Un Tanah, étude sur la vie et l’enseignement de Rabbi Méïr

Chapitre 6. Halachah : Relations de Rabbi Méir avec Élischah ben Abouyah

Raphaël Lévy (1883)


Nous n’avons pas la prétention d’avoir rapporté d’une façon complète toutes les sentences de R. Méir, ni d’avoir indiqué toutes les discussions auxquelles son nom a été mêlé. Des volumes ne suffiraient pas à cette tâche, et telle n’a jamais été notre intention.

Notre œuvre a des proportions plus modestes, comme s’en convaincra tout lecteur impartial, et notre but aura été atteint si notre étude a détruit quelques préjugés et fait aimer ces docteurs pharisiens qui ont rendu tant de services à l’humanité et dont la postérité n’a pas su ou n’a pas voulu apprécier les nobles qualités.

Pourtant nous désirons encore entretenir notre lecteur d’un homme qui aurait pu jouer, comme ses collègues, un rôle important dans l’histoire de la synagogue et égaler son contemporain Akiba.

Comme ce dernier, il était un des maîtres en Israël. Son génie était vaste et profond et sa science presque universelle. Seulement il abandonna sa foi, il renia Dieu et mourut après avoir vécu sans gloire d’une vie inutile à lui-même et sans profit pour les autres.

Élischah ben Abouyah, plus connu sous le nom d’Acher (אחר, l’étranger)[1], qui lui fut donné après son apostasie, est mentionné plusieurs fois dans les documents talmudiques. La biographie de ce docteur, à qui fut infligé ce stigmate flétrissant, biographie moitié légendaire, moitié historique, mais qui dans ses parties essentielles porte un incontestable cachet de sincérité, est peut-être une des plus complètes de toutes celles qui nous ont été conservées dans l’encyclopédie talmudique[2].

Son père Abouyah était un des plus riches propriétaires fonciers de la Palestine. Son luxe et son train de maison étaient dignes d’un prince. Se conformant à une tradition que les riches israélites de nos jours n’ont pas complètement abandonnée, Abouyah recevait souvent chez lui les docteurs de la loi dont il aidait par ses largesses les débuts parfois difficiles. Favoriser le développement de l’étude de la loi par une générosité intelligente, c’est un mérite, dit le Talmud, presque égal à l’étude même de la loi.

L’application de ce principe faisait naître chez nos pères cet esprit d’émulation qui portait les plus riches d’entre eux à consacrer une partie de leur fortune à de pieuses fondations, à la création de Bathé Midraschim בתי מדרשים entretenus à leurs frais, où les docteurs, débarrassés des soucis matériels de l’existence, pouvaient consacrer tout leur temps à l’étude de la loi.

Abouyah, tout en se livrant à l’exploitation de ses domaines et en surveillant l’élève de ses troupeaux, encourageait la science, ne pouvant la cultiver lui-même. Aussi, à la naissance de son fils, l’heureux père ne pouvait contenir sa joie de ce que Dieu bénissait sa maison, et il résolut de fêter cet événement par des réjouissances dignes de sa fortune. Il décida que le jour de la circoncision de l’enfant une grande fête serait célébrée, et pendant ces huit jours[3] tout son temps fut employé aux préparatifs de la fête.

Dès le matin, la salle du festin était remplie de serviteurs, d’invités, de chanteurs et de danseuses. Parmi les invités, deux des plus célèbres docteurs de l’époque, R. Eliézer et R. Jehoschouah venaient donner à la fête sa véritable signification religieuse. Le Talmud dit en effet que par la circoncision l’Israélite porte gravé sur son corps le sceau de l’alliance divine.

[4]חותמו של הקב״ה הוא חתום בבשרנו:

Quand l’enfant fut circoncis, on se mit à table, et, avec les vins exquis et les mets recherchés, les gais propos commencèrent à circuler. Les esprits s’animèrent peu à peu, et à une conversation d’abord réglée succédèrent bientôt des causeries plus libres, provoquées par l’entrée en scène des chanteurs et des danseuses. À ce moment les deux docteurs se dirent l’un à l’autre : « Laissons ces gens-là s’occuper de leurs affaires mondaines ; occupons-nous de nos affaires à nous, c’est-à-dire de l’étude de la loi. »

Ils abandonnèrent la société si bruyante dont le voisinage ne convenait ni à leurs goûts ni à leur caractère, et se retirèrent dans une autre salle où ils commencèrent ou plutôt continuèrent une discussion doctrinale sur ces mystérieuses questions de la Kabbalah qui passionnaient à cette époque tous les esprits[5].

