בחינות עולם עם בקשות המ״מין
L’Examen du Monde
suivi de la Prière des Memine
R. Yedayah ben Abraham Bedersi — HaPenini (v. 1270-v. 1340)
Traduction de Jacques Schwab (1864)
Appendice de Jacques Schwab
Avis important. — Nous avons l’honneur d’informer le public que le produit du restant de nos exemplaires de l’Examen du monde, dont le prix est de 2 francs chacun, sera consacré à favoriser deux constructions utiles et nécessaires, celles d’une synagogue à Rixheim et d’une maison d’école à Habsheim. Ainsi, quelque opinion qu’on se fasse de notre publication, on n’en regrettera pas la dépense, laquelle aura toujours une destination méritoire. Pour prouver toutefois que notre travail n’est pas sans valeur, nous osons nous prévaloir des approbations dont il a été l’objet.
Notre vénérable supérieur, M. Ad. Franck, vice-président du Consistoire central, nous a fait l’honneur de nous écrire, en date du 14 décembre 1864 : « Monsieur, ce n’a pas été une médiocre jouissance pour moi de reconnaître le vieux rabbin espagnol sous le costume élégant par lequel vous l’avez à la fois rajeuni et nationalisé français. Quand vous publierez une seconde édition de votre traduction, j’aimerai de la voir accompagnée du texte et de quelques notes étendues. Ce sera, si je ne me trompe, le moyen de satisfaire les savants aussi bien que les gens du monde. »
MM. Jeanmougin et Boissière, habiles littérateurs de Mulhouse, MM. Albert Cohn, Trénel, directeur du séminaire israélite, Lévy, grand rabbin de Bordeaux, Mossé, rabbin d’Avignon, Lazare, rabbin de Bollwiller, J. Wurmser, instituteur, nous ont également honoré de leurs suffrages et profitables avis.
L’Univers israélite, les Archives israélites, la Famille de Jacob, ont parlé plus ou moins avantageusement de notre essai poétique, en l’année 1864-65.
Voici la liste de nos généreux souscripteurs et donateurs que nous remercions : MM. Albert Cohn, pour le séminaire, Blumenthal, de Paris ; MM. Lantz Lazare, membre du Consistoire du Haut-Rhin, pour l’hospice et l’école de travail de Mulhouse, Lantz Isaac, commissaire administrateur du temple, Schwartz orfèvre, Schweitzer, Paraf Benjamin, J. Bernheim et fils, M. Bernheim et fils, E. Lang et fils, Lévy, lithographe, Weiller, A. Stœber, professeur, L. Raphaël, de Mulhouse ; Hirsch, institut. à Constantine ; Mad. Dreyfus-Werth, MM. Dreyfus, de Ribeauvillé ; Willard, frères, A. Dreyfus, M. Dreyfus, A. Haas, B. Meyer, E. Dreyfus, Sam. Lévy, Mad. Rueff, Mlle Marie Dreyfus, MM. Sal. Dreyfus, J. Lévy, de Rixheim ; M. B. Lang, de Sierentz ; Mayer, instituteur, J. Bloch, de Hegenheim ; B. Dreyfus et Lévy, de Sainte-Marie-aux-Mines ; J. Lang, de Lyon ; Schwab père et fils, de St-Dié des Vosges ; J. Kahn, de St-Etienne ; A. Weil et Ab. Rueff, de Blotzheim ; Picard, Dreyfus, Schmoll, de Bâle ; Lazare, Sopher, à Dornach ; Laz. Bloch, de Thann ; Benjamin Haas, commissaire administrateur du temple, Elie Haas, Salomon Haas, A. Brunschwig, Isaac Lévy, Dreyfus, instituteur, de Habsheim.
Nous profitons de cette occasion pour déférer en partie aux désirs qu’on a bien voulu nous exprimer, en ajoutant quelques notes supplémentaires sur la partie scientifique de notre ouvrage.
