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Introduction de l’édition française du Tafsir Rasag sur Job

Hartwig Derenbourg (1900)


Saadia fut un initiateur en théologie, en exégèse, en philosophie, en grammaire hébraïque. L’unité de sa vie réside dans son étude constante de l’Ancien Testament qu’il savait par cœur, qu’il traduisit et commenta, dont il s’efforça de démontrer l’accord avec les doctrines rationalistes des philosophes arabes, dont il s’essaya un des premiers à codifier la langue. Né à Fayyoûm, l’ancienne Pitôm, dans la Haute-Egypte, en 892 de notre ère, appelé en 928 par « le Chef de la captivité » David ben Zakkai à la dignité spirituelle de Gaôn pour diriger l’académie juive de Sora en Irak, contraint à résigner ses fonctions au commencement de l’année 933, retiré à Bagdad pendant les quatre années suivantes, rappelé ensuite à Sora dans la haute situation qu’il y avait occupée et qu’il conserva jusqu’à sa mort en 942, Saadia n’a point cessé d’être en contact avec le monde musulman en Egypte, en Babylonie et jusqu’au siège même du khalifat abbaside. Ses œuvres n’ont pas été composées seulement, pour fortifier les convictions des Juifs Rabbanites et pour combattre les progrès du Karaïsme1, mais, dans sa pensée, elles s’adressaient aussi à l’élite des musulmans en faveur desquels il avait adopté les caractères arabes. Comme, même pour ses ouvrages qui n’ont pas été composés en hébreu, tous les manuscrits qui nous sont parvenus sont en lettres hébraïques, on peut supposer que, même du vivant de l’auteur, il a circulé deux espèces de copies destinées aux deux catégories de lecteurs.

– I –

La chronologie des œuvres de Saadia n’est pas encore définitivement fixée. Cependant, il paraît hors de doute que sa traduction de la plupart des livres sacrés des Hébreux2 appartient à la période de sa préparation scientifique, alors que Saadia n’avait pas encore quitté la terre natale. Ses commentaires, plus ou moins développés, sont-ils contemporains de ses traductions ou ont-ils été ajoutés après coup, comme des compléments destinés à les justifier ? Je pose la question sans oser la résoudre. Ce qui semble établi, c’est que le traducteur s’est conformé à l’ordre du canon biblique et qu’il a commencé par le Pentateuque. La version d’Isaïe n’est précédée d’aucune préface et ne fournit aucun renseignement sur la date qui peut lui être assignée. Les Psaumes ont pris rang « après l’interprétation de quelques autres livres de Dieu » et avant « ceux, dit-il, que nous espérons compléter3 ». En tête de Job, Saadia croit pouvoir se dispenser de répéter ce qu’il a « indiqué et même largement expliqué dans l’introduction au commentaire de la Thora4 ». La traduction authentique de Daniel, conservée à Oxford, prend le texte au commencement et le conduit jusqu’à la lin sans un mot d’introduction5. Si, parmi les traductions de Saadia Gaôn qui me sont connues et dont l’origine n’est pas douteuse, je me suis abstenu de citer les Proverbes ou, comme il les appelle, le Livre de la Sagesse6, c’est que l’Introduction, une dissertation psychologique sur le contraste entre les tendances naturelles de l’homme et son intelligence7 me porte à en reculer la composition jusqu’à l’époque où l’auteur, imprégné de la philosophie arabe des moutakallimoûn, composait à Bagdad en 931, son Livre des croyances et des dogmes8. Je ne crois pas avec M. Mayer Lambert que le commentaire sur les Proverbes soit antérieur au commentaire sur le Livre de la création, commentaire daté de 931, où est seulement citée l’interprétation de la Genèse9. Il appartient au même état d’âme et d’esprit, dont l’expression la plus manifeste est dans l’Amânât destiné à prouver l’accord entre les principes immuables du judaïsme révélé et les conclusions réfléchies de la raison humaine. Quoi qu’il en soit, une même méthode de traduction a été appliquée par Saadia à la série des livres bibliques qu’il a fait passer de l’hébreu en arabe. Il expose son point de vue dans un passage de son Introduction au Pentateuque, dont je vais essayer de donner une idée10 : « Je n’ai composé ce livre, dit-il, que pour satisfaire un solliciteur qui m’a demandé de consacrer un ouvrage spécial au texte simple de la Thora, sans que s’y mélât aucune parole sur la langue, flexions, permutations et inversions de lettres, métaphores; sans qu’y entrât aucune des questions posées par les hérétiques et des réfutations qui leur sont opposées, non plus que des branches des lois intellectuelles, et des manières d’observer les lois traditionnelles, mais d’y élucider seulement les sens du texte de la Thora. J’ai trouvé dans cette demande des avantages : les auditeurs entendront ainsi les idées exprimées dans la Thora sur les faits, les ordres et les rétributions, relatées brièvement dans leur ordre et dans leur succession, et ils ne seront ni retardés, ni embarrassés dans la recherche d’un récit quelconque par l’immixtion des arguments apportés sur chaque point. Quiconque veut ensuite approfondir la codification des lois intellectuelles, l’application des lois traditionnelles et les moyens de repousser les attaques de tout critique contre les récits contenus dans ce livre, devra chercher de telles informations dans l’autre ouvrage11, puisque celui-ci, dans sa concision, lui donne de telles aspirations et lui en démontre la nécessité. C’est dans cette pensée que j’ai consacré ce livre exclusivement à un exposé du sens simple12 du texte de la Thora, en précisant grâce à mes connaissances provenant de l’intelligence et de la tradition. Lorsqu’il m’a été possible d’ajouter au texte un mot ou une lettre afin que le sens et l’idée fussent éclaircis par là à qui se contente de la mise en lumière de l’expression, je l’ai fait’. C’est à Dieu que je demande son appui pour tout bien que je rechercherai dans les choses religieuses et mondaines. »

