חמש מגילות
les cinq méguiloth — Bible de Cahen
Trad. S. Cahen (1848)
Depuis la publication du tome xiv (Proverbes), vers la fin de 1847, jusqu’à ce jour, de graves événements se sont accomplis, et le moment peut paraître mal choisi pour publier un nouveau volume de la Bible. Mais nous avons des engagements envers le public ; en retour de sa bienveillance, nous lui devons de faire tous nos efforts pour que la fin de notre travail ne soit pas trop au-dessous de l’accueil flatteur qu’il a fait aux parties publiées. Nous avons voulu que cet avant-dernier volume de notre publication ne se ressentît pas des préoccupations du jour.
Comme pour les précédents volumes, nous avons consulté les commentaires anciens et modernes, juifs et chrétiens ; et non content de mettre à profit les bibliothèques publiques, nous avons consulté des travaux restés inédits. Ainsi, pour le Cantique des cantiques, nous avons donné presque en entier un travail de M. Testard. Ce savant a bien voulu nous communiquer un travail que nous avons tantôt modifié, tantôt abrégé ; ce que nous avons ajouté est signé de notre initiale C. Quelques notes sur cette partie sont de M. Dukes et signées de son initiale.
Pour l’Ecclésiaste, nous avons, entre autres, mis à profit un très-bon commentaire du rabbin de Brunswick קֹהֶלֶת ; et MM. Testard et Dukes nous ont fourni des réflexions intéressantes sur l’Ecclésiaste et les Lamentations de Jérémie.
Nous donnons aujourd’hui les cinq opuscules connus sous le nom de Meguiloth*.
* De גלל rouler, ainsi littéralement rouleau. Il n’y a plus que le livre d’Esther et le Pentateuque qui existent encore comme rouleau.
Dans la plupart des éditions de la Bible, il est placé en tête de ces cinq opuscules. Melito, Origène et le Talmud le placent après l’Ecclésiaste. Dans les manuscrits il se trouve généralement après Job. Le Cantique est le seul vestige de la poésie érotique des Hébreux.
La plupart des commentateurs juifs et chrétiens l’attribuent à Salomon. Cependant il s’est trouvé des savants qui ont placé la rédaction de ce livre à une époque plus moderne ; il faut avouer que leur opinion a pour elle les nombreux chaldaïsmes et les mots persans contenus dans ce livre. D’un autre côté, ces anomalies de langage ne prouvent pas beaucoup, privés que nous sommes des moyens de constater l’âge des diverses expressions bibliques. Toutefois la suscription du livre qui semble l’attribuer à Salomon ne prouve aucunement qu’il en soit l’auteur.
Quoi qu’il en soit, le Cantique des cantiques est au nombre des livres qu’on avait voulu soustraire au vulgaire. Nous avons dû, selon notre méthode, nous attacher à rendre strictement le sens du texte ; et en faisant connaître les sources où le lecteur curieux peut trouver à se satisfaire, nous n’émettons personnellement aucune opinion, ni sur le nom de l’auteur, ni sur l’époque de la rédaction du livre, ni enfin sur la question bien controversée de savoir s’il faut l’entendre à la lettre ou allégoriquement.
Dans la synagogue, on récite le Cantique des cantiques pendant le sabbat qui se trouve dans la fête de Pâques.
L’héroïne de ce livre lui a donné son nom ; il fait connaître l’origine de David ou de la maison régnante à Jérusalem. On le croit rédigé dans cette intention. Le rédacteur a eu le bon goût de mettre la pauvreté en honneur. Ainsi, les aïeux de la maison royale cherchent, dans un temps de famine, leur pain hors de leur patrie, et après leur retour, ils y profitent du droit des pauvres : Ruth et sa belle-mère vivent des épis glanés dans les champs et sont sur le point d’aliéner leur propriété, étant hors d’état de la cultiver. Dans la simplicité des mœurs orientales, la richesse n’est pas la condition de la noblesse.
L’histoire racontée dans ce livre se passe à l’époque des Suffètes שׁוֹפְטִים (Ruth, 1, 1), mais le livre a été évidemment rédigé quand la démocratie avait fait place à la royauté ; c’est ce qu’indique le passage (1, 1) : « Lorsque des suffètes jugeaient le peuple. »
Florian et Goethe se sont occupés de ce livre intéressant par sa simplicité et par le détail des mœurs champêtres ; l’un en a fait une élégante imitation en vers, l’autre y a consacré des réflexions. La célèbre Caroline Pichler a fait aussi sur ce livre une belle idylle.
On le récite dans la synagogue à la fête des Semaines (Pentecôte), époque de la moisson en Palestine.