Notes
Préface. — Notre auteur était un rabbin philosophe de l’école de Maïmonide. Mais en sa qualité de poète, il a revêtu les idées austères mais modérées de son maître, des couleurs ascétiques et un peu lugubres qui distinguent les Pensées de Pascal et les Nuits d’Young. On a pu taxer notre traduction en vers français de singulière présomption. Un auteur ne se justifie pas de pareils reproches, son livre doit répondre pour lui. Disons cependant avec Young (17e nuit) : « Puisque vous pensez qu’un prêtre qui vous prêche en vers a plus de droit à votre attention, et que la poésie peut ennoblir les fonctions de mon état, ma muse s’est pliée à votre goût ; elle a risqué dans mes vers des vérités simples que ma voix eût pu vous annoncer dans la chaire…. Oubliez mes vers, mais retenez les vérités qu’ils expriment. Je cherche votre bonheur et non pas vos éloges. »
Chant 1er. Ce chant n’a pas de sujet homogène, c’est un prélude. Qui n’a pas présent à la mémoire ce passage de Pascal : « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant…. Quand l’Univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’Univers a sur lui, l’Univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. »
C’est ce thème qui est développé dans les chapitres I, II et III, où nous voyons la grandeur de l’homme et sa faiblesse. Le chapitre IV explique ce contraste en nous montrant que l’homme ne doit être heureux que dans la vie future. Aussi l’auteur déplore-t-il, dans les chapitres V et VI, l’amour que les hommes ont pour l’argent et l’impatience que leur fait éprouver l’attente incertaine des biens terrestres. Cet amour et cette impatience sont blâmés plus fortement encore dans le chapitre VII, où la morale du plaisir et de l’intérêt est opposée au devoir.
Chant II. « Le plus grand philosophe du monde, a dit Pascal, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. » La même image appliquée au monde, au temps, à l’homme, fait l’objet du chapitre VIII. Le chapitre IX se résume dans ces mots du poète anglais : « Quiconque ne portera pas ses regards au-dessus de la terre pour chercher le vrai bonheur et la véritable amitié, n’en trouvera pas même l’ombre ici-bas ». Enfin le chapitre X est une amplification d’une autre phrase d’Young : « Ouvrons l’histoire du monde ! que trouvons-nous ? les jeux bizarres de la fortune, les besoins impérieux de la nature, la perfidie des femmes, la vengeance et l’inhumanité des hommes » (XVe nuit). Cependant une pensée philosophique se cache sous ces dehors poétiques. C’est la question de l’origine du mal. D’après Maïmonide, Dieu n’a créé que le bien, le mal n’existe point par lui-même. C’est l’absence du bien, une privation, une négation, une nullité. Le mal, dans le monde, provient soit de l’imperfection de la matière, soit des fautes de l’individu, soit des torts que les hommes se font mutuellement (v. Dict. des sciences phil. art. Maïmonide). Cette opinion ne paraît pas conforme à celle de la Bible qui attribue à Dieu la création même du mal (V. Isaïe XLV, 7). La philosophie moderne accorde la bonté de Dieu avec l’existence du mal, en disant que Dieu a créé le meilleur en somme d’entre tous les mondes possibles, et que nos souffrances seront compensées par les rémunérations de l’autre monde. Le Talmud incline également vers cet optimisme raisonnable. R. Eliézer ben Pedath, est-il dit (Taanith 25, a) se plaignait à Dieu de son extrême pauvreté. Dieu lui proposa de créer un autre univers où il aurait pu devenir plus riche, mais où sa vie eût été de courte durée. R. Eliézer déclina cette offre, et il lui fut promis en retour une plus belle part dans la vie future.
Chant III. Il ne s’agit pas dans les chapitres XI et XII du temps considéré au point de vue ontologique, problème agité entre Newton, Clarke et Leibnitz. L’auteur, il est vrai, rapporte, d’après Maïmonide, que Galien a dit, que le temps est quelque chose de divin, que l’on ne peut comprendre, citation dont feu M. Munk avoue ingénument avoir ignoré la source primitive. Mais l’usage que Bedersi fait de ces paroles consiste à confirmer la thèse qu’il soutient, à savoir que le temps est mobile, capricieux. « Il semble que le temps, s’écrie Young de même, se délasse de sa course éternelle, à compter d’âge en âge nos misères et nos calamités. Chaque heure compte son aventure tragique, mêlée à quelques épisodes ridicules, et le temps court en remplissant ses annales des malheurs de l’espèce humaine ». Pour passer en revue tous les malheurs dont la sphère céleste tient la menace suspendue sur la tête de l’homme, l’auteur expose dans le chapitre XII, l’astronomie de son temps. Selon les idées d’alors, les astres sont attachés à cinq grandes sphères (d’autres trouvent dix et même dix-huit, Munk, Guide I, 358, Préface viii) enveloppées l’une dans l’autre et tournant autour de la terre immobile, leur centre commun et profond. Ce sont les sphères, 1. de la lune, 2. du soleil, 3. de Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne, 4. des étoiles fixes et 5. des intelligences pures. Toute la création est graduée comme l’échelle de Jacob. Tout s’y tient au moyen d’une influence émanant de Dieu et aboutissant au dernier atome. Ces astres, tout en ayant leur mission spéciale, agissent sur les éléments du monde et jusque sur le système organique de l’homme. Douées de vie et de perception, bien que privées de la parole, les sphères célestes chantent littéralement, comme dit le Psalmiste, les louanges de Dieu. (Tout cela cependant est hypothétique d’après Maïmonide. V. Akedath Jitzchak sect. 5 et 31). Partant de cette haute opinion en faveur des corps célestes et des variations de l’Univers, l’auteur fait sentir à l’homme son néant à l’égard de sublimes êtres qui l’entourent, et surtout la vanité de son bonheur et de sa sécurité terrestres.
