires qui figurent presque à chaque page dans le Talmud.

Le repos sabbatique est, avant tout, un rappel de la création, telle qu’elle est rapportée dans la Genèse : זכרון למעשה בראשית.

La proscription de tout travail manuel, de toute œuvre entraînant une fatigue quelconque, était une conséquence nécessaire et forcée de ce souvenir donné à la création. Le sabbat, en effet, étant destiné, dans la pensée du divin législateur, à perpétuer la mémoire du grand acte géodésique et à rappeler à la créature le souvenir du Créateur, devait naturellement exiger la cessation de tout travail. Faire en ce jour œuvre servile eût été une négation de la cosmogonie mosaïque. D’un autre côté, l’observation stricte des lois sabbatiques avait encore un autre but. Il s’agissait surtout de bien ancrer dans la croyance populaire l’idée de la contingence du monde, conséquence naturelle d’une croyance à un Dieu créateur. On sait, en effet, que l’éternité de la matière formait le fond de la philosophie grecque en général, et il était bon de rappeler au peuple, par un symbole fréquent revenant une fois par semaine, qu’au-dessus de la terre et de ses productions, qu’au-dessus des corps sidéraux qui se meuvent dans l’espace, il existe une puissance créatrice, connaissant toutes les actions des hommes et dirigeant tout par sa volonté immuable.

Quant à la principale des défenses du sabbat, celle de toucher le feu, défense étendue par le Talmud à tout objet ayant été en contact avec le feu, Maïmonide l’explique avec une clarté suffisante, et nous nous permettons de renvoyer le lecteur au livre si rationnel du docteur de Cordoue [189]. Ce célèbre théologien dit en effet que si Moïse dans sa législation a formulé ce principe : לא תבערי אש בכל מושביתיכם « Vous n’allumerez pas de feu dans vos demeures le jour du sabbat [190] », c’est qu’il voulait préserver le peuple hébreu d’une des nombreuses formes de l’idolâtrie qui de tant de manières sollicitait son cœur léger et inconstant. Les Sabéens, en effet, étaient les voisins immédiats des Israélites dans le désert de l’Arabie. Or, ils adoraient le feu, et, d’après la tradition, c’est le septième jour de la semaine qui était spécialement consacré par eux au culte du soleil et du feu. De là, selon Maïmonide, la défense absolue faite aux Hébreux d’avoir du feu dans leurs maisons en ce jour. Cette mesure radicale était seule efficace pour empêcher nos pères de tomber dans l’idolâtrie sabéenne.

Cette explication est à la fois ingénieuse et juste, et tous les rabbins depuis Maïmonide l’ont admise sans contestation. Elle est, en outre naturelle, et légitime l’importance particulière que les docteurs du Talmud semblent attacher à la prohibition du feu le samedi. Elle peut aller de pair avec cette autre explication : le feu servant aux travaux de forge et à la cuisson des aliments, on serait facilement entraîné à ces travaux, serviles au premier chef, si l’on ne s’abstenait soigneusement de toucher au feu lui-même.

Reste maintenant la question du שוגג Schôguêgh et du מזיד Mêzid, question absolument juridique et où les docteurs du Talmud, et notamment R. Méir, montrent sans cesse une science profonde de la jurisprudence et une connaissance exacte des passions humaines, deux qualités qui font du code talmudique un modèle de douceur et d’humanité qui laisse bien loin derrière lui nos codes modernes.

En thèse générale, le Mêzid מזיד, la violation manifeste, préméditée d’une prescription de la loi entraîne fatalement l’application de la peine encourue pour cette violation. Mais, si elle a eu lieu sans préméditation, il faut, avant de prononcer l’arrêt, chercher quelle a pu être l’intention du coupable. Si, d’une part, il n’avait aucune intention coupable, ou, si son intention n’était que de commettre un délit beaucoup moins grave que celui où il s’est laissé entraîner, ignorant la portée de son acte, le juge doit proportionner le châtiment non pas au délit qu’il a sous les yeux, mais à la faute que le coupable voulait commettre.

En d’autres termes, les docteurs de la Mischnah et du Talmud calculent la gravité de la punition non d’après la faute elle-même, mais d’après la valeur qu’elle acquiert suivant qu’elle est consciente ou inconsciente. Prenons un exemple. La loi mosaïque interdit l’emploi de toute pâte fermentée pendant les huit jours de Pâque. La peine infligée par la loi est celle du Kareth (retranchement de la vie). Or, il est évident qu’on ne peut appliquer cette peine du Kareth à celui qui volontairement a enfreint la défense du חמץ et à celui qui, par erreur, par un oubli momentané de la fête, aurait mangé un morceau de pain pendant ces huit jours !

La théorie du Schôguêgh שוגג n’est autre chose que celle des circonstances atténuantes dont notre législation criminelle est si fière, et que cependant elle n’a pas inventée. Les rabbins connaissaient et appliquaient cette théorie il y a dix-huit siècles, alors que les Romains, leurs vainqueurs, qui se targuaient d’une civilisation si avancée, n’avaient pas songé à l’inscrire dans leur jurisprudence tant vantée.

Entre autres exemples que le Talmud nous rapporte de l’application de cette théorie, nous citerons la discussion suivante qui terminera cette digression nécessaire et où intervint d’ailleurs notre docteur avec son autorité accoutumée. La Bereitha dit :

Guemara — Synhédrin 87a

תנו רבנן זקן ממרה אינו חייב אלא על דבר שזדונו כרת ושגגתו חטאת ד״ר״מ :

Le Zaken Mamrêh n’est condamné que pour des actes dont le זדון entraîne la peine de Karêth et le שוגג celle de Chatath [191].

Il s’agit, dans l’espèce, d’un docteur de la loi versé dans les connaissances talmudiques et qui refuse dans son enseignement de suivre l’autorité de la majorité. Dans ce cas particulier et l’exemple venant de haut, le châtiment doit être plus sévère. Pourtant R. Méir pousse le scrupule de la légalité si loin qu’il ne considère le docteur dissident que comme un simple particulier et ne lui applique que la peine prévue pour les fautes involontaires. Nos lecteurs trouveront peut-être la raison de cette bienveillance inusitée dans un des prochains chapitres de cette étude [192].

Lois relatives à la femme

Nous abordons maintenant une question principale de la vie juive à l’époque des Tanaïm. Ces docteurs si rigoristes étaient-ils, à l’égard de la femme, imbus des préjugés qui régnaient à leur époque, ou bien, pour cette question comme pour tant d’autres, devançant leur siècle, peuvent-ils encore aujourd’hui nous servir de guides et de modèles ?

C’est ce qu’une étude rapide des opinions de R. Méir, au sujet de la femme, va nous apprendre ; car ce savant illustre entre tous ne pouvait négliger ce point spécial de la vie israélite, lui qui avait trouvé dans sa compagne une épouse fidèle, aux sentiments si élevés et dont les conseils ont eu sur ses doctrines une réelle influence.

La Mischnah discute les questions suivantes : Jusqu’à quelle époque le père a-t-il le droit de vendre sa fille comme esclave ? À quel âge l’enfant peut-elle se soustraire à l’autorité paternelle ? À partir de quel moment le séducteur est-il condamné à payer l’amende imposée par la loi, s’il refuse d’épouser celle qu’il a séduite ?

Comme on le voit, nous entrons par l’examen de ces questions de plain-pied dans notre sujet.

Or, répond la Mischnah, de sa naissance jusqu’au moment de sa puberté שתי שערות la jeune fille est soumise à l’autorité de son père, autorité absolue, puisqu’il peut la vendre comme esclave.

Par contre, pendant ce laps de temps, si la jeune fille est séduite, l’amende n’est pas exigible, car, d’une part, il appartenait au père de veiller sur son enfant, et, d’autre part, s’il ne l’a pas fait, on pourrait l’accuser d’avoir eu par son imprévoyance des vues intéressées.

Si, au contraire, la jeune fille a atteint l’âge de puberté, le père ne peut plus la vendre comme esclave. Son autorité a pris fin ; l’enfant est responsable des fautes qu’elle pourrait commettre et, par ce motif, le séducteur est condamné à payer l’amende.

Il est un principe général qui régit la matière, dit R. Méir : « La faculté de vendre son enfant comme esclave et l’amende à infliger au séducteur ne peuvent coexister. »

R. Méir, sans abolir le pouvoir paternel, formellement et explicitement reconnu par la Torah, le restreint à ses justes limites en déclarant la jeune fille majeure, non pas, comme certains autres docteurs, au moment où apparaissent les signes caractéristiques et physiologiques de son sexe (ce que le Talmud appelle בוגרת), mais dès les premiers symptômes de la puberté naissante : שתי שערות.

Cette époque est aussi le terme, dit R. Méir, où la jeune fille orpheline ne peut plus refuser d’épouser celui que ses tuteurs [193] lui ont choisi pour époux.

עד מתי הבת ממאנת? עד שתביא שתי שערות :

La Torah oblige le séducteur à épouser celle qu’il a séduite אינס ומפתה et, par une juste mesure préventive qui se comprend aisément, elle interdit à ce mari malgré lui toute répudiation ultérieure [194]. לא יכול לשלחה כל ימיו.

Cependant la Torah accorde à la jeune fille séduite et à ses parents le droit de refuser un tel mariage ; dans ce cas, le séducteur n’est plus condamné qu’à une amende de cinquante pièces d’argent.

Mais lorsque les parents de la jeune fille n’acceptent pas cette réparation pécuniaire, un mariage indissoluble est indispensable.

L’indissolubilité du mariage ! Grand mot et grande question. Chez les Juifs et d’après la doctrine mosaïque, le divorce était de droit strict ; mais, afin d’en empêcher l’abus, les docteurs en ont entouré l’application de difficultés presque insurmontables [195].

Celui qui apporte un acte de divorce d’un pays situé hors de la Palestine, sans pouvoir affirmer à la femme, que concerne l’acte de divorce, que cet acte a été signé en sa présence, ne peut pas faire prononcer le divorce. L’acte qu’il apporte est nul, le premier mariage est toujours valable, et si l’épouse passe outre, les enfants nés d’une autre union sont réputés enfants adultérins : ממזרים. Telle est l’opinion de R. Méir.

Celui qui change en quoi que ce soit, ajoute notre docteur, la formule fixée par les Chachamim, pour un acte de divorce l’annule ipso facto, et les enfants issus d’un nouveau mariage seraient également considérés comme adultérins :

אומר היה רבי מאיר: כל המשנה ממטבע שטבעו חכמים בגיטין – יוציא, והולד ממזר :

Cette rigueur exceptionnelle, due en grande partie à son métier d’écrivain public, scrupuleux observateur des décisions doctrinales de ses devanciers, est une réponse anticipée, faite par R. Méir, à ceux qui accusent le mosaïsme d’avoir affaibli l’institution du mariage par l’adoption du divorce.

Nous venons de voir que loin de le favoriser et d’en faciliter l’usage, les lois rabbiniques ont, au contraire, entravé l’abus du גט, du contrat de répudiation. Dans ces graves questions, le divorce n’était pas précisément réglé par la boutade humoristique de ce docteur qui permet de répudier sa femme quand elle a laissé brûler le rôti : אפילו הקדיחה התבשיל. Ce cri d’alarme d’un mari gastronome et qui, sans doute, ne trouvait pas la cuisine conjugale à son goût, ne saurait en aucun cas faire loi et n’a jamais été pris au sérieux.

De nombreux passages talmudiques, d’une valeur autrement importante, nous prouvent jusqu’à quel point nos docteurs étaient opposés à l’abus du divorce : Répudier sa femme, celle que l’on a librement choisie à l’âge des premières illusions, la mère de ses enfants, est un acte tellement odieux que les pierres mêmes de l’autel versent des larmes !

כל המגרש אשתו ראשונה אפילו מזבח מוריד עליו דמעות :

Cette sentence à la fois si poétique et si énergique a-t-elle été formulée dans le but de favoriser le divorce ? Poser la question, c’est la résoudre [196].

Ce qui est vrai, rigoureusement vrai, c’est que le divorce est entouré, dans le Talmud, de formalités si nombreuses et si compliquées, qu’il était presque impossible de les remplir toutes ou de n’en omettre aucune.

De là une grande difficulté dans l’application du divorce.

Il serait à désirer que les législateurs français, qui s’occupent en ce moment de cette question, l’étudiassent avec la sagesse et la réserve qui caractérisent les docteurs du Talmud.

Adoptez le divorce qui est une loi de garantie, de moralité et de progrès ; mais limitez-en l’application aux seuls cas indispensables.

C’est ainsi qu’il faut comprendre cette parole de R. Méir : « Tout divorce qui n’a pas été libellé suivant les formules consacrées est nul de plein droit. »

Comme tous ses collègues, R. Méir entoure l’acte si important et si grave du divorce de précautions minutieuses et qui ne sont puériles que pour ceux qui ne réfléchissent pas assez aux conséquences souvent désastreuses de la séparation légale du mari et de la femme. Il faut, suivant notre docteur, de sérieuses raisons pour réclamer le divorce, et ce n’est pas sur des motifs futiles qu’il faut appuyer la demande du divorce.

Cette réserve, au contraire, n’a plus de raison d’être en présence de certaines actions qui dénotent de la part de la femme un oubli complet des règles de la décence et de la retenue obligatoires pour son sexe. Si une femme a l’habitude de manger dans la rue, d’y boire ou de s’y livrer à ses fonctions de nourrice, il est permis de la répudier. Ce sont là, en effet, quand ils se reproduisent souvent, des actes en opposition avec la décence qui convient à une femme mariée, surtout si l’on se reporte aux mœurs et aux usages de cette époque et de ce pays où la femme, exclusivement vouée aux occupations du ménage, devait, à moins de circonstances graves, rester dans l’intérieur de la maison.

