דלאלה̈ אלחאירין
Le Guide des égarés
Première partie — אלגׄז אלאול
R. Moïse ben Maïmoun — Maïmonide (1138-1204)
Manuscrit judéo-arabe édité et traduit par S. Munk (1856-1866)
Explication des mots hébreux célem (image) et demouth (ressemblance) ; ce que signifient ces mots de l’Écriture : Faisons un homme à notre image, selon notre ressemblance.
Chapitre 1 — פצל א
פתחו שערים ויבוא גוי צדיק שומר אמונים
Isaïe 26, 2
Ouvrez les portes, que le peuple juste entre, lui qui garde la foi.
צלם ודמות. קד טׄן אלנאס אן צלם פי אללסאן ﭏעבראני ידל עלי שכל אלשי ותכׄטיטה פודَّי דׄלך אלי ﭏתגׄסים אלמחץׄ לקולה נעשה אדם בצלמנו כדמותנו וטׄנוא אן אללה עלי צורה̈ אנסאן אעני שכלה ותכׄטיטה פלזמהם אלתגׄסים אלמחץׄ פאעתקדוה וראוא אנהם אן פארקוא הדׄא אלאעתקאד כדׄבוא אלנץ בל יעדّמון אלאלאה אן לם יכן גׄסמא דׄא וגׄה ויד מתׄלהם פי ﭏשכל ואלתכׄטיט לכנה אכבר ואבהי בזעמהם ומאדתה איצׄא ליסת בדם ולחם הדׄא גאיה̈ מא ראוא אנה יכון תנזיהא פי חק אללה. אמא מא ינבגי אן יקאל פי נפי אלגׄסמאניה̈ ואתׄבאת אלוחדאניה̈ אלחקיקיה̈ אלתי לא חקיקה̈ להא אלא בדפע אלגׄסמאניה̈ פסתערף ברהאן דׄלך כלה מן הדׄה אלמקאלה̈ ואנמא אלתנביה הנא פי הדׄא אלפצל עלי תביין מעני צלם ודמות.
§1
Célem (צֶלֶם) et demouth (דְּמוּת). — Il y a eu des gens qui croyaient que célem (צלם), dans la langue hébraïque, désignait la figure d’une chose et ses linéaments, et ceci a conduit à la pure corporification (de Dieu), parce qu’il est dit (dans l’Écriture) : Faisons un homme à notre image (בצלמנו) selon notre ressemblance (Genèse, I, 26). Ils croyaient donc que Dieu avait la forme d’un homme, c’est-à-dire sa figure et ses linéaments, et il en résultait pour eux la corporification pure qu’ils admettaient comme croyance, en pensant que, s’ils s’écartaient de cette croyance, ils nieraient le texte (de l’Écriture), ou même qu’ils nieraient l’existence de Dieu s’il n’était pas (pour eux) un corps ayant un visage et des mains semblables aux leurs en figure et en linéaments ; seulement, ils admettaient qu’il était plus grand et plus resplendissant (qu’eux), et que sa matière aussi n’était pas sang et chair, et c’est là tout ce qu’ils pouvaient concevoir de plus sublime à l’égard de Dieu[1]. Quant à ce qui doit être dit pour écarter la corporéité et établir l’unité véritable, — qui n’a de réalité que par l’exclusion[2] de la corporéité, — tu sauras la démonstration de tout cela par le présent traité ; ici, dans ce chapitre on veut seulement appeler l’attention sur l’explication du sens de célem (צלם) et de demouth (דמות).
