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Un Tanah, étude sur la vie et l’enseignement de Rabbi Méïr
Conclusion
Raphaël Lévy (1883)
La notice biographique qui précède et que nous avons cru devoir ne pas abréger est le complément indispensable d’une étude sur R. Méïr. Seul parmi ses collègues, il possédait assez de douceur, de mansuétude, d’empire sur lui-même pour pouvoir, sans danger pour lui, avec profit pour les autres, écouter le maître devenu renégat, persister dans son affection pour le docteur apostat, boire à cette source impure où aucun de ses autres collègues n’osait se désaltérer et finalement nous inspirer presque de l’admiration pour celui qui ne s’appelait plus que du nom d’Acher.
Étrange destinée que celle de cet homme, Titan du judaïsme, qui voulut, lui aussi, escalader le ciel et qui, écrasé sous le poids de son impuissance, retomba lourdement à terre. Comme le roi présomptueux dont parle Isaïe, il avait dit dans son orgueil : אעלה על־במתי עב אדמה לעליון.
« Je monterai vers les sommets les plus élevés et je serai l’égal du Très-Haut » ; et à lui aussi on pouvait appliquer la belle réponse du prophète : אך אל־שאול תורד אל־ירכתי־בור
« Mais tu seras précipité dans le schéôl, dans les profondeurs de l’abîme [1]. »
Cependant elle eût pu être belle et glorieuse, cette existence, si la passion n’y avait marqué sa fatale empreinte ; si, comme son disciple, Acher avait su joindre à une science extraordinaire une douce piété et cette modestie qui est l’apanage des vrais savants.
Cette vie désordonnée, où les plus détestables défauts neutralisaient les qualités les plus généreuses, où les aspirations idéales et les nobles pensées étaient étouffées par les blessures d’un amour-propre mal placé, cette fin lamentable où cette belle intelligence ne sut pas trouver un mot d’oubli ; tout cela dut faire une impression extraordinaire sur R. Méïr.
Son enseignement, sa conduite en ont toujours subi le contrecoup. Quand il rapporte l’opinion d’Acher, il ne l’approuve ni ne la combat.
Dans l’existence entière du pieux et savant docteur, on retrouve l’influence et, pour ainsi dire, la marque visible que lui ont laissée ses trois maîtres Akiba, Jischmaël et Élischah. Cette influence, R. Méïr saura la transmettre, en l’accentuant et en l’harmonisant, au plus méritant de ses disciples, à l’homme qui sut réunir en lui toutes les vertus et toutes les qualités, à Rabbi, le maître par excellence, le seul qui ait mérité le nom de saint, Kadosch, à R. Jehoudah Hanasi, le dernier et le plus illustre des Tanaïm.
De R. Akiba, R. Méïr tient la profondeur de vues, le penchant à l’Agadah, penchant tempéré par son esprit naturellement porté vers les choses sérieuses et plus enclin à l’explication rationnelle qu’à la version allégorique. Il tient surtout de R. Akiba cet attachement sans bornes au judaïsme, attachement que le célèbre martyr consacra par sa mort. Il est hors de doute que la persécution d’Adrien fut pour R. Méïr un souvenir ineffaçable. Cette persécution lui enleva deux de ses maîtres, Akiba et Jischmaël. Jischmaël, dont la logique inflexible et la droiture de caractère ne le cédaient qu’à sa grande résignation aux décrets de la Providence, est, lui aussi, une des gloires les plus pures et les plus inattaquables du judaïsme [2]. Cette persécution enleva aussi à R. Méïr cet homme modeste et vertueux, doux aux humbles, ami des pauvres, R. Hananya ben Teradyon, qui en mourant lui laissa son bien le plus précieux, sa fille Berouryah dont nous avons déjà parlé plus d’une fois [3].
Quant à Élischah, son exemple ne pouvait qu’affermir R. Méïr dans sa constance à soutenir la nécessité d’une étude constante de la Torah. Est-ce à dire que R. Méïr était exclusif sur le terrain religieux, qui alors se confondait avec le terrain patriotique, et qu’il excluait, lui aussi, les études helléniques חכמת יונית ? Ses relations affectueuses avec Œnomaüs, son voyage à Rome, où il parvint à soustraire sa belle-sœur au sort ignominieux qui l’attendait, suffiraient seuls à démontrer le contraire, si son esprit ouvert à toute idée généreuse n’eût repoussé de lui-même cet exclusivisme, si on avait tenté de le lui imposer.