Malgré l’autorité dont jouissait R. Méir, il devait plus d’une fois rencontrer des adversaires résolus. La nature humaine est partout la même, et l’influence la plus légitime est souvent contestée. Cependant son influence était tellement assurée, ses opinions étaient si souvent adoptées par la majorité, que la résistance à ses décisions n’osa pas se manifester de son vivant : par suite du respect universel dont on honorait son intelligence et son esprit de logique, ses adversaires furent obligés d’attendre que la mort eût réduit au silence cette parole si ferme et mis son voile funèbre sur cette intelligence d’élite.

R. Jehoudah, qui sur tous les points discutés à l’Académie était toujours d’une opinion contraire à celle de R. Méir, espéra, après la mort de son collègue, faire prévaloir à son tour, dans le domaine liturgique et halachique, ses opinions et ses doctrines. Il alla même plus loin : redoutant les contradicteurs, il refusa, il interdit aux disciples de R. Méir l’entrée de l’Académie. C’était là une mesure un peu brutale qu’excusait seule la crainte de voir les disciples, pleins de vénération pour la mémoire de leur maître, s’efforcer de faire respecter la doctrine de R. Méir et de ne pas laisser s’établir sans opposition celle de R. Jehoudah.

R. José, dont les démêlés avec R. Méir avaient eu précisément pour cause l’appui qu’il donnait toujours à l’opinion de R. Jehoudah, fit nécessairement cause commune avec ce dernier.

Un jour, on devait discuter à l’Académie la question suivante : Un mariage contracté avec des valeurs provenant de sacrifices soit du premier, soit du deuxième degré, est-il valable ? Oui, répondaient d’un commun accord R. Jehoudah et R. José. Cette opinion allait triompher, quand le fidèle disciple de R. Méir dont nous avons déjà parlé, Symmachos [197], força les portes de l’Académie et, reprenant un à un les arguments de R. Méir, il fit, malgré les protestations de R. Jehoudah, triompher l’opinion du maître qu’il regrettait.

Il fut donc décidé en ce jour, conformément à l’avis de R. Méir, que promettre à une femme comme prix du mariage כסת קידושין, la valeur d’un objet consacré, ne constituait pas un mariage qui, contracté dans de telles conditions, devenait nul de plein droit.

Voici quelques fragments du passage du Talmud que nous venons de résumer. Après la mort de R. Méir, R. Jehoudah dit à ses disciples : « Que les disciples de R. Méir n’entrent pas ici ! Ce sont des esprits subtils, ne cherchant qu’à nous adresser des questions embarrassantes et heureux de nous mettre en défaut. L’étude de la loi est le moindre de leurs soucis. » Symmachos cependant força l’entrée de l’Académie et dit :

R. José prit alors la parole en disant : « Demain l’on dira : Méir est mort, Jehoudah est en colère, José garda un silence prudent [198]. »

Nous citerons également à ce sujet une autre opinion de notre docteur : « Si quelqu’un promet le mariage à une femme à condition qu’il n’aura ni à la nourrir, ni à la vêtir, le mariage est valable, et la condition est nulle (le mariage annulant de plein droit la condition imposée, puisqu’il a pour condition sine qua non de protéger, de nourrir, de vêtir la femme). » (Baba Bathra, 126 b.)

On le voit, les droits de la femme sont toujours sauvegardés dans le Talmud, et R. Méir, qui avait dans sa compagne le modèle de toutes les vertus, pouvait plus que personne apprécier les qualités qui font de la femme un être respectable à tous égards. Ainsi, pour le מעשר שני Maazer Schêni, il donne à la femme des droits identiques à ceux du mari.

Le Maazer Schêni, comme son nom l’indique, était une dîme prélevée deux fois tous les trois ans sur les récoltes et venait s’ajouter à la dîme ordinaire qui se prélevait tous les ans. Cette deuxième dîme devait être consommée à Jérusalem même, dans la ville où se trouvait le temple. Mais si, par un motif ou un autre, on ne pouvait venir la consommer sur place, on devait la remettre à une autre personne pour la faire manger à Jérusalem. Cette opération peut être faite par la femme comme par le mari, d’après R. Méir [199].

La femme juive, pas plus dans le Talmud que dans la Bible, ne perd les droits qui lui appartiennent, et les docteurs, s’appuyant en cela sur le texte sacré, ne lui ont jamais donné ce titre odieux d’esclave.

Dès les premiers chapitres de la Genèse, nous voyons les parents de Rébecca répondre à la demande en mariage que leur adresse Éliézer au nom de son jeune maître : « Allons consulter la jeune fille. » ונשאלה את פיה [200].

Cette réponse montre que le mariage ne dépendait pas seulement de la volonté des parents, mais surtout du consentement et de l’aveu de la jeune fille.

La résolution prise par Moïse à l’égard des filles de Zélopchad est une nouvelle preuve du droit de la femme à posséder et à gérer ses biens. L’on sait que, Zélopchad étant mort sans laisser de postérité mâle, les terres provenant du partage du pays de Chanaan furent données par Moïse, contrairement aux législations de tous les autres pays, à ses cinq filles, Machlah, Choglah, Noah, Milkah et Tirzah [201].

L’exemple d’Abigaïl, femme de Nabal [202], celui de la Sunamite [203] et bien d’autres démontrent de quelle liberté la femme jouissait chez les Hébreux.

Les docteurs de la Mischnah et du Talmud ont plutôt étendu cette liberté qu’ils ne l’ont restreinte. Toutefois, quand il s’agit d’actes religieux revenant à des époques déterminées, מציות עשה שהזמן גרמא, tels que Tsitsith, Tephilin, ils en dispensent la femme pour différents motifs. Gardienne du foyer domestique, la femme juive n’a pas été juchée, il est vrai, sur ce piédestal trompeur et éblouissant que lui a donné le christianisme. Cette omission volontaire et voulue ne l’a pas empêchée de devenir la douce et modeste mère de famille, l’épouse toujours dévouée, toujours prête à l’abnégation et au sacrifice, la fille obéissante dont Berouryah, la femme de R. Méir, nous offre le type accompli.

La maison du souverain pontife, c’est sa femme, nous dit la Mischnah de Jomah [204]. ביתו זו אשתו. Pouvaient-elles faire autrement, les femmes juives, que d’être ce que nous les avons tous connues, modestes, pieuses, dévouées, alors qu’elles avaient pour modèle cette galerie unique dans l’histoire des peuples qui commence avec les אמהות, les épouses des patriarches et qui se continue jusqu’à nos jours par une série non interrompue d’exemples éclatants, en passant par Déborah, la Jeanne Darc de la Judée, et la célèbre mère des martyrs d’Antiochus.

Elles ne pouvaient oublier cet adage du Midrasch :

בשביל נשים צדקניות זכו ישראל לגאולה :

« C’est en faveur des femmes pieuses et justes qu’Israël mérita d’être délivré de l’esclavage d’Égypte [205]. »

Elles ne pouvaient oublier non plus la suite de ce même Midrasch ; c’est aussi en faveur des femmes justes et par leur seul mérite qu’Israël sera délivré par Celui qui rétablira son antique splendeur et qui fera connaître à la terre entière le nom et la puissance du Dieu Un.

On conviendra que cette appréciation du rôle de la femme est autrement consolante que celle d’une religion qui fait de la femme la cause de tous nos malheurs, et qui a introduit dans la théologie ce dogme irrationnel au premier chef du péché originel.

En contribuant plus que tout autre à sauvegarder les droits de la femme, R. Méir a acquis aux yeux de l’historien impartial un nouveau titre à l’admiration de la postérité.

Lois relatives aux idolâtres

Pour terminer l’exposé analytique des doctrines de R. Méir, nous n’avons plus qu’à rapporter ses décisions relatives aux idolâtres. Le Midrasch et le Talmud nous fournissent à cet égard les renseignements les plus complets, et dans la partie hagadique nous avons eu l’occasion d’indiquer le caractère sévère de ces décisions.

Les exemples que nous aurons à mentionner dans le cours de ce chapitre, les textes que nous allons citer et les réflexions dont nous les ferons suivre, montreront qu’à l’égard des idolâtres, des idoles et du paganisme tout entier, R. Méir n’a jamais varié et que sa rigoureuse sévérité alla aux limites les plus extrêmes.

R. Méir était très lié avec un païen du nom d’OEnomaüs. Abnimos Hagadri, ou Nimos Hagadri, ou OEnomaüs de Gadara, était un des représentants de l’école cynique. L’indépendance de ses idées, sa théorie du libre arbitre, sa haine des superstitions, nous prouvent qu’il connaissait également et savait apprécier les idées de nos docteurs en général et celles de R. Méir en particulier.

Son livre intitulé φῶρα γοητῶν, les Charlatans dévoilés, et dont Eusèbe (Préparation évangélique, livres V et VI) nous a conservé quelques fragments, n’est autre chose, à notre avis, que la paraphrase de la pensée talmudique : הלומד דבר אחד מן המגיוש חייב מיתה « Quiconque étudie la moindre chose chez un magicien mérite la mort [206]. »

Le Yalkout nous raconte au sujet de la liaison de R. Méir et d’OEnomaüs les deux faits suivants :

La mère d’OEnomaüs étant morte à Gadarah [207], R. Méir alla le visiter pour lui apporter ses consolations. OEnomaüs était plongé dans la douleur, et R. Méir partagea son affliction.

Quelque temps après, OEnomaüs perdit son père. R. Méir fit encore une fois le voyage pour consoler son ami.

À sa grande stupéfaction, il trouva OEnomaüs occupé à ses travaux habituels et ne paraissant nullement désolé de la mort de son père.

Étonné de cette différence dans les sentiments de son ami, R. Méir lui demanda pourquoi la mort de sa mère l’avait impressionné si cruellement et pourquoi celle de son père l’avait laissé indifférent. — Le philosophe cynique lui répondit par cet adage talmudique que nous avons rapporté dans le dernier chapitre : ביתו זו אשתו « La femme constitue seule toute la maison [208] ». Par conséquent, seule, elle doit être pleurée.

De retour de son voyage, R. Méir fit une conférence sur cet autre adage talmudique : אין אשות לגוים « Le mariage n’existe pas pour les païens [209] ».

Malgré la rigidité de leurs principes, nos docteurs n’avaient pas rompu toute relation avec ceux de leurs contemporains qui étaient sortis du judaïsme ou qui étaient nés dans une autre confession religieuse.

Les relations de R. Méir avec Élischah ben Abouyah, dont le surnom, Acher, est resté le stigmate historique, celles de notre docteur avec le philosophe OEnomaüs, le prouvent suffisamment.

Lorsque dans ce milieu païen, si dépravé d’ordinaire, comme nous le verrons dans la suite, nos docteurs rencontraient une âme d’élite, un esprit juste et éclairé, ils poussaient l’amitié jusqu’au dévouement.

Qui ne connaît l’histoire de ces deux amis dont les noms brillent d’une auréole de vertus peu communes ? Le premier, c’est l’empereur romain Antonin, plus connu sous le nom d’Antonin le Pieux, parce que sa piété prenait sa source dans sa nature d’homme, dans son cœur élevé plus que dans sa croyance. Le second, c’est un disciple de R. Méir, le plus illustre de ses élèves, le dernier des Tanaïm, celui qui présida à la rédaction et à la codification de la Mischnah, R. Jehoudah, qui par la pureté de sa vie, la noblesse de son caractère, reçut de son vivant même le titre de RABBI, maître, et de la postérité celui de SAINT, Rabbênou Hakadosch.

Mais si OEnomaüs et Antonin surent se préserver de la souillure morale si générale à leur époque, c’est là une exception honorable pour eux et qui ne fait que confirmer la règle si triste pour leurs contemporains, règle qui a donné lieu à cet autre adage du Talmud : שטופים בזימה Ils sont tous plongés dans la débauche.

Aussi R. Méir et ses collègues ne sont pas tendres pour les païens. Tout ce qui, de près ou de loin, pouvait amener un rapprochement entre l’israélite et le païen, était sévèrement interdit.

Qui ne connaît la fameuse Guezerah de l’huile, du pain et du vin, גזרת שמן יין ופת, c’est-à-dire la défense de se servir de ces objets provenant d’un idolâtre ?

R. Méir défend aux commerçants israélites de vendre aux idolâtres tout objet pouvant servir à leur culte [210].

Plus loin, il défend aux Israélites d’aller dans les théâtres et dans les cirques, parce que la fréquentation de ces lieux de débauche pouvait amener les Israélites à adorer des idoles [211].

אין הולכין לטרטיאות ולקרקסיאות, מפני שמזבלין שם זיבול לעבודה זרה, דברי רבי מאיר :

Il interdit également l’usage de tout objet ayant servi à un festin idolâtre [212] : אחד נותן טעם לפגם ואחד נותן טעם לשבח — אסור.

Les docteurs du Talmud, qui voulaient éviter dans la plus grande mesure possible le contact de leurs coreligionnaires avec les païens, défendent généralement et d’une façon absolue de leur vendre ou de leur affermer des propriétés en Palestine, en se basant sur ce verset : והארץ תהיה לי « Cette terre restera ma propriété » (la propriété de Dieu).

Ce texte, on le sait, fut édicté lors de la défense faite aux Hébreux par la loi mosaïque, d’aliéner à perpétuité les terres palestiniennes. Cette interdiction qui avait pour corollaire l’institution du Jubilé, faisait partie intégrante de la législation agraire et économique exposée dans le Lévitique et avait pour but de conserver une égale répartition du sol entre les diverses familles.

