Notice sur Joseph ben-Iehouda
ou Aboul’hadjadj Yousouf ben-Ya’hya al-Sabti al-Maghrebi, disciple de Maïmonide.
Étude de Salomon Munk (1842)
Paru en 1842 dans le Journal asiatique, cet essai de Salomon Munk (1803-1867), orientaliste attaché à la Bibliothèque royale et futur traducteur du Guide des égarés, reconstitue la vie de Joseph ben-Iehouda, le disciple pour qui Maïmonide composa son grand ouvrage. En croisant sources arabes et hébraïque. S, Munk suit ce médecin et poète de Ceuta à Alep, en passant par l’Égypte, et éclaire au passage la condition des juifs du Maghreb contraints à l’islam sous les Almohades. Le texte est donné ici sans les notes, en orthographe modernisée.
Qui était Joseph ben-Iehouda ?
En tête de son Guide des égarés (دلالة الحائرين), l’illustre Moïse ben-Maïmoun a inscrit le nom de son plus cher disciple, dont il fait un éloge pompeux, et à qui il adressait les résultats de ses élucubrations philosophiques. Le nom de ce disciple était Joseph ben-Iehouda, et nous savons, par un passage de la Lettre apologétique (אגרת ההתנצלות) d’Abraham, fils de Maïmonide, qu’il portait le surnom de Ben-Siméon et qu’il résidait à Soba (צובה), nom par lequel les rabbins désignent la ville d’Alep. Dans la dédicace du Guide, Maïmonide dit que Joseph était venu auprès de lui de l’extrémité des pays (من اقاصى البلاد), c’est-à-dire du nord-ouest de l’Afrique, que les Arabes appellent al-Maghreb al-Aksa, ou l’extrême Occident. Toutes ces circonstances ne permettent pas de douter que ce Joseph ne soit le même que Yousouf ben-Ya’hya de Sabta (Ceuta), habitant d’Alep, dont parle Aboulfaradj, et qui, selon le Tarîkh al-’hocama de Djemâl-eddîn al-Kifti, avait pour nom de famille Ibn-Schim’oun (ابن شمعون), faisant remonter sa généalogie jusqu’à un certain Siméon. L’identité est évidente ; car ce seraient littéralement (pour parler avec le Talmud) שני יוסף בן שמעון הדרים בעיר אחת deux Joseph ben-Siméon habitant la même ville, et de plus ils seraient, l’un et l’autre, venus du Maghreb, et auraient été, l’un et l’autre, disciples de Maïmonide, ce qui est absolument inadmissible. Quant au nom de Ya’hia, que porte le père de Joseph chez les auteurs arabes, loin d’être une preuve contre l’identité, il sert, au contraire, à la confirmer davantage ; car ceux qui s’appellent, en hébreu, Iehouda, portent ordinairement, en arabe, le nom de Ya’hia (يحيى). C’est ainsi que le célèbre grammairien Rabbi Iehouda ben-David ’Hayyoudj, est appelé en arabe Abou-Zacariyya Ya’hya ben-Daoud ; R. Iehouda ben-Abbâs s’appelle Aboulbaka Ya’hya ben-Abbâs.
Le surnom de Ben-Achnîn
Quelques auteurs donnent à notre Joseph le surnom de Ben-Achnîn (בן עכנין), dont l’origine m’est inconnue et que l’on ne rencontre dans aucun écrit contemporain. Je suis porté à croire que ces auteurs ont confondu deux personnages différents ; à la vérité, dans l’épigraphe d’une lettre adressée par Maïmonide à son disciple, celui-ci porte également le surnom de ben-Achnîn ; mais cette épigraphe ne dérive pas de Maïmonide et elle ne peut faire autorité. Ce qui, surtout, me semble parler contre l’identité de ben-Iehouda et ben-Achnîn, c’est l’épithète de Cohen donnée à ce dernier dans l’épigraphe de son commentaire sur le Cantique, et dont on ne trouve aucune trace, ni dans la dédicace du Guide, ni dans les lettres adressées par Maïmonide à son disciple, quoique les rabbins attachent ordinairement une certaine importance à cette épithète.
Les témoignages sur sa vie
La notice d’Al-Kifti
Quoiqu’il ne nous soit parvenu aucun grand ouvrage de Joseph ben-Iehouda et qu’il ne paraisse pas avoir beaucoup écrit, les éloges qu’en font Maïmonide et son fils, ainsi que le poète Iehouda al-’Harizi, nous font voir dans lui un des hommes les plus illustres de son époque, et qui avait acquis une grande célébrité comme mathématicien, astronome, médecin, philosophe et talmudiste. Les détails de sa vie sont très peu connus et nous croyons qu’on lira, avec intérêt, ce que nous avons pu recueillir, à ce sujet, dans divers ouvrages anciens et notamment dans le Tarîkh al-’hocama. La notice que ce livre nous fournit sur Joseph est d’autant plus intéressante qu’elle a été rédigée par un contemporain et ami intime de cet homme célèbre. Elle est déjà connue en partie par l’extrait qu’en a fait Aboulfaradj ; nous la donnons ici plus complète, d’après la rédaction primitive, ou, du moins, d’après l’abrégé de Zouzeni (p. 315).
Aboul’hadjâdj Yousouf ben-Ya’hya ben-Is’hâk al-Sabti al-Maghrebi, habitant d’Alep, était connu sous le nom de famille d’Ibn-Schim’oun, dérivé de son dixième ou neuvième aïeul. Ce Yousouf était un médecin des habitants de Sabta, ville grande et populeuse dans le pays de Maghreb, sur les côtes de la Méditerranée. Son père avait exercé, dans cette ville, quelque métier vulgaire ; Yousouf s’y était appliqué avec ardeur à la philosophie, dans laquelle il avait acquis une instruction solide. Il s’était occupé aussi des sciences mathématiques avec beaucoup de succès, et elles étaient toujours présentes à son esprit lors d’une discussion. Quand les Juifs et les Chrétiens furent forcés, dans ces pays, d’opter entre l’islamisme et l’exil, il cacha sa religion ; mais, dès qu’il put se déplacer, il chercha le moyen de se rendre en Égypte. Y ayant réussi, il partit, emportant sa fortune, et, arrivé à Misr, il alla trouver Mousa ben-Maïmoun de Cordoue, qui y était le chef des Juifs. Il étudia sous sa direction et resta quelque temps auprès de lui. Il lui demanda de corriger l’Astronomie d’Ibn-Afla’h d’Andalousie, qu’il avait apportée avec lui de Sabta, et ils s’occupèrent ensemble, lui et Mousa, à rectifier cet ouvrage et à en donner une édition correcte. Ayant quitté l’Égypte, il se rendit en Syrie et s’établit à Alep. Après y être demeuré quelque temps, il s’allia par mariage avec un juif d’Alep, nommé Aboul’alâ, contrôleur de la boucherie juive. Puis il partit d’Alep comme négociant, se rendant en Irâk, et il entra dans l’Inde. Étant revenu sain et sauf et s’étant créé une position opulente, il renonça aux voyages et se mit à faire le commerce. Il acheta un bien près (de la ville d’Alep) ; on se rendait auprès de lui pour puiser de l’instruction, et il donnait des leçons à une multitude de gens qui demeuraient dans le pays ou qui s’y trouvaient temporairement. Il servait parmi les médecins privés de la cour de Dhaher à Alep ; il était plein de génie et d’un esprit pénétrant.
