תמאניה פצול לרמב״ם

Les Huit Chapitres de Maïmonide

Traduit du judéo-arabe par M. Wolff (1912)

Chapitre 4[1] : Du traitement des maladies de l’âme — אלפצל אלראבע : פי טב אמראץ אלנפס

Les bonnes actions sont celles qui, gardant le juste milieu, sont également éloignées des deux extrêmes, lesquels sont tous deux un mal, l’un péchant par excès et l’autre par défaut ; et les vertus sont des dispositions de l’âme et des habitudes acquises tenant le milieu entre deux dispositions mauvaises dont l’une pèche par excès et l’autre par défaut. De ces (différentes) dispositions résultent ces actions (diverses). Ainsi la continence (= chasteté)[2] est une disposition qui tient le milieu entre la passion et l’insensibilité ou l’indifférence[3], donc la continence est au nombre des bonnes actions, et la disposition de l’âme d’où résulte la modération est une vertu morale ; la passion, qui est l’un des extrêmes, et l’indifférence [totale], qui en est le second, sont l’une et l’autre absolument mauvaises. Ces deux dispositions de l’âme d’où résultent la passion et l’indifférence, la première disposition péchant par excès et la seconde par défaut, sont toutes deux au nombre des vices moraux. De même la générosité est également éloignée de l’avarice et de la prodigalité ; le courage tient le milieu entre la témérité et la pusillanimité ; l’enjouement[4] est également éloigné de la bouffonnerie et de la gaucherie ; l’humilité tient le milieu entre l’orgueil et la bassesse[5] ; la magnificence tient le milieu entre la profusion et la sordidité ; la modération dans les désirs (litt. : l’acte de se suffire) tient le milieu entre la cupidité et la paresse[6] ; la mansuétude (= patience) tient le milieu entre la colère et l’apathie[7] ; la pudeur est entre l’impudence et la fausse honte[8] (ou timidité) ; et ainsi des autres qualités morales, et les choses[9] n’ont pas besoin d’avoir des noms qui leur soient nécessairement attribués quand les idées sont claires et compréhensibles.