Mais, pour R. Méïr comme pour tous ses collègues (témoin la Mischnah d’Aboth que nous avons citée plus haut et qui est tout entière de R. Méïr) [4], l’étude de la loi est seule capable de donner à l’homme avec la perfection morale les qualités qui faciliteront ses relations avec ses semblables.
N’était-il pas d’ailleurs lui-même un exemple vivant et comme la preuve palpable de ce que peut l’étude de la Torah ?
Sagement entendue ? Ses leçons du Beth Hamîdrasch, ses entretiens sabbatiques toujours trouvés trop courts par un auditoire enthousiaste, sont pour nous l’argument irréfutable en faveur des principes professés par le maître, et que rehaussait une vie consacrée à la pratique de toutes les vertus.
Malgré cela, notre docteur n’hésitait pas à s’approprier et à rendre siennes des idées et des doctrines étrangères, lorsque son esprit lucide et sagace pouvait y démêler une corrélation avec l’ensemble de la doctrine judaïque.
Dans les recueils de משלים, fables dont parle le Talmud et qui malheureusement, comme tant d’œuvres remarquables de l’antiquité, ne nous sont point parvenues, il devait se trouver, sous forme de morale finale, ὁ μῦθος δηλοῖ, plus d’un de ces apophtegmes chers aux moralistes et aux philosophes grecs, et qui trouvent leur équivalent dans le Talmud sous la rubrique de מרגלא בפומיה, un tel avait l’habitude de dire. Nous n’irons pas jusqu’à partager ici l’opinion de certains critiques judaïsant à outrance, et dont l’habileté consiste surtout à échafauder des systèmes philologiques et ethnographiques sur des pointes d’épingles mal équilibrées. Ces derniers soutiennent, en effet, qu’Ésope, le célèbre fabuliste grec, dont le souvenir émerge pour nous du milieu d’une brume de légendes plus nébuleuses les unes que les autres, ne serait autre qu’un Hébreu du nom d’Assaph qui, après avoir été enlevé comme esclave de son pays natal, fut transporté en Lydie d’abord, en Grèce ensuite. L’ignorance absolue où nous sommes sur les moindres particularités de la vie d’Ésope semble, au premier abord, autoriser toutes les conjectures. Il est cependant malaisé d’admettre qu’un sage de la valeur du fabuliste phrygien, un moraliste de sa force fût sorti du judaïsme sans y laisser aucune trace.
Laissons Ésope à la poétique grecque dont il est incontestablement un des plus beaux fleurons, et n’allons pas chercher si loin de nous des gloires que rien ne paraît rattacher à nous, alors que des noms illustres se pressent en foule sous notre plume, nous réclamant un juste tribut d’admiration.
La Synagogue est assez riche par elle-même et elle n’est pas obligée d’avoir recours à des subterfuges et à des suppositions inadmissibles ; le livre d’or qu’elle consacre à ses illustrations authentiques contient assez de feuilles pour qu’il soit inutile d’y inscrire des noms exotiques qui, sans ajouter à sa gloire, feraient tache dans l’hégémonie de sa doctrine et de son enseignement.
Quoi qu’il en soit de la légende d’Ésope, il est certain que R. Méïr, à l’instar de Virgile qui ramassait sans vergogne ses perles dans le fumier d’Ennius, a dû adapter plus d’une fois au tour original de sa pensée les maximes sèches de l’hellénisme, que des études préalables et son commerce d’amitié avec Œnomaüs lui avaient sans doute rendues familières.
C’est ainsi que le Midrasch nous apprend qu’une des maximes favorites de R. Méïr consistait à dire que « la fin d’une chose en était le commencement[5] » : רבי מאיר הוה צווח לסופיה דמלה רישיה:.
Il est impossible, comme l’a si bien démontré le Dr Joel dans la trop courte notice qu’il a publiée sur R. Méir, de ne pas reconnaître dans cette maxime la conception aristotélicienne du τέλος, la fin précédant en qualité de οὗ ἕνεκα, l’esprit et répondant absolument à l’ἀρχή ὅθεν ἡ κίνησις[6].
