הקדמה לפירוש ספר ירמיהו

Préface au commentaire sur Jérémie

Isaac Abravanel (1437-1508)

Trad. Olry Terquem (1840)

Les trois propriétés de l’auteur inspiré

Isaac Abrabanel dit :

L’homme est doué de trois propriétés.

La première propriété se trouve dans l’âme ; les objets extérieurs se peignent, se fixent avec fidélité dans son esprit, dans son intelligence. La supériorité d’intelligence, la perfection d’un homme de génie ou d’un prophète, dépendent du degré plus ou moins grand de cette propriété. Plus ces représentations des objets extérieurs sont fidèles, et plus l’homme est capable de progrès dans ses recherches et dans ses méditations. Cette première propriété est donc essentielle à l’âme d’un homme de génie, d’un prophète. 

La seconde propriété consiste à déterminer par la langue et les paroles ce qui est peint dans l’âme ; car de même que l’âme peint en elle-même les objets existants, de même la langue et les paroles peignent ce qui se trouve dans l’âme. Il règne aussi, par rapport à cette propriété, une grande différence entre les hommes : selon le degré d’élévation des termes dont chacun se sert pour exprimer ses idées ; selon qu’il énonce dans un langage clair, avec une diction élégante sans obstacle, sans gêne, tout ce qui est dans l’âme. C’est par là que les orateurs et les poètes diffèrent les uns des autres.

La troisième propriété consiste dans l’écriture, lorsque le sage, le prophète, écrivent sur un livre ce qu’ils ont dit ou ce qu’ils ont eu intention de dire de vive voix. Car la représentation dans l’âme constitue la première propriété ; la fixation par la parole, la seconde propriété ; de même les récits et les raisonnements se peignent dans l’écriture, qui est la troisième propriété ; et là existe aussi une grande différence entre les hommes, non pas dans la forme des lettres, dans la calligraphie seulement ; mais dans la correction de l’écriture, dans l’orthographe ; qu’il n’y ait ni fautes, ni erreur : le masculin pour le féminin et réciproquement ; le singulier pour le pluriel et réciproquement ; le passé pour le futur et réciproquement, et autres fautes de ce genre.

Le témoignage de l’Ecclésiaste

Ces trois propriétés renferment donc en général toutes les qualités des sages ou prophètes, auteurs de livres ; supériorité dans la conception, pureté de style, et correction dans l’écriture. C’est ce qu’exprime Salomon à la fin de l’Ecclésiaste : ויותר שהיה קהלת חכם עוד למד דעת את העם ואזן וחקר תקן משלים הרבה outre que l’Ecclésiaste était sage, il apprenait aussi au peuple à devenir intelligent ; il écoutait, recherchait et composa beaucoup de paraboles (12, 9). בקש קהלת למצא דברי חפץ וכתוב ישר דברי אמת l’Ecclésiaste cherchait à trouver des paroles précieuses et à écrire correctement les paroles de la vérité (12, 10). דברי חכמים כדרבנות וכמשמרות נטועים בעלי אספות נתנו מרעה אחד les paroles des sages sont comme des aiguillons et des clous fixés par les maîtres des assemblées ; données par un seul pasteur (12, 11).