De tout temps l’homme a volontiers cherché à scruter ces insondables mystères de l’origine et de la fin de toutes choses, de la création et de la mort. La raison humaine, n’ayant à son service qu’une logique impuissante, cherche en vain à résoudre ces problèmes que la révélation divine nous présente sous un aspect si consolant :

[6]שאל אביך ויגדך זקניך ויאמרו לך:

« Interroge ton père, et il te le dira ; tes vieillards, et ils te répondront. » De ce verset, les docteurs concluent que dans les spéculations abstraites il ne faut pas remonter trop haut, ni chercher trop loin, sous peine de s’enfoncer dans des abîmes où sombre la raison et où peut périr la foi.

Les deux savants étaient donc plongés dans leur discussion sur la Mercabah[7]. Leurs arguments respectifs étaient si justes, leurs questions si élevées et si précises, qu’une flamme divine descendit sur eux et les entoura.

De la chambre voisine, les hôtes d’Abouyah virent cette flamme sur laquelle ils appelèrent aussitôt l’attention du maître de la maison. Abouyah, craignant un incendie, se précipite dans la chambre où nos docteurs continuaient paisiblement leur discussion et leur dit : « Êtes-vous venus ici pour mettre le feu à ma maison ? Est-ce là la récompense de mon hospitalité ? »

Les docteurs remarquèrent seulement alors ce qui avait causé la frayeur d’Abouyah et lui répondirent tranquillement : « Ce n’est point le feu qui est à ta maison, et aucun incendie n’est à craindre ni pour toi ni pour tes invités. Voici d’ailleurs la cause de cette flamme. Nous étions occupés à étudier la loi sacrée. Or cette loi a été promulguée sur le Sinaï, au milieu de la foudre et des éclairs, et c’est elle qui dégage ces vives lueurs que toi et tes convives vous avez prises, dans votre erreur, pour un incendie.

S’il en est ainsi, répliqua Abouyah plein d’admiration, si la puissance de la Torah est si grande qu’elle fait jaillir des flammes autour de ceux qui l’étudient, je fais le vœu de consacrer à Dieu le fils qu’il m’a donné. »

Vœu impie et funeste, car les mobiles d’Abouyah à le faire étaient purement humains. Or la Torah doit être cultivée pour elle-même, par amour de la science pure, par désir unique de suivre les voies de l’Éternel et de perfectionner l’être moral qui est en nous, et non en vue d’une ambition personnelle à satisfaire, d’une gloire mondaine à acquérir.

Le fils d’Abouyah devait en faire la triste expérience. Il devait montrer par lui-même ce que peut devenir un homme qui ne recherche la science que comme un moyen et non comme un but, qui veut se servir de la Torah comme d’un piédestal pour son orgueil ou son ambition. Pour conserver son cœur pur de toute mauvaise pensée, pour le tenir hors de l’atteinte des passions déréglées, il ne suffit pas d’approfondir les questions ardues que la science soumet à notre investigation intellectuelle ; il faut encore la pratique de la morale et de la vertu sans lesquelles la science n’a point de bases. C’est ce que nos sages ont compris lorsqu’ils ont établi cette règle :

לא המדרש עיקר אלא המעשה:

L’étude n’est rien sans la pratique[8]. En d’autres termes, l’étude de la loi qui ne repose pas sur un fondement moral, qui n’a pas pour objectif la gloire divine, mais seulement la gloire humaine, cette étude-là ne saurait aboutir et ne peut que conduire à l’abîme. וסופו יורש גהנם.

L’enfant d’Abouyah, qui reçut le nom d’Élischah, choisi à dessein par le père, parce qu’il fut celui d’un des prophètes les plus pieux de la monarchie juive, montra dès son jeune âge les dispositions les plus remarquables pour le rôle auquel son père l’avait prédestiné. Il connaissait le miracle qui s’était produit lors de sa circoncision et la conversation qui en avait été la suite ; il est à présumer que cet événement eut une grande influence sur son développement intellectuel naturellement précoce.

Il fut bientôt le premier des disciples, celui dont les maîtres vantaient sans cesse la gloire future. À un âge encore jeune, il égalait déjà ses professeurs, et sa réputation de savant grandissait chaque jour. Ce n’était pas sans un vif sentiment d’orgueil que le père voyait se réaliser le rêve qu’il avait caressé et le jeune homme de son côté n’était pas loin de se croire appelé à de brillantes destinées. L’étude ordinaire de la loi ne suffisait déjà plus à son ardeur. À mesure qu’il satisfaisait son désir de savoir, ce désir ne faisait que grandir, et le moment arriva bientôt où il eut épuisé le domaine assez étendu cependant des connaissances académiques de l’époque.