Pouvait-il d’ailleurs rester étranger à n’importe quelle science, ce docteur dont il est dit : Celui qui touche seulement le bâton de R. Méir acquiert la sagesse [7] ? Cette maxime est une des innombrables preuves de la grande et légitime réputation de sagesse dont R. Méïr jouissait auprès de ses contemporains.
Nul plus que lui ne sut allier à un profond et inaltérable amour du judaïsme une plus grande tolérance à l’égard de ceux qui ne pensaient pas comme lui. Une seule fois nous l’avons vu se livrer à un mouvement de colère bien légitime contre ces oisifs tapageurs dont les plaisirs bruyants ne cessaient de troubler ses méditations. יתמו חטאים מן־הארץ, s’était-il écrié ; mais, rappelé à la réalité de la situation par l’observation de sa digne compagne, il ne lui donna plus sujet dès lors de réprimer en lui un sentiment d’hostilité quelconque contre un de ses semblables, si indigne qu’il lui parût de son estime[8].
Personne encore plus que lui n’était pénétré de cette vérité érigée en principe par le Talmud, que les Israélites n’avaient pas seuls le privilège de la loi, et que tout homme, un païen, un ממזר même, c’est-à-dire un enfant incestueux ou adultérin, incapable par suite d’entrer dans la communion judaïque, devient, par le fait même de son instruction, supérieur à un grand prêtre ignorant[9]. Il est écrit, en effet, dit notre docteur : אשר יעשה אתם האדם וחי בהם.
« L’homme, en pratiquant ma loi, vivra. » Or, fait observer R. Méïr, le texte sacré ici ne parle ni de prêtres, ni de lévites, ni d’Israélites, il dit simplement : L’homme quel qu’il soit. Il résulte donc que la récompense accordée à celui qui observe la loi et qui l’étudie n’est pas limitée aux seuls Israélites à qui la loi a été donnée, mais s’étend à tout homme qui en est digne :
[10]כהנים לויים וישראלים לא נאמר אמא האדם הא למדת שאפילו נכרי ועוסק בתורה הרי הוא ככהן גדול:
Il ne faudrait toutefois pas conclure de cette citation que R. Méïr eût perdu quelque chose de son ardent patriotisme et que ses relations avec les étrangers diminuassent en son âme cet amour profond que tout Israélite et les docteurs de sa génération en particulier ressentaient pour la Terre sainte. Pour s’en convaincre, on n’a en effet qu’à jeter un coup d’œil sur le Jerouschalmi, du traité de Schabbath[11], qui déclare par la bouche de R. Méïr que celui qui habite la Judée et se sert, pour les affaires ordinaires de la vie, de la langue sacrée est certain d’avoir part au bonheur éternel :
כל הדר ביהודה ומשמש בלשון הקודש מובטח לו שהוא בן עולם הבא:
Autre, en effet, est l’affection naturelle, innée, pour ainsi dire, qu’a tout Israélite pour cette terre qui fut le berceau de sa foi et le séjour séculaire de tout ce qui fut sa gloire dans le passé, et de tout ce qui constitue son espoir dans l’avenir, et le sentiment égoïste, exclusif et haineux qu’on a voulu nous prêter et qui, en nous parquant dans une patrie qui pour nous est purement idéale, n’a d’autre but en réalité que de perpétuer dans la société moderne la situation de parias, d’outlaws, de gens hors la loi qu’un favoritisme aveugle et la politique cauteleuse de l’Église catholique avaient créée et maintenue pendant des siècles à notre préjudice.
Non, et on ne saurait réagir avec trop d’énergie contre ce stupide préjugé qui, à force de se répéter et de se propager, finit par avoir les apparences et la consistance d’une vérité acquise à l’histoire ; non, mille fois non, les Juifs, ensemble ou séparément, nation ou individu, n’ont pas conclu un pacte avec la Palestine. Là où ils sont nés, là est leur patrie. Pour elle ils versent le plus précieux de leur sang ; à elle ils consacrent tout ce que leur intelligence, leur activité, les ressources merveilleuses de ce génie de race — que nos détracteurs jalousent, que nos amis admirent, mais que tous constatent et reconnaissent, — peut produire dans le domaine intellectuel, moral et matériel.