L’intelligence et la tradition, voici les deux auxiliaires dont Saadia réclame le concours pour mener à bien sa traduction arabe des Écritures. Il aurait pu on ajouter un troisième auquel il a accordé la prééminence sur les autres : sa foi dans l’origine divine de tous les livres, de tous les mots de l’Ancien Testament13. Son rationalisme et sa science talmudique s’inclinent en esclaves respectueux devant l’autorité de la parole révélée dont sa mémoire lui fournit sans cesse pour chaque passage l’appoint intégral et le contrôle vigilant. Sa traduction risquait de représenter un compromis entre les suggestions de ses trois conseillers. Celui qui n’est jamais sacrifié, qui résout les conflits, auquel l’auteur soumet son esprit et son érudition, c’est le texte biblique considéré comme un ensemble de même volée, un bloc indivisible, sans contradiction réelle ni de fond ni de forme, reflet de la perfection divine non moins brillant dans l’Ecclésiaste et les Chroniques que dans la Genèse et Isaïe.

Ce n’est point ce côté poétique qui entraîne l’enthousiasme de Saadia : il se préoccupe avant tout d’élucider les obscurités du texte et de resserrer le lien flottant des versets. La clarté, voilà le but auquel il tend, sans nul souci de l’esthétique. Il déclare une guerre acharnée aux sous-entendus et ajoute impitoyablement des conjonctions et des pronoms relatifs qui alourdissent la marche des phrases. La période avance d’un pas embarrassé, avec les entraves de ses incises et avec ses enchevêtrements là où l’hébreu déroulait ses propositions courtes dans un parallélisme harmonieux. Quant aux mots, lorsque leur signification se dérobe aux trois modes d’investigation adoptés par Saadia, il reproduit le mot hébreu sans changement, non point pour ajouter une goutte d’eau à l’océan du vocabulaire arabe, mais, à mon sens, pour éviter des hypothèses hasardeuses et pour avouer publiquement l’insuccès de ses efforts.

Les traductions de Saadia, sans être ni des paraphrases, ni des commentaires, sont comme un acheminement vers les unes et les autres. Leur probité ne s’accommodait pas d’un calque qui aurait reproduit la lettre de l’original sans en faire saisir l’esprit, sans en montrer l’enchaînement logique. Il fallait donc justifier les dissemblances avec le texte révélé et les additions de l’interprète, qui auraient pu être considérées comme des irrévérences. Saadia est allé au devant de reproches qui auraient pu devenir des armes entre les mains de ses adversaires, et a ajouté aux traductions des commentaires plus ou moins étendus, où il s’est efforcé d’accumuler les citations bibliques, en se montrant très sobre dans le reste de ses explications. Les commentaires des Proverbes et de Job ont bien ce double caractère. L’auteur y multiplie les comparaisons avec l’Ancien Testament, considéré dans son unité sacrée, et il fournit ainsi une riche contribution à l’étude du vocabulaire hébreu. Plus rarement il appelle à son secours des expressions détachées de la Mischna et du Talmud.