Son insatiable curiosité se porta alors sur la métaphysique, ce gouffre où d’autres intelligences, non moins fortement trempées que la sienne, ont également sombré. D’ailleurs le doute commençait à pénétrer dans son cœur. Enivré par ses premiers succès, il aborda avec un orgueil présomptueux l’étude de ces questions mystérieuses qui préoccupent toujours l’esprit humain.

La nature de l’homme et son origine, ses rapports avec Dieu et l’essence de cet Être supérieur, voilà les obscurs et insondables problèmes dont la solution a été vainement cherchée par les philosophes de tous les âges et de toutes les époques. Tous ceux qui ont osé franchir les limites étroites qui bornent notre horizon terrestre, tous ceux qui ont cherché à connaître l’au delà et l’en deçà, comme disent volontiers les Allemands, tous les penseurs qui ont creusé la question des origines et du but de notre existence, ont été arrêtés par cet immense point d’interrogation qui s’appelle Dieu. Pénétrer les mystères du passé, déchirer les voiles de l’avenir, c’est une faculté qui n’appartient qu’à Celui dont la parole a tiré le monde du néant et dont les desseins impénétrables seront toujours un mystère pour nos faibles regards.

Il a pu convenir à la Providence d’accorder quelquefois à un homme la faculté de lire dans l’avenir afin qu’il éclairât de sa parole lumineuse et enflammée la voie dans laquelle devait marcher le peuple apôtre. Mais ces exceptions, qui portent avec elles le cachet d’une faveur spéciale et particulière, sont la meilleure des preuves que la raison humaine, livrée à ses seules ressources, est incapable par elle-même de trouver la vérité sur toutes choses.

Il est certain que l’homme a parfaitement conscience de sa responsabilité, qu’il sait à n’en pas douter que sa fin est au delà de cette vie et que tout n’est pas terminé lorsque la pierre du tombeau a été scellée sur sa dépouille mortelle. Cette situation lui crée des obligations qu’il doit avoir à tâche de remplir de son mieux, et c’est pour arriver à les connaître et à les pratiquer que Dieu, dans sa miséricorde infinie, nous a fait la grâce de la révélation sinaïque et nous a donné sa foi qui contient la plus précieuse des règles de conduite.

Elischah, troublé par un orgueil excessif et croyant trouver la clef de certains mystères sur lesquels, pour le bien des hommes, notre loi a cru devoir garder un silence prudent, Élischah, disons-nous, s’attaqua, avec une audace qui devait recevoir son châtiment, à des problèmes que ses maîtres ne voulaient ni ne pouvaient lui enseigner.

Il mit à contribution la nature et l’histoire, il porta un regard curieux sur les actions des hommes comparées avec les mobiles qui les guident et avec leur sanction apparente. Il constata que le mal et le bien règnent dans le monde d’une façon arbitraire, il vit les hommes pieux et justes en butte aux persécutions du sort alors que d’autres qui dédaignaient toutes les lois divines et humaines jouissaient d’un bonheur durable.

Il ne sut pas ou ne voulut pas se rendre compte de ce phénomène et refusa de reconnaître la loi immuable qui remet chaque chose à sa place, et se charge, dans un monde autre que celui-ci, de corriger d’apparentes injustices. Toutes ces remarques produisirent bientôt leurs fruits. Le jeune docteur, entré, comme le dit le Talmud, dans un jardin merveilleux (le Pardès, paradis), foula aux pieds les plantes les plus délicates ; en d’autres termes, le scepticisme devint sa doctrine, et dès ce moment il fut perdu pour le judaïsme [9].

Un jour, Elischah, dans une de ses promenades, vit un de ses coreligionnaires grimper sur un arbre, s’emparer d’un nid d’oiseaux et égorger froidement et la jeune couvée et la mère. Cet homme redescendit de l’arbre, et aucun accident ne vint le punir de la double infraction à la loi qu’il venait de commettre. Double infraction en effet : c’était un samedi, et le dénicheur d’oiseaux avait violé le repos consacré de ce jour en grimpant sur l’arbre. Il avait en outre contrevenu à la prescription divine concernant les nids. Le Pentateuque édicte en effet la règle suivante :

כי יקרא לפניך קן צפור והאם רובצת על האפרחים שלח תשלח את־האם ואת הבנים תקח־לך:

« Si tu trouves sur ton chemin un nid d’oiseaux et que tu désires t’en emparer, tu donneras la volée à la mère et tu prendras les petits. »

למען ייטב לך ולמען יאריכין ימיך אל האדמה אשר יהוה אלהיך נתן לך:

« Alors le bonheur sera ton partage et tes jours se prolongeront sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donnera [10]. »

Le lendemain, Élischah vit un autre Israélite qui, après avoir grimpé sur un arbre, s’empara de la couvée et donna la liberté à la mère, conformément à la loi de Moïse. En descendant de l’arbre, le malheureux fit un faux pas, tomba à terre et fut mordu par un serpent. Il mourut aussitôt après.