D’après ce qui précède, on comprend facilement pourquoi l’on ne devait pas vendre à des non-juifs des terres en Palestine et pourquoi cette défense n’a pas de raison d’être quand il s’agit d’autres pays. Cette double situation au point de vue de la propriété prouve une fois de plus que le rigorisme de nos docteurs a toujours eu une cause sérieuse et que d’autre part ils savaient en faire abstraction quand les intérêts du peuple étaient menacés et quand cette abstraction ne portait atteinte ni à l’avenir de l’idée monothéiste, ni à la pureté de la doctrine et de la foi.

Voici d’ailleurs les textes auxquels nous faisons allusion :

Mishna — Aboda Zarah 20b-21a

אין משכירין להם בתים בארץ ישראל, ואין צריך לומר שדות, ובסוריא משכירין להם בתים אבל לא שדות, ובחוצה לארץ מוכרין להם בתים ומשכירין שדות, דברי רבי מאיר :

« En Palestine, on ne loue pas de maisons aux idolâtres, à plus forte raison point de terres. »
« En Syrie, on leur loue des maisons, mais point de terres. »
« Dans d’autres pays on peut leur vendre des maisons et louer des terres, d’après R. Méir [213]. »

Mais lorsque la religion était menacée, R. Méir agissait contre les idolâtres avec une grande sévérité, cherchant à prémunir le peuple contre ces doctrines énervantes qui étaient le contre-pied absolu de la doctrine mosaïque.

Il ne faut donc pas nous étonner si nous trouvons à ce sujet des prescriptions qui sont en opposition avec la douceur habituelle de son caractère. Il n’hésite pas un seul instant à appliquer toute la rigueur des lois à l’Israélite qui, se levant du milieu de ses frères, leur dit : « Venez et adorez-moi » [214].

R. Méir, quand il s’agit d’idolâtrie, compte la parole pour un acte, et par conséquent celui qui prononce une semblable parole contrevient aux prescriptions du Pentateuque et mérite la mort : ר׳ מאיר סבר דיבור עלתא היא.

Il est hors de doute que cette loi essentielle pour la conservation de la religion et du culte a été appliquée au fondateur du christianisme. Le jeune Nazaréen n’était pour les docteurs ses contemporains qu’un מסית ordinaire, qu’un simple fauteur de désordres, cherchant à entraîner le peuple à violer le pacte fondamental dont le maintien, à une époque aussi troublée, leur apparaissait avec une nécessité plus absolue encore. Dès lors, les docteurs n’avaient qu’une chose à faire : se saisir du coupable et lui appliquer la loi.

C’est ce qu’ils firent en le remettant entre les mains du gouverneur romain. Les vainqueurs de la Judée avaient en effet enlevé aux indigènes le droit d’appliquer la peine de mort. Le seul fait du crucifiement en est une preuve ; car ce supplice est essentiellement romain et ne figure pas dans les quatre genres de mort dont nous avons parlé dans le cours de cette étude [215].

Dans les questions concernant l’idolâtrie et auxquelles le compendium talmudique consacre un traité spécial, figurent non seulement les idoles elles-mêmes, mais tout ce qui sert à leur usage. Ces différents objets, accessoires de l’idolâtrie, תשמישי עבודה זרה, sont, comme les idoles elles-mêmes, improductifs pour l’Israélite אסור בהנאה. Il est défendu d’en faire commerce ou d’en retirer un profit quelconque.

Cette prohibition s’étend de même aux aliments préparés par des non-juifs.

En thèse générale, la Mischnah défend tout rapport commercial avec les idolâtres pendant les trois jours qui précèdent et pendant les trois jours qui suivent leurs grandes solennités.

Si, comme tout le fait supposer, les transactions commerciales sont avantageuses pour l’idolâtre, dans les trois jours qui précèdent la fête, il ne manquera pas d’aller remercier l’idole du bénéfice opéré et, dans les trois jours qui suivent la fête, il verra dans ce même bénéfice comme une faveur de l’idole et lui vouera dans son cœur un culte plus fervent encore. Dans les deux cas, l’Israélite aura donc contribué à fortifier une superstition qu’il est au contraire de son devoir de chercher à déraciner. De là le motif de cette double défense.

R. Méir nous donne dans la Mischnah l’énumération de ces fêtes. C’est là un document dont nous n’avons pas à faire ressortir l’importance, puisqu’il complète ceux que nous ont laissés les écrivains profanes sur la festologie du monde païen. Voici cette énumération :

ואלו אידיהן של נכרים — קלנדא, וסטרנורא, וקרטיסים, ויום גנוסיא של מלכיהם, ויום הלידה, ויום המיתה, דברי רבי מאיר :

Sont considérés comme jours de grandes fêtes, chez les idolâtres : les Calendes, les Saturnales, l’anniversaire des triomphes, le jour anniversaire du couronnement et de la naissance du roi, ainsi que le jour de sa mort [216].

R. Méir défend encore l’entrée d’une ville où se trouve une idole :

עיר שיש בה עבודה זרה — אסור ליכנס לתוכה, ולא מתוכה לעיר אחרת, דברי רבי מאיר : [217]

Il est évident que R. Méir n’interdit pas l’entrée d’une ville idolâtre d’une façon absolue, pas plus qu’il n’interdit de la traverser. S’il fallait entendre dans ce sens sa prohibition, la circulation des Juifs, à son époque, eût été singulièrement restreinte, et le repos absolu aurait dû leur être imposé. Il faut donc entendre par ces mots : Une ville qui possède une idole, une ville qui possède une idole renommée et à laquelle on vient de loin rendre hommage. Dans ce cas, l’interdiction se justifie et elle est conforme à la méthode des Tanaïm.

Une bête qui meurt par suite de maladie, une charogne, comme l’appelle le Talmud, נבלה, ne peut pas être mangée par l’Israélite : « Tu la donneras à l’étranger qui demeure avec toi ou tu la vendras à l’idolâtre [218]. » C’est ainsi que les Chachamim interprètent ce verset, tandis que, d’après R. Méir, on peut la donner ou la vendre à l’étranger ou à l’idolâtre :

אחד גר ואחד נכרי בין במכירה בין בנתינה דר״מ : [219]

Mais, par contre, R. Méir ne permet pas de vendre à un idolâtre un arbre sur pied, ou une brebis vivante, tandis qu’on peut lui vendre du bois scié et une brebis égorgée [220].

Le motif de ces deux interdictions, c’est qu’en vendant à un idolâtre un arbre sur pied, il peut se servir du bois pour en faire une idole, ce qui n’est pas possible quand l’arbre est coupé en morceaux. De même la brebis égorgée ne peut plus être offerte en sacrifice.

Plus loin R. Méir défend même de faire pratiquer la circoncision d’un enfant par un idolâtre, de peur que ce dernier ne tue l’enfant qui lui aurait été confié :

ונכרי לא ימול את ישראל מפני שחשודין על שפיכת דמים : [221]

La vie humaine, en effet, n’avait aucune valeur aux yeux des païens. N’étant pas retenus par la crainte morale, ils pouvaient, par suite d’une distraction quelconque, tuer involontairement l’enfant qu’ils devaient circoncire.

Les Talmudistes, en général, ont défendu l’usage du vin des idolâtres סתם יינם, afin que l’on ne soit pas amené à boire יין נסך, c’est-à-dire le vin consacré aux libations sur les autels des faux dieux. R. Méir aggrave encore cette défense, et il interdit même l’usage des tonneaux appartenant à un idolâtre, et qui auraient contenu du vin appartenant à un Israélite. Or ce vin, c’est le contact seul du païen qui le rend paçoul (פסול), car le tonneau prêté pouvait antérieurement avoir été rempli de vin prohibé :

נודות הנכרים וקנקניהן ויין של ישראל כנוס בהן אסורין ואיסורן איסור הנאה דר״מ :

C’est pour le même motif que R. Méir défend de manger les fromages fabriqués à Beth-Onyakah. Cette localité était un grand centre d’idolâtrie, et ses habitants préparaient les fromages avec des caillettes de veau. Si R. Méir interdit ces fromages d’une façon absolue, et cette interdiction est admise par le Talmud, c’est qu’il a égard même aux faits minimes :

ר׳ מאיר חייש למיעוטא :

Il est évident, en effet, que toutes les bêtes de la localité ne sont pas offertes en sacrifice aux idoles ; de plus les veaux ne représentent qu’une minorité des bêtes offertes en sacrifice ; malgré cela, R. Méir interdit formellement tout fromage de Beth-Ouyakah, parce qu’il aurait pu être préparé avec la caillette d’un veau qui aurait été sacrifié à une idole [222].

מפני שמעמידין אותן בקיבת עגלת ע״ז :

C’est également parce qu’il a égard aux faits minimes qu’il défend de jouir d’une idole, c’est-à-dire de la vendre et d’en retirer un profit, un bénéfice quelconque. Pourquoi cette défense ? demande le Talmud. Parce que dans la ville où demeurait R. Méir, l’idole qui y était honorée était adorée au moins une fois par an. De cette habitude R. Méir conclut avec raison que dans toute autre ville chaque idole est adorée au moins une fois par an, et il interdit non-seulement de vendre toute idole trouvée, mais il ordonne encore de brûler cette idole.

כל הצלמים אסורין, מפני שהן נעבדין פעם אחת בשנה, דברי רבי מאיר… אמר רבי יצחק בר יוסף אמר רבי יוחנן: במקומו של רבי מאיר היו עובדין אותה פעם אחת בשנה, ורבי מאיר דחייש למיעוטא — גזר שאר מקומות אטו אותו מקום, ורבנן דלא חיישי למיעוטא — לא גזרו שאר מקומות אטו אותו מקום : [223]

Il y a peut-être un rapprochement piquant et instructif à faire entre cette doctrine de R. Méir rapportée par la Mischnah et l’usage de l’Église catholique de fêter une fois par an les saints qui n’ont pas de fête spéciale pendant l’année. Ce rapprochement se fait de lui-même, et il est évident que la Toussaint perpétuée dans la liturgie romaine est, comme tant d’autres cérémonies catholiques, un ressouvenir des anciennes superstitions du paganisme, dont le christianisme a dû, bon gré mal gré, s’accommoder pour se faire accepter par le monde païen.

Le carnaval n’est-il pas la reproduction des Saturnales et les feux de la Saint-Jean, que le peuple allume dans les campagnes le jour du solstice d’été, ne sont-ils pas la continuation du culte rendu par les païens à Apollon, le dieu du soleil et de la lumière ?

Comme corollaires aux objets dont il est défendu de tirer un profit quelconque אסור בהנאה, nous rapporterons ici deux décisions de R. Méir :

רבי יהודה אומר משום רבי מאיר: מנין לכל איסורין שבתורה שמצטרפין זה עם זה? שנאמר: ״לא תאכל כל תועבה״, כל שתיעבתי לך — הרי הוא בבל תאכל :

R. Jehoudah dit au nom de R. Méir : Tous les objets défendus par la Torah, quelque petits qu’ils soient, s’ajoutent les uns aux autres pour parfaire la mesure d’une olive כזית. La raison se trouve dans le verset : « Tu ne mangeras rien de tout ce que j’ai en horreur. » Ce mot tout indique que ces quantités minimes se réunissent pour parfaire le volume réglementaire [224].

Le second exemple se trouve encore dans le même traité :

הרודה פת חמה ונתנה על פי חבית של יין של תרומה — רבי מאיר אוסר :

R. Méir déclare impropre à la consommation du pain frais sorti du four et que l’on aurait posé sur un tonneau renfermant du vin de Teroumah [225]. La Teroumah est spécialement réservée au prêtre et ne peut être consommée par le ישראל simple particulier. Or le pain chaud, sorti du four et posé sur le tonneau de vin de Teroumah, aspire ce vin, et, d’après R. Méir, ces parcelles de vin se réunissent entre elles pour former la grosseur de l’olive réglementaire et rendent le pain impropre à la consommation de l’Israélite [226].

Qu’était-ce donc que cette société païenne dont il fallait à tout prix éviter le contact infamant ? Que signifient ces mots de R. Méir : Il n’y a point de mariage chez les idolâtres [227] ?

N’oublions pas, dans l’étude de ces questions, que la société antique en était arrivée, à l’époque qui nous occupe, à une telle dépravation qu’elle excitait l’indignation de tout homme ayant conscience encore de sa dignité.

Les auteurs latins du premier siècle de l’empire, Tacite, Juvénal, Suétone, Perse, nous ont laissé de cette dépravation des tableaux immortels. L’abbé Fleury, que l’on n’accusera certes pas de partialité en faveur de nos coreligionnaires, rapporte quelques-uns des supplices que les prédécesseurs de Constantin faisaient subir à leurs prisonniers [228].

Parmi ces supplices figure régulièrement la luxure à laquelle on condamnait les captifs [229]. Le culte infâme de Baal Peor dont nous parlent les livres mosaïques, les cérémonies d’Astarté ou d’Astaroth, le culte de Vénus à Cythère, les mystères d’Éleusis et les affections socratiques suffisent à nous donner une idée exacte du monde païen.

L’horreur naturelle qu’éprouvaient nos chastes docteurs pour ces plaisirs dégradants, explique en grande partie l’éloignement qu’ils ressentaient pour cette science grecque, pour cette חכמת יונית dont l’étude est si souvent défendue par nos rabbins.

Ils sentaient parfaitement le danger de mettre entre les mains de la foule ignorante et irréfléchie une arme aussi perfide, et ils ne voulaient à aucun prix exposer la famille israélite à cette décomposition morale, à cette gangrène qui rongeait comme une lèpre la société païenne. Ils avaient toujours devant les yeux cette prescription divine : קדושים תהיו לי כי קדוש אני. « Vous serez saints, car Moi l’Éternel je suis saint [230] », et ils comprenaient que la chute du judaïsme serait certaine le jour où il s’éloignerait de son antique pureté, de ce respect de la famille qui est encore aujourd’hui son plus bel ornement et un de ses plus beaux titres de gloire aux yeux même de ses détracteurs.