Si la grammaire et la mention ou la discussion des opinions antérieures sont presque absolument bannies des commentaires dont Saadia est l’auteur, c’est qu’il exige de ses lecteurs des études préparatoires en ces matières. Il s’est expliqué à ce sujet dans une sorte d’avertissement placé en tête du Psautier14 : « Selon moi, il est indispensable à quiconque veut étudier le commentaire renfermé dans ce livre qu’il ait au préalable beaucoup appris de la science de la langue et aussi des règles de la recherche, afin qu’elles lui soient comme le flambeau grâce auquel il soit bien dirigé vers ce que je traduirai et ce que j’interpréterai, puis vers ce que je rectifierai, de sorte que ce flambeau soit allumé de manière à faire jaillir la lumière pour lui sur ce que d’autres se sont proposé pour commenter ce livre, ainsi que sur tout ce que je lui ai présenté de neuf. Et c’est de l’Unique, de l’Éternel que j’implore le secours en vue de tout bien. »

On peut se demander quels sont ces grammairiens et ces exégètes, précurseurs de Saadia. C’est à eux qu’il fait allusion, lorsqu’il prétend s’appuyer sur la tradition15. Elle était alors représentée par l’interprétation des Targomîm, par des embryons de conceptions et de terminologies grammaticales dans la Mischna, dans le Talmud et dans le Midrasch, par la vocalisation, la ponctuation et la critique du texte tel que la Massore l’avait établi d’après des règles grammaticales non énoncées, mais implicitement contenues dans ses notations, par la phonétique du Sêfér Yeṣîrâh par les enseignements du massorète Aaron ben Mosché ben Ascher, un disciple des grammairiens arabes16. Saadia, bien que, à ma connaissance, il ne nomme nulle part Khalîl et Sîbawaihi, de deux siècles plus anciens que lui, devait les connaître et avoir étudié à leur école, soit qu’il leur ait emprunté directement, soit qu’il ait pris de seconde main chez leurs continuateurs les matériaux qu’il a mis en œuvre pour réaliser sa réforme, je dirais plus justement, sa création de la grammaire hébraïque17.

– II –

La traduction arabe du Livre de Job par Saadia ou, comme celui-ci l’appelle, du « Livre de la Justification, qui est attribué à Job », et le commentaire dont il l’a accompagnée ont été dès 1844 l’objet d’une publication considérable, bien que partielle, d’après le manuscrit d’Oxford Hunter 511 (Neubauer, Catalogue, n° 125). Ce fut mon illustre professeur, Heinrich Ewald, qui, après les travaux préparatoires de Salomon Munk, introduisit ce nouvel élément dans l’histoire de l’exégèse biblique. Son essai18, pour imparfait qu’il soit, représente une étape. Ne disposant que d’un manuscrit, Ewald n’a pas toujours discerné la part qui revenait à chacun des auteurs dont les commentaires y sont entremêlés19. Un progrès sérieux a été réalisé par John Cohn qui, pour son édition, complète au moins en ce qui concerne la traduction, a pu disposer de trois manuscrits20. Au manuscrit utilisé par Ewald étaient venus s’en ajouter deux autres : l’un également conservé à la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford, où il est coté Opp. Add. 4° 154, fol. 95-133 (n°2484 de Neubauer, Catalogue), l’autre appartenant à la Bibliothèque Royale de Berlin, où il est coté n°1203 dans le Catalogne des manuscrits hébreux, par Steinschneider.