« Ainsi, pensa Élischah, voilà un homme qui obéit aux prescriptions de la Torah ; il aurait donc dû, si la Providence existait, recevoir la récompense de sa bonne action et vivre encore bien longtemps. Cependant, malgré son obéissance, il meurt, tandis que celui d’hier est sain et sauf et n’a subi aucun châtiment pour sa double infraction. Je suis donc en droit de conclure qu’il n’y a pas de Providence et que dans ce monde le hasard seul règle et dirige les actions des hommes.

Le malheureux en était déjà arrivé à ce point du doute qu’il avait oublié l’explication des docteurs : למען ייטב לך בעולם שכולו טוב « Tu seras heureux dans un monde qui n’est que bonheur. » Il ne se rendait plus compte de cette vérité essentielle, que la sanction attribuée aux actions humaines n’est définitive qu’au delà de ce monde. En effet, disent avec raison nos sages, il est de toute impossibilité que la justice divine fonctionne définitivement pour l’homme avant que sa dernière heure ait sonné. La Providence, ayant laissé à l’homme son libre arbitre, doit attendre jusqu’à sa dernière heure qu’il revienne à de meilleurs sentiments. שוב יום אחד לפני מיתתך.

« Fais pénitence la veille de ta mort », dit le Talmud. Dieu, qui a pour lui l’éternité, n’aurait pu sans inquiétude faire répartir dans ce monde les peines et les récompenses, parce que dans ce cas la sanction finale lui aurait fait défaut.

C’est ce qu’Élischah ne voulait plus admettre. Ne voyant que la surface des événements, les jugeant seulement avec les préventions bornées de l’esprit humain, sans tenir compte des conditions de durée indéfinie de la Providence, il tomba dans l’erreur la plus grossière.

Ces froissements d’amour-propre, ces inégalités apparentes lui firent nier l’existence même de Dieu, alors qu’une foi sagement raisonnée lui aurait démontré la fausseté de son opinion. Ce n’est pas du premier coup qu’Élischah arriva au doute et à la négation. Comme d’autres esprits, il dut lutter, souffrir, subir ce combat qui étreint toute tête qui pense et tout cœur qui sent, combat d’où sortent victorieuses les âmes d’élite, mais qui conduit à leur perte les esprits superficiels et les cœurs indécis.

La nature du jeune docteur, toute remplie d’orgueil et de suffisance, était de celles qui ne résistent pas à l’épreuve. Le traité de Meguillah cite encore le trait suivant comme ayant puissamment contribué à détourner Élischah de la voie où son collègue Akiba et son disciple R. Méir marchaient avec tant de gloire pour eux-mêmes et tant de profit pour la cause d’Israël, pour la cause de l’humanité. C’était à l’époque néfaste où Adrien faisait noyer dans des flots de sang les derniers vestiges de l’indépendance nationale de la Judée, où les héroïques défenseurs de Bethar, les valeureux compagnons de Bar Kochebah subissaient le dernier supplice. Cette suprême révolte du peuple juif agonisant, cette protestation désespérée contre la domination étrangère, avaient irrité au plus haut degré les maîtres du monde civilisé d’alors. Le colosse romain avait tremblé devant cette poignée de héros relevant le drapeau des Macchabées, et, quand le danger fut passé, la vengeance fut en raison directe de la peur, c’est-à-dire terrible. Alors eut lieu l’exécution des dix martyrs עשרה הרוגי מלכות dont le récit obligatoire dans nos synagogues aux jours de recueillement par excellence, aux (Jamim nauraïm) ימים נוראים, arrache des larmes à tous ceux qui songent à ces temps troublés de notre histoire où le sang généreux d’Israël féconda le sillon où était déposé le germe de l’avenir des peuples.

Élischah avait assisté à une de ces exécutions où un fanatisme cruel torturait ceux dont le seul crime était d’avoir obéi au sentiment le plus noble, le plus élevé qui puisse éclore dans le cœur de l’homme : l’amour de la patrie.

Il est un préjugé que, dans notre pays comme ailleurs, les faits démentent chaque jour, mais qui n’en persiste pas moins dans toutes les classes de la société. Ce préjugé consiste à dénier à la race juive le courage militaire et nous défend en quelque sorte de posséder les aptitudes nécessaires au citoyen libre qui combat pour l’intégrité de sa patrie.