Lorsque R. Méir défend la fréquentation des théâtres et des cirques, c’est encore à des considérations morales qu’il obéit.

Les exhibitions scéniques de la société romaine en décadence [231] ne ressemblaient plus en rien aux œuvres de Sophocle et d’Euripide, aux comédies de Plaute et de Térence. Il n’y avait pas plus d’art dramatique dans les circenses, que le peuple romain demandait à grands cris à ses Césars imbéciles, qu’il n’y avait d’inspiration et d’éloquence dans les plates boursouflures des rhéteurs, esclaves affranchis qui sentaient encore sur leurs épaules le fouet du maître, et qui n’étaient que la parodie des Démosthène et des Cicéron.

Les exhibitions n’étaient plus que d’odieux massacres où les gladiateurs se faisaient tuer en chantant : Ave, Cæsar, morituri te salutant, ou bien d’ignobles représentations de tableaux vivants où la luxure la plus éhontée, la lubricité la plus dégradante se donnaient libre carrière.

Dans les deux cas, il était impossible aux docteurs juifs de laisser le peuple se repaître de pareils tableaux.

Aussi c’est par acquit de conscience que nous tenons à faire remarquer que le mot idolâtre, que nous avons employé si souvent et que les docteurs du Talmud prononcent avec un mépris facile à comprendre, s’applique uniquement à cette brute à face humaine qui aux raffinements d’une civilisation corrompue n’ajoutait que les instincts d’une bestialité révoltante.

Aucune classe de la société n’était alors exempte de cette pourriture morale qui commençait à l’impératrice Messaline, dont Juvénal disait qu’elle rentrait au matin dans son palais lassata et non satiata, et s’étendait jusque sur la dernière des mendiantes.

L’époque où vécurent nos Tanaïm n’est autre que celle des douze Césars qui offre le tableau unique, heureusement pour l’honneur de l’humanité, de la dépravation la plus scandaleuse.

On conçoit dès lors facilement que nos docteurs si austères aient tenu rigueur à une société où la corruption des mœurs n’avait d’égale que la superstition la plus abjecte. On conçoit surtout que les défenses dont nous ne saisissons pas toujours les véritables motifs, vu l’éloignement des siècles et le changement si profond des mœurs, n’avaient qu’un but : éviter tout rapprochement entre les fils d’Israël et les pourceaux d’Épicure.

On peut même dire que c’est grâce à la sévérité de leurs principes, à leur dédain et à leur haine pour les mœurs païennes, que l’humanité est redevable d’avoir connu les principes de la morale mosaïque.

Les premiers apôtres, en effet, convaincus de l’impossibilité de faire pratiquer à la société dissolue des gentils les sévères prescriptions du code mosaïque, et désespérant de réussir dans leur mission s’ils se maintenaient rigoureusement sur le terrain étroit de la doctrine synagogale, se décidèrent à un compromis dont une lecture attentive des Actes des Apôtres permet de suivre les différentes péripéties.

Ce fut Paul qui comprit le premier cette difficulté insurmontable. Il fit donc, de son autorité privée, table rase de toutes les prescriptions gênantes. Il nous raconte lui-même que la veille du jour où il devait recevoir le premier gentil dans le sein de la nouvelle Église, il vit descendre du ciel une nappe remplie de tous les animaux dont la consommation est interdite par les textes du Lévitique.

C’était une manière ingénieuse de faire comprendre aux autres apôtres que les lois culinaires et alimentaires étaient désormais abolies et que le plus sûr moyen de gagner les âmes à la nouvelle doctrine, c’était de se mêler aux gentils et d’en adopter les usages.

La circoncision, le repos sabbatique, furent également abolis. Ce dernier fut remplacé par le repos dominical, en souvenir de la prétendue résurrection du fils de Marie. Les saints et les saintes allèrent remplacer dans leurs niches, vides depuis longtemps, les dieux et les déesses de l’Olympe païen, et peu à peu le mélange des deux religions s’opéra au profit de la nouvelle.

Grâce à cette transaction, le judaïsme, faussé dans son essence, dénaturé dans ses principes, devint, sous le nom de christianisme, le point de départ d’une nouvelle civilisation.

Sachons gré cependant au christianisme d’avoir, à son insu peut-être, conservé et propagé la pureté de la morale juive dans ses principes essentiels. Il a fait pour la société païenne ce que n’eût pu tenter le rigorisme de notre doctrine, et le jour n’est pas loin où l’humanité, plus éclairée, reviendra complètement à la pure doctrine du Sinaï, abstraction faite des éléments hétérogènes que le temps, les circonstances et les hommes ont déposés dans son cours si limpide. En ce sens, l’on peut dire qu’il servit d’utile véhicule à la conception du mosaïsme et qu’il façonna les esprits de manière à les rendre mûrs pour l’évolution qui s’accomplit sous nos yeux et qui nous apparaît comme le prélude du triomphe définitif des idées juives.

Chapitre VI — Relations de Rabbi Méir avec Élischah ben Abouyah

Nous n’avons pas la prétention d’avoir rapporté d’une façon complète toutes les sentences de R. Méir, ni d’avoir indiqué toutes les discussions auxquelles son nom a été mêlé. Des volumes ne suffiraient pas à cette tâche, et telle n’a jamais été notre intention.

Notre œuvre a des proportions plus modestes, comme s’en convaincra tout lecteur impartial, et notre but aura été atteint si notre étude a détruit quelques préjugés et fait aimer ces docteurs pharisiens qui ont rendu tant de services à l’humanité et dont la postérité n’a pas su ou n’a pas voulu apprécier les nobles qualités.

Pourtant nous désirons encore entretenir notre lecteur d’un homme qui aurait pu jouer, comme ses collègues, un rôle important dans l’histoire de la synagogue et égaler son contemporain Akiba.

Comme ce dernier, il était un des maîtres en Israël. Son génie était vaste et profond et sa science presque universelle. Seulement il abandonna sa foi, il renia Dieu et mourut après avoir vécu sans gloire d’une vie inutile à lui-même et sans profit pour les autres.

Élischah ben Abouyah, plus connu sous le nom d’Acher (אחר, l’étranger) [232], qui lui fut donné après son apostasie, est mentionné plusieurs fois dans les documents talmudiques. La biographie de ce docteur, à qui fut infligé ce stigmate flétrissant, biographie moitié légendaire, moitié historique, mais qui dans ses parties essentielles porte un incontestable cachet de sincérité, est peut-être une des plus complètes de toutes celles qui nous ont été conservées dans l’encyclopédie talmudique [233].

Son père Abouyah était un des plus riches propriétaires fonciers de la Palestine. Son luxe et son train de maison étaient dignes d’un prince. Se conformant à une tradition que les riches israélites de nos jours n’ont pas complètement abandonnée, Abouyah recevait souvent chez lui les docteurs de la loi dont il aidait par ses largesses les débuts parfois difficiles. Favoriser le développement de l’étude de la loi par une générosité intelligente, c’est un mérite, dit le Talmud, presque égal à l’étude même de la loi.

L’application de ce principe faisait naître chez nos pères cet esprit d’émulation qui portait les plus riches d’entre eux à consacrer une partie de leur fortune à de pieuses fondations, à la création de Bathé Midraschim בתי מדרשים entretenus à leurs frais, où les docteurs, débarrassés des soucis matériels de l’existence, pouvaient consacrer tout leur temps à l’étude de la loi.

Abouyah, tout en se livrant à l’exploitation de ses domaines et en surveillant l’élève de ses troupeaux, encourageait la science, ne pouvant la cultiver lui-même. Aussi, à la naissance de son fils, l’heureux père ne pouvait contenir sa joie de ce que Dieu bénissait sa maison, et il résolut de fêter cet événement par des réjouissances dignes de sa fortune. Il décida que le jour de la circoncision de l’enfant une grande fête serait célébrée, et pendant ces huit jours [234] tout son temps fut employé aux préparatifs de la fête.

Dès le matin, la salle du festin était remplie de serviteurs, d’invités, de chanteurs et de danseuses. Parmi les invités, deux des plus célèbres docteurs de l’époque, R. Eliézer et R. Jehoschouah venaient donner à la fête sa véritable signification religieuse. Le Talmud dit en effet que par la circoncision l’Israélite porte gravé sur son corps le sceau de l’alliance divine.

חותמו של הקב״ה הוא חתום בבשרנו : [235]

Quand l’enfant fut circoncis, on se mit à table, et, avec les vins exquis et les mets recherchés, les gais propos commencèrent à circuler. Les esprits s’animèrent peu à peu, et à une conversation d’abord réglée succédèrent bientôt des causeries plus libres, provoquées par l’entrée en scène des chanteurs et des danseuses. À ce moment les deux docteurs se dirent l’un à l’autre : « Laissons ces gens-là s’occuper de leurs affaires mondaines ; occupons-nous de nos affaires à nous, c’est-à-dire de l’étude de la loi. »

Ils abandonnèrent la société si bruyante dont le voisinage ne convenait ni à leurs goûts ni à leur caractère, et se retirèrent dans une autre salle où ils commencèrent ou plutôt continuèrent une discussion doctrinale sur ces mystérieuses questions de la Kabbalah qui passionnaient à cette époque tous les esprits [236].

De tout temps l’homme a volontiers cherché à scruter ces insondables mystères de l’origine et de la fin de toutes choses, de la création et de la mort. La raison humaine, n’ayant à son service qu’une logique impuissante, cherche en vain à résoudre ces problèmes que la révélation divine nous présente sous un aspect si consolant :

שאל אביך ויגדך זקניך ויאמרו לך : [237]

« Interroge ton père, et il te le dira ; tes vieillards, et ils te répondront. » De ce verset, les docteurs concluent que dans les spéculations abstraites il ne faut pas remonter trop haut, ni chercher trop loin, sous peine de s’enfoncer dans des abîmes où sombre la raison et où peut périr la foi.

Les deux savants étaient donc plongés dans leur discussion sur la Mercabah [238]. Leurs arguments respectifs étaient si justes, leurs questions si élevées et si précises, qu’une flamme divine descendit sur eux et les entoura.

De la chambre voisine, les hôtes d’Abouyah virent cette flamme sur laquelle ils appelèrent aussitôt l’attention du maître de la maison. Abouyah, craignant un incendie, se précipite dans la chambre où nos docteurs continuaient paisiblement leur discussion et leur dit : « Êtes-vous venus ici pour mettre le feu à ma maison ? Est-ce là la récompense de mon hospitalité ? »

Les docteurs remarquèrent seulement alors ce qui avait causé la frayeur d’Abouyah et lui répondirent tranquillement : « Ce n’est point le feu qui est à ta maison, et aucun incendie n’est à craindre ni pour toi ni pour tes invités. Voici d’ailleurs la cause de cette flamme. Nous étions occupés à étudier la loi sacrée. Or cette loi a été promulguée sur le Sinaï, au milieu de la foudre et des éclairs, et c’est elle qui dégage ces vives lueurs que toi et tes convives vous avez prises, dans votre erreur, pour un incendie.

S’il en est ainsi, répliqua Abouyah plein d’admiration, si la puissance de la Torah est si grande qu’elle fait jaillir des flammes autour de ceux qui l’étudient, je fais le vœu de consacrer à Dieu le fils qu’il m’a donné. »

Vœu impie et funeste, car les mobiles d’Abouyah à le faire étaient purement humains. Or la Torah doit être cultivée pour elle-même, par amour de la science pure, par désir unique de suivre les voies de l’Éternel et de perfectionner l’être moral qui est en nous, et non en vue d’une ambition personnelle à satisfaire, d’une gloire mondaine à acquérir.

Le fils d’Abouyah devait en faire la triste expérience. Il devait montrer par lui-même ce que peut devenir un homme qui ne recherche la science que comme un moyen et non comme un but, qui veut se servir de la Torah comme d’un piédestal pour son orgueil ou son ambition. Pour conserver son cœur pur de toute mauvaise pensée, pour le tenir hors de l’atteinte des passions déréglées, il ne suffit pas d’approfondir les questions ardues que la science soumet à notre investigation intellectuelle ; il faut encore la pratique de la morale et de la vertu sans lesquelles la science n’a point de bases. C’est ce que nos sages ont compris lorsqu’ils ont établi cette règle :

לא המדרש עיקר אלא המעשה :

L’étude n’est rien sans la pratique [239]. En d’autres termes, l’étude de la loi qui ne repose pas sur un fondement moral, qui n’a pas pour objectif la gloire divine, mais seulement la gloire humaine, cette étude-là ne saurait aboutir et ne peut que conduire à l’abîme. וסופו יורש גהנם.

L’enfant d’Abouyah, qui reçut le nom d’Élischah, choisi à dessein par le père, parcequ’il fut celui d’un des prophètes les plus pieux de la monarchie juive, montra dès son jeune âge les dispositions les plus remarquables pour le rôle auquel son père l’avait prédestiné. Il connaissait le miracle qui s’était produit lors de sa circoncision et la conversation qui en avait été la suite ; il est à présumer que cet événement eut une grande influence sur son développement intellectuel naturellement précoce.

Il fut bientôt le premier des disciples, celui dont les maîtres vantaient sans cesse la gloire future. À un âge encore jeune, il égalait déjà ses professeurs, et sa réputation de savant grandissait chaque jour. Ce n’était pas sans un vif sentiment d’orgueil que le père voyait se réaliser le rêve qu’il avait caressé et le jeune homme de son côté n’était pas loin de se croire appelé à de brillantes destinées. L’étude ordinaire de la loi ne suffisait déjà plus à son ardeur. À mesure qu’il satisfaisait son désir de savoir, ce désir ne faisait que grandir, et le moment arriva bientôt où il eut épuisé le domaine assez étendu cependant des connaissances académiques de l’époque.

