Dissertation homilétique sur le Décalogue par Saadia Gaon

Préface du traducteur

R. Isaac Morali (1913)


La vitalité d’Israël à travers les âges est le fait le plus curieux de l’histoire universelle. Vingt siècles d’exil n’ont pu faire disparaître ce petit peuple de la surface du globe.

Quel est donc l’élixir qui lui a procuré cette extraordinaire longévité ? Quel est le secret de cette durée perpétuelle ? Ce mystère, notre immortel législateur nous l’a dévoilé dans le Deutéronome.[1]

Cette conservation qui déconcerta les ethnographes, nous la devons à la divine Thôra que le sage Salomon a justement dénommée עץ חיים, l’arbre de la vie. Bien que notre Patrie fût perdue, notre nationalité dissoute, notre impérissable Doctrine sinaïtique nous restait. Pendant le siège de Jérusalem, Rabban Yohanan ben Zakkaï s’était rendu auprès de Vespasien, et avait obtenu de celui-ci l’autorisation de fonder une école à Yabné. Grâce à ce geste audacieux, le plus précieux trésor de la nation juive était sauvé ; l’avenir du judaïsme à jamais assuré ; et Israël put ainsi survivre à tous ses oppresseurs.

Cependant les dures exigences de l’exil, les terribles persécutions, la lutte quotidienne pour la vie ne permettaient plus à nos frères de s’adonner à l’étude de la Loi. L’hébreu s’oubliait de jour en jour. Seuls, les docteurs et un nombre relativement restreint d’esprits d’élite tenaient en honneur cette langue sacrée que le syriaque et l’araméen avaient remplacée. Pour expliquer au peuple les lectures sabbatiques, il fallait instituer des interprètes chargés de les leur traduire. À cet effet, Onkélos rédigea sa version bien connue. Le Talmud, pour être bien compris, fut écrit en chaldéen. Dispersés plus tard dans diverses contrées, les Israélites en adoptèrent les différents langages. C’est ainsi que sous la domination des khalifes en Orient, et depuis la conquête des Maures en Espagne, la langue de Mahomet s’était substituée à celle de Moïse, David et Isaïe. Nos illustres savants qui furent aussi des arabisants perfectionnés, furent contraints de composer leurs ouvrages en ce nouvel idiome, afin d’instruire leurs frères, de leur rappeler leurs devoirs religieux, de raffermir leur foi paternelle et de les mettre en garde contre l’hérésie. De ces écrivains dont la liste est trop longue pour être citée ici, je me bornerai à nommer seulement R. Saadia Gaôn, auteur de cette homélie sur les dix commandements.

Ce distingué savant naquit à Dilaq,[2] village situé près de Fayoum, en Égypte, en l’an du monde 4632, ou 592 de l’ère vulgaire. Il descendait de Schéla fils de Juda. À l’âge de vingt ans, il écrivit le Sefer Agrôn ou Igrôn, sorte de dictionnaire des rimes hébraïques, et trois ans après il fit paraître sa Réfutation d’Anan, fondateur de la secte des Caraïtes. En 915, il quitta l’Égypte pour se rendre en Palestine, où il comptait fixer sa résidence. Mais au mois d’Iyar de l’année 4688 (mai 928), alors qu’il n’était âgé que de trente-six ans, il fut appelé à Sora, dans l’Irak babylonien, par le Réch Galoutha, David ben Zakkai, qui, ayant eu connaissance de sa vaste érudition et de la fermeté de son caractère, lui décerna le très honorable titre de Gaôn (chef du pouvoir spirituel). C’était la première fois que cette haute dignité était dévolue à un Rabbin étranger. Grâce à ce docteur, doué d’une rare intelligence, l’académie de Sora brilla d’un vif éclat, et nombreux furent les disciples qui se pressèrent autour de ce Maître pour écouter ses intéressantes leçons.

Malheureusement, son bonheur fut de courte durée. Deux ans après son investiture, des dissensions surgirent entre lui et l’Exilarque ben Zakkai. Ce dernier, profitant du droit que lui conférait son grade, destitua R. Saadia et l’excommunia. Notre Gaôn de son côté frappa d’anathème son adversaire qu’il tenta vainement de faire déposer, et s’enfuit à Bagdad où il resta caché durant sept ans. Pendant cette triste période de sa vie, il se consacra entièrement à la culture des vastes terrains des études juives, et il en retira une exubérante production littéraire.