Si John Cohn est sévère pour son prédécesseur, celui-ci a été vengé par M. Wilhelm Bacher, auquel mon père avait confié le mandat de rééditer Job. Ai-je besoin de dire combien ce choix était heureux ? La présente édition en fournit la démonstration évidente. Un pas décisif en avant a été fait avec des ressources plus abondantes et une science mieux assurée. M. Bacher a eu conscience de sa supériorité et peut-être ne s’est-il pas exprimé avec assez de ménagements sur l’effort loyal précédemment tenté vers le mieux par un savant modeste dans des conditions moins favorables. L’omission voulue de l’Introduction est en tout cas une lacune regrettable dans la publication de John Cohn. Une copie de l’Introduction faite par Salomon Fuchs à Oxford et la comparaison d’un fragment qui en contient la fin ont mis M. Bacher en mesure de combler cette lacune.

Depuis qu’il y a plus d’un an M. Bacher a terminé sa tâche, un troisième fragment de l’Introduction est apparu parmi les débris de la Genîzâh du Caire parvenus à Paris et acquis par M. le Baron Edmond de Rothschild. Voici quelques extraits d’après une copie de M. Mayer Lambert, que j’ai collationnée avec lui sur l’original. Avant לנא, dernier mot dans ce volume de la page 4, l.8, le premier des deux feuillets qui constituent ce fragment porte, sans que nous sachions ce qui précède : [passage non transcrit, voir original en pdf]. Cette trouvaille permet d’en espérer et d’en présager d’autres. La préface de Saadia paraît avoir été sans cesse remaniée, soit par son auteur, soit par les copistes lettrés qui en prenaient à leur aise avec un texte profane en lui infligeant leurs retouches.

En dehors des trois manuscrits dont John Cohn n’avait peut-être pas tiré parti autant que le réclamait une édition critique, M. W. Bacher a eu à sa disposition un manuscrit copié dans le Yémen, que Joseph Derenbourg avait reçu de Jérusalem par l’entremise de M. Nissîm Béhâr et qui contenait, presque en entier, le texte hébraïque de Job, avec la version arabe de Saadia. De plus, à l’instigation de mon père, M. Ad. Neubauer avait envoyé à son confrère les photographies de neuf feuillets isolés provenant de la Genîzâh du Caire et acquis par la Bibliothèque Bodléienne. On peut lire dans l’introduction hébraïque de M. Bacher une description détaillée des feuillets qui lui ont été ainsi communiqués.

Une surprise nous était réservée, non point par ces nouveaux venus dans la mise au point du texte, mais par leur ancêtre, le manuscrit Hunter 511 d’Oxford, celui dont les ressources paraissaient épuisées par les examens successifs d’Ewald, de Cohn, de Bacher. On se rappelle qu’au moins trois commentaires sur Job y sont enchevêtrés et que, dans ce fouillis, il n’est pas toujours facile de rendre à chacun ce qui est à chacun. Or, M. Bacher, alors que son enquête était close, y retrouva, en octobre 1899, deux morceaux inédits du commentaire de Saadia sur Job, morceaux qu’il avait attribués d’abord à Ibn Schiquitilla. Nous les reproduisons ici, avec une version hébraïque due à M. Bacher auquel nous en laissons tout l’honneur : [passages non transcrits, voir original en pdf].

– III –

Le présent volume, consacré au Job de Saadia, est le dernier ouvrage qui émane directement de mon vénéré père, qui porte sa signature comme une garantie dont nous nous prévalons. Sa cécité, de plus en plus implacable à mesure qu’il avançait en âge, l’avait contraint, pour la satisfaction de ses besoins intellectuels, de plus en plus impérieux chez l’octogénaire, à recruter un véritable corps de secrétaires. Le doyen de ces collaborateurs était notre excellent ami Louis Bank qui prêtait à mon père, en s’effaçant derrière lui avec pleine abnégation de soi-même, son concours de talmudiste consommé21. Les études judéo-arabes étaient représentées dans cet état-major d’élite par deux jeunes, MM. Mayer Lambert, professeur au Séminaire Israélite de Paris, un fervent de Saadia22 et Isaac Broydé qui consacre son activité scientifique aux œuvres philosophiques de Baḥyâh23.