Il suffirait de jeter un regard impartial sur l’histoire pour se convaincre que la race juive autant que toute autre possède les vertus militaires et que pendant des siècles elle a lutté glorieusement pour son indépendance.

La guerre des Macchabées perdrait-elle donc à être mise en parallèle avec les luttes de Thèbes et de Sparte, avec toutes ces guerres que l’antiquité païenne a admirées et que nous admirons avec elle ? Et la lutte de soixante ans contre Rome pourrait, nous ne craignons pas de l’affirmer, supporter glorieusement la comparaison avec les convulsions des peuples expirant sous la main de fer de l’empire des Césars. Judas Macchabée a-t-il quelque chose à envier à Annibal ou à tel autre général célèbre de l’antiquité, et Bar Kochebah ne peut-il dignement figurer à côté de Vercingétorix, le martyr de l’indépendance de la Gaule, ou de Hermann (Arminius), le héros symbolique de la liberté germaine ?

Si Varus a perdu ses légions dans les forêts du Rhin, Florus n’a-t-il pas usé ses meilleures troupes contre les murailles de la cité de David, et si l’on plaçait Régulus à côté d’Eléazar ou d’un des martyrs juifs, l’impartialité vraie accorderait la palme à ces derniers.

Ce qui a manqué aux héros de la Judée pour passer à la postérité, pour acquérir, comme les autres, la même célébrité, ce n’est ni le courage ni la valeur, mais des historiens et des poètes pour les raconter ou les chanter. Leurs exploits n’ont été rapportés que dans une langue inconnue au monde et mal comprise déjà de leurs contemporains. La chute de Jérusalem serait tout aussi célèbre que celle de Troie et à plus juste titre, si elle avait eu un Homère ou un Virgile pour la chanter.

Si pendant la longue nuit du moyen âge les capacités militaires des juifs sont restées dans l’ombre, à qui s’en prendre, sinon à ceux qui, méconnaissant nos malheureux ancêtres, leur refusaient jusqu’au droit de vivre, et par conséquent ne leur accordaient pas les armes pour défendre un sol qui les supportait avec impatience ?

Si l’amour de la vérité pouvait, chez nos détracteurs, l’emporter sur des préjugés entretenus avec soin, ils reconnaîtraient qu’il y a souveraine injustice à dénier à autrui des qualités que l’on a au préalable soigneusement étouffées.

Tous les récits qui nous sont parvenus sur les supplices endurés par les martyrs de l’indépendance nous montrent ces hommes supportant avec un calme imperturbable des tortures qui révolaient quelquefois leurs bourreaux eux-mêmes.

Élischah assistait donc à l’exécution d’un de ces martyrs. Avant de lui donner le coup de grâce, le bourreau lui arracha la langue. Élischah, ne pouvant contenir les sentiments dont son âme était pleine, s’écria : « C’est donc là le sort réservé à un homme qui a passé sa vie dans l’étude et dans la propagation de la loi divine ! Cet homme qui révélait à ses disciples attentifs les secrets de la Torah est ainsi récompensé ; certes, voilà la preuve qu’il n’est ni Justice, ni Providence [11] ! »

C’est ainsi qu’entraîné par un faux point de vue que peut seule rectifier la croyance à une vie future, Élischah arriva à l’athéisme et à cette conclusion que le monde est gouverné par deux principes également puissants, également souverains : le principe du bien et le principe du mal. Le Mal pour lui n’était plus une chose relative ; c’était un principe ayant sa raison d’être par lui-même, une chose objective, indépendante de la volonté de Dieu.

Contrairement à ses collègues, il ne voulait pas admettre l’explication si consolante qu’ils donnaient du juste qui est malheureux et du méchant qui est heureux : צדיק ורע לו רשע וטוב לו. Pour lui, le juste malheureux n’avait aucune compensation à espérer dans un monde meilleur, et le méchant n’avait aucun compte à rendre après sa mort ni de ses méfaits, ni de ses crimes. Triste doctrine, conséquence funeste d’une fausse interprétation. La liberté humaine et son corollaire obligé, la responsabilité, disparaissaient également dans ce chaos, et au-dessus de cet abîme sans fond surnage seulement un fatalisme contraire à la fois aux idées du judaïsme et à la saine raison.

Les maîtres d’Élischah lui avaient pourtant enseigné que si le juste éprouve de cruels déboires en cette vie, c’est pour expier les fautes légères que tout homme, si parfait soit-il, a à se reprocher. De cette façon Dieu, qui n’est pas seulement צדיק, juste, mais aussi רחום וחנון, miséricordieux et bienveillant, lui réserve dans la vie future une félicité sans mélange, puisque dès cette vie il se purifie de tout ce qui pouvait faire obstacle à son bonheur éternel.