En 937, Bachchar ben Aaron, beau-père de Khalaf ben Serdjada, lequel avait soutenu ben Zakkai dans sa lutte, réussit à réconcilier les deux antagonistes, la veille de Pourim, et R. Saadia fut rétabli dans ses fonctions. Mais les souffrances morales qu’il avait endurées, les vexations auxquelles il avait été en butte détériorèrent sa santé et abrégèrent son existence. À l’âge de cinquante ans il fut ravi à l’affection de ses nombreux élèves et admirateurs qui déplorèrent amèrement sa fin prématurée (4792–942).

Quoique courte, sa vie fut cependant bien remplie. Il rendit au Judaïsme d’éminents services. Les Caraïtes, devenus puissants de son temps, faisaient courir un réel danger à la tradition mosaïque. L’ignorance dans laquelle était plongée la masse populaire juive offrait aux membres de cette secte rejaillie le Talmud, d’une part, et aux adeptes de Hivi ha-Balkhi, qui avaient renoncé à tout ce qui constitue l’essence du judaïsme, d’autre part, une occasion propice à la propagation de leurs néfastes théories. Pour attaquer de si redoutables ennemis, il fallait un homme de la valeur de R. Saadia. Armé de courage, d’habileté et de science, il osa affronter le combat d’où devait dépendre le salut de la loi écrite et de la loi orale, et il en sortit vainqueur.

Excellent théologien, il s’immortalisa par son livre des Croyances et des Opinions, que les Musulmans mêmes consultaient avec profit. Il traduisit la Bible en arabe, et, à l’occasion du millénaire de sa naissance, en 1892, feu M. Joseph Dérénbourg, le savant orientaliste, entreprit avec le distingué professeur W. Bacher, de Budapest, une nouvelle publication de cette œuvre. Il composa aussi une version arabe de la Mischna. Il fit des commentaires sur le Talmud, et tout récemment un rabbin de Jérusalem, M. S. Wertheimer, en publia le traité de Bérakhot. Il laissa divers écrits de polémique et controverse religieuse, des ouvrages grammaticaux, astronomiques, des consultations rabbiniques, un Rituel, un Recueil de règles des impuretés et des purifications et un traité des Successions. On lui attribue un commentaire sur le Séfer Yetsira. Nous avons encore de lui, en hébreu, des Pioutims, Azharôths, un Séder Abodah pour Kippour, un poème sur le nombre des lettres alphabétiques contenues dans la Bible, des fragments du Igrôn ou Agrôn déjà cité, quelques feuillets du Séfer Haggalouï, et enfin la Dissertation homilétique sur le Décalogue dont j’ai l’honneur de présenter la traduction française à mes chers coreligionnaires.

Rédigé en une régulière et luxuriante prose rimée, cet opuscule que nos devanciers comprenaient plus ou moins bien, devenait inaccessible à nos nouvelles générations qui ne se sont pas familiarisées avec la langue arabe. C’est pourquoi je me suis décidé à rendre en français cette œuvre dix fois séculaire, qui a droit à notre respect à cause de son vieil âge, et à notre considération, en raison des saines et salutaires leçons de morale qu’elle renferme, leçons utiles et indispensables en notre siècle d’indifférence ou plutôt d’ignorance religieuse.

J’ose espérer que cette modeste version sera favorablement accueillie par la jeunesse israélite à laquelle je la destine.

ישמעו ולמדו ליראה את ה״ לפק
אלגיד יום זך בירח סיון-לפק

Alger, le 2 juin 1913.

Isaac Morali


Cette version a été lue publiquement pour la première fois dans la Synagogue Kaona à Belcourt (Alger) le 2e jour de Schabouoth 5673 (1913). Il a été décidé qu’elle serait récitée pareillement chaque année.

[1] IV, 40 V, 33 et XXXII, 47.

[2] Cf. Harkavy, זכרון לראשונים tome 5, note 9 de la p. 234 (St-Pétersbourg 1891).

Source : Dissertation homilétique sur le Décalogue, récitée dans les synagogues d’Algérie le premier jour de Pentecôte. Œuvre de R. Saadia Gaôn. Traduite par Isaac Morali (rabbin). Alger, Imprimerie Franck et Solal. 1913. [Version numérisée : Bibliothèque numérique de l’AIU]

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