Ces trois auxiliaires précieux, renforcés de volontaires zélés et de lecteurs non orientalistes, ne suffisaient pas à remplir les longues journées de Joseph Derenbourg. Jusqu’en 1889, ses yeux, épuisés par le travail, avaient encore des lueurs. Nous remplissions alors ensemble les intervalles inoccupés de son temps par l’étude en commun des inscriptions ḥimyarites et sabéennes destinées au Corpus inscriptionum semiticarum. Pour le premier fascicule tout entier24, mon père a pu encore relire les épreuves, contrôler les traductions et les commentaires par l’examen personnel des estampages et des photographies, s’associer à tous les travaux préparatoires, grâce auxquels cette vaste publication a pu être inaugurée25.

Mais, les ténèbres devenant chaque jour plus profondes, il fallut chercher un nouvel emploi pour ces heures de loisir que mon père désirait consacrer avec moi à ce qu’il appelait un délassement studieux. C’est ainsi que nous fûmes amenés à entreprendre la version française du Livre d’Isaïe, non pas d’après le texte hébraïque, mais d’après la paraphrase arabe de Saadia. Quelle déception nous avons souvent éprouvée, lorsque la poésie des plus beaux passages était, de propos délibéré, soumise à la torture par un système d’explications trop logiques et trop raisonnées! L’original a eu bien de la peine à défendre quelques restes de ses couleurs affaiblies ou disparues sous la couche uniformément grise qui lui a été appliquée par Saadia. Tout en unissant nos protestations contre ces prophéties si différentes de celles que nous admirions, nous avons mené à bien la tâche que nous nous étions imposée et, si notre tome troisième n’a paru qu’en janvier 1896, quelques mois après que mon père s’était éteint à Ems, le 29 juillet 1895, il ne faut pas imputer ce retard à la rédaction achevée depuis longtemps, mais aux tâtonnements et aux hésitations des survivants.

Non seulement la traduction française d’Isaïe était terminée à cette époque, mais celle de Job, qui devait continuer la même collaboration entre le père et le fils, avait atteint la fin du chapitre XXXI. Je me suis efforcé de la compléter dans l’esprit dans lequel elle avait été conçue. Notre objectif était, comme pour Isaïe, la fidélité à la conception et à la rédaction de Saadia, sans aucune préoccupation de les mettre d’accord avec notre intelligence du texte hébraïque. C’est son interprétation et non la nôtre que nous avons essayé de rendre accessible à ceux qui, sans savoir l’arabe, ne veulent cependant pas ignorer complètement un chapitre important dans l’histoire de l’exégèse juive de l’Ancien Testament.

Si les circonstances permettent de mettre sur le métier d’autres tomes après les volumes I, III, V, VI et IX de la collection, c’est encore la mémoire de Joseph Derenbourg que nous nous efforcerons d’honorer, en nous inspirant de ses intentions, de sa méthode, du plan qu’il avait tracé. En dehors de sa collaboration si féconde et si variée à la Revue des Études juives, mon père, dans ses dernières années, avait concentré sur Saadia toute la vigueur de son esprit resté jusqu’au bout sans défaillance et sans usure. Il avait rompu définitivement avec les sciences musulmanes26, mais, sur le terrain des études juives, il espérait bâtir encore, comme si un avenir lointain lui permettait les projets de longue haleine. La révision et le développement de son article Talmud dans l’Encyclopédie des Sciences religieuses de Lichtenberger27 étaient destinés à remplir le tome cinquième de l’Annuaire de la Société des Études juives. Le tome n’a jamais paru, mais je me rappelle qu’il y a eu un commencement d’exécution et même d’impression. A la fin de 1892, une reproduction par le procédé anastatique de l’Essai sur l’histoire et la géographie de la Palestine (Paris, 1867) avait été résolue, le nouveau tirage devant être accompagné d’additions, de corrections et d’un index réclamé par tous ceux qui ont à consulter ce beau livre. Je possède les travaux préparatoires poussés fort avant28 et le manuscrit de l’index rédigé par mon collègue et ami, M. Israël Lévi. C’est à lui que je voudrais confier ce travail pour lequel ses aptitudes le désignent et auquel profiterait maintenant la version hébraïque publiée à Saint-Pétersbourg en 1896-1897, avec des notes érudites d’Albert Harkavy29.