Pour l’impie, au contraire, comme il est de toute impossibilité qu’un homme, si mauvais qu’il soit, n’ait pas à son actif une ou plusieurs actions louables, la justice divine se hâte de lui escompter dès cette vie le bénéfice complet de ses bonnes œuvres afin que dans la vie future elle n’ait plus à lui demander compte que de ses méfaits.

C’est cet ordre admirable qu’Elischah ne voulait pas reconnaître, et il est certain que le supplice des martyrs détermina chez lui, non l’éclosion, mais le développement complet de sa doctrine du dualisme. De ce jour il dit un adieu irrévocable à la Synagogue ; il se comporta en homme qui a abjuré sa foi et montra avec ostentation que ses attaches à la religion de ses pères étaient à tout jamais rompues. Il ne perdit pas une occasion d’affirmer hautement et publiquement son aversion pour la doctrine mosaïque, et dans les actes usuels de la vie il cherchait à montrer le mépris qu’il professait pour ce culte officiel, dont le judaïsme enveloppe, comme d’une égide protectrice, la vie entière de ses adeptes. Il était devenu un זקן ממרא, un savant[12] qui s’est détaché des croyances de ses pères, et qui oppose sa doctrine à celle de la majorité, un מומר להכעיס, un renégat qui fait ostensiblement acte d’hostilité contre les doctrines de la religion. Il devint dès lors l’ennemi du judaïsme et ne fut plus connu que sous le nom d’Acher, l’étranger, ou l’Autre.

Une fois la rupture consommée, Acher ne mit plus aucun frein à ses passions. Comme tous les déclassés, il mit une ardeur exceptionnelle au service de ce qu’il croyait être la vérité, et, d’après la tradition, il alla même jusqu’à user de violence et passa, dit-on, de la parole à l’acte envers ceux qui se permettaient, lui présent, de faire l’éloge de la loi mosaïque. Ces controverses actives, ces prises de corps ne sont pas prouvées d’une manière authentique. Il est certain d’ailleurs que son esprit fin et sarcastique, merveilleusement aiguisé par la dialectique, devait fournir à Acher des armes assez terribles pour battre en brèche la foi simple et naïve de ceux qui, n’ayant pas blanchi sur les bancs de l’école, se contentaient de croire à la révélation du Sinaï sans compliquer leurs croyances du scepticisme philosophique qui avait perdu le fils d’Abouyah.

Dévoré d’une haine ardente pour tout ce qui autrefois faisait son bonheur, poursuivi par la manie du prosélytisme, manie commune à tous les novateurs et à tous les renégats qui évitent l’isolement et cherchent à se créer des compagnons dévoués qui les aident par leur nombre à supporter le poids du mépris public, Acher se rendait dans les écoles, et, s’adressant à la jeunesse, il disait :

« Insensés, que faites-vous ? Vous perdez un temps précieux. Les plus belles années de votre vie, vous les employez à discuter et à approfondir des doctrines qui manquent de base et ne peuvent aboutir. Laissez ces études qui ne mènent à rien ; laissez cette loi démentie journellement par des faits trop nombreux. L’homme ici-bas ne doit avoir qu’une ambition : jouir de la vie ! Votre étude au contraire exige une vie de privations et de sacrifices ; il faut manger votre pain avec du sel, ne boire que de l’eau, dormir sur la terre nue et vivre misérablement. Pourquoi ? Pour la vie future qui vous est promise[13] ? »

כך היא דרכה של תורה, פת במלח תאכל, ומים במשורה תשתה, ועל הארץ תישן, וחיי צער תחיה, ובתורה אתה עמל, אם אתה עשה כן, אשריך וטוב לך. אשריך בעולם הזה וטוב לך לעולם הבא:

« Mais cette vie future, qui vous prouve son existence ? Ce monde idéal n’a qu’un défaut, c’est de ne pas être. Quittez donc ces bancs où vous consumez inutilement votre jeunesse, et entrez hardiment dans la vie, dans la vie réelle des plaisirs ! »

Certes bien des élèves, séduits par ces paroles, durent abandonner leur foi et suivre le renégat, méconnaissant l’aphorisme du sage Hillel אל תפרוש מן הצבור : Ne t’éloigne jamais de la communauté[14].

