תמאניה פצול לרמב״ם

Les Huit Chapitres de Maïmonide

Traduit du judéo-arabe par M. Wolff (1912)

Chapitre 5 : De la concentration[1] des facultés de l’homme sur un but unique — אלפצל אלכׄאמס : פי תצריף קוי אלנפס נחו גאיה ואחדה

L’homme doit employer[2] toutes les facultés de son âme en conformité de la raison, comme nous l’avons établi dans le chapitre précédent, et se proposer un but unique : approcher[3] de Dieu (qu’il soit exalté et glorifié !) dans la mesure où cela est possible à l’homme ; je veux dire[4] [parvenir à] la connaissance de Dieu. Il doit orienter tous ses actes, son activité, son repos[5] et toutes ses paroles vers ce but, de manière à ce qu’aucun de ses actes ne soit en pure perte, j’entends par là un acte qui n’est pas dirigé vers cette fin. C’est ainsi que par le manger, le boire, le commerce charnel, le sommeil, la veille, son activité et son repos, il ne tendra qu’à la santé du corps ; mais le but de la santé du corps, c’est que l’âme ait à sa disposition des organes[6] sains et en parfait état, pour qu’elle puisse s’adonner aux sciences et acquérir les qualités morales et intellectuelles, et qu’elle parvienne ainsi à cette fin (= la connaissance de Dieu). Or, selon cette règle, il (l’homme) ne recherchera pas uniquement le plaisir, au point de ne choisir pour aliment et pour boisson et pareillement pour tout le reste de son régime que ce qui est le plus agréable, mais uniquement ce qui est le plus utile, que cela soit [par hasard] agréable ou désagréable, peu importe ; ou bien il visera ce qui est le plus agréable en se conformant aux études médicales. Si, par exemple, on a perdu l’appétit, on devra le stimuler par des mets délicats[7], agréables et doux. De même s’il est atteint[8] de la mélancolie, il la chassera en écoutant des chants ou différentes sortes de musique, en se récréant [par des promenades] dans les jardins et dans les beaux édifices et en admirant les œuvres d’art[9] ou par des [distractions] analogues qui rassérènent[10] l’âme et dissipent les pensées tristes[11]. Et, en tout cela, il visera la santé de son corps, et le but de la santé de son corps sera d’acquérir de la science[12]. Pareillement, s’il s’efforce d’acquérir des biens[13], son but, en les amassant, doit être de les consacrer au service des vertus, d’en disposer pour la conservation[14] de son corps et pour la prolongation de son existence, de manière à arriver à posséder sur Dieu les notions qui lui sont accessibles. Ainsi, à ce point de vue, l’art de la médecine sera une très importante préparation[15] [à l’acquisition] des vertus, à la connaissance de Dieu et à la poursuite de la véritable félicité ; et l’enseignement [de cette discipline], ainsi que son étude assidue[16] constitue des occupations de premier ordre[17] et [cette science de la médecine] ne saurait donc être comparable à l’art du tissage et de la charpenterie, parce que c’est sur elle que nous réglons nos actions et leur conférons le caractère d’actions humaines conduisant aux vertus et aux notions vraies[18]. Si donc quelqu’un se met à manger un mets doux au palais, qui sent bon et est appétissant, mais qui est nuisible et dangereux, au point de devenir parfois la cause d’une grave maladie ou d’une mort subite, cet homme ressemble à la brute, car sa manière de faire n’est pas celle d’un homme, au vrai sens de ce terme[19] mais bien plutôt d’un animal, et il est assimilable aux bêtes qui périssent[20]. Il n’agit humainement qu’en prenant pour aliment uniquement ce qui est le plus utile, laissant de côté [parfois] ce qui est le plus agréable, pour manger ce qui l’est moins au point de vue de cette recherche de la plus grande utilité, voilà une manière d’agir conforme à la raison et par laquelle l’homme se distingue dans ses actes des autres êtres. — Et pareillement, si quelqu’un se livre aux plaisirs sexuels, quand il en éprouve le désir, sans se préoccuper, si cela lui est nuisible[21] ou utile, il agit[22] à la manière d’un animal, mais non à la manière d’un homme [raisonnable]. — Cependant si, par toute sa conduite[23], et fût-elle dirigée vers l’utile[24], selon ce que nous venons de dire, l’homme ne se propose comme fin que la santé du corps et la préservation des maladies[25], il n’est pas vertueux ; car, si tel préfère l’agrément de la bonne santé, un autre pourra préférer celui de la nourriture ou du commerce charnel, mais alors aucun d’eux ne vise dans ses actions à une fin véritable. Mais ce qui seul est juste, c’est que l’homme poursuive comme but de son activité, la santé du corps et la prolongation de son existence en parfait état, afin que les organes des facultés de l’âme, je veux dire les membres du corps, demeurent intacts, et que l’âme puisse [alors] s’exercer sans obstacle aux vertus morales et intellectuelles. Il en va de même à l’égard des sciences et des connaissances que l’on apprend. Celles qui mènent directement à cette fin ne sont pas en question[26]. Quant aux autres qui n’aident pas à y parvenir[27], comme les propositions de l’algèbre[28], le traité des sections coniques (= la géométrie[29]), les connaissances techniques et la plupart des problèmes de la géométrie et de la mécanique[30] et beaucoup d’autres [connaissances] analogues, toutes ont pour but d’aiguiser l’esprit[31] et d’exercer la faculté intellectuelle aux procédés de la démonstration, pour que l’on acquière le pouvoir de distinguer le raisonnement purement démonstratif[32] de tout autre, et qu’on parvienne ainsi[33] à la connaissance de la vérité touchant l’existence de Dieu (qu’il soit exalté !). — Il en est de même de tous les sujets d’entretiens auxquels on se livre : l’homme ne doit parler que des choses dont il tirera pour lui-même quelque utilité ou qui permettront à son âme ou à son corps d’éviter quelque mal, ou de ce qui a rapport à quelque science ou à quelque vertu ou à la louange d’une vertu ou d’un homme vertueux ou au blâme d’un vice ou d’un homme vicieux ; car flétrir les gens vicieux et blâmer leur conduite, si c’est pour les faire mépriser des autres hommes, pour qu’on se détourne d’eux et qu’on n’imite point leurs actions, cette manière d’agir est certes obligatoire et constitue même une action méritoire[34]. Ne connais-tu pas cette parole de Dieu (qu’il soit loué !) : « Ne vous conduisez pas selon les pratiques du pays d’Égypte, etc., et du pays de Chanaan, » etc. (Lév.18:3) ; le récit relatif aux Sodomites[35], ainsi que tous les passages où l’Écriture blâme les gens vicieux et désapprouve leurs actions et ceux où elle loue les bons et les honore, [tous ces passages] ne visent que ce but mentionné : voir les hommes imiter la conduite des uns et fuir celle des autres. Lorsque donc on poursuit ce but, on renoncera à beaucoup d’actions [habituelles], et l’on réduira considérablement le nombre de ses paroles. On[36] ne s’ingéniera donc pas à appliquer des ornements d’or aux parois de sa maison ou à mettre une frange d’or à un vêtement, à moins toutefois qu’on ne veuille, par ce moyen, rasséréner son âme pour qu’elle recouvre la santé, se guérisse de quelque maladie et que, redevenue brillante et pure, elle puisse s’assimiler les sciences, conformément à la parole des sages (= des docteurs de la loi) : « Une belle habitation, une belle femme et une couche moelleuse conviennent aux disciples des sages ; » car l’âme se fatigue et l’esprit s’émousse[37] par une attention trop prolongée sur des sujets ardus[38]. Et comme le corps, après avoir accompli des besognes pénibles, éprouve de la lassitude et doit par conséquent prendre du repos et demeurer tranquille pour recouvrer l’équilibre [de ses forces], ainsi l’âme doit, elle aussi, se reposer[39] et être occupée par le plaisir[40] des sens. Elle contemplera, par exemple, des tableaux et d’autres belles choses, qui la délivreront de sa fatigue, ainsi que le disent les sages (: les docteurs de la loi): « Quand les docteurs [de la loi] étaient fatigués par l’étude, ils disaient des paroles plaisantes ». À ce point de vue, on peut admettre[41] que les soins apportés à peindre et à orner les édifices, les vases[42] et les vêtements, ne sont ni choses mauvaises ni des actions futiles.