Chant IV. Le chapitre XIII est le plus philosophique de l’ouvrage. C’est là que les idées originales de Maïmonide sur Dieu sont condensées en distiques concis et profonds. Dieu, essence pure, est placé au sommet de l’Etre. De son unité, d’où sont exclues la pluralité et la composition, il ne peut sortir de pluralité. Il n’a donc pu en émaner qu’une intelligence pure. Mais dans cette intelligence pure, il y a déjà pluralité d’idées. Elle se connaît soi-même et connaît son auteur. De la connaissance qu’elle a de son auteur, qui est une intelligence pure, il se forme une autre intelligence pure, et de la connaissance complexe qu’elle a d’elle-même, comme intelligence pure et comme produit contingent d’une cause nécessaire, se forment l’âme et le corps d’une sphère, et ainsi de suite jusqu’à la dixième sphère, la nôtre, qui a son ange gardien comme toutes les autres. De sa hauteur inaccessible, Dieu voit tout ce qui se passe ici-bas. Sa Providence, son omniscience, sa prescience s’étendent à tout. Comment se fait en Dieu cette science, comment prévoit-il l’avenir sans infirmer la liberté de l’homme ? L’homme ne saurait l’expliquer, lui qui ne comprend pas comment sa propre âme arrive à la connaissance de ce qu’elle sait. Dieu est lui-même la vérité. Pour lui, l’essence et la pensée sont identiques (Moreh I, 68). L’essence de Dieu ne peut être connue de l’homme. Il n’y a aucune assimilation possible entre le Créateur et la créature. Nous savons que Dieu est, mais non pas ce qu’il est. Le sage qui est approché de Dieu, parce que celui-là seul qui connaît Dieu trouve grâce devant ses yeux, n’admet pas en Dieu des attributs positifs essentiels qui impliqueraient soit la pluralité, soit un changement dans l’essence divine, mais des attributs négatifs. Nous disons que Dieu est vivant, c’est-à-dire qu’il n’est pas sans vie ; éternel, il n’y a pas de cause qui l’ait fait exister. Et à mesure qu’on augmente les négations à son égard, on approche de sa perception (Ib. 59). Cela constitue les différents degrés de connaissance de Dieu dans les hommes. Mais bien que Maïmonide se hasarde trop sur ce terrain abstrait, d’après Mendelsohn, dans une note du Phédon (1er Dialogue)*), il dit cependant que Dieu se manifeste par ses œuvres de sorte que nous sommes éblouis de sa beauté, et lui reconnaît des attributs d’action.