Parfois des gens se trompent beaucoup au sujet de ces actions et considèrent l’un des extrêmes comme un bien et comme une qualité de l’âme ; [ainsi], tantôt ils considèrent le premier extrême[10] comme un bien, c’est ce qui a lieu, lorsqu’ils prennent la témérité pour une qualité et appellent les téméraires des héros. S’ils voient, par exemple, un homme pousser la témérité jusqu’à la dernière limite, se précipiter au-devant du péril et s’aventurer de propos délibéré à la mort, mais y échapper parfois par un heureux hasard[11], ils le louent pour cet acte et l’appellent un héros ; tantôt ils considèrent l’autre extrême comme un bien[12], comme lorsqu’ils disent d’un homme lent[13] qu’il est patient, et d’un paresseux qu’il est content de son sort, de l’homme insensible à tout plaisir, à cause de sa complexion lourde[14], qu’il est continent[15] ; et, en vertu d’une erreur du même genre, ils considèrent également la prodigalité et le faste[16], comme des actions louables ; mais tout cela est erroné, car, en réalité, est seule louable la disposition tendant à garder le juste milieu, et c’est à ce but que l’on doit tendre, c’est dans le sens du juste milieu qu’il faut orienter[17] constamment toute sa conduite. — Sachez maintenant que ces vertus et ces vices moraux ne s’établissent[18] dans l’âme humaine et ne s’y affermissent que grâce à la répétition très fréquente et pendant un temps prolongé des actions dérivant de cette disposition morale et par l’habitude prise de les accomplir ; donc, si ces actions sont bonnes, [la tendance[19]] qui en résultera pour nous sera une vertu ; au contraire, si elles sont mauvaises, [la tendance[20]] qui en résultera pour nous sera un vice. Or, l’homme, du fait de sa nature et dans sa condition première, n’est ni vertueux, ni vicieux, comme nous l’expliquerons dans le chapitre 8, mais, à coup sûr, il s’accoutume, dès l’enfance, à certaines actions inspirées par la manière de vivre de sa famille et de ses compatriotes et, parmi ces différentes actions, les unes peuvent être également éloignées des extrêmes et les autres pécher soit par excès, soit par défaut, comme nous l’avons décrit ; et, [dans ces deux cas], l’âme est alors affectée de maladie, et il faudra la traiter absolument, comme on traite [les maladies] du corps[21]. Et, de même que, lorsque le corps a abandonné l’équilibre [de ses forces], nous observons de quel côté il s’est penché, et d’où il a dévié pour lui administrer des [remèdes] contraires[22], jusqu’à ce qu’il ait recouvré l’équilibre [de ses forces] ; et, une fois ce résultat atteint, nous laissons de côté ces remèdes contraires et lui administrons de nouveau ce qui doit le maintenir dans son assiette ; ainsi procèderons-nous exactement à l’égard des mœurs. Voyons-nous, par exemple, un homme enclin à se priver de tout[23], [tendance] qui constitue un vice moral, et d’où découlent des actions mauvaises[24], comme nous l’avons exposé dans ce chapitre, lorsque nous nous proposons de traiter cette maladie, nous ne lui prescrivons pas [l’exercice] de la générosité, car ce serait comme si l’on voulait traiter un homme atteint de la fièvre[25] par un remède moyen[26] et qui ne le guérirait pas de sa maladie ; mais il faut qu’il se mette à pratiquer, à différentes reprises, la prodigalité, et qu’il fasse fréquemment œuvre de prodigue[27], jusqu’à ce qu’ait disparu de son âme la disposition qui le portait à l’avarice et qu’il ait presque acquis la tendance à la prodigalité ou, du moins, qu’il s’en soit rapproché ; à ce moment, nous lui défendrons les actes de la prodigalité et lui prescrirons de s’en tenir aux œuvres de la générosité, d’y persévérer constamment en ne péchant ni par excès, ni par défaut. Pareillement, quand nous voyons qu’un homme est prodigue, nous lui prescrivons de pratiquer les œuvres de l’avarice plusieurs fois de suite, mais pas aussi fréquemment que lorsque nous avons prescrit à l’avare d’imiter la conduite du prodigue[28]. Voici, en effet, un point qui forme la base et le secret de la thérapeutique : c’est qu’on revient plus aisément et plus sûrement de la prodigalité à la générosité que de l’avarice à la générosité, de même, l’homme insensible au plaisir[29] devient plus aisément et plus sûrement continent que le voluptueux ; et c’est pourquoi nous ferons répéter plus fréquemment par le voluptueux les actes de l’homme insensible au plaisir qu’à ce dernier les actes du voluptueux ; et nous astreindrons plus l’homme pusillanime à la témérité que l’homme téméraire à la pusillanimité ; nous exercerons plus l’homme sordide à la somptuosité que l’homme trop large à la sordidité ; voilà une règle sur le traitement des mœurs qu’il convient de retenir[30]. C’est pour ce motif que les hommes vertueux[31] ne maintenaient pas leurs âmes dans une disposition d’équilibre absolu, mais qu’ils penchaient un peu tantôt vers l’excès, tantôt vers le défaut, par mesure[32] de précaution[33], je veux dire qu’ils s’écartaient un peu, par exemple, de la continence vers l’insensibilité[34], un peu du courage vers la témérité, un peu de la noblesse vers l’orgueil, un peu de la modestie vers l’humilité et de même pour les autres vertus. Et c’est à cette disposition morale qu’il est fait allusion dans cette parole des sages : « il faut aller au-delà des limites du droit[35]. »