Parfois on refuse de leur accorder une parcelle de ce sol qu’ils arrosent de leur sang ; ceux à qui ils prodiguent les témoignages irréfutables de leur bonne volonté et de leur sincère patriotisme, les repoussent avec dédain, les écrasent sous le double poids de l’injustice et de la violence. Eh bien ! même sur cette terre qui est pour eux une marâtre, dans ces pays qui leur mesurent avec parcimonie et l’air qui les fait vivre, et le soleil qui les réchauffe ; dans ces pays qui leur imposent tous les devoirs et qui semblent ignorer jusqu’à l’existence du mot droit, quand il s’agit des Juifs ; dans ces pays mêmes ils se montrent en toute circonstance soumis aux lois et serviteurs fidèles et dévoués de la patrie.
Sans doute, à ces heures sombres où toute justice semble bannie, toute équité réfugiée à des hauteurs inaccessibles ; sans doute, à ces heures d’angoisse suprême et de fanatisme triomphant, les malheureux sur qui l’infortune s’acharne avec l’aveugle furie du destin antique, tournent-ils un regard d’espoir et de regret vers cette אדמת קודש, vers cette Terre sainte où leurs ancêtres vivaient en paix, chacun à l’ombre de sa vigne ou de son figuier איש תחת גפנו ותחת תאנו, mais là n’est point la terre qui est nôtre. L’Israélite se contente de souffrir, de prier et d’attendre que l’heure de la justice et de l’équité sonne de nouveau pour lui au cadran séculaire des âges futurs !
Qui donc lui ferait un crime de ce pieux souvenir accordé à ce qui n’est plus ? Ce souvenir d’ailleurs est purement platonique et ne nuit en rien à la vivacité des sentiments que comporte sa situation.
Jérusalem est une patrie idéale que nul de nous ne doit oublier : אם אשכחך ירושלים תשכח ימיני, et les strophes brûlantes de Juda Halévy trouveront toujours dans nos cœurs un sympathique écho. Mais cette patrie idéale n’empêche en rien la patrie réelle, et à celle-là le Juif ne refuse ni son amour ni son dévouement.
Il est vrai qu’à l’époque de R. Méïr, les événements étaient encore trop récents et les blessures trop saignantes pour que l’idée abstraite que nous nous faisons de la Palestine fût encore bien ancrée dans les esprits. L’héroïque mais inutile prise d’armes de Bar-Kochebah était à peine terminée ; le maître de R. Méïr, l’illustre Akiba, avait payé de sa vie la généreuse et patriotique erreur qui l’avait entraîné à la suite du révolté de Bethar ; Adrien noyait dans des torrents de sang la suprême convulsion de la nationalité juive, et sur les murs d’Ælia Capitolina — le nom même de Jérusalem était proscrit par le féroce et sanguinaire despote — s’étalait l’image de l’animal dont l’aspect seul était un objet d’horreur pour les Israélites. Les décombres de la Ville sainte, de la cité de David, fumaient encore, et R. Méïr dut, par une prompte fuite à l’étranger, se soustraire aux fureurs du César, digne successeur de Titus.
Un retour favorable à l’ancien état de choses pouvait peut-être s’accomplir. L’exil de Babylone s’était bien terminé avant les soixante-dix ans assignés à sa durée ; pourquoi le Galouth romain n’aurait-il pas une fin, lui aussi ? Ajoutons que les idées messianiques, singulièrement accrues et fortifiées par les malheurs de l’époque, remuaient profondément les masses. Nous n’en voulons pour preuve que la facilité avec laquelle le christianisme s’est propagé dans ces premiers temps, quand sa doctrine primitive se basait uniquement sur l’idée messianique.
Le peuple pouvait donc espérer le retour de l’ordre de choses violemment renversé par Titus et anéanti par Adrien. Les docteurs, eux, qui se rendaient un compte plus exact de la situation, — l’organisation donnée par eux au judaïsme le prouve surabondamment, — n’ont pas néanmoins voulu entrer en lutte ouverte avec le sentiment populaire, et certaines de leurs discussions doctrinales portent les traces évidentes de cette double préoccupation.