Il exista entre moi et lui une amitié qui dura longtemps : Un jour il se plaignit à moi en disant : « j’ai deux filles et je crains que le Sultan ne prenne un jour sa part de leur héritage ; je désire beaucoup avoir un enfant mâle. » Je lui indiquai quelque chose qu’on rapporte, de la part d’un certain médecin, comme un moyen à employer, dans l’acte de la génération, pour avoir un enfant mâle, et il me dit qu’il voulait le faire. Il avait alors épousé une seconde femme, la première étant morte. Après quelque temps elle conçut : « j’ai fait, me dit-il, ce que tu m’as indiqué. » Ensuite, avec la volonté de Dieu, elle accoucha d’un garçon, et il vint me l’annoncer, transporté de joie. Quelque temps après, j’appris que l’enfant était mort, la mère l’ayant placé dans un bain où elle avait mis trop d’eau chaude. Yousouf en fut vivement agité. M’étant rendu auprès de lui pour le consoler, je le tranquillisai sur ce qui était arrivé : « Patience, lui dis-je, fais de nouveau (ce que je t’ai dit). » Il le fit, et sa femme, étant devenue enceinte, mit au monde un garçon, à qui il donna le nom de ’Abd-al-Bâki et qui vécut. Ensuite il négligeait ce que je lui avais dit, et sa femme, étant encore devenue enceinte, donna le jour à une fille ; il se reprochait alors d’avoir négligé le moyen que je lui avais indiqué. Plus tard il l’employa de nouveau et sa femme lui donna un fils : « Je ne puis le nier, me dit-il alors, l’expérience m’a démontré la vérité de ce qu’on dit, et ce moyen m’a réussi trop souvent pour que je puisse encore me montrer incrédule. »
Un jour je lui dis : « Si l’âme est immortelle et que par là elle connaisse, après la mort, l’état de tout ce qui existe en dehors d’elle, fais un pacte avec moi, que tu m’apparaîtras si tu meurs avant moi, et que je t’apparaîtrai si je meurs avant toi. » Je le veux bien, me dit-il, et je lui recommandai de ne pas négliger (sa promesse). Mais, étant mort, il se fit attendre quelques années. Enfin je le vis pendant le sommeil ; il était assis dans la cour d’une mosquée, au-dehors (du temple), dans une enceinte à lui, et il portait de nouveaux vêtements blancs d’étoffe de Nasaf. « Docteur, lui dis-je, ne sommes-nous pas convenus que tu viendrais auprès de moi pour me faire connaître ce qui t’est arrivé ? » Il détourna son visage en riant ; je le saisis par la main et je lui dis : « Il faut absolument que tu me dises ce qui t’est arrivé et comment on se trouve après la mort. — L’universel, me répondit-il, s’est attaché à l’univers, et le partiel est resté dans la partie. » Je compris aussitôt ce qu’il voulait dire, savoir : que l’âme (qui est) universelle était retournée au monde universel, tandis que le corps (qui est) partiel était resté dans la partie, qui est le centre de la terre. Après m’être réveillé, je fus étonné de cette indication ingénieuse. [Nous demandons à Dieu de nous pardonner, lors de notre retour vers le Créateur, auquel (nous donnons) louange et gloire.] Le docteur décéda à Alep, dans la première dizaine de dzi’l-’hidjé de l’an 623 (fin de novembre 1226).
L’autodafé de Bagdad (1192)
Dans un autre endroit, où Al-Kifti parle du philosophe Al-Rocn ’Abd-al-Salâm, dont les ouvrages furent publiquement brûlés à Bagdad, il mentionne aussi notre Joseph, qui fut présent à cet autodafé, auquel présidait le prédicateur ’Obéid-Allah al-Téimi, surnommé Ibn Almarestaniyya, et nous pouvons, par ce passage, fixer l’époque à laquelle Joseph fit son voyage dans l’Irâk. Voici le passage en question :
Le docteur Yousouf al-Sabti, israélite, me raconta ce qui suit : « Je me trouvais alors à Bagdad pour mon commerce ; je fus présent à cette assemblée et j’entendis le discours d’Ibn-al-Marestaniyya. Je vis, dans sa main, l’ouvrage d’astronomie d’Ibn-al-Haïtem ; en montrant le cercle par lequel cet auteur a représenté le globe céleste : Voici, dit-il, l’immense malheur, l’inexprimable désastre, la sombre calamité ! Et, après avoir terminé son discours, il déchira le livre et le jeta au feu. Je reconnus par là son ignorance et son fanatisme, vu qu’il n’y a, dans l’astronomie, aucune impiété ; bien au contraire, elle est un chemin (pour parvenir) à la foi et à la connaissance de Dieu, le Très-Haut, dans ce qu’il a décrété et disposé. » Al-Rocn ’Abd al-Salâm (ajoute al-Kifti) resta dans la prison, pour sa punition, jusqu’à ce qu’il en fût délivré le samedi 14 du mois de rebi’a-al-awwal de l’an 589 (20 mars 1193).
Al-Kifti ne nous dit pas combien de temps ’Abd-al-Salâm était resté en prison ; mais nous pouvons conclure d’un passage de l’historien Dzéhebi (qui mentionne ’Abd-al-Salâm parmi les hommes célèbres morts en 611 de l’hégire), que l’autodafé eut lieu en 588 (1192). Ce fut donc dans le courant de cette année, que Joseph ben-Iehouda se trouva à Bagdad.
