בחינות עולם עם בקשות המ״מין
L’Examen du Monde
suivi de la Prière des Memine
R. Yedayah ben Abraham Bedersi — HaPenini (v. 1270-v. 1340)
Traduction de Jacques Schwab (1864)
Introduction de Jacques Schwab
Le Bechinoth Olam (Examen du monde), dont nous donnons présentement la traduction en vers français, est connu depuis longtemps dans le monde savant et par le public religieux. Depuis son apparition, qui date de la première moitié du XIVe siècle jusqu’à nos jours, cet ouvrage de philosophie et de morale religieuses, a été estimé par les connaisseurs et chéri des lecteurs pieux. Il a valu à son auteur R. Jedaïah Hapenini, surnommé Bedersi, parce qu’il était originaire de Béziers, quoique lui et son père Abraham, fameux poète aussi, vécussent à Barcelone, le titre de Hamelitz, c’est-à-dire l’éloquent. Il est cité comme autorité et recommandé par tous les philosophes et célèbres rabbins israélites postérieurs à sa publication. Après avoir été traduit en langue latine, il le fut en français par Philippe d’Aquin en 1629. Il en existe aujourd’hui en Allemagne une foule de traductions en prose et en vers, par des hommes d’un grand mérite.
Il faut dire aussi que ce poème hébreu (car c’en est un quoiqu’il n’y ait ni rythme ni rime réguliers et constants) n’est pas au-dessous de sa réputation. Pour la forme, c’est un monument impérissable du bon style hébraïque. Le style en est pur, élevé, poétique. Il est sans doute savant et le produit du travail et de l’art. Cela ne se peut guère autrement pour une langue qu’on ne parle plus et qui n’est pas des plus riches en mots. Des applications de versets bibliques ingénieusement et judicieusement détournés de leur sens primitif, et l’emploi de la figure appelée paronomase, c’est-à-dire antithèse de mots, comme erreur et terreur, sans que cela choque ni fatigue cependant, au contraire ; voilà ce qui se trouve surtout dans ce livre, par rapport à l’expression.
Le sujet n’en est pas moins attrayant et intéressant. Pour bien le comprendre, il faut savoir que l’auteur joignait à une croyance sincère à l’autorité de la Bible et du Talmud, une éducation libérale, on ne peut plus développée. Comme tous les rabbins distingués de la Provence et de l’Espagne de son époque, il était à la fois théologien, poète, philosophe, savant et homme du monde. S’il cultivait la poésie, il aimait surtout les études philosophiques, ainsi que le prouvent sa lettre au Raschbach, en faveur de ces études (Tschubath Haraschbah n° 415 et suiv.) et la paraphrase qu’il avait faite de l’ouvrage De intellectu et intellecto, par Farabi.
Il avait embrassé dans toute leur teneur les idées du Moreh Nebouchim, qui excitèrent alors tant de troubles dans les esprits. Et l’on peut dire que le Bechinoth Olam fut composé en vue de faire triompher et de résumer la doctrine de Maïmonide, comme dans une autre langue ancienne, le De naturâ rerum de Lucrèce, devait populariser et fixer un système moins digne d’estime. En effet, le Bechinoth Olam poétise toutes les opinions saillantes du Guide des Egarés. Ainsi il combat l’anthropomorphisme non seulement grossier, mais encore spirituel. Dieu ne peut être connu de l’homme sinon négativement. Comme lorsque nous disons la main de Dieu, nous n’entendons cela que dans un sens figuré, de même quand nous parlons de la sagesse et des autres perfections divines, nous ne devons pas entendre par là qu’elles sont des attributs positifs de Dieu. Admettre en Dieu une substance et des qualités, c’est scinder son unité, le diviser par la pensée ; or, Dieu est absolument un et unique. Qu’est-ce donc que la sagesse divine ? Nous ne le savons pas. Seulement voilà ce que nous pouvons, ce que nous devons dire : Dieu ne manque pas de sagesse, il n’en manque point infiniment. Dieu n’ignore absolument rien. Comment cela ? Nous, nous l’ignorons.
Avec Maïmonide, l’auteur du Bechinoth Olam admet la prescience divine et la liberté humaine la plus illimitée. Il combat à outrance les fatalistes, les hypocrites et les partisans d’une vie contemplative pure. L’homme est le maître de sa destinée, il doit avoir la conscience de sa dignité, travailler à son bien-être matériel dans les bornes de la religion et de la morale, et surtout cultiver la science et la vertu ; réaliser, autant que possible, le type idéal de l’humanité. Pour notre auteur, la plus haute expression de ce type c’est Maïmonide, la plus grande autorité après la Bible et le Talmud. Et comme Maïmonide résume dans ses écrits, et notamment dans les treize articles de la foi, la Bible et le Talmud, Jedaïah le recommande comme un modèle accompli.
Il n’est pas jusqu’aux hypothèses de Maïmonide que la Synagogue n’a pas formellement sanctionnées, que notre auteur n’accepte. Ainsi il est aussi de l’opinion que les astres sont doués d’un corps et d’une âme immortels, que ce sont des êtres intermédiaires entre l’homme et l’ange, qu’ils exercent une grande influence sur notre destinée, du moins sur notre complexion physique. Dans les treize articles de la foi, il admet outre la croyance à l’existence des anges en général, celle de l’intellect actif, ange inférieur présidant à notre planète et tenant son pouvoir de l’Être tout-puissant. Il cite aussi une opinion de Galien, rapportée par Maïmonide, sur le Temps, à savoir que le Temps est quelque chose de divin. C’est ce qu’on ne pouvait pas comprendre, à ce qu’il paraît, à l’époque de Jedaïah. Expliquer l’essence du Temps, c’est difficile en effet et a été souvent vainement essayé.