פאקול אן ﭏצורה̈ ﭏמשהורה̈ ענד אלגׄמהור אלתי הי שכל אלשי ותכׄטיטה אסמהא אלכׄציץ בהא פי אללסאן אלעבראני תֹּאַר קאל יפה תאר ויפה מראה מה תארו כתאר בני המלך וקיל פי אלצורה̈ אלצנאעיה̈ יתארהו בשרד ובמחוגה יתארהו והדׄה אסמיה̈ לם תוקע עלי אלאלאה תעאלי קט וחאשא וכלّא. אמא צלם פהו יקע עלי אלצורה̈ אלטביעיה̈ אעני עלי אלמעני אלדׄי בה תגׄוהר אלשי וצאר מא הו והו חקיקתה מן חיתׄ הו דׄלך אלמוגׄוד אלדׄי דׄלך אלמעני פי אלאנסאן הו אלדׄי ענה יכון אלאדראך אלאנסאני ומן אגׄל הדׄא אלאדראך אלעקלי קיל פיה בצלם אלהים ברא אותו ולדׄלך קיל צלמם תבזה לאן אלבזיון לאחק ללנפס אלתי הי אלצורה̈ אלנועיה̈ לא לאשכאל אלאעצׄא ותכׄטיטהא וכדׄלך אקול אן אלעלה̈ פי תסמיה̈ אלאצנאם צלמים כון אלמטלוב מנהא מענאהא אלמטׄנון בה לא שכלהא ותכׄטיטהא וכדׄלך אקול פי צלמי טחוריכם לאן כאן אלמראד מנהא מעני דפע אדׄיה̈ אלטחורים לא שכל אלטחורים פאן לם יכן בד מן אן יכון צלמי טחוריכם וצלמים מן אגׄל אלשכל ואלתכׄטיט פיכון צלם אסם משתרך או משכך יקאל עלי אלצורה̈ אלנועיה̈ ועלי אלצורה̈ אלצנאעיה̈ ומא מאתׄלהא מן אשכאל אלאגׄסאם אלטביעיה̈ ותכׄאטיטהא ויכון אלמראד בה פי קולה נעשה אדם בצלמנו אלצורה̈ אלנועיה̈ אלדׄי הו אלאדראך אלעקלי לא אלשכל ואלתכׄטיט. פקד בינّא לך אלפרק בין צלם ותאר ובינא מעני צלם.
§2
Je dis donc que la forme telle qu’elle est généralement connue du vulgaire[3] [je veux dire la figure de la chose et ses linéaments] porte dans la langue hébraïque le nom particulier de toar (תאר) ; on dit, p. ex. : Beau de figure (תאר) et beau de visage (Genèse, XXXIX, 6) ; quelle est sa figure (תארו) (I Sam., XXVIII, 14) ? Comme la figure (כתאר) des fils du roi (Juges, VIII, 18). On a dit (en parlant) de la forme artificielle : Il la figure (יתארהו) avec le burin… et il la figure (יתארהו) avec le cercle (Isaïe, XLIV, 13). C’est là une dénomination qui ne s’applique jamais à Dieu le Très-Haut ; — loin de nous (une telle pensée) ! Quant à célem (צלם), il s’applique à la forme naturelle, je veux dire à ce qui constitue la substance de la chose, par quoi elle devient ce qu’elle est et qui forme sa réalité, en tant qu’elle est tel être (déterminé). Dans l’homme ce quelque chose, c’est ce dont vient la compréhension humaine, et c’est à cause de cette compréhension intellectuelle qu’il a été dit de lui : Il le créa à l’image (בצלם) de Dieu (Genèse, I, 27). C’est pourquoi aussi on a dit (en parlant des impies) : Tu méprises leur image (צלמם) (Ps. LXXIII, 20) ; car le mépris atteint l’âme qui est la forme spécifique[4], et non pas les figures des membres et leurs linéaments. Je dis de même que la raison pour laquelle les idoles étaient appelées celamîm (צלמים), c’est que, ce qu’on cherchait dans elles était quelque chose qu’on leur supposait[5] ; mais ce n’était nullement pour leur figure et leurs linéaments. Je dirai encore la même chose au sujet des mots : les images (צלמי) de vos te’horîm (I Sam., VI, 5)[6] ; car ce qu’on y cherchait, c’était le moyen d’écarter le mal des te’horîm, et ce n’était nullement la figure des te’horîm. Si cependant il fallait absolument admettre que le nom de célem, appliqué aux images des te’horîm et aux idoles, se rapportât à la figure et aux linéaments, ce nom serait ou homonyme ou amphibologique[7], et s’appliquerait non seulement à la forme spécifique, mais aussi à la forme artificielle, ainsi qu’aux figures analogues des corps physiques et à leurs linéaments. Par les mots : Faisons un homme à notre image, on aurait donc voulu parler de la forme spécifique, c’est-à-dire de la compréhension intellectuelle, et non de la figure et des linéaments. — Ainsi nous t’avons expliqué la différence qu’il y a entre célem (image) et toar (figure), et nous avons aussi expliqué le sens de célem.