Chant V. Pour l’intelligence du XIVe chapitre, il faut avoir quelque notion de la Psychologie de Maïmonide. Selon ce philosophe, l’âme est une dans son essence, mais elle agit et se manifeste par des facultés diverses. Ces facultés, dont quelques uns ont fait autant d’âmes spéciales, sont la force nutritive ou vitale, la sensibilité, l’imagination, la force appétitive et la raison. La liberté de l’homme est l’action que l’intelligence (aujourd’hui on dirait la conscience ou la volonté éclairée) exerce sur l’appétit, et existe en dehors de l’organisme. L’intelligence seule échappe à l’influence de la matière. Elle est la forme de l’âme comme l’âme est la forme du corps. Il y a deux sortes d’intelligence : l’intelligence matérielle ou passive (sechel hayoulani) qui porte sur les connaissances qui nous viennent des sens, et l’intelligence acquise (hanikné) qui conçoit l’abstrait, l’absolu, les vérités éternelles, et qui vient en nous par la conjonction de l’intelligence passive avec l’intellect actif universel (Nouse Poétikose), lequel, pris dans un sens aristotélique, est l’intelligence divine, et, dans un sens arabe, désigne un ange inférieur, chargé de l’organisation des corps terrestres et spécialement des besoins et de la conservation de l’âme humaine (Munk, Guide I, 304). Mais l’âme elle-même est l’ouvrage de Dieu. Elle vient directement du ciel, ainsi que le pensent Platon et le Talmud ; et soit comme expiation d’une vie antérieure, soit comme moyen de perfectionnement et de mérite, elle entre dans le corps humain où elle habite, selon notre auteur, une région avoisinant le siége du cœur. Là elle est tenue au secret, et regrette son séjour primitif dans le ciel. Pour se consoler, elle a besoin de se dire qu’elle a une mission sacrée à exercer ici-bas, celle d’animer les corps inertes, de diriger ses facultés vers l’ordre et la perfection, et de cultiver, malgré les luttes et les obstacles que le corps lui suscite, la science et la vertu, afin de pouvoir faire son salut, en se réunissant aux autres âmes parfaites au sein de l’intelligence active. Mais toutes les âmes n’arrivent pas à ce degré d’immortelle félicité. Cette juste rémunération n’est accordée qu’à l’âme qui, pour parler le langage de Philon, s’est répandue comme une libation pure devant le Seigneur.
Chant VI. Dans les chapitres XV, XVI et XVII, l’auteur, sous la forme assez singulière d’un discours à son cœur, ce voisin de l’âme, déroule devant nous les plus importantes sentences de la morale maïmonidique. L’imagination y fait place à la raison. Pour Maïmonide comme pour Aristote, la vertu consiste habituellement à tenir le milieu entre deux extrêmes. L’économie, par exemple, est une vertu, parce qu’elle est éloignée également de l’avarice et de la prodigalité. Cependant il est certaines passions qu’il faut repousser complétement, telles sont, p. ex., la colère et la vengeance. En assignant à la vie un but spéculatif, l’éthique maïmonidique ne sacrifie aucun des autres principes. Toutes nos actions doivent être dirigées de telle sorte qu’elles forment comme une échelle de perfectionnement et se rapportent toutes à une fin supérieure. Ainsi l’on doit s’occuper de ses intérêts et exercer une profession honnête, non pour acquérir des richesses, mais pour écarter de soi les soucis et la douleur, pour conserver un esprit libre dans un corps sain. Enfin il faut employer ce double avantage de la liberté de l’esprit et de la santé du corps à conduire son intelligence par le chemin de la science à la connaissance de Dieu (V. Ad. Franck, Diction. ph. art. Maïmonide). Toutes ces idées se trouvent exactement énoncées par notre auteur. Seulement celui-ci insiste notamment sur l’étude de la loi, cette lumière et ce guide infaillible, et sur la tâche pressante du salut qui dépend de notre seule liberté. Il recommande aussi de fréquenter les sages, d’admettre les treize articles de foi, et de suivre en tout le grand Maïmonide.
Prière des Memines
I. Dans le premier alinéa, l’auteur parle de la création ex nihilo, du grand cercle diurne qui, par son double mouvement de l’est à l’ouest et de l’ouest à l’est, qu’il communique aux autres sphères, produit le jour et la nuit, des froides pléiades contrebalancées par l’ardent Orion (V. Job, 38, 31).
II. Le second alinéa renferme de nouveau la théorie de l’émanation des esprits purs ou anges, voir plus haut p. 7.
III. Le 3me raconte la bonté de Dieu et sa justice.
IV. Le quatrième traite de la loi de Dieu.
V. Plaintes de l’auteur sur sa destinée. VI. Portrait du méchant. VII. Exemple de contrition. VIII. Complainte sur l’état de la Palestine et d’Israël à cette époque. IX. Espérances suprêmes.
Source — L’Examen du Monde, suivi de la Prière des Memine. Poèmes hébreux de Rabbi Jedaïah Hapenini, traduits en vers français par Jacques Schwab, rabbin de Rixheim. Mulhouse, imprimerie de J. P. Risler, 1864. [Aucune version numérisée n’est disponible en ligne ; transcription établie d’après l’exemplaire imprimé.]