L’arrivée à Alep
Cette date s’accorde parfaitement avec les données que nous pouvons recueillir dans les auteurs juifs. Iehouda al-’Harizi, en parlant d’Aram-Soba (Alep) et de ses célébrités, s’exprime ainsi :
Outre les aimables qualités de ses congrégations et les grâces de ses nobles, il y est venu, il y a trente ans, un sauveur, un grand homme du pays de Maghreb ; c’est le savant Rabbi Joseph al-Maghrebi, dont la sagesse est semblable à celle de Kohéleth (l’Ecclésiaste), dont l’esprit est comme une braise ardente et la langue une flamme dévorante.
Al-’Harizi se trouva à Jérusalem en 1217 ; il n’y resta qu’un mois, et, après un court séjour à Damas, il se rendit à Alep. Ainsi, l’arrivée de Joseph à Alep a dû avoir lieu, au plus tôt, vers l’an 1187. Après y avoir séjourné un certain temps, il se maria, et, au bout de quelques années, il entreprit son voyage dans l’Irâk. Il avait eu d’abord l’intention d’ouvrir une école rabbinique à Bagdad ; mais son illustre maître Moïse ben-Maïmoun l’en dissuada ; du moins, il ne voulait pas que Joseph se fît payer ses leçons et il l’engagea à ne pas négliger son commerce qui lui assurait une position indépendante. La lettre dans laquelle Maïmonide parle de ce voyage est datée, dans un manuscrit, du commencement de mar’heschwân, 1503 de l’ère des contrats, ou des Séleucides (octobre 1191) ; mais comme dans cette même lettre Maïmonide parle aussi du traité sur la résurrection des morts qu’il se proposait d’écrire prochainement, il doit y avoir, dans la date de la lettre, une erreur de copiste, car le traité en question est daté (dans les différentes éditions et dans les manuscrits) de l’an 1502 des contrats. Quoi qu’il en soit, la lettre a été écrite vers cette même époque (1190-91), ce qui s’accorde avec la présence de Joseph dans l’affaire de ’Abd al-Salâm, en 1192.
La lettre de Maïmonide sur le voyage à Bagdad
Comme la lettre dont nous venons de parler est mutilée dans la version hébraïque, nous en donnons ici la dernière partie, dans laquelle il est question du voyage de Joseph, et qui nous fournit, en outre, quelques détails curieux sur Maïmonide ; le traducteur hébreu l’a presque entièrement supprimée. Après avoir parlé, avec beaucoup de blâme, d’un traité sur la résurrection des morts, composé par le chef de l’académie (ראש ישיבה) de Bagdad, Maïmonide y continue en ces termes :
Il m’est arrivé une lettre du Yémen sur un sujet de même nature, et je leur ai fait une réponse ; mais ces gens ont confondu le monde futur avec les temps du Messie, quoique nous nous soyons expliqués là-dessus dans le chapitre ’Hélek, et que nous ayons clairement exposé les passages (qui s’y rapportent). Nous avons énuméré ceux qui n’ont pas de part au monde futur et nous avons compté, parmi eux, celui qui nie la résurrection des morts. Comment quelqu’un qui a une saine raison peut-il penser qu’on puisse ne pas croire à ce principe lorsqu’on croit à la religion israélite, puisque c’est là une chose bien connue et démontrée par des arguments ? Je m’étonne des paroles de ceux qui ont fait la question et de celui qui a répondu ; je m’étonne également de ce que tu as dit toi-même, savoir : qu’il ne fallait pas interpréter les textes de l’Écriture qui parlent de la résurrection des morts. Qui est-ce donc qui les interprète ? qui a jamais abordé une pareille chose ? En somme, je vais composer, sur ce sujet, un traité que tu recevras prochainement écrit de ma propre main.
Je t’envoie du Guide six cahiers, que j’ai empruntés d’une autre personne, et qui complètent la première partie. J’étais dans le doute si je t’avais envoyé, ou non, l’introduction que j’y joins ; c’est pourquoi je te l’envoie maintenant. Le pieux juge Aboul-Ma’hasen est le seul qui ait copié ces cahiers ; ainsi tu en auras bien soin et tu ne les égareras pas, pour qu’il ne m’arrive aucun mal de la part des non-israélites ; car les impies d’Israël sont nombreux aussi.
Quant à ce que tu me dis du voyage à Bagdad, je te laisse libre d’y ouvrir une école, de faire des leçons et de donner des décisions légales en continuant toujours de te conformer à l’ouvrage. Mais je crains que tu n’aies constamment de nouveaux désagréments avec eux et que tu n’arrives à ton but qu’avec beaucoup de mal. En outre, si tu t’appliques à l’enseignement, tu anéantiras ton commerce, et je ne te conseillerais pas d’accepter quelque chose d’eux ; bien plus, une drachme gagnée, comme salaire, par la profession de tisserand, de tailleur ou de charpentier, m’est plus agréable que le brevet de licence du Chef de la captivité. Si tu as affaire avec eux, tu perdras ; et si tu acceptes quelque chose d’eux, tu t’aviliras. Mon opinion est que tu mettes tous tes soins au commerce et à l’étude de la médecine, en t’occupant aussi de la Torah selon la vraie méthode. Tu n’étudieras que les Halachoth du feu Rabbi, et tu les confronteras avec notre ouvrage. Si vous trouvez quelque divergence, vous saurez que c’est l’examen du Talmud qui amène à cela, et vous tâcherez de découvrir les endroits ; mais si tu passes le temps avec les commentaires et avec l’explication des obscurités de la Guemara….. ce sont là des choses dont nous n’avons retiré qu’une perte de temps et peu de profit. Quel que soit le parti que tu prennes, fais-le-moi connaître, et puisse Dieu te diriger pour te faire trouver la bonne voie.