Outre qu’il était sage, cela veut dire que l’Ecclésiaste possédait à un haut degré la première propriété, et nous montre la grandeur de sa sagesse. Il apprenait au peuple à être intelligent ; la seconde propriété était parfaite chez l’Ecclésiaste ; il s’exprimait purement et adaptait son enseignement à la capacité des disciples ; pour les plus intelligents, il se servait d’observations, d’investigations, et pour les autres, ou les moins avancés, il faisait usage des paraboles. Il cherchait à trouver des paroles précieuses, ceci se rapporte encore à la seconde propriété ; et à écrire correctement les paroles de la vérité ; c’est la troisième propriété. Son écriture, dans ses compositions, était correcte, sans aucune erreur ni faute. Salomon avait besoin de cette perfection dans le discours pour enseigner le peuple ; car, au premier abord, il semble que les deux dernières propriétés ne lui étaient pas nécessaires, et qu’il pouvait se contenter d’être roi d’Israël ; c’est pour cela qu’il commence à dire que l’Ecclésiaste était sage. Mais cette perfection personnelle ne lui suffit pas ; car il voulait encore perfectionner son peuple, ses contemporains, par l’enseignement oral, et les générations à venir par ses écrits. C’est pour cela qu’il ajoute : Les paroles des sages sont comme des aiguillons. Cela veut dire que les paroles des sages excitent l’homme pour la science et la perfection, comme l’aiguillon excite les animaux, etc. ; mais les paroles sont fugaces et ne restent point ; tandis que les paroles écrites sont comme des clous fixés, qui ne bougent plus ; et quoique la plupart des auteurs soient obligés de copier, de dérober en quelque sorte leurs devanciers, cela n’a rien de honteux ; car tous ont compilé et pris ce qu’ils ont au même pasteur, source de toute science et de toute intelligence ; c’est de lui que tous les sages ont appris. De là l’Ecclésiaste arrive à cette ingénieuse conclusion : ויתר מהמה בני הזהר עשות ספרים הרבה plus que tout cela, garde-toi, mon fils, de faire beaucoup de livres (12, 12). L’intention n’est pas qu’il faut se garder de faire des livres ; au contraire, qu’il faut s’empresser et s’appliquer à les faire ; il ne faut pas dire : Mes prédécesseurs ont déjà composé beaucoup d’ouvrages, pourquoi me fatiguerais-je à en composer, à en faire d’autres ? car nos ancêtres nous ont encore laissé de la place pour nous y établir[1].

Jérémie et les trois propriétés

Il nous reste à examiner si le prophète Jérémie, la paix soit avec lui ! possédait dans la perfection les trois propriétés mentionnées, ou une partie d’entre elles.

Première propriété : Jérémie et Moïse

Première propriété. — Il paraît par les écrits de Jérémie qu’il possédait cette propriété, cette première perfection à un point tel, qu’il se rapproche du chef de tous les prophètes ; et sous ce rapport sa supériorité prophétique est plus voisine de celle de Moïse qu’aucun autre prophète. Voici les points par lesquels j’ai vu que Jérémie ressemblait au prince des prophètes ; je vais les indiquer un à un :

1. Moïse était de la tribu de Lévi ; et Jérémie de même ; il était cohène.

2. Moïse a commencé par refuser sa mission ; מי אנכי qui suis-je ? (Exode, 3, 11.) Jérémie de même : הנה לא ידעתי דבר je ne sais pas parler (1, 6).

3. Moïse a exercé la prophétie quarante années ; et Jérémie autant.

4. Moïse trouva des adversaires dans sa propre tribu, Corach, etc. ; Jérémie fut persécuté par ses compatriotes.

5. Moïse fut jeté dans la rivière par ses parents ; et Jérémie dans une citerne.

6. Moïse fut sauvé par une esclave de la fille de Pharaon ; Jérémie par un esclave du roi d’Éthiopie.

7. Moïse réprimande plusieurs fois les Israélites, à cause de leurs péchés ; et ainsi Jérémie.

8. Moïse a annoncé aux Israélites l’exil et le retour ; Jérémie de même.

9. Moïse a repris les Israélites d’avoir profané le sabbat ; Jérémie de même.

10. Moïse demande à Dieu pourquoi les justes sont quelquefois malheureux et les méchants heureux : הודיעני נא את דרכיך fais-moi connaître tes voies (Exode, 33, 13).

Jérémie fait la même question (12, 1) ; צדיק אתה יהוה tu es juste, Iehovah, etc.

11. Moïse a averti les Israélites de ne pas retourner en Égypte ; Jérémie aussi.

12. Moïse a prédit la mort violente de ses adversaires : אם כמות כל האדם ימותון si de la mort de tout homme ceux-ci meurent (Nomb. 16, 29). Jérémie a dit à Hananie, son adversaire : השנה אתה מת cette année tu mourras.

13. Moïse a brisé les tables de la loi ; et, selon le Talmud, Jérémie a caché l’arche d’alliance et les tables de la loi.

14. Moïse n’a pas eu le bonheur de mourir dans la Terre sainte et d’y être enterré ; Jérémie est mort et a été enterré hors pays (hors de la Terre sainte).