Sache bien que ce degré [de culture morale] est très élevé, difficilement accessible et que peu d’hommes l’atteignent et seulement à la suite d’un très grand effort[43] ; et lorsqu’il se rencontre un homme en cet état, je ne le dis pas inférieur[44] aux prophètes, je veux dire qu’il emploiera toutes les forces de son âme et leur assignera comme but unique [de leur activité] [la connaissance de] Dieu (qu’il soit exalté![45]), qu’il n’accomplira aucune action, quelle qu’elle soit[46], et ne prononcera aucune parole, à moins que cette action ou cette parole n’aboutisse directement ou indirectement à une vertu ; à propos de tout acte ou de tout mouvement, il réfléchira et regardera si cet acte ou ce mouvement conduit à ce but ou non, alors [seulement] il l’accomplira. C’est là le but que Dieu (qu’il soit exalté !) nous demande de poursuivre, en disant : « Tu aimeras l’Éternel ton Dieu[47]… et de tout ton pouvoir » (Deut. 6:5), c’est-à-dire avec toutes les parties de ton âme ; tu assigneras à chacune de ses parties un but unique. « qui est d’aimer l’Éternel ton Dieu ». — Les prophètes, eux aussi, (que la paix soit sur eux !) nous invitent à tendre vers ce but. [L’auteur des Proverbes] a dit : « Connais-le (= Dieu) dans toutes les voies », etc. (Proverbes 3:6), et les sages (= les docteurs de la loi), à titre de commentaire, y ajoutent ces mots : même en cas d’une transgression [d’un précepte], c’est-à-dire que l’on[48] doit assigner à cet acte[49] un but[50] conforme au droit, quoique [cet acte] implique, sous certain rapport, une transgression. — Les sages (à leur tour), (que la paix soit sur eux !), ont résumé ce sujet tout entier dans une formule des plus concises[51] et l’ont embrassé d’une façon absolument complète ; et lorsque tu examines la concision de ces mots et te demandes comment ils ont pu exprimer ce sujet[52] si vaste et si important, que des volumes entiers ne sauraient épuiser, tu es obligé de reconnaître qu’ils n’ont pu être dits, à coup sûr, qu’au moyen d’une force divine[53]. Cette formule, contenue parmi les préceptes de ce traité mischnaique [d’Aboth], est ainsi conçue : « Que toutes tes actions soient accomplies au nom du Ciel[54].» Or, c’est bien là la pensée que nous avons développée nous-même dans ce chapitre. Et tout cela, nous avons jugé utile de le mentionner ici par rapport à ces préliminaires[55].

SourcesLes Huit Chapitres de Maïmonide ou Introduction à la Mishna d’Aboth. Maximes des Pères (de la Synagogue). Traduits de l’arabe par Jules Wolff. Rabbin de la Communauté israélite de Chaux-de-Fonds. Lausanne-Paris, 1912. [Version numérisée : Alliance israélite universelle].

Retour en haut