S’il est vrai qu’à certaines époques quelques hommes vertueux penchèrent dans leur conduite vers l’un des extrêmes, s’imposèrent des jeûnes et des veilles, s’abstinrent de manger de la viande, de boire du vin, d’avoir commerce avec une femme[36], se vêtirent de laine et de poil, habitèrent les montagnes et se retirèrent dans les déserts, ils ne firent rien de tout cela qu’à titre de traitement [moral], comme nous l’avons mentionné, et aussi en raison de la corruption des gens de la ville. Dans la crainte qu’en les fréquentant et en voyant leurs actes ils se corrompraient et qu’ils risquaient que, dans leur société, la corruption gagnerait leurs mœurs, ils les quittèrent pour se retirer dans les déserts et [dans les endroits] où il n’y avait pas d’homme méchant, selon la parole du prophète (Jérémie 9:1) : « Qui me donnera au désert une cabane de voyageurs[37], » etc. Et lorsque des sots virent la conduite de ces gens vertueux dont ils ignoraient le but, ils s’imaginèrent que cette conduite était bonne en soi, ils l’imitèrent dans l’idée de leur ressembler ; ils se mirent donc à infliger à leur corps toutes sortes de tourments, pensant par là acquérir de la vertu, faire le bien et se rapprocher de Dieu ; comme si Dieu était l’ennemi du corps et se proposait sa destruction et sa perte ; mais ils ne s’apercevaient pas que ces actes sont mauvais en soi et, qu’en les pratiquant[38], ils contractaient quelque vice[39]. Ils sont comparables à un homme qui, ignorant l’art de la médecine, voit d’habiles médecins administrer à des moribonds de la pulpe de coloquinte, de la scammonée, de l’aloès et d’autres [drogues] analogues, en leur défendant toute [autre] nourriture et, les malades ayant guéri et échappé comme par miracle à la mort[40], cet ignorant se dit : puisque ces remèdes guérissent la maladie, à plus forte raison doivent-ils conserver la santé de l’homme bien portant ou même l’augmenter, il se met donc à les prendre constamment, à suivre le régime des malades[41], et, à coup sûr, il tombera lui-même malade. Et, pareillement, ceux-ci, en prenant des remèdes[42], alors qu’ils se trouvent en bonne santé, contractent sûrement des maladies de l’âme[43]. Mais notre[44] loi qui est parfaite et qui nous conduit à la perfection, selon le témoignage qu’a porté sur elle celui qui l’a connue à fond, [disant d’elle[45]] : « La loi de l’Éternel est parfaite, restaure l’âme, donne la sagesse au simple » (Psaumes 19:8) cette loi, dis-je, n’ordonne rien de pareil ; elle vise uniquement à ce que l’homme vive conformément à sa nature[46], suive la voie moyenne[47], qu’il mange avec modération ce qu’il lui est permis de manger, boive avec modération ce qu’il lui est permis de boire, use avec modération des plaisirs charnels, qu’il habite dans les villes en pratiquant la justice et l’équité, et non pas qu’il se retire dans les cavernes[48] et les montagnes, non pas qu’il se revête de laine et de poil, non pas qu’il mortifie son corps et lui inflige des tourments. Elle interdit toutes ces exagérations[49] d’après ce que nous rapporte la tradition[50] à propos de l’abstème[51]. La loi dit : « Le pontife le fera absoudre de ce qu’il a péché contre lui-même » (Nombres 6 : 1-21) et ils (les docteurs) se demandent[52] : « Mais en quoi celui-ci (l’abstème) a-t-il donc péché envers lui-même ? — En se privant de vin. — Et, dans ces termes [de la loi] n’y a-t-il pas les prémisses d’un raisonnement à fortiori ? Si celui qui s’est privé de vin a besoin d’expiation[53], à plus forte raison celui qui se mortifie, en se privant de tout. »

De même dans les ouvrages[54] de nos prophètes et de nos docteurs[55] nous voyons qu’ils[56] voulaient qu’on s’en tînt au juste milieu, et qu’on traitât le corps et l’âme d’après[57] la loi et conformément à la réponse[58] que Dieu (qu’il soit loué !) fit par l’organe de son prophète à ceux qui lui demandaient, s’ils devaient continuer un jour de jeûne par an ou non[59]. Voici ce qu’ils dirent à Zacharie : « Faut-il que je pleure au cinquième mois et que je fasse abstinence, comme je l’ai fait depuis tant d’années. » Et il leur répondit : « Quand vous avez jeûné au cinquième et au septième mois, et cela depuis soixante-dix ans, est-ce pour moi que vous avez jeûné ? et quand vous mangez et buvez, n’est-ce pas vous qui mangez et vous qui buvez ? » (Zach. 7:5). Alors il leur ordonna seulement d’observer la modération et [de pratiquer] la vertu, et non le jeûne ; c’est là ce qu’il leur dit : « En ces termes a parlé l’Éternel Cebaoth : Rendez des jugements équitables et ayez l’un pour l’autre de la bonté et de la miséricorde » (Zach. ibid. 9). Puis il dit : « Ainsi a dit l’Éternel Cebaoth : le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième, le jeûne du septième et le jeûne du dixième mois, se changeront pour la maison de Juda en jours d’allégresse et de joie, en fêtes de réjouissance. Mais aimez la vérité et la paix. » (Zach. 8 : 9).