Ces quatorze[2] points de ressemblance n’existent que parce que le génie prophétique de Jérémie approchait plus de celui du chef des prophètes qu’aucun autre. Nos sages, que leur mémoire soit bénie ! ont déjà fait attention à cette ressemblance. En effet, on lit dans le פסיקתא רבתי (Pesiktah Rabbati)[3] ce qui suit :

« Le rabbi Iehouda, fils de rabbi Siméon, dit : Il est écrit (Deut. 18, 18) נביא אקים להם מקרב אחיהם כמוך je leur instituerai un nabi du milieu de leurs frères, comme toi. Puis il est ensuite écrit (ibid. 34, 10) : ולא קם נביא עוד בישראל כמשה il ne s’est pas encore élevé un nabi en Israël comme Mosché.

« Comment donc entendre le comme toi ? Il faut l’entendre de Jérémie, qui égalait Moïse pour les réprimandes. Tout ce qui est écrit de l’un est aussi écrit de l’autre : l’un a prophétisé quarante années, et l’autre également ; l’un a prophétisé sur Juda et Israël, de même l’autre ; contre l’un se sont élevés les hommes de sa tribu ; contre l’autre de même. L’un a été jeté dans la rivière, l’autre dans la fosse. L’un a été sauvé par une esclave, l’autre par un esclave ; l’un est venu avec des paroles de réprimandes, de même l’autre. » Ainsi [nos] maîtres ont signalé une partie des ressemblances que j’ai indiquées.

Deuxième propriété : le style

Deuxième propriété. — Quant à cette seconde propriété, qui consiste dans la pureté du langage, je ne pense pas que Jérémie ait excellé dans l’arrangement des phrases et dans la beauté du discours, autant qu’Isaïe et d’autres prophètes. C’est pourquoi on rencontre dans Jérémie beaucoup de versets où il manque, selon l’avis de tous les interprètes, un mot ou même plusieurs, en prenant les versets comme ils sont ; on trouve fréquemment la préposition על employée pour אל ; une inversion dans le genre, le nombre, le temps, les personnes ; pour les événements, il n’observe pas l’ordre des temps. Après avoir mentionné la destruction du temple et la fin du règne de Tsidkiahou, il revient aux événements qui se sont passés sous le roi Jehoyakime ; ces sortes de transpositions, chez les autres prophètes, sont rares et en petit nombre, tandis qu’elles sont fréquentes et abondantes chez Jérémie. La raison en est, je pense, dans l’âge très jeune où Jérémie a commencé sa mission ; il n’était pas encore exercé dans l’art oratoire, et il dit (1, 6), avec vérité : לא ידעתי דבר כי נער אנכי je ne sais pas parler, car je suis un jeune homme ; tandis qu’Isaïe, d’extraction royale et élevé à la cour, possédait toutes les finesses de la langue. Les autres prophètes n’ont commencé qu’après avoir acquis l’expérience du monde et avoir vécu dans le commerce des hommes ; c’est pourquoi ils savaient mettre de l’ordre dans leurs discours. Jérémie était des cohenime d’Enatoth, la prophétie l’a saisi avant qu’il fût bien formé.

Troisième propriété : l’écriture

Troisième propriété. Jérémie ne possédait pas non plus cette faculté ; savoir, les corrections et l’orthographe, à un haut degré, et pour le même motif, il ne les avait pas encore appris en débutant dans la carrière : ce que montrent les Keri et Kethib, Keri sans Kethib, Kethib sans Keri, partout plus nombreux chez lui que dans aucun autre prophète ; car Jérémie a autant d’étendue que toute la Genèse plus une partie de l’Exode se terminant au premier verset de la parscha בא אל פרעה (Exode, 10, 1) ; et aussi la même étendue que Josué, plus les Juges ; il se trouve que cette partie du Pentateuque renferme 21 Keri et Kethib, et Jérémie en contient 81 ; l’ouvrage de Josué et les Juges ne renferme que 41 de ces variantes ; je crois opportun de donner quelques explications sur l’origine de ces variantes.

Le Keri et le Kethib

L’opinion de Kimchi et de l’Ephod

Keri et Kethib. Dans la Bible on rencontre des mots écrits d’une certaine façon dans le texte (Kethib), et d’une autre façon en marge (Keri). Il n’y a pourtant pas de doute que le nabi ou l’orateur ne s’est exprimé que d’une seule manière, et non pas de deux manières. Voici la raison de cette différence que donne Kimchi (David)[4] : « Lors du premier exil, les ouvrages ont été perdus, emportés ; les hommes versés dans l’Écriture avaient péri ; de sorte que les membres de la grande assemblée, occupés à rétablir le texte primitif de la Torah, trouvant des différences dans les manuscrits, se sont dirigés d’après le plus grand nombre ; ensuite, pour le choix, selon leur opinion, ils ont écrit le mot sans le ponctuer, ou bien l’ont écrit en marge et pas dans le texte ; ou bien d’une façon dans le texte et d’une autre en marge. »