Son insatiable curiosité se porta alors sur la métaphysique, ce gouffre où d’autres intelligences, non moins fortement trempées que la sienne, ont également sombré. D’ailleurs le doute commençait à pénétrer dans son cœur. Enivré par ses premiers succès, il aborda avec un orgueil présomptueux l’étude de ces questions mystérieuses qui préoccupent toujours l’esprit humain.

La nature de l’homme et son origine, ses rapports avec Dieu et l’essence de cet Être supérieur, voilà les obscurs et insondables problèmes dont la solution a été vainement cherchée par les philosophes de tous les âges et de toutes les époques. Tous ceux qui ont osé franchir les limites étroites qui bornent notre horizon terrestre, tous ceux qui ont cherché à connaître l’au delà et l’en deçà, comme disent volontiers les Allemands, tous les penseurs qui ont creusé la question des origines et du but de notre existence, ont été arrêtés par cet immense point d’interrogation qui s’appelle Dieu. Pénétrer les mystères du passé, déchirer les voiles de l’avenir, c’est une faculté qui n’appartient qu’à Celui dont la parole a tiré le monde du néant et dont les desseins impénétrables seront toujours un mystère pour nos faibles regards.

Il a pu convenir à la Providence d’accorder quelquefois à un homme la faculté de lire dans l’avenir afin qu’il éclairât de sa parole lumineuse et enflammée la voie dans laquelle devait marcher le peuple apôtre. Mais ces exceptions, qui portent avec elles le cachet d’une faveur spéciale et particulière, sont la meilleure des preuves que la raison humaine, livrée à ses seules ressources, est incapable par elle-même de trouver la vérité sur toutes choses.

Il est certain que l’homme a parfaitement conscience de sa responsabilité, qu’il sait à n’en pas douter que sa fin est au delà de cette vie et que tout n’est pas terminé lorsque la pierre du tombeau a été scellée sur sa dépouille mortelle. Cette situation lui crée des obligations qu’il doit avoir à tâche de remplir de son mieux, et c’est pour arriver à les connaître et à les pratiquer que Dieu, dans sa miséricorde infinie, nous a fait la grâce de la révélation sinaïque et nous a donné sa foi qui contient la plus précieuse des règles de conduite.

Elischah, troublé par un orgueil excessif et croyant trouver la clef de certains mystères sur lesquels, pour le bien des hommes, notre loi a cru devoir garder un silence prudent, Élischah, disons-nous, s’attaqua, avec une audace qui devait recevoir son châtiment, à des problèmes que ses maîtres ne voulaient ni ne pouvaient lui enseigner.

Il mit à contribution la nature et l’histoire, il porta un regard curieux sur les actions des hommes comparées avec les mobiles qui les guident et avec leur sanction apparente. Il constata que le mal et le bien règnent dans le monde d’une façon arbitraire, il vit les hommes pieux et justes en butte aux persécutions du sort alors que d’autres qui dédaignaient toutes les lois divines et humaines jouissaient d’un bonheur durable.

Il ne sut pas ou ne voulut pas se rendre compte de ce phénomène et refusa de reconnaître la loi immuable qui remet chaque chose à sa place, et se charge, dans un monde autre que celui-ci, de corriger d’apparentes injustices. Toutes ces remarques produisirent bientôt leurs fruits. Le jeune docteur, entré, comme le dit le Talmud, dans un jardin merveilleux (le Pardès, paradis), foula aux pieds les plantes les plus délicates ; en d’autres termes, le scepticisme devint sa doctrine, et dès ce moment il fut perdu pour le judaïsme [240].

Un jour, Elischah, dans une de ses promenades, vit un de ses coreligionnaires grimper sur un arbre, s’emparer d’un nid d’oiseaux et égorger froidement et la jeune couvée et la mère. Cet homme redescendit de l’arbre, et aucun accident ne vint le punir de la double infraction à la loi qu’il venait de commettre. Double infraction en effet : c’était un samedi, et le dénicheur d’oiseaux avait violé le repos consacré de ce jour en grimpant sur l’arbre. Il avait en outre contrevenu à la prescription divine concernant les nids. Le Pentateuque édicte en effet la règle suivante :

Torah — Deutéronome XXII, 6-7

כי יקרא לפניך קן צפור והאם רובצת על האפרחים שלח תשלח את־האם ואת הבנים תקח־לך :

« Si tu trouves sur ton chemin un nid d’oiseaux et que tu désires t’en emparer, tu donneras la volée à la mère et tu prendras les petits. »

למען ייטב לך ולמען יאריכין ימיך אל האדמה אשר יהוה אלהיך נתן לך :

« Alors le bonheur sera ton partage et tes jours se prolongeront sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donnera [242]. »

Le lendemain, Élischah vit un autre Israélite qui, après avoir grimpé sur un arbre, s’empara de la couvée et donna la liberté à la mère, conformément à la loi de Moïse. En descendant de l’arbre, le malheureux fit un faux pas, tomba à terre et fut mordu par un serpent. Il mourut aussitôt après.

« Ainsi, pensa Élischah, voilà un homme qui obéit aux prescriptions de la Torah ; il aurait donc dû, si la Providence existait, recevoir la récompense de sa bonne action et vivre encore bien longtemps. Cependant, malgré son obéissance, il meurt, tandis que celui d’hier est sain et sauf et n’a subi aucun châtiment pour sa double infraction. Je suis donc en droit de conclure qu’il n’y a pas de Providence et que dans ce monde le hasard seul règle et dirige les actions des hommes.

Le malheureux en était déjà arrivé à ce point du doute qu’il avait oublié l’explication des docteurs : למען ייטב לך בעולם שכולו טוב « Tu seras heureux dans un monde qui n’est que bonheur. » Il ne se rendait plus compte de cette vérité essentielle, que la sanction attribuée aux actions humaines n’est définitive qu’au delà de ce monde. En effet, disent avec raison nos sages, il est de toute impossibilité que la justice divine fonctionne définitivement pour l’homme avant que sa dernière heure ait sonné. La Providence, ayant laissé à l’homme son libre arbitre, doit attendre jusqu’à sa dernière heure qu’il revienne à de meilleurs sentiments. שוב יום אחד לפני מיתתך.

« Fais pénitence la veille de ta mort », dit le Talmud. Dieu, qui a pour lui l’éternité, n’aurait pu sans iniquité faire répartir dans ce monde les peines et les récompenses, parce que dans ce cas la sanction finale lui aurait fait défaut.

C’est ce qu’Elischah ne voulait plus admettre. Ne voyant que la surface des événements, les jugeant seulement avec les préventions bornées de l’esprit humain, sans tenir compte des conditions de durée indéfinie de la Providence, il tomba dans l’erreur la plus grossière.

Ces froissements d’amour-propre, ces inégalités apparentes lui firent nier l’existence même de Dieu, alors qu’une foi sagement raisonnée lui aurait démontré la fausseté de son opinion. Ce n’est pas du premier coup qu’Elischah arriva au doute et à la négation. Comme d’autres esprits, il dut lutter, souffrir, subir ce combat qui étreint toute tête qui pense et tout cœur qui sent, combat d’où sortent victorieuses les âmes d’élite, mais qui conduit à leur perte les esprits superficiels et les cœurs indécis.

La nature du jeune docteur, toute remplie d’orgueil et de suffisance, était de celles qui ne résistent pas à l’épreuve. Le traité de Meguillah cite encore le trait suivant comme ayant puissamment contribué à détourner Élischah de la voie où son collègue Akiba et son disciple R. Méir marchaient avec tant de gloire pour eux-mêmes et tant de profit pour la cause d’Israël, pour la cause de l’humanité. C’était à l’époque néfaste où Adrien faisait noyer dans des flots de sang les derniers vestiges de l’indépendance nationale de la Judée, où les héroïques défenseurs de Bethar, les valeureux compagnons de Bar Kochebah subissaient le dernier supplice. Cette suprême révolte du peuple juif agonisant, cette protestation désespérée contre la domination étrangère, avaient irrité au plus haut degré les maîtres du monde civilisé d’alors. Le colosse romain avait tremblé devant cette poignée de héros relevant le drapeau des Macchabées, et, quand le danger fut passé, la vengeance fut en raison directe de la peur, c’est-à-dire terrible. Alors eut lieu l’exécution des dix martyrs עשרה הרוגי מלכות dont le récit obligatoire dans nos synagogues aux jours de recueillement par excellence, aux (Jamim nauraïm) ימים נוראים, arrache des larmes à tous ceux qui songent à ces temps troublés de notre histoire où le sang généreux d’Israël féconda le sillon où était déposé le germe de l’avenir des peuples.

Élischah avait assisté à une de ces exécutions où un fanatisme cruel torturait ceux dont le seul crime était d’avoir obéi au sentiment le plus noble, le plus élevé qui puisse éclore dans le cœur de l’homme : l’amour de la patrie.

Il est un préjugé que, dans notre pays comme ailleurs, les faits démentent chaque jour, mais qui n’en persiste pas moins dans toutes les classes de la société. Ce préjugé consiste à dénier à la race juive le courage militaire et nous défend en quelque sorte de posséder les aptitudes nécessaires au citoyen libre qui combat pour l’intégrité de sa patrie.

Il suffirait de jeter un regard impartial sur l’histoire pour se convaincre que la race juive autant que toute autre possède les vertus militaires et que pendant des siècles elle a lutté glorieusement pour son indépendance.

La guerre des Macchabées perdrait-elle donc à être mise en parallèle avec les luttes de Thèbes et de Sparte, avec toutes ces guerres que l’antiquité païenne a admirées et que nous admirons avec elle ? Et la lutte de soixante ans contre Rome pourrait, nous ne craignons pas de l’affirmer, supporter glorieusement la comparaison avec les convulsions des peuples expirant sous la main de fer de l’empire des Césars. Judas Macchabée a-t-il quelque chose à envier à Annibal ou à tel autre général célèbre de l’antiquité, et Bar Kochebah ne peut-il dignement figurer à côté de Vercingétorix, le martyr de l’indépendance de la Gaule, ou de Hermann (Arminius), le héros symbolique de la liberté germaine ?

Si Varus a perdu ses légions dans les forêts du Rhin, Florus n’a-t-il pas usé ses meilleures troupes contre les murailles de la cité de David, et si l’on plaçait Régulus à côté d’Éléazar ou d’un des martyrs juifs, l’impartialité vraie accorderait la palme à ces derniers.

Ce qui a manqué aux héros de la Judée pour passer à la postérité, pour acquérir, comme les autres, la même célébrité, ce n’est ni le courage ni la valeur, mais des historiens et des poètes pour les raconter ou les chanter. Leurs exploits n’ont été rapportés que dans une langue inconnue au monde et mal comprise déjà de leurs contemporains. La chute de Jérusalem serait tout aussi célèbre que celle de Troie et à plus juste titre, si elle avait eu un Homère ou un Virgile pour la chanter.

Si pendant la longue nuit du moyen âge les capacités militaires des juifs sont restées dans l’ombre, à qui s’en prendre, sinon à ceux qui, méconnaissant nos malheureux ancêtres, leur refusaient jusqu’au droit de vivre, et par conséquent ne leur accordaient pas les armes pour défendre un sol qui les supportait avec impatience ?

Si l’amour de la vérité pouvait, chez nos détracteurs, l’emporter sur des préjugés entretenus avec soin, ils reconnaîtraient qu’il y a souveraine injustice à dénier à autrui des qualités que l’on a au préalable soigneusement étouffées.

Tous les récits qui nous sont parvenus sur les supplices endurés par les martyrs de l’indépendance nous montrent ces hommes supportant avec un calme imperturbable des tortures qui révoltaient quelquefois leurs bourreaux eux-mêmes.

Élischah assistait donc à l’exécution d’un de ces martyrs. Avant de lui donner le coup de grâce, le bourreau lui arracha la langue. Elischah, ne pouvant contenir les sentiments dont son âme était pleine, s’écria : « C’est donc là le sort réservé à un homme qui a passé sa vie dans l’étude et dans la propagation de la loi divine ! Cet homme qui révélait à ses disciples attentifs les secrets de la Torah est ainsi récompensé ; certes, voilà la preuve qu’il n’est ni Justice, ni Providence [241] ! »

C’est ainsi qu’entraîné par un faux point de vue que peut seule rectifier la croyance à une vie future, Elischah arriva à l’athéisme et à cette conclusion que le monde est gouverné par deux principes également puissants, également souverains : le principe du bien et le principe du mal. Le Mal pour lui n’était plus une chose relative ; c’était un principe ayant sa raison d’être par lui-même, une chose objective, indépendante de la volonté de Dieu.

Contrairement à ses collègues, il ne voulait pas admettre l’explication si consolante qu’ils donnaient du juste qui est malheureux et du méchant qui est heureux צדיק ורע לו רשע וטוב לו. Pour lui, le juste malheureux n’avait aucune compensation à espérer dans un monde meilleur, et le méchant n’avait aucun compte à rendre après sa mort ni de ses méfaits, ni de ses crimes. Triste doctrine, conséquence funeste d’une fausse interprétation. La liberté humaine et son corollaire obligé, la responsabilité, disparaissaient également dans ce chaos, et au-dessus de cet abîme sans fond surnage seulement un fatalisme contraire à la fois aux idées du judaïsme et à la saine raison.

Les maîtres d’Elischah lui avaient pourtant enseigné que si le juste éprouve de cruels déboires en cette vie, c’est pour expier les fautes légères que tout homme, si parfait soit-il, a à se reprocher. De cette façon Dieu, qui n’est pas seulement צדיק, juste, mais aussi רחים ורנין, miséricordieux et bienveillant, lui réserve dans la vie future une félicité sans mélange, puisque dès cette vie il se purifie de tout ce qui pouvait faire obstacle à son bonheur éternel.