Je te fais savoir que j’ai acquis, dans la médecine, une très grande réputation auprès des grands, tels que le kadhi al-kodhah (grand juge), les émirs, la maison d’Al-Fâdhel et d’autres des grands de la ville avec lesquels il n’y a rien à gagner. Quant aux gens du vulgaire, je suis trop haut placé pour qu’ils puissent arriver jusqu’à moi. Cela m’oblige de perdre continuellement ma journée au Caire pour visiter les malades, et, quand je reviens à Misr, je suis trop fatigué pour que je puisse, pendant le reste de la journée et pendant la nuit, étudier ce dont j’ai besoin dans les livres de médecine ; car tu sais combien cet art est long et difficile pour celui qui a de la religion et de l’exactitude, et qui ne veut rien dire qu’il ne puisse appuyer d’un argument, et sans savoir où cela a été dit et de quelle manière on peut le démontrer. Il résulte de cela que je ne trouve pas une heure pour voir quelque sujet religieux et je n’en lis que le jour de sabbat. Quant aux autres sciences, je ne trouve pas le temps d’en voir quelque chose et je souffre beaucoup de cette circonstance. J’ai reçu, dans ce dernier temps, tout ce qu’Ibn-Roschd (Averroès) a composé sur les ouvrages d’Aristote, excepté le livre du Sens et du Sensible, et j’ai vu qu’il a rencontré le vrai avec une grande justesse ; mais, jusqu’à présent, je n’ai pas trouvé de loisir pour étudier tous ses écrits.
…… Qu’elle ne me prive pas de ses lettres, car je n’ai pas d’ami qui me soit plus cher qu’elle. Quand Ibn-al-Moschât sera arrivé de l’Inde, tâche qu’elle fasse ses comptes comme je l’ai indiqué. Tous nos amis te saluent bien. Le cheikh Aboul-Ma’âli, ainsi que son frère et notre fils Aboul-Ridhâ, enfin tous les gens de ma maison, libres et esclaves [Dieu le sait], se réjouissent d’entendre d’elle des nouvelles joyeuses et ne cessent de faire des vœux pour que sa position se rétablisse de la manière qui nous semble, à nous et à elle-même, la plus désirable. Fais agréer mes meilleures salutations à son beau-père l’illustre, religieux et vertueux cheikh, l’homme sûr et fidèle, le très honorable rabbi Josia, le pieux disciple, la gloire des Cohanîm et leur orgueil [que Dieu le garde !]. Tu feras de même parvenir mes meilleures salutations à son fils, par lequel Dieu veuille augmenter sa joie ; puisse-t-il voir une postérité et vivre longtemps ! Malgré la défense religieuse contenue dans cet ancien dicton : on ne fait pas de salutation à une femme, il n’est pas défendu, cependant, de lui adresser des vœux : puisses-tu être en paix et ta maison (ta femme) en paix, et puisse Sarah, au renouvellement de la saison, avoir un fils ! Que votre salut croisse et grandisse selon votre désir et selon le désir de celui qui écrit ! Moïse fils de R. Maïmoun. Au commencement du mois de mar’heschwân, 1503 des contrats.
Du Maghreb à l’Égypte
Le séjour en Égypte
Nous avons vu que l’arrivée de Joseph à Alep eut lieu vers 1187, c’est-à-dire environ 40 ans avant sa mort ; essayons de remonter plus haut dans le cours de sa vie. Ce fut de Misr qu’il se rendit directement en Syrie pour aller s’établir à Alep, comme nous le lisons dans la notice d’Al-Kifti ; nous savons, par la même notice, que son séjour à Misr n’avait duré que peu de temps (مدة قريبة) et que ce temps fut consacré principalement à des études astronomiques. La même chose est confirmée par un passage du Guide (II, 24), où Maïmonide, s’adressant à son disciple, s’exprime en ces termes :
Tu sais, en fait d’astronomie, ce que tu as étudié et compris dans mes leçons, savoir ce que renferme le livre de l’Almageste ; mais le temps n’était pas assez long pour te faire commencer une autre étude.
Nous savons encore que Joseph, en se rendant auprès de Maïmonide, arriva directement du Maghreb ; car, au commencement de la dédicace du Guide nous lisons ces mots :
Lorsque tu te présentas chez moi, étant venu des extrémités des pays pour suivre mes leçons….
Une conversion de façade
Admettons maintenant que Joseph ait mis quelques mois à faire le voyage de Sabta à Alexandrie, qu’il ait séjourné quelque temps dans cette dernière ville d’où il envoya à Maïmonide des poésies et des makâmât qu’il avait composées en hébreu, et que son séjour à Misr se soit prolongé même jusqu’à une année entière, ce qui certes, est déjà trop pour être appelé مدة قريبة, il ne pourrait, dans tous les cas, avoir quitté le Maghreb avant 1185. Or, on verra que, près de trente-neuf ans avant cette époque, les juifs avaient été expulsés du Maghreb par ’Abd al-Moumen, et Joseph n’a pu rester si longtemps dans sa patrie qu’en cachant sa religion, comme le dit Al-Kifti, et en se soumettant extérieurement aux pratiques de la religion musulmane. L’assertion positive d’Al-Kifti n’a pas même besoin de l’appui de notre argumentation, si l’on réfléchit que cet écrivain était l’ami intime de Joseph, et qu’il n’avait aucun intérêt à inventer un pareil mensonge ; ce fut sans doute Joseph lui-même qui l’instruisit de tous les détails de sa vie passée.
Au reste, il me semble, que R. Iehouda al-’Harizi parle assez clairement de ce fait. Dans l’éloge qu’il fait de Joseph, à la fin de la cinquantième séance du Tha’hkemoni, nous lisons le passage suivant :
Quand il était déjà âgé, le temps l’a rajeuni ; il se lava dans de l’eau pure, il se dépouilla de ses vêtements et revêtit d’autres habits. Et, au jour de sa purification, il prit deux rangs, celui de la doctrine et celui de la grandeur, qui, par lui, ont gagné en éclat ; et, occupant ces deux rangs, ses joues sont gracieuses aussi par les guirlandes (des poésies), son cou par les colliers des vers.
Cette tirade est pleine de jeux de mots et composée de passages bibliques détournés de leur sens primitif. Voici quel en est, à mon avis, le sens le plus simple : Joseph, arrivé déjà à un certain âge, se rajeunit en redevenant juif ; il se purifia en se dépouillant des formes de l’islamisme et en reprenant les cérémonies judaïques. Il se distingua alors par sa vaste érudition, et occupa bientôt un rang élevé parmi ses coreligionnaires ; en même temps, il brillait comme poète.