L’Ephod[5] a abondé dans le même sens ; voici ses paroles : « Esra le cohène a fait tous ses efforts pour améliorer les défectuosités ; ainsi ont fait tous les soffrime ses successeurs, et ils ont rétabli la Bible avec une grande perfection, de manière à la laisser désormais complète, en comptant le nombre des parschioth, des versets, des mots, des lettres ; ils ont composé là-dessus des ouvrages, qu’on nomme les ouvrages de la Massorah ; et dans les endroits où ils ont remarqué des lacunes, ou quelques désordres, ils ont fait des Keri et des Kethib. »

La réfutation d’Abravanel

L’opinion de ces sages est bien loin de la mienne. Je ne puis supporter l’idée qu’Esra ait trouvé la Torah ou d’autres ouvrages inspirés dans un état douteux, à raison de lacunes et de désordres ; puisqu’un manuscrit de la Torah où il manque une seule lettre est déclaré possoul, vicieux ; car selon le Keri il manquerait beaucoup de lettres dans la Torah ; c’est pourtant là notre consolation dans nos peines, de savoir que nous possédons la Torah avec nous dans notre exil. Et si, comme le pensent ces hommes, la Torah avait été sujette à des lacunes, à des désordres, il ne nous resterait plus rien de stable pour nous appuyer dessus ; toutefois Isaïe dit (59, 20, 21) ובא לציון גואל ולשבי פשע ביעקב נאם יהוה . . . ואני זאת בריתי אותם אמר יהוה רוחי אשר עליך ודברי אשר שמתי בפיך לא ימושו מפיך ומפי זרעך ומפי זרע זרעך אמר יהוה מעתה ועד עולם il viendra pour Tsione (Sion) un libérateur, pour les pécheurs convertis en Jacob, prononce Iehovah. Et moi, voici mon alliance avec eux, dit Iehovah : Mon esprit qui est sur toi, et mes paroles que j’ai mises dans ta bouche, ne seront pas retranchées de ta bouche, ni de celle de tes enfants, ni de celle des enfants de tes enfants, d’à présent jusqu’à l’éternité, ce qui prédit que la Torah et toute la Bible resteront toujours parmi nous sans être entachées d’aucun doute, d’aucune hésitation ; c’est même là l’assertion du huitième des principes fondamentaux de la croyance, rédigés par le grand maître (Maïmonide), dans son commentaire sur la Mishna, et que tout fidèle est tenu de croire, savoir : que la Torah qui est entre nos mains est celle qui a été donnée à Moïse sur le mont Sinaï, sans aucun changement ni aucune altération. Outre que ceci tient à la foi même, je leur demanderai si, selon l’opinion régnante, les Keri et Kethib proviennent de la diversité des manuscrits, entre lesquels Esra n’a pas su choisir et a mis les deux versions, une au texte et l’autre en marge ; je leur demanderai pourquoi dans l’interprétation de l’Écriture nous nous appuyons toujours sur le Keri et non pas sur le Kethib, et pourquoi Esra, étant dans le doute, a-t-il toujours fait accorder la ponctuation avec le Keri et non avec le Kethib ? Cela nous montre donc que dans sa pensée le Keri était la bonne version, c’est pourquoi il y a mis la ponctuation convenable ; mais si c’était vraiment son opinion, il aurait dû mettre la version du Keri en dedans, comme étant la véritable version, et le Kethib en marge. Finalement, si le Keri et le Kethib étaient deux versions qu’Esra a trouvées dans divers manuscrits, nous n’avons aucun moyen de savoir pourquoi nous prononcerions toujours comme la version qui est en marge et jamais comme celle qui est au texte ? Secondement, si ces variantes provenaient des troubles de l’exil, elles devraient être l’effet du hasard, selon que des lettres aient été maculées ou conservées, et se présenter dans quelques endroits seulement ; ce qui n’a pas lieu. Par exemple, dans la parscha לך לך on trouve dans le texte deux fois צביים et deux fois en marge צבאים. Pourquoi l’erreur, si elle est un effet du hasard, tombe-t-elle deux fois sur le même mot ? De même le mot יעוש (ילדה את יעוש לעשו) est écrit deux fois יעיש dans le texte. Bien plus : sur vingt-deux fois que le mot נערה paraît dans le Pentateuque, il est écrit vingt et une fois נער sans ה, et une seule fois avec le ה : ונתנו לאבי הנערה ils donneront au père de la jeune fille (Deutér. 