Pour l’impie, au contraire, comme il est de toute impossibilité qu’un homme, si mauvais qu’il soit, n’ait pas à son actif une ou plusieurs actions louables, la justice divine se hâte de lui escompter dès cette vie le bénéfice complet de ses bonnes œuvres afin que dans la vie future elle n’ait plus à lui demander compte que de ses méfaits.

C’est cet ordre admirable qu’Elischah ne voulait pas reconnaître, et il est certain que le supplice des martyrs détermina chez lui, non l’éclosion, mais le développement complet de sa doctrine du dualisme. De ce jour il dit un adieu irrévocable à la Synagogue ; il se comporta en homme qui a abjuré sa foi et montra avec ostentation que ses attaches à la religion de ses pères étaient à tout jamais rompues. Il ne perdit pas une occasion d’affirmer hautement et publiquement son aversion pour la doctrine mosaïque, et dans les actes usuels de la vie il cherchait à montrer le mépris qu’il professait pour ce culte officiel, dont le judaïsme enveloppe, comme d’une égide protectrice, la vie entière de ses adeptes. Il était devenu un זקן ממרא, un savant [243] qui s’est détaché des croyances de ses pères, et qui oppose sa doctrine à celle de la majorité, un מומר להכעיס, un renégat qui fait ostensiblement acte d’hostilité contre les doctrines de la religion. Il devint dès lors l’ennemi du judaïsme et ne fut plus connu que sous le nom d’Acher, l’étranger, ou l’Autre.

Une fois la rupture consommée, Acher ne mit plus aucun frein à ses passions. Comme tous les déclassés, il mit une ardeur exceptionnelle au service de ce qu’il croyait être la vérité, et, d’après la tradition, il alla même jusqu’à user de violence et passa, dit-on, de la parole à l’acte envers ceux qui se permettaient, lui présent, de faire l’éloge de la loi mosaïque. Ces controverses actives, ces prises de corps ne sont pas prouvées d’une manière authentique. Il est certain d’ailleurs que son esprit fin et sarcastique, merveilleusement aiguisé par la dialectique, devait fournir à Acher des armes assez terribles pour battre en brèche la foi simple et naïve de ceux qui, n’ayant pas blanchi sur les bancs de l’école, se contentaient de croire à la révélation du Sinaï sans compliquer leurs croyances du scepticisme philosophique qui avait perdu le fils d’Abouyah.

Dévoré d’une haine ardente pour tout ce qui autrefois faisait son bonheur, poursuivi par la manie du prosélytisme, manie commune à tous les novateurs et à tous les renégats qui évitent l’isolement et cherchent à se créer des compagnons dévoués qui les aident par leur nombre à supporter le poids du mépris public, Acher se rendait dans les écoles, et, s’adressant à la jeunesse, il disait :

« Insensés, que faites-vous ? Vous perdez un temps précieux. Les plus belles années de votre vie, vous les employez à discuter et à approfondir des doctrines qui manquent de base et ne peuvent aboutir. Laissez ces études qui ne mènent à rien ; laissez cette loi démentie journellement par des faits trop nombreux. L’homme ici-bas ne doit avoir qu’une ambition : jouir de la vie ! Votre étude au contraire exige une vie de privations et de sacrifices ; il faut manger votre pain avec du sel, ne boire que de l’eau, dormir sur la terre nue et vivre misérablement. Pourquoi ? Pour la vie future qui vous est promise [244] ? »

Baraïta — Avoth VI, 4

כך היא דרכה של תורה, פת במלח תאכל, ומים במשורה תשתה, ועל הארץ תישן, וחיי צער תחיה, ובתורה אתה עמל, אם אתה עשה כן, אשריך וטוב לך. אשריך בעולם הזה וטוב לך לעולם הבא :

« Telle est la voie de la Torah : mange ton pain avec du sel, bois ton eau avec mesure, dors sur la terre nue, vis dans la privation et travaille la Torah. Si tu agis ainsi, heureux seras-tu — heureux en ce monde, et il te sera fait du bien dans le monde à venir. »

« Mais cette vie future, qui vous prouve son existence ? Ce monde idéal n’a qu’un défaut, c’est de ne pas être. Quittez donc ces bancs où vous consumez inutilement votre jeunesse, et entrez hardiment dans la vie, dans la vie réelle des plaisirs ! »

Certes bien des élèves, séduits par ces paroles, durent abandonner leur foi et suivre le renégat, méconnaissant l’aphorisme du sage Hillel אל תפרוש מן הצבור : Ne t’éloigne jamais de la communauté [245].

C’est ainsi que le fils d’Abouyah, semblable à Jéroboam, fils de Nebat, de néfaste mémoire, ne se contenta pas de pécher, mais fit encore pécher les autres חוטא ומחטיא את הרבים. Comme le schismatique roi d’Israël, qui fit élever des veaux d’or à Bethel et à Dan et incita ainsi son peuple à abandonner le culte du vrai Dieu, Acher éleva la bannière du scepticisme et se constitua l’apôtre d’une doctrine subversive. Comme Jéroboam, qui, par sa conduite insensée, amena d’épouvantables malheurs et provoqua la catastrophe finale qui engloutit dans son naufrage le royaume d’Israël et tous ses habitants, de même, Acher, dans le cadre plus restreint de son entourage, devait amener les cruelles déceptions, le désenchantement amer, et finalement la désespérance, seule compagne à l’heure suprême de celui qui n’a cru à rien et a rejeté les dogmes consolants qui de la mort font, pour le juste, un simple passage d’une vie à une autre.

Ce qu’il faut retenir de ces faits en dehors même de leurs conséquences naturelles que nous avons tenu à développer, c’est l’excessive tolérance, que quelques esprits n’hésiteraient pas à qualifier de coupable, dont usaient les rabbins à l’égard d’un homme qui venait si audacieusement planter le drapeau de la révolte jusque dans leur camp. Ceux-là seuls s’étonneront de cette tolérance, qui ne sont pas au courant des habitudes de discussion de l’époque, qui ignorent que les académies, que les temples mêmes étaient des arènes ouvertes à tout venant. Le fondateur du christianisme a largement usé de cette tolérance, et, au témoignage même de l’Évangile, il est facile de constater, par les questions qu’il adressait aux docteurs, qu’on ne fit pas d’exception pour lui.

La Synagogue, en effet, ne cache pas ses doctrines et n’a point de mystères. Loin de fuir la discussion, comme l’Église, elle la veut complète et en plein jour. Le compelle intrare n’a jamais fait partie du bagage dogmatique de nos rabbins, et le credo quia absurdum, et la puissance magique de la croix, n’ont jamais obtenu leurs lettres de naturalisation dans la société juive.

Moïse le dit bien en parlant de la Torah [246] : לא בשמים הוא. La doctrine juive n’est pas inaccessible à la raison ; elle supporte les investigations de toutes les consciences. C’est pourquoi elle n’a jamais fait appel au bras séculier pour se constituer une vitalité qu’elle ne posséderait pas par elle-même.

À l’époque où se placent les faits relatifs à la vie antireligieuse, à l’apostasie d’Acher, R. Méïr jouissait déjà de cette réputation de grand savant qui est devenue inséparable de son nom. Eh bien, ce docteur, à l’apogée de sa gloire, dans tout l’éclat de ses vertus et de sa renommée, ne cessa pas un jour de voir et d’écouter le maître dont il avait reçu les leçons. Sans tenir compte des sarcasmes dont plus d’un couvrait sa conduite dans cette circonstance, il mit une véritable ostentation à suivre partout le renégat, à recueillir ses moindres paroles, à le consulter dans les questions épineuses et à faire part à ses collègues des réponses judicieuses d’Acher.

Il est à présumer que dans ces entretiens fréquents, R. Méïr, dont le dévouement à son ancien maître tenait presque de la superstition et qui appliquait si bien la maxime de R. Jehoschouah ben Levy :

Baraïta — Avoth VI, 3

הלומד מחברו פרק אחד או הלכה אחת או פסוק אחד או דבור אחד או אפלו אות אחת, צריך לנהוג בו כבוד :

« Celui qui a appris d’un autre un chapitre, un verset, un point de doctrine, et qui a reçu un enseignement quelconque, doit l’honorer et le considérer comme son maître [247]. »

Il est à présumer, disons-nous, que R. Méïr devait profiter de ces entretiens pour chercher à ramener Elischah dans la bonne voie et à lui faire reprendre l’amour de la Torah.

L’étude de la Torah, n’était-ce pas toute la vie de R. Méïr ? N’est-ce pas lui qui en a proclamé la grandeur et la sainteté dans ce même traité d’Aboth auquel nous venons d’emprunter une de ses plus belles maximes ?

Baraïta — Avoth VI, 1

רבי מאיר אומר כל העוסק בתורה לשמה, זוכה לדברים הרבה. ולא עוד אלא שכל העולם כלו כדי הוא לו. נקרא רע, אהוב, אוהב את המקום, אוהב את הבריות, משמח את המקום, משמח את הבריות. ומלבשתו ענוה ויראה, ומכשרתו להיות צדיק וחסיד וישר ונאמן, ומרחקתו מן החטא, ומקרבתו לידי זכות, ונהנין ממנו עצה ותושיה בינה וגבורה, שנאמר (משלי ח) לי עצה ותושיה אני בינה לי גבורה. ונותנת לו מלכות וממשלה וחקור דין, ומגלין לו רזי תורה, ונעשה כמעין המתגבר וכנהר שאינו פוסק, והוי צנוע וארך רוח, ומוחל על עלבונו, ומגדלתו ומרוממתו על כל המעשים :

R. Méïr disait : « Celui qui se livre à l’étude de la loi dans une vue de pure piété est digne des plus grandes récompenses : Il est l’égal de l’univers ; il est appelé le bien-aimé, car il aime Dieu et les hommes, car il réjouit Dieu et ses semblables. Grâce à cette étude, son vêtement, c’est la robe de la modestie et de la crainte de Dieu ; elle le rend juste, vertueux, intègre et loyal ; elle l’éloigne du péché, et le bonheur est son partage. Grâce à elle, on réclame ses conseils, on invoque sa sagesse et son autorité, ainsi qu’il est dit : « À moi les conseils, à moi la sagesse ; je suis l’intelligence, et la force m’appartient [248]. » Elle lui procure la suprématie et la puissance ; elle lui révèle les profondeurs du droit et les mystères de la Torah ; par elle, il ressemble à une source intarissable, à un fleuve toujours rempli d’eau et dont le cours ne s’arrête jamais ; il est humble, patient, et pardonne les injures. Enfin il est au-dessus de toutes les autres créatures [249]. »

Celui qui a fait un tel éloge de la Torah ne devait-il pas faire tous ses efforts dans le but de ramener au judaïsme celui qui s’en était éloigné ?

D’ailleurs les textes que nous allons examiner prouvent assez les tentatives faites sous ce rapport par notre docteur.

Ses collègues ne voyaient pas d’un bon œil ses relations persistantes avec Acher et les échos de l’académie retentirent plus d’une fois des reproches qu’on dut adresser à ce sujet à R. Méïr. Mais notre docteur trouvait également des hommes vertueux qui approuvaient sa conduite, et ils répondaient ainsi à ses détracteurs : « Pourquoi faites-vous un crime à R. Méïr de ses manières d’agir ? Il a trouvé sur son chemin une belle grenade ; au lieu de la jeter comme inutile et nuisible, il en extrait, au grand profit de la science, la moelle qu’elle renferme et repousse seulement l’écorce dont il n’a que faire [250]. »

Comparaison ingénieuse, à coup sûr, mais qui n’est pas tout à fait juste ; car, comme nous le verrons bientôt, R. Méïr ne se contentait pas d’extraire de la grenade ce qui pouvait lui être utile, mais il cherchait encore, par tous les moyens possibles, à conserver l’écorce. Avec une persistance qui devait à la fin être récompensée, le disciple dévoué ne perdait pas une occasion de ramener au bien le maître récalcitrant.

Un samedi, Acher et R. Méïr étaient sortis de la ville. Le premier était à cheval contrairement aux prescriptions du Décalogue [251]. R. Méïr, à pied, suivait son maître, écoutant les leçons que celui-ci lui donnait.

Au bout d’un certain temps, Acher s’arrêta, et, s’adressant à son disciple : « Retourne à la ville, lui dit-il, car, d’après les pas faits par mon cheval, je vois que tu es arrivé à la limite légale que tu ne pourrais dépasser sans violer les prescriptions sabbatiques [252]. » — Et toi aussi, maître, retourne, retourne à la foi, reviens vers des frères qui t’aiment toujours et qui accueilleront avec joie ton repentir. — Il est trop tard ! — Les sages, tu l’as dit toi-même, sont comparables à des vases d’argent. Brisés en mille pièces, ces vases peuvent être refondus et reprendre avec leur forme première la valeur intrinsèque qu’ils n’ont jamais perdue ; les savants, quand ils se repentent, retrouvent, eux aussi, leur antique renommée et la gloire de leur jeunesse ! »

Elischah, ému et troublé par cette voix, allait peut-être céder, quand ce fatal orgueil qui avait causé sa perte vint une fois de plus arrêter sur ses lèvres la parole de repentir que R. Méïr attendait avec tant d’impatience.

« Non, reprit avec force Acher, non, il est trop tard ! D’ailleurs, j’ai entendu (une fille de la voix בת קול Bath Kol) un écho du ciel répéter ces mots : שובו בנים שובבים חוץ מאחר « Tous, tous peuvent faire pénitence à l’exception d’Acher. »

En entendant ces paroles, R. Méïr [253] pleure sans cependant se décourager. L’heure lui paraît propice, et Elischah finit par retourner à la ville avec son disciple.