Enfin, si la « première partie », relative à l’Histoire de la Palestine, a seule paru, Joseph Derenbourg avait réuni sur des fiches couvertes d’une écriture microscopique, les résultats géographiques qu’il avait recueillis par une lecture attentive et un dépouillement soigneux des deux Talmuds. Je puis assurer que bien des identifications inédites, bien des faits inconnus solidement établis dorment sur ces cartons, dont la teneur mériterait d’être rendue publique, même après les travaux sur le même sujet de MM. Neubauer30 et Hildesheimer31. Il y a eu un petit nombre de fiches égarées et, je le déplore, parmi les plus développées. Les autres appartiennent maintenant à la Bibliothèque de l’Université de Paris, où elles sont mises à la disposition des travailleurs. Ce serait un des vœux les plus chers au cœur de mon père que réaliserait la mise en œuvre de ces matériaux abandonnés dans une Géographie de la Palestine d’après les Talmuds et les autres sources rabbiniques.

Paris, ce 29 juillet 1900, 5e anniversaire de la mort de mon père.

Hartwig Derenbourg.


1Voir surtout Samuel Poznanski, The Anti-Karaite Writings of Saadiah Gaon, dans The Jemish quarterly Review, X (1898), p.238-276.

2Baḥyâ dans Munk, Notice sur Rabbi Saadia Gaon (Paris, 1839), p. 5, n. 1. Salomon Munk (1803-1867) vient d’être l’objet d’une monographie datée de 1900 et conçue dans un excellent esprit. L’auteur, M. Moïse Schwab, ancien secrétaire du maître, a puisé largement dans sa correspondance, en grande partie inédite.

3Saadia, à la fin de sa traduction du Psautier, dans Graetz, Geschichte der Juden, V (2e éd.), p. 480.

4P. 9 de la partie française, dans ce tome cinquième.

5Ad. Neubauer, Catalogue of the Hebrew Manuscripts in the Bodleian Library, p. 880, n° 2484, 4 ; Sam. Poznanski, dans Hag-gôrén, éd. Horodetzky, Il (Berditschew, 1900), p. 92-103. Ce sera, s’il plaît à Dieu, le tome VII des Œuvres de Saadia.

6Voir notre tome VI.

7Ibid., texte arabe, p. 1-12; cf. W. Bâcher, Abraham ibn Esra’s Einleitung zu seinem Pentateuch-Commentar (Wien, 1876), p. 24-28.

8Landauer, dans l’Avant-propos de son édition du texte arabe, p. v, dit 933, que je rectifie d’après Graetz, lib. laud., V, p .484.

9Mayer Lambert, Commentaire sur le Séfer Yesira, partie française, p. viii, 27 et 76. La note 1 de la page 76, appliquée à la composition de l’Amânât, prouve bien qu’il est de 934; cf. p. vii, n. 6.

10Version arabe du Pentateuque (éd. J. Derenbourg), p. 4 ; cf. W. Bacher, Die Jüdische Bibelexegese vom Anfange des zehnten bis zum Ende des fünfzehnten Jahrhunderts (Trier, 1892), p. 12-13.

11L’autre ouvrage est le Commentaire sur le Pentateuque, dont M. Harkavy annonce des fragments considérables pour notre tome deuxième.

12L’arabe בסיט est ici l’équivalent du néo-hébraïque פְּשָׁט peschâṭ, qui désigne l’explication « simple » et naturelle, ainsi que le mot arabe תפסיר qui l’accompagne ici, tandis que l’interprétation allégorique (en arabe תאויל) est appelée en néo-hébraïque דּרָשׁ derásch, « sens recherché ».

13Seconde préface de Saadia au Psautier, traduite en allemand par John Cohn, Saadia’s Einleitung zu seinem Psalmenkommentar, dans Berliner und Hoffmann, Magazin für die Wissenschaft des Judenthums, VIII (1881), p. 91 (cf. la première préface, ibid., p. 68). Voici le texte arabe, tel qu’il m’a été communiqué d’après le manuscrit arabe 236 de Munich (J. Aumer, Die arabischen Handschriften, p. 76), fol. 17 r°, par le Rabbin de cette ville, le Dr Werner et par mon ami, le Professeur à l’Université de Munich, Dr Fr. Hommel : [texte arabe non transcrit, voir original en pdf].