22, 19). Quel est l’homme sensé qui soutiendra que le hasard a toujours agi dans toute la Torah sur le mot נערה, pour lui enlever sa lettre finale ? De même le mot מצותיו est écrit quatre fois en tout, et toujours מצותו sans le י ; encore peut-on dire que la lettre י s’est effacée ou perdue ; mais comment le Kethib בעפולים rendu par le Keri בטחורים ; le Kethib ישגלנה qui a pour Keri ישכבנה ? On ne peut pas dire ici qu’il y a transposition ou maculature, et il y en a comme cela sans nombre dans la Bible ; mais la chose n’est pas comme l’ont cru ces savants, ושרי להו מריהו que Dieu leur pardonne ! mais selon moi, la vérité est qu’Esra et les membres de la grande assemblée ont trouvé les livres de la loi dans leur perfection et intégrité, comme ils ont été écrits ; mais avant qu’Esra se soit mis à mettre les points-voyelles, les accents toniques et les fins des versets, il a bien médité le texte, et lorsqu’il a rencontré des choses qui lui paraissaient étranges, soit sous le rapport du génie de la langue, soit relativement à l’intention de l’écrivain, il a pensé qu’il y avait là deux raisons : la première, que l’écrivain a déposé là un des mystères dont la loi est remplie, et cela, selon l’élévation du prophète, ou selon la profondeur de sa science. Esra s’est donc bien gardé d’effacer quoi que ce soit de l’Écriture sainte ; dans son opinion, tout cela était écrit avec une science éminente, et les lettres manquantes ou surabondantes ont été mises pour des causes supérieures, c’est pour cela qu’il a écrit ces mots dans le texte, comme il les a trouvés écrits, et a mis en marge l’explication, selon les règles du langage et le sens naturel. Tous les Keri et Kethib de la Torah sont de ce genre. Ainsi Moïse a toujours écrit מלך צביים, parce que dans ces temps reculés, tel était son nom, peut-être parce que son pays était en tête (צבי) de tous les autres pays ; mais Esra, dans la marge, a expliqué que c’était le מלך צבאים ; car c’est le nom du pays au temps du second temple ; de même Moïse a écrit partout נערה sans ה. Déjà les hommes de la Massora en ont indiqué la raison : une fille israélite qu’un homme n’a pas approchée doit être comme si elle était un נער ; mais après qu’elle a perdu sa virginité, alors le nom est écrit en plein נערה : ונתנו לאבי הנערה ; de même Moïse a écrit מצותו, car toutes les lois doivent être unies, comme ne formant qu’une seule loi ; ainsi ובעפולים exprime une élévation ; le Keri explique que c’est l’élévation de טחורים ; de même ישגלנה se dit d’une reine (nous trouvons שגל reine, Ps. 45, 10, Néhémie, 2, 6), il faut l’expliquer par ישכבנה, ainsi des autres Keri et Kethib ; le Kethib est le sens mystique, et le Keri le sens naturel. Après il a fait la ponctuation selon le sens naturel, la faisant concorder avec le Keri. Peut-être aussi qu’Esra ne croyait pas toujours que ces mots insolites étaient en vue de quelques mystères ; mais qu’ils provenaient quelquefois d’une trop faible connaissance dans la langue hébraïque, de trop peu de soin dans l’orthographe, et que ces fautes sont échappées sans le vouloir aux nabis ou aux inspirés ; c’est pourquoi il a rétabli le véritable mot, selon que l’exige le récit, et c’est là l’origine du Keri ; car le saint scribe craignait de porter la main sur le texte sacré, c’est pourquoi il a mis en dehors sa propre explication.

Les Keri et Kethib de Jérémie

La plupart des Keri et Kethib de Jérémie, en les examinant bien, sont de ce second genre. Jérémie les a écrits par erreur et involontairement. Esra est venu, et a écrit les corrections en dehors ; exemples :

1° עריו נצתה (2, 15) Esra a vu que נצתה au singulier, ne peut s’appliquer à עריו au pluriel, et il a mis en marge נצתו.