Cependant il ne faut pas croire que Jedaïah n’ait pas mis aussi du sien dans son ouvrage. Si ses idées, quoique constamment nobles et sublimes, ne sont pas neuves, ses peintures sont bien à lui et il a vivement senti ce qu’il peint. Avec quel généreux enthousiasme ne parle-t-il pas de la grandeur de l’homme, de ses misères, de l’immortalité de l’âme ? Comme il s’indigne contre l’amour de l’argent et des biens terrestres, et contre ceux qui, dans leur impatience d’être de suite au terme de leurs désirs et espérances imaginaires, voudraient prêter des ailes au Temps qui, de lui-même passe si vite ? Comme il exhorte son âme à ne pas donner dans ces défauts trop communs. Avec quelle résignation ne peint-il pas la fragilité et le néant du monde physique, et les injustices et la légèreté souvent immorale ou cruelle du monde social. Puis comme il montre l’inconstance et l’instabilité du Temps, qui, pour quelques biens et quelques consolations qu’il peut nous donnner, nous cause des alarmes perpétuelles pour notre santé, pour notre personne, pour notre fortune ou pour les personnes qui nous sont chères. De quelle science vaste et profonde dans la philosophie et les connaissances de son temps, de quelle expérience consommée de la vie ne fait-il pas preuve dans ces descriptions ?
Mais tout d’un coup, il prend un essor nouveau et plus hardi. Il va aborder les questions les plus hautes et les plus ardues de la philosophie transcendantale, de la religion et de la morale. Il parle de Dieu, de sa Providence particulière, de sa justice, de sa bonté ; il nous ouvre le ciel et nous montre Dieu occupant le sommet des êtres ; il nous parle de son unité, de son omniscience, de sa prescience qui n’exclut pas la liberté humaine. Mystères sublimes, problèmes insolubles que l’homme a cependant la gloire de poser et de comprendre. Ensuite il nous fait voir de nouveau la grandeur de l’être humain, composé de corps et d’âme. L’âme est une fille du ciel, étrangère sur la terre. L’auteur la personnifie et nous décrit ses tribulations, ses condoléances par rapport à sa situation déchue. Mais si l’âme déchoit en venant ici-bas, elle peut se réhabiliter par l’accomplissement de ses devoirs, par la piété, la science et la vertu. De grands obstacles lui sont opposés dans sa marche vers son but, par son enveloppe terrestre. Le principe matériel et le principe spirituel sont toujours en désaccord chez l’homme. Mais la récompense est en raison des efforts qu’elle coûte à obtenir. Un doux plaisir attend au ciel l’âme du juste ; l’âme de l’impie est cruellement châtiée.
L’hypocrisie, les pratiques religieuses devant couvrir le manque de charité, sont flétries par l’auteur, tandis que l’homme vertueux est réprésenté par lui dans toute sa gloire future.
Arrivé à cette partie de son ouvrage, l’auteur, transporté du désir de prendre un jour rang parmi les justes bienheureux, fait un retour sur lui-même et exhorte son propre cœur à devenir digne du bonheur réservé aux nobles âmes. Il l’engage à s’adonner à l’étude de la loi qui est la lumière du monde, à avoir soin de son âme, à ne prendre des biens de la terre que ce qui est nécessaire et permis, à bannir le reste, à ne pas remettre au lendemain l’affaire du perfectionnement de sa nature et du salut éternel. Puis il lui recommande une sage activité portant à la fois sur les occupations matérielles et spirituelles. L’homme ne doit pas compter sur l’intervention miraculeuse de la divinité en ses affaires, ni être découragé par la croyance à un destin immuable. Mais il doit sagement se fier en Dieu, puis faire son propre possible ; peser ses entreprises, puis les exécuter avec modération et fermeté. C’est ce que le Prophète appelle « avoir l’esprit des conseils et de l’action. » Le vulgaire qui agit autrement est stupide et malheureux.
Enfin, il ordonne à son cœur à respecter et à fréquenter les hommes sages et religieux, à écouter leurs moindres paroles, à imiter leurs exemples, à se pénétrer des treize articles de la foi, à y croire fermement ; et finalement à se règler sur le grand Maïmonide, parfait croyant, parfait philosophe et homme incomparable.
Telles sont les matières traitées dans ce livre dans lequel nous avons introduit une nouvelle division. Nous avons indiqué les anciens chapitres par des chiffres romains, et nous avons divisé l’ouvrage comme plus favorable à la forme que nous avons adoptée, en six chants, dont voici les titres : 1o de l’homme ; 2o du monde ; 3o du Temps ; 4e de Dieu ; 5e de l’âme ; et 6o du cœur.
Sur la demande de plusieurs personnes, nous avons également traduit la prière des Memine, qui, dans les anciennes éditions, se trouve à la suite du Bechinoth. Nous croyons devoir prévenir ceux qui liront cette prière, qu’elle a été faite par notre auteur, mais au XIVe siècle. Que l’Eternel agrée et favorise notre œuvre !
Rixheim, 1864.
Source — L’Examen du Monde, suivi de la Prière des Memine. Poèmes hébreux de Rabbi Jedaïah Hapenini, traduits en vers français par Jacques Schwab, rabbin de Rixheim. Mulhouse, imprimerie de J. P. Risler, 1864. [Aucune version numérisée n’est disponible en ligne ; transcription établie d’après l’exemplaire imprimé.]