Or, sache que « éméth », la vérité, désigne[60] les qualités intellectuelles, parce qu’elles sont vraies et invariables, comme nous l’avons dit au second chapitre, tandis que « chalaume », la paix, désigne les qualités morales grâce auxquelles la paix règne dans le monde.

Pour en revenir à mon sujet [je dis] : Si ces gens, imitant[61] certaines sectes, alors qu’ils font partie de nos coreligionnaires[62] (car, c’est d’eux seulement que je parle[63]), prétendent, qu’en macérant leur corps et en s’interdisant toute jouissance, ils ne font tout cela que pour maîtriser[64] leurs forces corporelles et pour incliner un peu vers l’un des extrêmes, c’est là une erreur de leur part, comme nous allons le démontrer. La loi [mosaïque], en effet, n’a édicté ses défenses et ses préceptes[65] qu’en vue de nous tenir plus éloignés d’un des extrêmes[66], grâce à une discipline[67] [morale]. Elle a défendu tous les mets illicites, les passions illicites, la prostitution[68] ; elle a imposé le contrat [de mariage] et celui des fiançailles ; et, même avec toutes ces dispositions, elle n’a pas permis le commerce sexuel[69] en tout temps, mais l’a interdit aux époques de l’impureté mensuelle et de l’accouchement et, par surcroît, nos docteurs ont prescrit de restreindre le commerce sexuel et l’ont défendu pendant le jour, comme nous l’avons exposé dans le traité de Sanhédrin, toutes ces mesures, Dieu les a ordonnées uniquement pour que nous nous tenions très éloignés de l’extrême de la volupté et que nous abandonnions le juste milieu pour nous porter un peu dans le sens de l’insensibilité, jusqu’à ce que la tendance[70] à la continence se soit fortifiée en nos âmes. C’est encore la raison de toutes [les autres] dispositions de la loi [mosaïque], comme celle qui concerne le prélèvement des dîmes[71], la glanure, les épis oubliés, le coin du champ, les grains épars et les grappillons (de la vigne[72]), les règles[73] relatives à l’année de relâche et au jubilé[74], l’assistance proportionnelle aux besoins [du pauvre][75] ; toutes ces mesures ne tendent qu’à nous rapprocher de la prodigalité pour que, éloignés de l’extrême de l’avarice sordide, nous soyons rapprochés de l’extrême de la prodigalité et qu’alors la tendance à la générosité se fortifie en nous. Et si tu considères à ce point de vue[76] la majeure partie des lois [mosaïques], tu constateras qu’elles ont toutes pour objet de discipliner[77] les facultés de l’âme[78], comme lorsqu’elles défendent la vengeance et la peine du talion par les paroles de Dieu : « Tu ne te vengeras ni ne garderas rancune » (Lév.19:18) ; « tu l’aideras » [à décharger] (Ex. 22:5) ; « tu le relèveras avec lui » (Deut: 24:4.) ; de sorte que s’affaiblisse l’empire de la colère et du ressentiment ; de même le précepte : « tu les rapporteras » (Deut. 22:1.) [= les objets trouvés], doit faire cesser[79] la disposition à l’avarice ; de même [les préceptes] : Tu te lèveras devant les cheveux blancs, et tu honoreras le vieillard, etc. » (Lév. 19:32) ; tu honoreras ton père, etc. » (Ex. 20 : 12 ; Deut. 5 : 16) ; « tu ne t’écarteras pas de ce qu’ils t’auront dit, » etc. (Deut. 17:11), tous ces préceptes visent à faire cesser la tendance à l’impudence et à développer[80] le sentiment de la pudeur. Ensuite, pour nous tenir éloignés de l’autre extrême, c’est-à-dire de la fausse honte, [Dieu] a dit : « Tu reprendras ton prochain, » etc. (Lév. 19 : 7) ; « Vous ne le redouterez pas, » etc. (Deut. 1 : 17), jusqu’à ce que la fausse honte, elle aussi, ait disparu et que nous nous tenions dans le juste milieu[81].