Le cas de Maïmonide
Les intimes rapports qui existaient entre Al-Kifti et le disciple de Maïmonide donnent également un grand degré de vraisemblance à ce que nous lisons dans le Tarîkh al-’hocama, sur Maïmonide lui-même, qui aurait été forcé, pendant quelque temps, de se faire passer pour musulman, et qui, vers la fin de sa vie, aurait été accusé en Égypte, par un théologien musulman d’Espagne, nommé Aboul-’Arab ben Mo’ischa, pour être retourné au judaïsme après avoir ouvertement professé la religion musulmane. Avant de savoir quel était l’auteur de la Bibliotheca philosophorum citée par Casiri, je prenais moi-même toute cette histoire pour une fable ; il me paraissait peu vraisemblable que les nombreux adversaires de Maïmonide, qui attaquaient ses ouvrages avec tant d’acharnement, n’eussent pas profité d’une pareille circonstance, pour le rendre suspect à ses coreligionnaires. Maintenant je crois que les termes positifs et explicites dans lesquels Al-Kifti parle de la conversion forcée de Maïmonide et de l’accusation portée contre lui par Aboul-’Arab, ne peuvent guère laisser de doute sur la vérité du fait, qu’Al-Kifti tenait probablement de la bouche de son ami Joseph. Si les ennemis de Maïmonide ne se sont pas fait une arme contre lui de sa défection apparente, c’est que des milliers de juifs, dans le Maghreb, s’étaient trouvés dans le même cas que Maïmonide et Joseph ben-Iehouda, faisant semblant de professer l’islamisme et restant fidèles en secret à la foi de leurs ancêtres. Les plus fervents d’entre eux profitèrent de la première occasion favorable, pour quitter le Maghreb ; Moïse et son père Maïmoun furent de ce nombre. Ceux qui ne pouvaient émigrer, restaient exposés aux vexations continuelles du gouvernement des Mowa’h’hedîn ou Almohades, qui suspectaient la sincérité de leur foi nouvelle, et leur position était analogue à celle des nouveaux chrétiens, que nous trouvons plus tard en Espagne et en Portugal, et qui, toutes les fois qu’ils pouvaient se rendre dans un pays étranger et professer ouvertement le judaïsme, étaient bien reçus par les juifs, sans qu’on s’avisât de leur faire un reproche du christianisme qu’ils avaient été forcés d’embrasser dans leur patrie.
Les juifs du Maghreb sous les Almohades
Nous citerons, à cette occasion, un passage d’un historien du Maghreb qui jette beaucoup de lumière sur la position des juifs, ou mieux des nouveaux musulmans, sous le règne des Mowa’h’hedîn. ’Abd-al-Wâhid, en parlant d’Abou-Yousouf-Ya’akoub, surnommé Almansour, petit-fils de ’Abd-al-Moumen, rapporte ce qui suit :
À la fin de ses jours, Abou-Yousouf ordonna que les juifs qui étaient dans le Maghreb, se fissent connaître par une mise qui leur fût particulière à eux seuls, en portant des vêtements noirs avec des manches extrêmement larges, allant presque jusqu’aux pieds, et en mettant, en place de turbans, de gros voiles de la plus vilaine forme, qu’on aurait pris pour des housses de chevaux, et qui descendaient jusqu’au-dessous des oreilles. Ce costume se répandit parmi tous les juifs du Maghreb, et ils ne cessèrent de le porter pendant le reste de la vie d’Abou-Yousouf et dans les premiers temps de son fils Abou-’Abd-Allah. Celui-ci, enfin, le modifia, les juifs ayant fait auprès de lui toutes sortes de démarches obséquieuses, et ayant fait intervenir tous ceux dont l’intercession, à ce qu’ils croyaient, pouvait leur être utile. Abou ’Abd-Allah leur ordonna de porter des vêtements jaunes et des turbans de la même couleur ; et ils portent ce costume jusqu’à notre temps, c’est-à-dire en 621 (1224).
Ce qui avait engagé Abou-Yousouf à les séparer et à les distinguer par une mise particulière, c’était son doute à l’égard de leur islamisme : « Si j’étais sûr, disait-il, qu’ils sont de vrais musulmans, je leur permettrais de se confondre avec les musulmans par les mariages et sous tous les autres rapports ; si, au contraire, j’étais sûr que ce sont des infidèles, je ferais tuer les hommes, je réduirais leurs enfants en servitude et je confisquerais leurs biens au profit des musulmans. Mais je balance à leur égard. »
On n’accorde point chez nous de sauvegarde à un juif ni à un chrétien depuis que le pouvoir des Masmoudites s’est établi, et, dans tous les pays musulmans du Maghreb, il n’existe ni église ni synagogue. Les juifs, chez nous, professent extérieurement l’islamisme ; ils prient dans les mosquées et font lire le Coran à leurs enfants, se conformant à notre religion et à notre loi. Dieu seul connaît ce que cachent leurs cœurs et ce que renferment leurs maisons.
Dzéhebi, en citant ce passage de ’Abd-al-Wâ’hid, y intercale la note suivante :
Tâdj-eddîn Ibn-’Hamouya raconte qu’il demanda à Ibn-Atiyya le secrétaire : Comment se fait-il que, dans ces pays, (c’est-à-dire dans le Maghreb), il n’y ait pas un seul Dzimmi et qu’on n’y trouve ni synagogues ni églises ? Cette dynastie, répondit-il, s’est levée avec rigidité et dureté. Le Mahdi avait dit à ses compagnons : « Ces Molaththamîn sont des novateurs qui corporifient la divinité, des anthropomorphites, des infidèles qu’il est permis de tuer ou de réduire en servitude pour s’être opposés à la vraie foi. » Ceci ayant été exécuté et (les Mowa’h’hedîn) ayant pris le dessus sur les sultans, ’Abd-al-Moumen, après avoir fait la conquête de Maroc, fit venir les juifs et les chrétiens et leur dit : « N’est-ce pas que vous avez nié (c’est-à-dire vos ancêtres) la mission du prophète et que vous avez refusé de croire qu’il fût l’envoyé annoncé dans votre écriture ? N’avez-vous pas dit : celui qui doit venir ne viendra que pour affermir notre loi et pour consolider notre religion ? Oui, répondirent-ils. Eh bien ! répliqua l’autre, où est donc celui que vous attendez ? d’autant plus que vous avez prétendu qu’il ne tarderait pas au-delà de cinq cents ans. Voici que notre religion a accompli ses cinq cents ans, et il ne sort de vous aucun apôtre ni prédicateur. Nous ne saurions donc vous laisser persister dans votre incrédulité, car nous n’avons que faire de votre tribut ; l’islamisme ou la mort ! » Ensuite il leur fixa un terme pour qu’ils pussent se débarrasser des objets difficiles à transporter, vendre leurs immeubles et sortir de ses états. La plupart des juifs se décidèrent aussitôt à pratiquer extérieurement la religion musulmane et ils conservèrent leurs biens. Quant aux chrétiens, ils entrèrent en Espagne et le petit nombre seulement embrassa l’islamisme. Les synagogues et les cloîtres furent détruits dans tout le royaume et, jusqu’après l’an 600, c’est-à-dire à l’époque où je quittai le Maghreb, on n’y voyait ni polythéistes (chrétiens), ni aucun infidèle qui osât montrer publiquement son incrédulité.