14Voici le texte arabe complété et restitué jusqu’à un certain point de ce passage emprunté à la première préface (cf. Cohn, ibid., p. 75-76) : [texte non reproduit ici, voir l’original en pdf].

15Plus haut, p. IX.

16Voir l’exposition magistrale de M. W. Bacher, Die Anfänge der hebräischen Grammatik (Leipzig, 1895), p.1-38.

17Grande a été l’influence de la langue et de la littérature arabes sur plusieurs parmi les premiers législateurs de l’hébreu; cf. Jastrow Jr, préface à son édition de Hayyoûdj (Leide, 1897), p. XII et suiv. ; W. Bacher, Die hebraïsch-arabische Sprachvergleichung des Abulwalîd Merwan ibn Ganâḥ (Wien, 1884); Joseph et Hartwig Derenbourg, Opuscules et traités d’Abou ’l-Walid (Paris, 1880), Introduction, p. LXXVI-LXXIXl. Dans un passage d’Ibn Djanaḥ, cité ibid., p. LXXVII, « leur Sîbawaihi » est expressément nommé.

18H. Ewald, Das Buch Ijob nach Saadia, Ben Geqalilia und einem ungenannten Uebersezer, dans Ewald und Dukes, Beiträge zur Geschichte der Aellesten Auslegung und Spracherklärung des Alten Testaments, I (1844). p. 75-115.

19A ce sujet, il faut consulter surtout le remarquable livre de Samuel Poznanski, Mose B. Samuel Hakkohen Ibn Chiquitilla (Leipzig, 1895), p. 14-17.

20Dr John Cohn, Das Buch Hiob übersetzt und erklärt vom Gaon Saadia. Altona, 1889.

21La Revue des Études juives de 1899 contient, de L. Bank, maintenant émancipé, mais vieilli et malade, deux excellents articles : Rabbi Zeira et Rab Zeira (XXXVIII, p. 47-63) et Les gens subtils de Poumbedita (XXXIX, p. 191-198).

22Voir plus haut, p.VIII, note 1. M. Lambert partage avec moi la direction de la publication entreprise par mon père. Pour l’achèvement du volume actuel, il m’a puissamment aidé de sa bonne volonté et de sa compétence.

23Les réflexions sur l’âme, par Bahya ben Joseph ibn Pakouda, traduites de l’arabe en hébreu, précédées d’un résumé et accompagnées de notes par Isaac Broydé. Paris, 1896. Voir aussi l’Introduction à mon édition du Fakhrî (Paris, 1895), p. 38.

24Paris, 1889.

25Le fascicule troisième a paru en janvier 1900.

26Mon père se demandait parfois en quelles mains tomberaient son annotation et son commentaire du Livre des définitions (Kitâb at-taʿrîfât), par Al-Djordjânî. L’édition de Flügel (Leipzig, 1845) l’avait l’ait renoncer à l’édition critique qu’il préparait avec une traduction française, dont les premières pages ont été imprimées (j’ai sous les yeux une épreuve des p.1-8). Les matériaux considérables que Joseph Derenbourg avait rassemblés ne seront pas perdus, je l’espère, pour nos études et je les offre à qui saura les employer. Sur ces vieilles histoires, voir J. MohI, Vingl-sept ans d’histoire des études orientales (Paris, 1879-1880), I, p. 16-17, 217-218.

27XII, p. 1007-1036. Je signale à cette occasion un petit manuel bien commode : M. Mielziner, Introduction to the Talmud (Cincinnati and Chicago, 1894).

28Jusqu’à la page 421 sur 486 dont se compose le volume, plus quelques notes marginales dans l’exemplaire de travail que je conserve pieusement.

29Les notes finales xii-xv (p.475-484) ont été omises, je ne sais pourquoi, dans la version hébraïque.

30La Géographie du Talmud, Paris, 1868.

31Beiträge zur Geographie Palästinas, Berlin, 1886.

Version arabe du livre de Job dans : Œuvres complètes de R. Saadia ben Iosef al-Fayyoûmî, publication commencée sous la direction de Joseph Derenbourg continuée sous la direction de MM. Hartwig Derenbourg et Mayer Lambert. Volume Cinquième. Paris : E. Leroux, 1899, p.v-xxiii. [Version numérisée : archive.org].

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