Au reste, cet amour de la Terre sainte a toujours été, malgré la dispersion, l’espoir et la consolation de notre race, et ne l’a pas empêchée de consacrer à sa patrie réelle son intelligence et son activité. La colonie juive d’Alexandrie, qui, elle, n’a jamais songé à retourner à Jérusalem, entretenait avec la mère patrie de pieuses et filiales relations. La culture hellénique s’y était singulièrement développée[12], et les Juifs égyptiens faisaient marcher de front l’amour du pays natal et l’affection pour la Terre sainte.
Plus tard y eut-il jamais situation plus belle, plus enviable que celle de nos coreligionnaires établis en Espagne sous le gouvernement des Maures ? Qui donc oserait nier la part prise par l’élément israélite dans le grand mouvement littéraire et scientifique qui brilla d’un si vif éclat en Espagne du XIIe au XVe siècle ? Avant l’établissement de l’Inquisition, qui commença la ruine de la Péninsule, par la mort, par l’exil de ses habitants les plus industrieux, jamais pays compta-t-il des citoyens plus attachés à sa fortune, plus dévoués à ses intérêts ? Et cependant, un des plus illustres enfants de l’Espagne israélite, Juda Halévy, n’a-t-il pas conquis l’immortalité par les vers passionnés adressés à Jérusalem, à la Terre sainte, dans cette page impérissable que la synagogue, chaque année, récite à la date néfaste du 9 du mois d’Ab[13] ?
Nous ne voulons pas pousser plus loin cette digression, ni parler du temps présent et de notre propre pays. La question est jugée par tout homme de bon sens et de bonne foi, et l’esprit de secte et de haine intéressée peut seul encore propager des préjugés aussi faux.
Quant à R. Méïr, l’ensemble de son œuvre et de sa doctrine protesterait avec éclat contre une insinuation de ce genre. Aux plus remarquables dons de l’intelligence il joignait les qualités du cœur les plus précieuses, fortifiées par la vie et les exemples de son maître préféré, R. Akiba. De fait, R. Méïr, tout entier à la douceur et à la mansuétude, était bien digne d’être le disciple du docteur qui a prononcé cette belle parole : « Si j’avais fait partie d’un synhédrin, jamais aucune condamnation à mort n’aurait été prononcée[14] » : אלו היינו בסנהדרין לא נהרג אדם מעולם.
Nous avons voulu terminer par cette citation, car cette douceur, cette mansuétude et cette clémence forment un des points saillants du caractère de R. Méïr, et le secret de l’immense influence qu’il exerça autour de lui. Unie à la fermeté dans les principes, à une science reconnue par tous, cette bonté d’âme fut léguée par lui à Rabbi, son successeur, et à tous les docteurs qui ont marché sur ses traces.
Beaucoup d’entre eux furent de grands savants ; beaucoup, par leurs vertus privées, égalèrent celui qui mourut à Asia ; mais nul plus que lui ne réunit ces qualités au même degré.
A une époque où les grands caractères n’ont pas manqué, sa belle et noble figure ne perd rien à la comparaison, et l’on peut dire de lui qu’il fut ce qu’indiquait son nom : une lumière en Israël !
[1] Isaïe, XIV, 14–15.
[2] M. Derenbourg (Essai sur l’histoire et la géographie de la Palestine) a consacré un chapitre spécial aux deux maîtres de R. Méïr, à Jischmaël et à Akiba (page 385).
[3] V. pages 18 et sq.
[4] V. page 147.
[5] Midrasch Kohéleth, II, 14.
[6] Frankl, Monatschrift für die Geschichte und Wissenschaft des Judenthums, Leipzig, 1855, 4e année, page 95 (note).
[7] Talmud Jerouschalmi, Nedarim, IX, 41 b.
[8] V. pages 19 et sq.
[9] Aboda Zarah, 3 a ; Baba Kamah, 38 b ; Kidouschin, 31 a. — V. aussi Deutéronome, XXIII, 3.
[10] Lévitique, XVIII, 5.
[11] Schabbath, I, 3.
[12] Nous n’en voulons pour preuve que ce philosophe qui reçut le surnom de Platon juif, Philon.
[13] Recueil des Kinoth, deuxième Sionide.
[14] Makkoth, chap. V, Mischnah 10.
Source : Un Tanah : Étude sur la vie et d’enseignement d’un docteur Juif du IIe siècle. Raphaël Lévy. Paris, éditions Maisonneuve, 1883. [Version originale numérisée : Bibliothèque numérique de l’AIU]