Il résulte de ce passage, que la persécution des juifs dans le Maghreb commença après la conquête de Maroc qui eut lieu en 541 (1146). C’est à cette même époque, que le Schébet Iehouda de Salomon ben-Verga fait commencer la persécution. Dans toutes les villes qu’il conquit depuis cette époque, ’Abd-al-Moumen força immédiatement les juifs et les chrétiens d’embrasser l’islamisme ou de s’expatrier, et il fit massacrer ceux qui ne voulurent pas y consentir, comme nous le lisons dans les annales de Nowéiri. Mais on peut conclure du passage de ’Abd-al-Wâhid, qu’on se contentait de forcer les juifs à se livrer extérieurement aux pratiques de la religion musulmane, sans s’inquiéter de ce qu’ils faisaient dans leurs maisons. Du moins, les Almohades ne connaissaient-ils point les procédés atroces qu’employa, plus tard, l’inquisition du Portugal. On a vu qu’Abou-Yousouf, qui suspectait la foi des nouveaux convertis, se contentait de leur faire porter un costume distinctif et de leur interdire toute alliance avec les vrais musulmans. Les juifs restèrent donc séparés des autres populations et inaperçus dans leur intérieur, où ils pouvaient librement professer le judaïsme et en pratiquer les cérémonies. Ils restèrent liés entre eux, et ils correspondaient avec les communautés juives du dehors. Nous rappellerons l’Épître adressée par Maïmoun, le père du célèbre Moïse Maïmonide, à la communauté de Fâs (Fez) où il s’était retiré. Bien plus tard, Maïmonide, dans une lettre adressée d’Égypte aux docteurs de Marseille, parle d’une copie de son Épître aux juifs du Yémen (אגרת תימן), qui serait parvenue à Fâs. Dans d’autres lettres inédites, le même auteur parle des lettres de condoléances qui lui arrivèrent du Maghreb à l’occasion de la mort de son père, et de discussions religieuses qui eurent lieu entre lui et un rabbin de Ségelmesse. Il est donc évident que les juifs du Maghreb, musulmans au-dehors, formaient en secret des communautés juives parfaitement organisées, qui échappaient à la vigilance du gouvernement, et qui trouvaient moyen de correspondre avec leurs frères dans les autres pays.
La jeunesse de Joseph au Maghreb
Pour en revenir à Joseph ben-Iehouda, il est impossible d’admettre qu’il fût né avant l’époque de la persécution, et encore moins qu’il fût arrivé alors à l’âge de raison pour pouvoir opter avec discernement entre l’islamisme et l’exil ; car il faudrait alors supposer qu’il était du même âge, ou même plus âgé que son maître Maïmonide, et qu’il mourut âgé de plus de quatre-vingt-dix ans. Il est donc plus probable, ou plutôt il est certain qu’il naquit à une époque où le décret de ’Abd-al-Moumen était depuis longtemps en vigueur, et lorsque les juifs, dans le Maghreb, se trouvaient déjà dans la fausse position dont nous venons de parler ; ce qui ne l’empêchait pas de se livrer, dès sa jeunesse, à l’étude de la Bible et de la théologie juive, et de se distinguer, même comme écrivain, dans la sphère du judaïsme, tout en pratiquant extérieurement la religion musulmane. Maïmonide s’était trouvé dans la même position : la ville de Cordoue avait été prise par les Almohades en 543 (1148), lorsque Maïmonide avait tout au plus treize ans ; la famille de Maïmoun a dû être forcée dès lors, avec tous les autres juifs qui ne pouvaient émigrer sur-le-champ, de faire une profession de foi musulmane, ce qui n’empêchait pas le jeune Maïmonide de faire les plus brillantes études rabbiniques, de composer, en 1158, soit à Cordoue ou à Fez, un traité sur le calendrier judaïque, d’y écrire des commentaires sur plusieurs traités talmudiques et de commencer son grand commentaire sur la Mishna.
Joseph poète
Par un passage inédit du Tha’hkemoni, nous apprenons que Joseph ben-Iehouda se distingua dans le Maghreb comme poète hébreu. Nous donnons ici ce passage, d’après deux manuscrits de la bibliothèque royale ; il se trouve dans la dix-huitième makâma, à l’endroit où il est question du poète Moïse ben-Ezra de Grenade :
La poésie de R. Moïse ben-Ezra plaît aux poètes plus que toute autre, à cause de son beau langage et de la grâce de son art. (Dans les contrées de l’occident, j’ai observé les pays qui avoisinent l’Espagne des deux côtés. D’un côté, ce sont les contrées de la Provence ; là on trouve des poésies profondes qui se font remarquer par leur beauté et leur énergie, mais qui ne sont pas suaves et douces comme celles d’Espagne. De l’autre côté, ce sont les pays des musulmans qui habitent au-delà de la mer, dans le royaume du roi rebelle, — puisse-t-il être abaissé et exterminé, et puisse sa chute éclore bientôt ! — Là il y avait, avant l’époque de la persécution, des sages du monde, tous possédant les vraies qualités de la science ; mais leurs œuvres poétiques sont faibles et vides, et n’ont ni suavité ni douceur. Je n’ai pas vu d’eux de poésies fortes, fondues dans le creuset de l’intelligence, excepté celles du sublime docteur Rabbi Joseph ben-Iehouda ben-Siméon ; car sa poésie est pure et énergique et laisse de l’impression dans le cœur.) Son chant seul est mesuré et pur, tandis que les chants des autres sont pleins de souillure. C’est à lui qu’on doit la magnifique Makâma, élevée comme une haute forteresse, et commençant par ces mots : Ainsi parle Tobia fils de Sidkia. Il y a déployé un style parfait et l’inspiration poétique y est répandue. Devant elle, personne n’ose aiguiser sa langue (pour la critiquer), afin que vous sachiez que Dieu a fait une distinction entre lui et les poètes de son temps. Outre ses poésies, je n’ai vu, dans toutes les contrées du Maghreb, aucun chant agréable et doux ; les chants des autres périssent du vivant de leurs auteurs, car on n’y trouve pas une maison (un béit) où il n’y ait quelque mort (faute).