2° ותאמרי לא אעבוד (ibid. 20) Esra, selon le sens, a mis אעבור.

3° באות נפשו שאפה רוח (ibid. 24) Keri נפשה, comme le veut la règle du genre.

4° מנעי רגלך מיחף וגורנך מצמאה (ibid. 25) Esra a mis גרונך comme l’exige le sens.

5° מעי מעי אחילה (ibid. 4, 19) Keri אוחולה.

6° אי לזאת אסלוח (ibid. 5, 7) Keri אסלח.

7° סוסים מוזנים (ibid. 8) Keri מיזנים ; plus correct.

8° כלה שב במרצותם (ibid. 8, 6) Keri במרוצתם.

9° שאי עיניכם וראי (ibid. 13, 20) Keri וראו, grammatical.

10° שלחו צעוריהם למים (ibid. 14, 3) Keri צעיריהם.

Et en examinant toutes ces variantes, on trouvera toujours le même motif ; et quelquefois Esra a remplacé des mots omis. Exemple : נאם יהוה.

1° (הנה ימים) Esra a mis en marge הנה ימים באים.

2° (אל יהי פליטה) Esra a ajouté en marge לה, sans rien mettre au texte ; c’est un Keri sans Kethib ; et quelquefois il y a un Kethib sans Keri, c’est-à-dire un mot dans le texte sans ponctuation. Quand Esra s’est aperçu que le mot n’allait pas au sens de la phrase, il l’a laissé sans le ponctuer. En général, lorsque les ouvrages contiennent plusieurs de ces variantes, c’est que l’auteur ne possédait pas bien les seconde et troisième propriétés. Ainsi il y a dans Jérémie quatre-vingt-une de ces variantes ; et dans le livre de Samuel, qui a aussi pour auteur Jérémie, comme je l’ai expliqué dans ma préface sur Josué, il y a cent trente-trois Keri et Kethib ; dans les Rois, du même auteur, il y en a soixante-quatorze ; et parce qu’Ézéchiel ne possédait pas très bien la langue, non plus que Jérémie, quoique son livre soit d’un volume moindre, il y a quatre-vingts variantes ; mais dans la Torah, entièrement de la bouche de la Toute-Puissance, quoique d’un volume quatre fois plus considérable que Jérémie, il y a au plus soixante-cinq de ces variantes. Toutes ont été faites avec intention, avec une grande science, ni par erreur, ni involontairement. C’est ainsi que dans Josué et les Juges, écrits par Samuel, il n’y a que quarante et une de ces variantes ; dans Josué, il n’y en a que vingt-sept ; dans תרי עשר (les douze petits Prophètes), on en trouve dix-huit ; dans les Psaumes, vingt-cinq ; dans Job, qui a pour auteur Moïse, il y en a dix-neuf ; dans les Proverbes, auxquels ont travaillé les hommes du temps d’Ézéchias, roi de Juda, il y en a trente-cinq ; tout ceci montre la vérité de ce que j’ai mentionné ci-dessus. Peut-être encore, il est permis de le dire, que dans aucune partie de la Bible il n’y a ni erreur ni défectuosité ; mais que les prophètes ont écrit les lettres et les mots qui paraissent insolites avec intention et science, pour des raisons supérieures que nous ne connaissons pas ; car ce sont là les mystères de la Torah et de la Prophétie, et nos connaissances sont trop bornées pour y atteindre ; les ayant ignorés, Esra ne les a pas expliqués ; il a laissé les choses comme elles étaient écrites, afin qu’elles fassent allusion aux objets que les prophètes et les inspirés avaient en vue ; mais il a voulu interpréter ces mots selon le sens ordinaire ; c’est ce qu’il a fait au moyen du Keri. Ainsi je viens d’indiquer deux voies sur cette matière : toutes deux paraîtront justes et droites aux hommes d’intelligence. Après avoir ainsi expliqué tout cela, afin de faire connaître le contenu du livre et ses résultats, je dois passer à son interprétation, comme j’ai procédé pour les autres ouvrages des prophètes.