Aussitôt arrivés, ils entrent dans une école. Les disciples et les maîtres considèrent avec stupeur le spectacle qu’ils ont sous les yeux : Acher pénétrant dans une école autrement que pour y blasphémer et pour détourner l’attention des élèves. Cette stupeur redouble quand ils entendent Elischah, d’une voix calme, dire à un des élèves : פסוק לי פסוקך.

« Dis-moi ton verset [254]. » L’élève ainsi interpellé répondit : « Point de paix, a dit mon Dieu, pour les méchants [255]. » אין שלום אמר אלהי לרשעים.

Acher pâlit, et R. Méïr se hâta de le faire sortir de l’école pour dissiper la mauvaise impression produite par la récitation malencontreuse de ce verset.

Une autre école se trouve sur leur chemin ; ils y entrent et répètent la même épreuve. L’élève interpellé répondit : « Tu as beau multiplier le savon et la potasse, ton iniquité reste scellée devant moi [256] ! » כי אם־תכבסי בנתר ותרבי־לך ברית נכתם עונך לפני.

R. Méïr commence à trembler. Il craint que l’insuccès de ses démarches ne décourage son maître ; mais celui-ci, cette fois, est résolu à aller jusqu’au bout. Ils se remettent en route, parcourent presque toutes les écoles, et partout ils reçoivent des réponses désespérantes. À la dernière qu’ils visitent, l’élève interpellé répond : « Méchant, pourquoi me parler de ma loi ? [257]. » ולרשע אמר אלהים מה־לך לספר חקי.

À ces paroles, le caractère emporté d’Acher reprend le dessus. Aigri par la persistance de ces réponses qui lui semblent autant de défis jetés aux bonnes résolutions que R. Méïr avait fait germer dans son cœur, il éclate en imprécations et annonce sa ferme résolution de ne plus consentir à aucune démarche tendant à le faire rentrer dans le giron de la Synagogue ; les larmes et les prières échouent devant une volonté opiniâtre, et R. Méïr est obligé de céder.

Guemara — Chaghigha 15a-b

מעשה באחר שהיה רוכב על הסוס בשבת, והיה רבי מאיר מהלך אחריו ללמוד תורה מפיו, אמר לו: מאיר, חזור לאחריך, שכבר שיערתי בעקבי סוסי עד כאן תחום שבת. אמר לו: אף אתה חזור בך. אמר לו: ולא כבר אמרתי לך כבר שמעתי מאחורי הפרגוד: ״שובו בנים שובבים״ — חוץ מאחר. תקפיה עייליה לבי מדרשא, אמר ליה לינוקא: פסוק לי פסוקך. אמר לו: ״אין שלום אמר ה׳ לרשעים״. עייליה לבי כנישתא אחריתי, אמר ליה לינוקא: פסוק לי פסוקך. אמר לו: ״כי אם תכבסי בנתר ותרבי לך בורית נכתם עונך לפני״. עייליה לבי כנישתא אחריתי, אמר ליה לינוקא ….. עד דעייליה לתליסר בי כנישתא וכו׳

Il arriva qu’Acher chevauchait le sabbat, et R. Méïr marchait derrière lui pour recevoir son enseignement. Acher lui dit : « Méïr, retourne — j’ai mesuré aux pas de mon cheval que tu as atteint la limite du sabbat. » R. Méïr lui dit : « Et toi aussi, retourne. » Acher répondit : « Ne t’ai-je pas dit que j’ai entendu derrière le Rideau : « Revenez, enfants rebelles » — excepté Acher. » R. Méïr l’entraîna de force dans une école et dit à un enfant : « Dis-moi ton verset. » L’enfant dit : « Point de paix, dit l’Éternel, pour les méchants. » Ils allèrent dans une autre école… jusqu’à treize écoles visitées.

L’on expliquera facilement cette opiniâtreté en se reportant au texte même du Talmud : l’enfant qui leur répondit en dernier lieu avait la prononciation difficile, et Acher crut comprendre qu’il disait : « Élischah, pourquoi me parler de ma loi ? » (OuleraschaOulcëlischah). Il prit un couteau, tua l’enfant et en envoya les morceaux aux diverses écoles qu’il avait visitées. D’après une autre version plus plausible, il aurait dit à son compagnon : « Si j’avais eu une arme dans la main, j’aurais découpé cet enfant et envoyé les morceaux de son cadavre aux écoles que nous avons visitées. »

Continuant son genre de vie, Acher s’éloigne de plus en plus de la Synagogue, refusant désormais de prêter l’oreille aux suggestions de son disciple.

Lorsque l’apostat fut sur son lit de mort, R. Méïr s’empressa d’accourir et une dernière fois il essaya de fléchir cette vanité orgueilleuse qui avait jusqu’alors résisté à ses ardentes prières.

— « Maître, lui dit-il, l’heure suprême est arrivée. Bientôt tu paraîtras devant celui qui dispose de la vie et de la mort. Maître, repens-toi, prononce une seule parole et renonce aux erreurs de ta jeunesse. — N’est-il pas trop tard ? — Un instant même avant sa mort, tout pécheur peut encore se réconcilier avec son Dieu : עד יום מותו תחכה לו. L’arbitre de nos destinées n’est pas seulement un Dieu de justice et d’équité, il est encore, il est surtout un Dieu de miséricorde, de bienveillance et de pardon. Il a des trésors de tendresse pour le repentir et accueille avec faveur celui qui regrette sincèrement ses fautes. Maître, repens-toi ! »

Elischah, dont les forces allaient diminuant, dont l’orgueil faiblissait à la porte de l’éternité, Elischah comprit alors toute l’inanité de ses déductions, toute la vanité de sa fausse science. R. Méïr vit briller une larme de repentir dans l’œil du moribond qui bientôt cessa de souffrir. Prosterné devant le cadavre de cet homme qu’il avait tant aimé, R. Méïr remercia Dieu d’avoir vu mourir repentant Elischah ben Abouyah.

À cet instant une flamme descendit du ciel, comme pour montrer à notre docteur que les anges s’associaient à sa joie d’avoir sauvé de l’éternelle destruction une âme qui semblait vouée à un châtiment terrible.

La mort d’Elischah excita, comme on le pense bien, un grand mouvement dans les académies, et la question de savoir quel serait le sort réservé à son âme dans l’autre monde y fut maintes fois débattue. Sa vaste science mise au service de l’interprétation de la loi pouvait, d’un côté, faire oublier son apostasie, mais d’un autre côté l’éclat et la publicité de cette même apostasie ne permettaient pas de supposer qu’il recevrait la récompense réservée aux justes n’ayant jamais dévié du droit chemin.

R. Méïr, fidèle au maître qui n’existait plus, comme il avait été fidèle au maître encore en vie, ne désespérait pas de la miséricorde divine. « Après ma mort, dit-il, j’intercéderai encore pour lui et j’obtiendrai son pardon définitif. Ce jour, une flamme sortira de la tombe d’Acher ! » En effet, après la mort de notre docteur, une flamme sortit de la tombe d’Acher, avertissant ainsi tous les collègues de R. Méïr que son but était atteint et que la mémoire d’Elischah, purifiée par le repentir suprême, avait droit au respect de tous [258].

Quelques années après ces événements, une jeune fille vint se présenter devant le président de l’Académie, ce même R. Jehoudah Hakadosch, disciple de R. Méïr, et le suppliait de lui donner du pain : רבי פרנסנו.

— « Qui donc es-tu, mon enfant ? »
— « Je suis la fille d’Elischah ben Abouyah. »
— « Il existe donc encore des rejetons de cette race maudite ! »
— « Maître, souviens-toi de sa science et oublie ses actes [259]. Puisque Dieu lui a pardonné, les hommes n’ont pas le droit de se montrer implacables. »

En ce moment une flamme céleste vint envelopper le président qui s’écria en pleurant :
« Si la miséricorde divine est si grande pour ceux qui ont péché, que doit-elle donc être pour ceux qui ont toujours marché dans ses voies [260] ! »

Conclusion

La notice biographique qui précède et que nous avons cru devoir ne pas abréger est le complément indispensable d’une étude sur R. Méir. Seul parmi ses collègues, il possédait assez de douceur, de mansuétude, d’empire sur lui-même pour pouvoir, sans danger pour lui, avec profit pour les autres, écouter le maître devenu renégat, persister dans son affection pour le docteur apostat, boire à cette source impure où aucun de ses autres collègues n’osait se désaltérer et finalement nous inspirer presque de l’admiration pour celui qui ne s’appelait plus que du nom d’Acher.

Étrange destinée que celle de cet homme, Titan du judaïsme, qui voulut, lui aussi, escalader le ciel et qui, écrasé sous le poids de son impuissance, retomba lourdement à terre. Comme le roi présomptueux dont parle Isaïe, il avait dit dans son orgueil : אעלה על־במתי עב אדמה לעליון.

« Je monterai vers les sommets les plus élevés et je serai l’égal du Très-Haut » ; et à lui aussi on pouvait appliquer la belle réponse du prophète : אך אל־שאול תורד אל־ירכתי־בור

« Mais tu seras précipité dans le schéôl, dans les profondeurs de l’abîme [261]. »

Cependant elle eût pu être belle et glorieuse, cette existence, si la passion n’y avait marqué sa fatale empreinte ; si, comme son disciple, Acher avait su joindre à une science extraordinaire une douce piété et cette modestie qui est l’apanage des vrais savants.

Cette vie désordonnée, où les plus détestables défauts neutralisaient les qualités les plus généreuses, où les aspirations idéales et les nobles pensées étaient étouffées par les blessures d’un amour-propre mal placé, cette fin lamentable où cette belle intelligence ne sut pas trouver un mot d’oubli ; tout cela dut faire une impression extraordinaire sur R. Méir.

Son enseignement, sa conduite en ont toujours subi le contrecoup. Quand il rapporte l’opinion d’Acher, il ne l’approuve ni ne la combat.

Dans l’existence entière du pieux et savant docteur, on retrouve l’influence et, pour ainsi dire, la marque visible que lui ont laissée ses trois maîtres Akiba, Jischmaël et Élischah. Cette influence, R. Méir saura la transmettre, en l’accentuant et en l’harmonisant, au plus méritant de ses disciples, à l’homme qui sut réunir en lui toutes les vertus et toutes les qualités, à Rabbi, le maître par excellence, le seul qui ait mérité le nom de saint, Kadosch, à R. Jehoudah Hanasi, le dernier et le plus illustre des Tanaïm.

De R. Akiba, R. Méir tient la profondeur de vues, le penchant à l’Agadah, penchant tempéré par son esprit naturellement porté vers les choses sérieuses et plus enclin à l’explication rationnelle qu’à la version allégorique. Il tient surtout de R. Akiba cet attachement sans bornes au judaïsme, attachement que le célèbre martyr consacra par sa mort. Il est hors de doute que la persécution d’Adrien fut pour R. Méir un souvenir ineffaçable. Cette persécution lui enleva deux de ses maîtres, Akiba et Jischmaël. Jischmaël, dont la logique inflexible et la droiture de caractère ne le cédaient qu’à sa grande résignation aux décrets de la Providence, est, lui aussi, une des gloires les plus pures et les plus inattaquables du judaïsme [262]. Cette persécution enleva aussi à R. Méir cet homme modeste et vertueux, doux aux humbles, ami des pauvres, R. Hananya ben Teradyon, qui en mourant lui laissa son bien le plus précieux, sa fille Berouryah dont nous avons déjà parlé plus d’une fois [263].

Quant à Élischah, son exemple ne pouvait qu’affermir R. Méir dans sa constance à soutenir la nécessité d’une étude constante de la Torah. Est-ce à dire que R. Méir était exclusif sur le terrain religieux, qui alors se confondait avec le terrain patriotique, et qu’il excluait, lui aussi, les études helléniques חכמת יונית ? Ses relations affectueuses avec Œnomaüs, son voyage à Rome, où il parvint à soustraire sa belle-sœur au sort ignominieux qui l’attendait, suffiraient seuls à démontrer le contraire, si son esprit ouvert à toute idée généreuse n’eût repoussé de lui-même cet exclusivisme, si on avait tenté de le lui imposer.

Mais, pour R. Méir comme pour tous ses collègues (témoin la Mischnah d’Aboth que nous avons citée plus haut et qui est tout entière de R. Méir) [264], l’étude de la loi est seule capable de donner à l’homme avec la perfection morale les qualités qui faciliteront ses relations avec ses semblables.

N’était-il pas d’ailleurs lui-même un exemple vivant et comme la preuve palpable de ce que peut l’étude de la Torah sagement entendue ? Ses leçons du Beth Hamîdrasch, ses entretiens sabbatiques toujours trouvés trop courts par un auditoire enthousiaste, sont pour nous l’argument irréfutable en faveur des principes professés par le maître, et que rehaussait une vie consacrée à la pratique de toutes les vertus.

Malgré cela, notre docteur n’hésitait pas à s’approprier et à rendre siennes des idées et des doctrines étrangères, lorsque son esprit lucide et sagace pouvait y démêler une corrélation avec l’ensemble de la doctrine judaïque.

Dans les recueils de משלים, fables dont parle le Talmud et qui malheureusement, comme tant d’œuvres remarquables de l’antiquité, ne nous sont point parvenues, il devait se trouver, sous forme de morale finale, ὁ μῦθος δηλοῖ, plus d’un de ces apophtegmes chers aux moralistes et aux philosophes grecs, et qui trouvent leur équivalent dans le Talmud sous la rubrique de מרגלא בפומיה, un tel avait l’habitude de dire. Nous n’irons pas jusqu’à partager ici l’opinion de certains critiques judaïsant à outrance, et dont l’habileté consiste surtout à échafauder des systèmes philologiques et ethnographiques sur des pointes d’épingles mal équilibrées. Ces derniers soutiennent, en effet, qu’Ésope, le célèbre fabuliste grec, dont le souvenir émerge pour nous du milieu d’une brume de légendes plus nébuleuses les unes que les autres, ne serait autre qu’un Hébreu du nom d’Assaph qui, après avoir été enlevé comme esclave de son pays natal, fut transporté en Lydie d’abord, en Grèce ensuite. L’ignorance absolue où nous sommes sur les moindres particularités de la vie d’Ésope semble, au premier abord, autoriser toutes les conjectures. Il est cependant malaisé d’admettre qu’un sage de la valeur du fabuliste phrygien, un moraliste de sa force fût sorti du judaïsme sans y laisser aucune trace.