On pourrait être tenté de conclure de ce passage que Joseph florissait déjà comme poète avant l’époque de la persécution ; mais nous avons montré que cela est impossible. Al-’Harizi qui, en écrivant ces paroles, n’avait pas encore vu notre Joseph et ne le connaissait que par ses poésies, qui avaient su se frayer un chemin dans les communautés juives de l’Espagne chrétienne, a pu manquer de précision à l’égard des dates. Pour nous, ce passage est une preuve de plus que les juifs musulmans du Maghreb ne cessaient de se livrer, dans leur intérieur, aux pratiques et aux études du judaïsme, et d’entretenir des relations avec les juifs du dehors. Je ne pense pas que Joseph ben-Iehouda ben-Siméon dont parle Al-’Harizi, soit un ancien homonyme de notre Joseph, car nous savons, par Maïmonide lui-même, que son disciple excellait comme poète et, notamment, qu’il avait composé des Makâmât sur des sujets graves. Voici comment il s’exprime au commencement de la dédicace du Guide :
Lorsque tu te présentas chez moi, étant venu des extrémités des pays pour suivre mes leçons, tu étais déjà très haut placé dans mon estime, à cause de ta grande passion pour l’étude, et parce que j’avais reconnu, dans tes poésies, un amour très prononcé pour les sujets spéculatifs, dès que tes traités et tes Makâmât me furent parvenus d’Alexandrie, et avant que je pusse éprouver (par moi-même) ta conception.
Récapitulation : la vie de Joseph
La nature des documents que nous avions à notre disposition, nous a obligé de prendre pour point de départ la seconde période de la vie de Joseph, pour remonter du connu à l’inconnu. Récapitulons brièvement les résultats de nos recherches :
Joseph ben-Iehouda naquit dans le Maghreb, probablement vers la fin du règne de ’Abd-al-Moumen. Son père, demeurant à Sabta, était obligé, comme tous les juifs du Maghreb, de se livrer aux pratiques de la religion musulmane. Joseph grandit en visitant les mosquées et en lisant le Coran ; mais son père trouva moyen de le faire élever en secret dans les pratiques de la religion mosaïque et de lui faire étudier l’hébreu et les livres sacrés des juifs. Très jeune encore, Joseph composa des poésies hébraïques d’une haute portée. En même temps, il fit de très grands progrès dans l’étude des mathématiques, de la médecine et de la philosophie. Vers 1185, probablement après la mort de son père, il quitta le Maghreb et se rendit en Égypte, pour continuer ses études auprès du célèbre Maïmonide, qui, reconnaissant en lui un esprit pénétrant, une conception facile et un grand amour pour la science, le chérissait plus que tous ses autres disciples. Il lui donna d’abord des leçons d’astronomie, en lui faisant expliquer l’Almageste, et en s’occupant avec lui de la correction de l’ouvrage d’Ibn-Afla’h. Puis, ils abordèrent ensemble les hautes régions de la philosophie et de la théologie. L’âme ardente de Joseph ne pouvait trouver le repos ; plus il avançait, et plus le trouble s’emparait de son esprit, et il était impatient de pénétrer dans tous les mystères de la science. Son illustre maître tâcha de modérer cette ardeur et l’engagea à procéder avec plus d’ordre et de méthode pour avancer d’un pas plus sûr. Des affaires d’intérêt personnel ayant obligé Joseph de quitter promptement l’Égypte pour se rendre en Syrie, Maïmonide voulut continuer par écrit ses conférences avec son disciple et il composa pour lui cette série de dissertations qui forme le célèbre ouvrage intitulé le Guide des égarés. Établi à Alep depuis 1187, Joseph s’y maria avec la fille d’un certain Aboul-’Alâ, nommée Sarah. En 1192 il fit, pour son commerce, un voyage dans l’Irâk et dans l’Inde. Ses entreprises commerciales ayant été couronnées de succès, il revint à Alep, et, retiré dans une campagne qu’il avait achetée près de la ville, il s’y livrait à la science et faisait des leçons à de nombreux auditeurs. Il fut attaché comme médecin à l’émir Fâris-eddîn Maïmoun al-Kasri ; et il devint un des médecins privés du roi Al-Dhaher-Ghâzi, fils de Sala’h-eddîn. Le vizir Djemâl-eddîn al-Kifti était son intime ami. Ayant perdu sa première femme, dont il avait deux filles, il en épousa une seconde qui lui donna plusieurs fils. Al-’Harizi visitant Alep, en 1217, trouva Joseph au faîte de la gloire ; un de ses disciples s’était alors rendu coupable envers lui d’une noire ingratitude, comme le dit Al-’Harizi, sans nous donner d’autres détails sur cette affaire. Joseph avait toujours conservé de la vénération pour la mémoire de son illustre maître Maïmonide, mort en décembre 1204 ; un certain Daniel de Bagdad ayant attaqué les écrits de Maïmonide d’une manière inconvenante, Joseph fit des démarches actives auprès de David, chef de l’académie de Bagdad, et celui-ci prononça l’excommunication contre Daniel, qui finit par se rétracter. Joseph mourut, comme on l’a vu dans la notice d’Al-Kifti, à la fin de novembre 1226. Il pouvait avoir alors entre 60 et 70 ans.