La division du livre en dix-sept prophéties

J’ai distribué ce livre par parties, et non par Parschioth, dont il y en a plusieurs dans chaque partie ; ni par prophéties (proprement dites), car il y en a plusieurs dans une même partie ; mais la division est fondée sur le sujet (ענין). Ainsi sur le même sujet il y a souvent une ou deux prophéties et même plus, selon l’enchaînement et l’ordre du sujet. Mais comme le commencement de chacun de ces sujets tient à une prophétie, j’ai donné le nom de prophétie à ces parties ; car ce sont des récits de sujets prophétiques distincts et séparés l’un de l’autre. En voici le nombre, l’objet, le commencement et la fin.

Première prophétie

Mission de Jérémie. Dieu combat les doutes que Jérémie a sur son aptitude pour cette mission. Commencement de sa prophétie. Elle se compose de cinq sections.

Section Chapitre Verset
1re 1 1
2 1 5
3 1 12
4[a] 1 13
5 2 2

Deuxième prophétie

Reproches à Israël sur l’idolâtrie. Ils demandent du secours à l’Égypte et à l’Assyrie, et abandonnent Iehovah ; de là leurs nombreux malheurs. Elle a deux sections.

Section Chapitre Verset
1re 2 4
2 2 28

Troisième prophétie

Le prophète reproche aux Bené-Iehouda trois principaux péchés : l’idolâtrie, l’inceste (גלוי עריות) et le meurtre. Il leur cite la ruine et le malheur qui ont déjà affligé Israël. Il y a dix-huit sections.

Section Chapitre Verset
1re 3 6
2 3 11
3 3 18
4 4 1
5 4 3
6 4 9
7 4 19
8 4 27
9 5 1
10 5 10
11 5 14
12 5 20
13 5 30
14 6 6
15 6 11
16 6 16
17 6 18
18 6 22

Quatrième prophétie

Le prophète avertit ceux de Iehouda qu’ils doivent faire pénitence et non pas compter sur le Héchal (temple). Elle a vingt-quatre sections.

Section Chapitre Verset
1re 7 1
2 7 16
3 7 21
4 7 29
5 7 32
6 8 4
7 8 13
8 8 17
9 8 23
10 9 3
11 9 7
12 9 9
13 9 11
14 9 12
15 9 14
16 9 16
17 9 19
18 9 22
19 9 24
20 10 1
21 10 6
22 10 12
23 10 17
24 10 19

Cinquième prophétie

Iehovah ordonne au prophète de proclamer aux portes de Jérusalem les paroles de l’alliance qui se trouve dans la doctrine de Mosché ; il lui défend de prier pour eux ; lui fait savoir que les gens d’Anathoth le haïssent. La demande du prophète : pourquoi les méchants prospèrent, et la réponse de Dieu. Il y a dix-neuf sections.

Section Chapitre Verset
1re — 1
2 — 6
3 — 9
4 — 11
5 — 14
6 — 15
7 — 18
8 — 21
9 — 22
10 12 1
11 12 4
12 12 7
13 12 14
14 13 1
15 13 3
16 13 9
17 13 15
18 13 18
19 13 20

Sixième prophétie

Année de sécheresse et de famine dans Iehouda. Le prophète prie, sans succès ; Dieu lui défend de prendre femme, de pleurer un mort, de s’asseoir à la table du festin. Elle a dix-neuf sections.

Section Chapitre Verset
1re 14 1
2 14 10
3 14 11
4 14 14
5 14 15
6 15 1
7 15 10
8 15 15
9 15 19
10 16 2
11 16 5
12 16 9
13 16 14
14 16 19
15 17 1
16 17 5
17 17 11
18 17 14
19 17 19

Septième prophétie

Dieu ordonne au prophète de descendre dans la maison d’un potier ; ainsi la maison d’Israël a été dans la main de Dieu. Quoique le décret de sa destruction soit porté, le décret sera changé par la pénitence. Il y a quinze sections.

Section Chapitre Verset
1re 18 1
2 18 6
3 18 7
4 18 9
5 18 11
6 18 13
7 18 18
8 19 1
9 19 6
10 19 14
11 19 15
12 20 4
13 20 7
14 20 13
15 20 14

Huitième prophétie

Tsidkia envoie à Jérémie pour qu’il prie Dieu de faire partir Nebouchadnetsar. Réponse de Dieu. Il y a vingt et une sections.