Ces poésies, récitées sur un ton lugubre dans la synagogue le soir et le matin de l’anniversaire de la destruction du temple de Jérusalem, sont attribuées à Jérémie ; elles sont dans son esprit, et ont des analogies de style avec celui de ce prophète ; elles dénotent le cœur sensible qui a si souvent saigné lorsqu’il avait à annoncer à ses contemporains le triste avenir qui les attendait, quand la ville de Dieu aurait cessé d’exister.
L’objet de ces élégies est la destruction du temple et de la ville, et les horreurs qu’entraîne une semblable catastrophe. Rien de plus mélancolique, de plus touchant, que le ton de ces élégies. Le langage est noble ; le style est simple ; le poète ne voulait pas étonner, mais émouvoir.
Tout le poème est susceptible d’être divisé en cinq parties : dans les premier, deuxième et quatrième chapitres, c’est le prophète qui parle en son propre nom, ou bien il met en scène et fait parler la ville de Jérusalem ; toute la troisième partie est remplie par le chœur des Hébreux ; dans la cinquième, tout le peuple juif en corps élève vers le Très-Haut ses prières et ses gémissements. Chacun de ces chapitres est divisé en vingt-deux périodes, suivant le nombre des lettres de l’alphabet, avec cette différence que dans le troisième chaque lettre se trouve répétée au commencement de trois périodes consécutives.
N’ayant pas la magie du style de Herder, nous avons voulu, par compensation, rendre le texte avec une scrupuleuse fidélité.
Ce mot vient de קָהַל assembler.
L’objet du livre est la philosophie de la vie ; l’auteur est sceptique. C’est le doute, la vanité des choses de ce monde, qui forme le fil de tout ce livre : Tout est vanité, dit l’auteur au commencement de son ouvrage (1, 2) ; il le dit aussi à la fin (12, 8). Pour le prouver, l’auteur réunit diverses observations sur la vie de l’homme et ses vicissitudes. Il pèse tout, affaires et loisirs, plaisir et peine, la joie et la tristesse, et il détermine ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est durable et ce qui est périssable, ce qui est réel et ce qui n’est qu’apparent.
La principale considération qui domine dans ce livre est la modération dans la jouissance des biens de ce monde. Son livre est un grand monologue, qui nous présente la vie en traits énergiques et dont le laconisme indique le profond penseur ; c’est le scepticisme adouci par des maximes.
Ces maximes peuvent se résumer à deux principes : Chaque chose a son temps (3, 1), et rien de trop (7, 16-17). Ce sont les deux pôles qui de tout temps renferment la sagesse.
La solution que nous trouvons ici est celle qui a conservé l’humanité et qui l’empêche de descendre au rang de la brute ; c’est la croyance en Dieu.
On récite le Kohéleth dans la synagogue le sabbat qui se trouve dans la fête de Souccoth.
Le nom de l’auteur n’est pas indiqué ; on croit que c’est Mordechaï, le héros principal de ce livre. L’objet du livre est la délivrance des Israélites sous A’haschverosch, qu’on croit être Artaxerxès. Le nom d’Esther, qui a servi à désigner le livre מְגִלַּת אֶסְתֵּר (qu’on récite dans la synagogue à l’anniversaire de cette délivrance), ne se trouve dans aucun autre livre de la Bible. La racine du mot est hébraïque סָתַר et signifierait celle qui se cachait, qui était invisible.
Ce livre, renfermant l’histoire de la délivrance des Israélites, est ainsi entré dans le canon juif ; comme les autres livres de la Bible, il contient un document qui fait connaître les vues de la Providence. Le merveilleux dans ce livre n’est pas, comme dans d’autres livres de la Bible, une perturbation des lois de la nature. Il résulte d’un changement d’opinion du roi et d’une coïncidence curieuse de circonstances.
Ce livre fait par sa rédaction partie des livres historiques de la Bible. Il n’y a là ni langage orné, ni réflexion philosophique. C’est une chronique du temps. Le langage y est généralement pur, mais il s’y mêle aussi des mots persans ; il y a également des mots et des phrases hébraïques qu’on ne trouve que là.
Ce livre s’est conservé en rouleau manuscrit sur parchemin entre les mains des Israélites, même depuis l’invention de l’imprimerie, et montre la vénération dont il a toujours joui dans la Synagogue. C’est le dernier dans l’ordre des Meguiloth.
Novembre 1848.
S. Cahen.
Sources — S. Cahen, La Bible : traduction nouvelle avec l’hébreu en regard, Les Hagiographes, t. 16 : Les Cinq Meguiloth / חמש מגילות. Paris (chez l’auteur), 1848 [BM Lyon].