Les écrits de Joseph
Il nous reste à parler des écrits de Joseph, qui, à ce qu’il paraît, n’étaient pas très nombreux ; il consacrait la plus grande partie de son temps à l’enseignement oral et à la pratique de la médecine. Outre ses poésies et ses Makâmât, dont parlent Maïmonide et Al-’Harizi, nous n’avons pu découvrir que quelques rares citations de ses ouvrages. On a déjà vu qu’on peut élever des doutes très fondés sur l’identité de notre auteur avec Joseph ben-Achnîn ou Joseph hac-Cohên et que, par conséquent, il est fort douteux si Joseph ben-Iehouda est l’auteur du Commentaire sur le Cantique, qui existe dans la bibliothèque Bodléienne. Il en est de même du Traité sur les mesures mentionnées dans la loi écrite et la loi orale, qui se trouve dans la même bibliothèque. Il paraît cependant que Joseph ben-Iehouda écrivit sur des sujets bibliques, et que, à l’exemple de Maïmonide, il se servit, dans ses interprétations, de la philosophie péripatéticienne. R. Samuel Zarza cite de lui un fragment qui a rapport à la lutte de Jacob avec l’ange. C’est l’âme intellectuelle de Jacob qui lutte et fait des efforts pour arriver au degré de l’intellect actif (العقل الفعال), représenté ici par l’ange ; mais elle ne peut arriver à ce haut degré tant qu’elle est enchaînée par les liens du corps, et la lutte dure jusqu’au lever de l’aurore (Genèse, XXXII, 28), c’est-à-dire jusqu’à ce que l’âme soit délivrée des ténèbres de la matière, et qu’elle soit arrivée à la lumière éternelle.
Rabbi Siméon ben-Séma’h Dourân cite du disciple de Maïmonide un ouvrage intitulé Médecine des âmes (ספר רפואת הנפשות). Cet ouvrage appartient, sans doute, à notre Joseph, qui est appelé, par excellence, le disciple de Maïmonide.
Le traité philosophique inédit
Il nous reste de Joseph un petit traité philosophique, entièrement inconnu jusqu’ici, et que j’ai trouvé à la Bibliothèque royale, dans un manuscrit hébreu du fonds de l’Oratoire (n° 111). Ce traité, qui évidemment fut écrit en arabe, a été traduit en hébreu dans un style fort obscur. On trouve le nom arabe de l’auteur en tête de l’introduction qui commence par ces mots :
אמר הזקן החכם הנכבד הפלוסוף אבו אלחגאג יוסף בן יחיי הישראלי המערבי.
L’auteur s’adresse à son maître (sans doute Maïmonide), auquel on avait fait des questions sur les thèses de l’être nécessaire ou absolu, des principes selon lesquels les choses dérivent de lui, et de la nouveauté du monde (ou création de la matière), considérées sous le point de vue rationnel et théologique. Peu satisfait de la réponse que le maître avait faite, et de la manière dont il avait démontré ces différents points, Joseph essaye, lui-même, de donner la solution de ces problèmes, et il la soumet à son maître. Après avoir montré respectueusement à celui-ci que son argumentation, sur quelques points, offrait des côtés faibles, il continue en ces termes :
Si je m’attachais à suivre vos paroles, je serais trop long et je m’écarterais de mon but, qui n’est autre que de répondre à la question. Si vous y aviez fait une réponse solide, mes paroles, là-dessus, seraient une chose superflue dont on n’aurait que faire, ou une sottise, comme l’a dit Abou-Nasr al-Farâbi, dans l’introduction de son livre sur la musique : parler sur ce qui a déjà été discuté et affermi, est une chose superflue ou une sottise ; l’un et l’autre est un mal. Mais comme vous n’avez pas traité le sujet avec solidité, j’ai été mû à faire moi-même une réponse, pour présenter à notre maître la connexion du sujet, au moyen de l’instruction que j’ai puisée auprès de lui, et pour guider là où j’ai été guidé par sa lumière. Ce n’est pas pour m’arroger une supériorité, ni pour montrer de la science ; mais je suis ici comme a dit un poète (arabe), en parlant de la mer : Le nuage y verse sa pluie, mais elle n’en reçoit aucun accroissement, car c’est de ses propres eaux.
Partant ensuite de la définition du nécessaire, du possible et de l’impossible (המחויב והאפשר והנמנע, الواجب والممكن والممتنع), l’auteur développe, dans trois chapitres, les trois thèses dont nous avons parlé.
Comme il n’est question, nulle part, du livre Dalâlat-al-’hâyirîn ou Moré Nebouchîm, où ces sujets sont traités avec profondeur, nous croyons que la dissertation de Joseph doit remonter avant la composition de cet ouvrage, c’est-à-dire aux premiers temps de son séjour à Alep, avant le voyage de Bagdad.
Dans un passage de cet écrit, Joseph mentionne un autre ouvrage qu’il avait écrit sur la métaphysique.
Un traité de médecine
Ibn-Abi-Oséibi’a cite d’Aboul ’Hadjâdj Yousouf un traité de médecine sur l’ordre à suivre dans l’usage des aliments subtils et épais.
Pièces annexes
Correspondance entre Joseph et Maïmonide
Nous terminons cette notice par deux pièces inédites qui y ont un rapport direct : l’une est une lettre allégorique adressée par Joseph à son maître Maïmonide et qui peut servir de spécimen du style hébreu de Joseph ; elle est suivie d’un fragment de la réponse de Maïmonide. La seconde est un fragment d’une autre lettre adressée par Maïmonide à Joseph. Voir : Correspondance entre Maïmonide et Joseph ben-Yehouda.
Vers de R. Yehouda Al-‘Harizi sur Joseph Ben-Yehouda
בְּךָ הוֹבִיש אֱלֹהִים יַם דְּמָעוֹת
וּבָךְ אָמַר לְצוּלָתָם חֳרָבִי
בְּלִבְּךָ בֵּית זְבוּל בָּנָה לְשִׁבְתּוֹ
לְשׁוֹן קֹדֶש וְיֶאְהַל שָׁם עֲרָבִי
וְהָיִיתָ גְּבִיר וָרָב בְּמַעֲרָב
וּבַמִּזְרָח מְשָׁחָךְ אֵל לְנָבִיא
וְאָמְנָם כִּי אֲרַם צוֹבָה כְּמִקְדָשׁ
וְאַתָּה בוֹ כְּמוֹ נֵר מַעֲרָבִי
Par toi Dieu a tari la mer des larmes, et par toi il a dit à leur abîme: Dessèche-toi.
Dans ton cœur la langue sainte s’est bâti un temple pour y demeurer, et l’Arabe y a fixé sa tente.
Tu étais un homme puissant et un docteur dans l’Occident, et dans l’Orient Dieu t’a sacré pour être prophète.
Vraiment Aram-Soba est comme un sanctuaire, et toi, tu en es comme lą lumière occidentale.
Sources — Notice sur Joseph ben-Iehouda ou Aboul’hadjadj Yousouf ben-Ya’hya al-Sabti al-Maghrebi, disciple de Maimonide, Imprimerie royale, Paris, 1842 (tiré à part du Journal asiatique, n° 11). Version numérisée : Bayerische Staatsbibliothek.