Section Chapitre Verset
1re 21 1
2 21 3
3 21 11
4 22 1
5 22 6
6 22 10
7 22 13
8 22 18
9 22 20
10 22 28
11 23 1
12 23 5
13 23 7
14 23 9
15 23 16
16 23 19
17 23 30
18 24 1
19 24 3
20 24 4
21 24 8

Neuvième prophétie

Nations et royaumes dévastés par Nebouchadnetsar. Il y a quatre sections.

Section Chapitre Verset
1re 25 1
2 25 5
3 25 15
4 25 32

Dixième prophétie

Dieu ordonne à Jérémie de prophétiser dans le parvis de la maison de Dieu. Les cohenime et le peuple l’arrêtent pour le faire mourir ; des princes viennent pour le sauver. Dieu lui ordonne de préparer des jougs pour les envoyer aux rois. Il y a quinze sections.

Section Chapitre Verset
1re 26 1
2 26 7
3 26 11
4 26 16
5 27 1
6 27 19
7 27 21
8 28 1
9 28 12
10 29 1
11 29 8
12 29 10
13 29 21
14 29 24
15 29 30

Onzième prophétie

Rassemblement des exilés, la rédemption future ; ruine des peuples, pour le mal qu’ils ont fait à Israël. Il y a dix-huit sections.

Section Chapitre Verset
1re 30 1
2 30 4
3 30 10
4 30 12
5 30 18
6 30 23
7 31 2
8 31 7
9 31 10
10 31 15
11 31 16
12 31 21
13 31 23
14 31 27
15 31 33
16 31 35
17 31 37
18 31 38

Douzième prophétie

Jérémie achète un champ de ’Hanaméel ; sa prière ; réponse de Dieu. Il y a vingt sections.

Section Chapitre Verset
1re 32 1
2 32 6
3 32 16
4 32 26
5 32 36
6 32 42
7 33 1
8 33 4
9 33 10
10 33 12
11 33 14
12 33 17
13 33 19
14 33 23
15 33 25
16 34 1
17 34 6
18 34 8
19 34 12
20 34 17

Treizième prophétie

Le prophète reproche à Israël sa désobéissance envers Dieu. Il lui cite l’exemple des fils de Rechab. Il y a trois sections.

Section Chapitre Verset
1re 35 1
2 35 12
3 35 13

Quatorzième prophétie

Rouleaux contenant les lamentations de Jérémie sur la ruine de Jérusalem. Jérémie sort de la ville pour se rendre au pays de Benjamin ; il est arrêté à la porte de la ville. Il y a vingt sections.

Section Chapitre Verset
1re 36 1
2 36 4
3 36 9
4 36 16
5 36 19
6 36 21
7 36 27
8 36 30
9 37 1
10 37 6
11 37 12
12 38 3
13 38 14
14 38 17
15 38 19
16 38 20
17 38 24
18 38 27
19 38 28
20 39 15

Quinzième prophétie

Ce que fit Nebouzaradane à Ierouschalaïme. Ses paroles à Jérémie. Mort de Guedalia. Les fils de Iehouda vont en Égypte. Il y a dix-sept sections.

Section Chapitre Verset
1re 40 1
2 40 7
3 40 13
4 41 1
5 41 11
6 42 1
7 42 7
8 43 1
9 43 2
10 43 8
11 44 1
12 44 11
13 44 15
14 44 20
15 44 24
16 44 30
17 45 1

Seizième prophétie

Prédictions de Jérémie concernant tous les peuples. Il y a quinze sections.

Section Chapitre Verset
1re 46 1
2 46 13
3 46 20
4 46 27
5 47 1
6 48 1
7 48 12
8 48 40
9 49 1
10 49 7
11 49 12
12 49 20
13 49 23
14 49 28
15 49 34

Dix-septième prophétie

Ruine de Babel par les Mèdes et les Perses, par suite de laquelle les Israélites en sortiront et retourneront à Jérusalem. Il y a quinze sections.

Section Chapitre Verset
1re 50 1
2 50 17
3 50 21
4 50 29
5 50 31
6 50 33
7 50 41
8 51 1
9 51 15
10 51 20
11 51 33
12 51 36
13 51 47
14 51 58
15 51 59

Sources —Préface d’Abrabanel sur Jérémie. [Traduction d’Olry Terquem]. Dans : La Bible : traduction nouvelle avec l’hébreu en regard, par S. Cahen, tome X, Irmeïahou (Jérémie). Paris, chez l’auteur, 1840. [Version numérisée : Gallica].

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