Et si quelqu’un, par sottise à coup sûr, vient à renchérir sur ces prohibitions, ajoute, par exemple, aux mets et aux boissons qui ont été défendus, ou s’interdit le commerce conjugal au-delà des défenses touchant les relations sexuelles, ou distribue tous ses biens aux pauvres, ou les destine aux œuvres pies, dépassant ainsi [les obligations de] la loi [mosaïque] sur les aumônes et les estimations[82] de personnes, cet homme imite, à son insu, la conduite des méchants, se porte à l’un des deux extrêmes et sort tout à fait du juste milieu. Les sages (= docteurs de la loi) ont dit à cet égard une parole, comme jamais je n’en ai entendu de plus admirable ; elle est contenue dans la Guemara Palestinienne au neuvième chapitre de Nedarin. Blâmant ceux qui s’engagent par des serments et des vœux, au point de ressembler à des prisonniers, ils s’expriment comme suit[83] : « R. Adday au nom de R. Isaac [dit] : « La loi ne t’a-t-elle pas interdit assez de choses que[84] tu ajoutes encore à ses prohibitions ? » Voilà une idée qui est, de tous points, identique à celle que nous avons déjà exprimée, sans rien de plus ni de moins. — Il ressort donc de tout ce que nous avons mentionné dans ce chapitre qu’on doit viser aux actions moyennes et ne pas s’en écarter [pour passer] à l’un des deux extrêmes, si ce n’est à titre de remède et pour combattre [cette tendance] par son contraire. Et de même qu’un homme versé dans l’art de guérir, dès qu’il s’aperçoit que son tempérament s’est quelque peu altéré, ne le néglige pas[85], n’attend pas que la maladie se soit aggravée et qu’il soit obligé d’user du médicament le plus énergique, ou[86] s’il remarque qu’un des membres de son corps est faible, il l’observe continuellement, évite ce qui peut lui être nuisible et recherche ce qui peut lui être utile, jusqu’à ce que le membre soit redevenu sain ou, du moins, que la faiblesse n’augmente plus ; ainsi l’homme parfait[87] doit constamment examiner ses mœurs[88], peser ses actions et considérer attentivement chaque jour la disposition de son âme ; et, dès qu’il la voit pencher vers l’un des deux extrêmes, il se hâte de la soigner et ne permet pas à la tendance mauvaise de se fortifier par la répétition des actes mauvais, comme nous l’avons dit ; il examinera de même constamment le défaut dont il est atteint et s’efforcera de le corriger sans cesse, comme nous l’avons dit précédemment, puis qu’il est impossible que l’homme soit exempt de défaut. Les philosophes ont déjà dit qu’il est impossible de rencontrer un homme qui soit naturellement doué de toutes les qualités, aussi bien des qualités morales que spéculatives.— Les livres des prophètes renferment, eux aussi, beaucoup de passages exprimant la même idée. Ainsi [Job] a dit : «Certes, il [Dieu] n’a pas confiance en ses serviteurs, » etc. (Job 4:18) ; « et -est-ce que le mortel serait juste devant Dieu ? » etc. (Job 4:17) ; « l’être, né de la femme, serait-il pur » (Job 15:14); et Salomon a dit d’une manière générale : « certes, il n’est pas, sur terre, d’homme juste qui fasse [toujours] le bien et ne pèche pas » (Eccl. 7 : 20 ; cf. 1 Rois 8 : 46). Tu sais aussi qu’au prince des premiers et des derniers [prophètes], à Moïse, notre maître, Dieu (qu’il soit loué !) a dit : « parce que vous n’avez pas eu confiance en moi, etc. » (Nombres 20 : 12) ; « parce que vous m’avez désobéi, etc. » (Nombres 20 : 24) ; « parce que vous ne m’avez pas sanctifié, etc. » (Deut. 32 : 51), et tout cela lui a été dit, lors de la faute dont il [Moïse] (que la paix soit sur lui !), s’est rendu coupable, parce que, [s’écartant] d’une vertu morale, la mansuétude, il s’est porté vers l’un des deux extrêmes, vers la colère, lors qu’il a dit : « Écoutez donc, ô vous rebelles, etc. » (Nombres 20:10). Dieu lui a donc sévèrement reproché qu’un homme tel que lui se soit mis en colère en présence de l’assemblée d’Israël dans une circonstance où il n’eût pas fallu se fâcher ; et une conduite pareille venant[89] d’un tel homme [constituait] une profanation du nom [divin], car tous ses mouvements et toutes ses paroles étaient imités et l’on espérait, par là, parvenir à la félicité temporelle et spirituelle[90] ; comment donc Moïse a-t-il pu se laisser aller à la colère, qui fait partie, comme nous l’avons expliqué, des actes des méchants et qui ne dérive que d’une disposition vicieuse de l’âme ?