Laissons Ésope à la poétique grecque dont il est incontestablement un des plus beaux fleurons, et n’allons pas chercher si loin de nous des gloires que rien ne paraît rattacher à nous, alors que des noms illustres se pressent en foule sous notre plume, nous réclamant un juste tribut d’admiration.

La Synagogue est assez riche par elle-même et elle n’est pas obligée d’avoir recours à des subterfuges et à des suppositions inadmissibles ; le livre d’or qu’elle consacre à ses illustrations authentiques contient assez de feuilles pour qu’il soit inutile d’y inscrire des noms exotiques qui, sans ajouter à sa gloire, feraient tache dans l’hégémonie de sa doctrine et de son enseignement.

Quoi qu’il en soit de la légende d’Ésope, il est certain que R. Méir, à l’instar de Virgile qui ramassait sans vergogne ses perles dans le fumier d’Ennius, a dû adapter plus d’une fois au tour original de sa pensée les maximes sèches de l’hellénisme, que des études préalables et son commerce d’amitié avec Œnomaüs lui avaient sans doute rendues familières.

C’est ainsi que le Midrasch nous apprend qu’une des maximes favorites de R. Méir consistait à dire que « la fin d’une chose en était le commencement [265] » : רבי מאיר הוה צווח לסופיה דמלה רישיה :.

Il est impossible, comme l’a si bien démontré le Dr Joel dans la trop courte notice qu’il a publiée sur R. Méir, de ne pas reconnaître dans cette maxime la conception aristotélicienne du τέλος, la fin précédant en qualité de οὗ ἕνεκα, l’esprit et répondant absolument à l’ἀρχὴ ὅθεν ἡ κίνησις [266].

Pouvait-il d’ailleurs rester étranger à n’importe quelle science, ce docteur dont il est dit : Celui qui touche seulement le bâton de R. Méir acquiert la sagesse [267] ? Cette maxime est une des innombrables preuves de la grande et légitime réputation de sagesse dont R. Méir jouissait auprès de ses contemporains.

Nul plus que lui ne sut allier à un profond et inaltérable amour du judaïsme une plus grande tolérance à l’égard de ceux qui ne pensaient pas comme lui. Une seule fois nous l’avons vu se livrer à un mouvement de colère bien légitime contre ces oisifs tapageurs dont les plaisirs bruyants ne cessaient de troubler ses méditations. יתמו חטאים מן־הארץ, s’était-il écrié ; mais, rappelé à la réalité de la situation par l’observation de sa digne compagne, il ne lui donna plus sujet dès lors de réprimer en lui un sentiment d’hostilité quelconque contre un de ses semblables, si indigne qu’il lui parût de son estime [268].

Personne encore plus que lui n’était pénétré de cette vérité érigée en principe par le Talmud, que les Israélites n’avaient pas seuls le privilège de la loi, et que tout homme, un païen, un ממזר même, c’est-à-dire un enfant incestueux ou adultérin, incapable par suite d’entrer dans la communion judaïque, devient, par le fait même de son instruction, supérieur à un grand prêtre ignorant [269]. Il est écrit, en effet, dit notre docteur : אשר יעשה אתם האדם וחי בהם.

« L’homme, en pratiquant ma loi, vivra. » Or, fait observer R. Méir, le texte sacré ici ne parle ni de prêtres, ni de lévites, ni d’Israélites, il dit simplement : L’homme quel qu’il soit. Il résulte donc que la récompense accordée à celui qui observe la loi et qui l’étudie n’est pas limitée aux seuls Israélites à qui la loi a été donnée, mais s’étend à tout homme qui en est digne :

[270] כהנים לויים וישראלים לא נאמר אמא האדם הא למדת שאפילו נכרי ועוסק בתורה הרי הוא ככהן גדול :

Il ne faudrait toutefois pas conclure de cette citation que R. Méir eût perdu quelque chose de son ardent patriotisme et que ses relations avec les étrangers diminuassent en son âme cet amour profond que tout Israélite et les docteurs de sa génération en particulier ressentaient pour la Terre sainte. Pour s’en convaincre, on n’a en effet qu’à jeter un coup d’œil sur le Jerouschalmi, du traité de Schabbath [271], qui déclare par la bouche de R. Méir que celui qui habite la Judée et se sert, pour les affaires ordinaires de la vie, de la langue sacrée est certain d’avoir part au bonheur éternel :

כל הדר ביהודה ומשמש בלשון הקודש מובטח לו שהוא בן עולם הבא :

Autre, en effet, est l’affection naturelle, innée, pour ainsi dire, qu’a tout Israélite pour cette terre qui fut le berceau de sa foi et le séjour séculaire de tout ce qui fut sa gloire dans le passé, et de tout ce qui constitue son espoir dans l’avenir, et le sentiment égoïste, exclusif et haineux qu’on a voulu nous prêter et qui, en nous parquant dans une patrie qui pour nous est purement idéale, n’a d’autre but en réalité que de perpétuer dans la société moderne la situation de parias, d’outlaws, de gens hors la loi qu’un favoritisme aveugle et la politique cauteleuse de l’Église catholique avaient créée et maintenue pendant des siècles à notre préjudice.

Non, et on ne saurait réagir avec trop d’énergie contre ce stupide préjugé qui, à force de se répéter et de se propager, finit par avoir les apparences et la consistance d’une vérité acquise à l’histoire ; non, mille fois non, les Juifs, ensemble ou séparément, nation ou individu, n’ont pas conclu un pacte avec la Palestine. Là où ils sont nés, là est leur patrie. Pour elle ils versent le plus précieux de leur sang ; à elle ils consacrent tout ce que leur intelligence, leur activité, les ressources merveilleuses de ce génie de race — que nos détracteurs jalousent, que nos amis admirent, mais que tous constatent et reconnaissent, — peut produire dans le domaine intellectuel, moral et matériel.

Parfois on refuse de leur accorder une parcelle de ce sol qu’ils arrosent de leur sang ; ceux à qui ils prodiguent les témoignages irrécusables de leur bonne volonté et de leur sincère patriotisme, les repoussent avec dédain, les écrasent sous le double poids de l’injustice et de la violence. Eh bien ! même sur cette terre qui est pour eux une marâtre, dans ces pays qui leur mesurent avec parcimonie et l’air qui les fait vivre, et le soleil qui les réchauffe ; dans ces pays qui leur imposent tous les devoirs et qui semblent ignorer jusqu’à l’existence du mot droit, quand il s’agit des Juifs ; dans ces pays mêmes ils se montrent en toute circonstance soumis aux lois et serviteurs fidèles et dévoués de la patrie.

Sans doute, à ces heures sombres où toute justice semble bannie, toute équité réfugiée à des hauteurs inaccessibles ; sans doute, à ces heures d’angoisse suprême et de fanatisme triomphant, les malheureux sur qui l’infortune s’acharne avec l’aveugle furie du destin antique, tournent-ils un regard d’espoir et de regret vers cette אדמת קודש, vers cette Terre sainte où leurs ancêtres vivaient en paix, chacun à l’ombre de sa vigne ou de son figuier איש תחת גפנו ותחת תאנו, mais là n’est point la terre qui est nôtre. L’Israélite se contente de souffrir, de prier et d’attendre que l’heure de la justice et de l’équité sonne de nouveau pour lui au cadran séculaire des âges futurs !

Qui donc lui ferait un crime de ce pieux souvenir accordé à ce qui n’est plus ? Ce souvenir d’ailleurs est purement platonique et ne nuit en rien à la vivacité des sentiments que comporte sa situation.

Jérusalem est une patrie idéale que nul de nous ne doit oublier : אם אשכחך ירושלים תשכח ימיני, et les strophes brûlantes de Juda Halévy trouveront toujours dans nos cœurs un sympathique écho. Mais cette patrie idéale n’empêche en rien la patrie réelle, et à celle-là le Juif ne refuse ni son amour ni son dévouement.

Il est vrai qu’à l’époque de R. Méir, les événements étaient encore trop récents et les blessures trop saignantes pour que l’idée abstraite que nous nous faisons de la Palestine fût encore bien ancrée dans les esprits. L’héroïque mais inutile prise d’armes de Bar-Kochebah était à peine terminée ; le maître de R. Méir, l’illustre Akiba, avait payé de sa vie la généreuse et patriotique erreur qui l’avait entraîné à la suite du révolté de Bethar ; Adrien noyait dans des torrents de sang la suprême convulsion de la nationalité juive, et sur les murs d’Ælia Capitolina — le nom même de Jérusalem était proscrit par le féroce et sanguinaire despote — s’étalait l’image de l’animal dont l’aspect seul était un objet d’horreur pour les Israélites. Les décombres de la Ville sainte, de la cité de David, fumaient encore, et R. Méir dut, par une prompte fuite à l’étranger, se soustraire aux fureurs du César, digne successeur de Titus.

Un retour favorable à l’ancien état de choses pouvait peut-être s’accomplir. L’exil de Babylone s’était bien terminé avant les soixante-dix ans assignés à sa durée ; pourquoi le Galouth romain n’aurait-il pas une fin, lui aussi ? Ajoutons que les idées messianiques, singulièrement accrues et fortifiées par les malheurs de l’époque, remuaient profondément les masses. Nous n’en voulons pour preuve que la facilité avec laquelle le christianisme s’est propagé dans ces premiers temps, quand sa doctrine primitive se basait uniquement sur l’idée messianique.

Le peuple pouvait donc espérer le retour de l’ordre de choses violemment renversé par Titus et anéanti par Adrien. Les docteurs, eux, qui se rendaient un compte plus exact de la situation, — l’organisation donnée par eux au judaïsme le prouve surabondamment, — n’ont pas néanmoins voulu entrer en lutte ouverte avec le sentiment populaire, et certaines de leurs discussions doctrinales portent les traces évidentes de cette double préoccupation.

Au reste, cet amour de la Terre sainte a toujours été, malgré la dispersion, l’espoir et la consolation de notre race, et ne l’a pas empêchée de consacrer à sa patrie réelle son intelligence et son activité. La colonie juive d’Alexandrie, qui, elle, n’a jamais songé à retourner à Jérusalem, entretenait avec la mère patrie de pieuses et filiales relations. La culture hellénique s’y était singulièrement développée [272], et les Juifs égyptiens faisaient marcher de front l’amour du pays natal et l’affection pour la Terre sainte.

Plus tard y eut-il jamais situation plus belle, plus enviable que celle de nos coreligionnaires établis en Espagne sous le gouvernement des Maures ? Qui donc oserait nier la part prise par l’élément israélite dans le grand mouvement littéraire et scientifique qui brilla d’un si vif éclat en Espagne du XIIe au XVe siècle ? Avant l’établissement de l’Inquisition, qui commença la ruine de la Péninsule, par la mort, par l’exil de ses habitants les plus industrieux, jamais pays compta-t-il des citoyens plus attachés à sa fortune, plus dévoués à ses intérêts ? Et cependant, un des plus illustres enfants de l’Espagne israélite, Juda Halévy, n’a-t-il pas conquis l’immortalité par les vers passionnés adressés à Jérusalem, à la Terre sainte, dans cette page impérissable que la synagogue, chaque année, récite à la date néfaste du 9 du mois d’Ab [273] ?

Nous ne voulons pas pousser plus loin cette digression, ni parler du temps présent et de notre propre pays. La question est jugée par tout homme de bon sens et de bonne foi, et l’esprit de secte et de haine intéressée peut seul encore propager des préjugés aussi faux.

Quant à R. Méir, l’ensemble de son œuvre et de sa doctrine protesterait avec éclat contre une insinuation de ce genre. Aux plus remarquables dons de l’intelligence il joignait les qualités du cœur les plus précieuses, fortifiées par la vie et les exemples de son maître préféré, R. Akiba. De fait, R. Méir, tout entier à la douceur et à la mansuétude, était bien digne d’être le disciple du docteur qui a prononcé cette belle parole : « Si j’avais fait partie d’un synhédrin, jamais aucune condamnation à mort n’aurait été prononcée [274] » : אלו היינו בסנהדרין לא נהרג אדם מעולם.

Nous avons voulu terminer par cette citation, car cette douceur, cette mansuétude et cette clémence forment un des points saillants du caractère de R. Méir, et le secret de l’immense influence qu’il exerça autour de lui. Unie à la fermeté dans les principes, à une science reconnue par tous, cette bonté d’âme fut léguée par lui à Rabbi, son successeur, et à tous les docteurs qui ont marché sur ses traces.

Beaucoup d’entre eux furent de grands savants ; beaucoup, par leurs vertus privées, égalèrent celui qui mourut à Asia ; mais nul plus que lui ne réunit ces qualités au même degré.

À une époque où les grands caractères n’ont pas manqué, sa belle et noble figure ne perd rien à la comparaison, et l’on peut dire de lui qu’il fut ce qu’indiquait son nom : UNE LUMIÈRE EN ISRAËL !

Sources — R. Lévy, Un Tanah : Étude sur la vie et l’enseignement d’un docteur Juif du IIe siècle. Paris : Maisonneuve, 1883 [Bibliothèque numérique de l’AIU]

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