אמא דמות פהו אסם מן דמה והו איצׄא שבה פי אלמעני לאן קולה דמיתי לקאת מדבר ליס אנה שאבה אגׄנחתהא ורישהא בל שאבה חזנה חזנהא וכדׄלך כל עץ בגן אלהים לא דמה אליו ביפיו שבה פי מעני אלחסן חמת למו כדמות חמת נחש דמיונו כאריה יכסוף לטרוף כלהא שבה פי אלמעני לא פי אלשכל ואלתכׄטיט וכדׄלך קיל דמות הכסא דמות כסא שבה פי מעני אלרפעה̈ ואלגׄלאלה̈ לא פי תרביעה וגלטׄה וטול רגׄליה כמא יטׄן אלמסאכין וכדׄלך דמות החיות.
§3
Quant à demouth (דמות), c’est un nom (dérivé) de דמה (ressembler), et qui indique également une ressemblance par rapport à quelque idée ; car les paroles (du psalmiste) : Je ressemble (דמיתי) au pélican du désert (Ps. CII, 7), ne signifient pas qu’il lui ressemblait par rapport aux ailes et au plumage, mais que la tristesse de l’un ressemblait à la tristesse de l’autre. De même (dans ce passage) : Aucun arbre dans le jardin de Dieu ne lui ressemblait (דמה) en beauté (Ézéch., XXXI, 8), il s’agit d’une ressemblance par rapport à l’idée de beauté ; (de même dans ces autres passages) : Ils ont du poison semblable (כדמות) au poison du serpent (Ps. LVIII, 5) ; Il ressemble (דמיונו) à un lion avide de proie (Ps. XVII, 12). Tous (ces passages indiquent) une ressemblance par rapport à une certaine idée, et non par rapport à la figure et aux linéaments. De même : La ressemblance (דמות) du trône (Ézéch., I, 26) est une ressemblance par rapport à l’idée d’élévation et de majesté, et non par rapport à la forme carrée, à l’épaisseur et à la longueur des pieds, comme le croient les esprits pauvres, et il en est de même de la ressemblance (דמות) des animaux (Ézéch., I, 13).
פלמא כׄץ אלאנסאן במעני פיה גריב גׄדא מא ליס פי שי מן אלמוגׄודאת מן לדן פלך אלקמר והו אלאדראך אלעקלי אלדׄי לא תתצרף פיה חאסה̈ ולא גׄארחה̈ ולא גׄאנחה̈ שَבَّה באדראך אלאלאה אלדׄי ליס הו באٓלה̈ ואן כאן לא שבה פי אלחקיקה̈ לכן עלי באדי אלראי וקיל פי אלאנסאן מן אגׄל הדׄא אלמעני אעני מן אגׄל אלעקל אלאלאהי אלמתצל בה אנה בצלם אלהים ובדמותו לא אן אללה תעאלי גׄסם פיכון דׄא שכל :
§4
Or, comme l’homme se distingue par quelque chose de très remarquable qu’il y a en lui et qui n’est dans aucun des êtres au-dessous de la sphère de la lune, c’est-à-dire par la compréhension intellectuelle, pour laquelle on n’emploie ni sens, ni mains, ni bras[8], (celle-ci) a été comparée à la compréhension divine, qui ne se fait pas au moyen d’un instrument ; bien que la ressemblance n’existe pas en réalité, mais seulement au premier abord. Et pour cette chose, je veux dire à cause de l’intellect divin qui se joint à l’homme[9], il a été dit de celui-ci qu’il était (fait) à l’image de Dieu et à sa ressemblance, (et cela ne veut dire) nullement que Dieu le Très-Haut soit un corps ayant une figure quelconque.
Sources — Le Guide des égarés. Traité de théologie et de philosophie par Moïse ben Maïmoun dit Maïmonide. Publié pour la première fois dans l’original arabe et accompagné d’une traduction française et de notes critiques, littéraires et explicatives par S. Munk. Paris, Librairie A. Franck, tome premier, 1856. [Version numérisée de la traduction : Bayerische Staatsbibliothek]. Texte judéo-arabe : דלאלה̈ אלחאירין, Paris, 1856 [Google Books] ; réimpression photomécanique, Osnabrück, Otto Zeller, 1964 [Gallica]. Polices judéo-arabe créées pour cette édition : Munk Texte (SIL Open Font License 1.1) et Munk Manuscrit (SIL Open Font License 1.1).