Quant à ce passage : « Vous vous êtes révoltés contre moi, » il faut l’entendre dans le sens que nous allons indiquer : Moïse ne s’adressait pas à une troupe de gens incultes[91] ni à des individus dépourvus de toute vertu, mais à des hommes qui avaient des épouses dont la moindre égalait Ezéchiel, fils de Bouzi, selon une assertion des sages (= les docteurs) et qui examinaient[92] attentivement tout ce qu’il [Moïse] faisait ou disait. En le voyant s’emporter, ils se dirent : Si Moïse (que la paix soit sur lui!), qui n’est pas de ces gens [atteints] de quelque vice moral, ne savait pas que Dieu est irrité contre nous à cause de l’eau que nous avons réclamée et que nous avons provoqué sa colère, il [Moïse] ne se serait pas emporté.— Mais, nous ne trouvons pas que Dieu (qu’il soit exalté !), en s’adressant à lui (Moïse) dans ce récit, se soit fâché et mis en colère, mais il [Dieu] s’est borné à dire : « Prends la verge et fais boire la communauté et ses troupeaux » (Nombres 20:7). — S’il est vrai que nous nous soyons écarté de l’objet de ce chapitre, nous avons, du moins, résolu un des passages difficiles que présente l’Écriture, au sujet duquel on a déjà beaucoup disserté[93] pour découvrir le péché que Moïse a commis. Compare donc ce que nous avons dit nous-même là-dessus et ce qui a été avancé par d’autres, et la vérité trouvera déjà sa voie. — Je reviens maintenant à mon sujet : Si l’homme pèse constamment ses actions et vise à ce qu’elles soient dans le juste milieu, il a atteint le degré suprême (= de perfection) auquel on puisse parvenir, et, par là, il se rapprochera de Dieu et recevra[94] la récompense que [le Seigneur] lui réserve ; or, cette conduite[95] est la façon la plus parfaite d’adorer Dieu. Les sages [= les docteurs de la loi] ont déjà exprimé la même idée et l’ont formulée dans le texte suivant[96] : « Celui qui dispose ses voies, mérite de voir le secours de Dieu, conformément à cette parole : à celui qui examine la valeur de ses voies, je montrerai le secours de Dieu » (Psaumes 50:23). Ne lis pas (dans ce passage) : vesam dérèch, mais : vescham déréch ; c’est le sens du terme rabbinique « Chouma » qui est : estimation, appréciation. Or, c’est là tout à fait la pensée que nous avons développée dans tout ce chapitre.

Voilà tout[97] ce que nous avons cru nécessaire [de dire] sur cette matière.

SourcesLes Huit Chapitres de Maïmonide ou Introduction à la Mishna d’Aboth. Maximes des Pères (de la Synagogue). Traduits de l’arabe par Jules Wolff. Rabbin de la Communauté israélite de Chaux-de-Fonds. Lausanne-Paris, 1912. [Version numérisée : Alliance israélite universelle].

Retour en haut