C’est ainsi que le fils d’Abouyah, semblable à Jéroboam, fils de Nebat, de néfaste mémoire, ne se contenta pas de pécher, mais fit encore pécher les autres חוטא ומחטיא את הרבים. Comme le schismatique roi d’Israël, qui fit élever des veaux d’or à Bethel et à Dan et incita ainsi son peuple à abandonner le culte du vrai Dieu, Acher éleva la bannière du scepticisme et se constitua l’apôtre d’une doctrine subversive. Comme Jéroboam, qui, par sa conduite insensée, amena d’épouvantables malheurs et provoqua la catastrophe finale qui engloutit dans son naufrage le royaume d’Israël et tous ses habitants, de même, Acher, dans le cadre plus restreint de son entourage, devait amener les cruelles déceptions, le désenchantement amer, et finalement la désespérance, seule compagne à l’heure suprême de celui qui n’a cru à rien et a rejeté les dogmes consolants qui de la mort font, pour le juste, un simple passage d’une vie à une autre.

Ce qu’il faut retenir de ces faits en dehors même de leurs conséquences naturelles que nous avons tenu à développer, c’est l’excessive tolérance, que quelques esprits n’hésiteraient pas à qualifier de coupable, dont usaient les rabbins à l’égard d’un homme qui venait si audacieusement planter le drapeau de la révolte jusque dans leur camp. Ceux-là seuls s’étonneront de cette tolérance, qui ne sont pas au courant des habitudes de discussion de l’époque, qui ignorent que les académies, que les temples mêmes étaient des arènes ouvertes à tout venant. Le fondateur du christianisme a largement usé de cette tolérance, et, au témoignage même de l’Évangile, il est facile de constater, par les questions qu’il adressait aux docteurs, qu’on ne fit pas d’exception pour lui.

La Synagogue, en effet, ne cache pas ses doctrines et n’a point de mystères. Loin de fuir la discussion, comme l’Église, elle la veut complète et en plein jour. Le compelle intrare n’a jamais fait partie du bagage dogmatique de nos rabbins, et le credo quia absurdum, et la puissance magique de la croix, n’ont jamais obtenu leurs lettres de naturalisation dans la société juive.

Moïse le dit bien en parlant de la Torah[15] : לא בשמים הוא. La doctrine juive n’est pas inaccessible à la raison ; elle supporte les investigations de toutes les consciences. C’est pourquoi elle n’a jamais fait appel au bras séculier pour se constituer une vitalité qu’elle ne posséderait pas par elle-même.

À l’époque où se placent les faits relatifs à la vie antireligieuse, à l’apostasie d’Acher, R. Méïr jouissait déjà de cette réputation de grand savant qui est devenue inséparable de son nom. Eh bien, ce docteur, à l’apogée de sa gloire, dans tout l’éclat de ses vertus et de sa renommée, ne cessa pas un jour de voir et d’écouter le maître dont il avait reçu les leçons. Sans tenir compte des sarcasmes dont plus d’un couvrait sa conduite dans cette circonstance, il mit une véritable ostentation à suivre partout le renégat, à recueillir ses moindres paroles, à le consulter dans les questions épineuses et à faire part à ses collègues des réponses judicieuses d’Acher.

Il est à présumer que dans ces entretiens fréquents, R. Méïr, dont le dévouement à son ancien maître tenait presque de la superstition et qui appliquait si bien la maxime de R. Jehoschouah ben Levy :

הלומד מחברו פרק אחד או הלכה אחת או פסוק אחד או דבור אחד או אפלו אות אחת, צריך לנהוג בו כבוד:

« Celui qui a appris d’un autre un chapitre, un verset, un point de doctrine, et qui a reçu un enseignement quelconque, doit l’honorer et le considérer comme son maître[16] » ; il est à présumer, disons-nous, que R. Méïr devait profiter de ces entretiens pour chercher à ramener Elischah dans la bonne voie et à lui faire reprendre l’amour de la Torah.

L’étude de la Torah, n’était-ce pas toute la vie de R. Méïr ? N’est-ce pas lui qui en a proclamé la grandeur et la sainteté dans ce même traité d’Aboth auquel nous venons d’emprunter une de ses plus belles maximes ?

רבי מאיר אומר כל העוסק בתורה לשמה, זוכה לדברים הרבה. ולא עוד אלא שכל העולם כלו כדי הוא לו. נקרא רע, אהוב, אוהב את המקום, אוהב את הבריות, משמח את המקום, משמח את הבריות. ומלבשתו ענוה ויראה, ומכשרתו להיות צדיק וחסיד וישר ונאמן, ומרחקתו מן החטא, ומקרבתו לידי זכות, ונהנין ממנו עצה ותושיה בינה וגבורה, שנאמר (משלי ח) לי עצה ותושיה אני בינה לי גבורה. ונותנת לו מלכות וממשלה וחקור דין, ומגלין לו רזי תורה, ונעשה כמעין המתגבר וכנהר שאינו פוסק, והוי צנוע וארך רוח, ומוחל על עלבונו, ומגדלתו ומרוממתו על כל המעשים:

R. Méïr disait : « Celui qui se livre à l’étude de la loi dans une vue de pure piété est digne des plus grandes récompenses : Il est l’égal de l’univers ; il est appelé le bien-aimé, car il aime Dieu et les hommes, car il réjouit Dieu et ses semblables. Grâce à cette étude, son vêtement, c’est la robe de la modestie et de la crainte de Dieu ; elle le rend juste, vertueux, intègre et loyal ; elle l’éloigne du péché, et le bonheur est son partage. Grâce à elle, on réclame ses conseils, on invoque sa sagesse et son autorité, ainsi qu’il est dit : « À moi les conseils, à moi la sagesse ; je suis l’intelligence, et la force m’appartient[17]. » Elle lui procure la suprématie et la puissance ; elle lui révèle les profondeurs du droit et les mystères de la Torah ; par elle, il ressemble à une source intarissable, à un fleuve toujours rempli d’eau et dont le cours ne s’arrête jamais ; il est humble, patient, et pardonne les injures. Enfin il est au-dessus de toutes les autres créatures[18]. »

Celui qui a fait un tel éloge de la Torah ne devait-il pas faire tous ses efforts dans le but de ramener au judaïsme celui qui s’en était éloigné ?

D’ailleurs les textes que nous allons examiner prouvent assez les tentatives faites sous ce rapport par notre docteur.

Ses collègues ne voyaient pas d’un bon œil ses relations persistantes avec Acher et les échos de l’académie retentirent plus d’une fois des reproches qu’on dut adresser à ce sujet à R. Méïr. Mais notre docteur trouvait également des hommes vertueux qui approuvaient sa conduite, et ils répondaient ainsi à ses détracteurs : « Pourquoi faites-vous un crime à R. Méïr de ses manières d’agir ? Il a trouvé sur son chemin une belle grenade ; au lieu de la jeter comme inutile et nuisible, il en extrait, au grand profit de la science, la moelle qu’elle renferme et repousse seulement l’écorce dont il n’a que faire[19]. »

Comparaison ingénieuse, à coup sûr, mais qui n’est pas tout à fait juste ; car, comme nous le verrons bientôt, R. Méïr ne se contentait pas d’extraire de la grenade ce qui pouvait lui être utile, mais il cherchait encore, par tous les moyens possibles, à conserver l’écorce. Avec une persistance qui devait à la fin être récompensée, le disciple dévoué ne perdait pas une occasion de ramener au bien le maître récalcitrant.

Un samedi, Acher et R. Méïr étaient sortis de la ville. Le premier était à cheval contrairement aux prescriptions du Décalogue[20]. R. Méïr, à pied, suivait son maître, écoutant les leçons que celui-ci lui donnait.

Au bout d’un certain temps, Acher s’arrêta, et, s’adressant à son disciple : « Retourne à la ville, lui dit-il, car, d’après les pas faits par mon cheval, je vois que tu es arrivé à la limite légale que tu ne pourrais dépasser sans violer les prescriptions sabbatiques[21]. » — Et toi aussi, maître, retourne, retourne à la foi, reviens vers des frères qui t’aiment toujours et qui accueilleront avec joie ton repentir. — Il est trop tard ! — Les sages, tu l’as dit toi-même, sont comparables à des vases d’argent. Brisés en mille pièces, ces vases peuvent être refondus et reprendre avec leur forme première la valeur intrinsèque qu’ils n’ont jamais perdue ; les savants, quand ils se repentent, retrouvent, eux aussi, leur antique renommée et la gloire de leur jeunesse ! »

Elischah, ému et troublé par cette voix, allait peut-être céder, quand ce fatal orgueil qui avait causé sa perte vint une fois de plus arrêter sur ses lèvres la parole de repentir que R. Méïr attendait avec tant d’impatience.

« Non, reprit avec force Acher, non, il est trop tard ! D’ailleurs, j’ai entendu (une fille de la voix בת קול Bath Kol) un écho du ciel répéter ces mots : שובו בנים שובבים חוץ מאחר « Tous, tous peuvent faire pénitence à l’exception d’Acher. »

En entendant ces paroles, R. Méïr[22] pleure sans cependant se décourager. L’heure lui paraît propice, et Elischah finit par retourner à la ville avec son disciple.

Aussitôt arrivés, ils entrent dans une école. Les disciples et les maîtres considèrent avec stupeur le spectacle qu’ils ont sous les yeux : Acher pénétrant dans une école autrement que pour y blasphémer et pour détourner l’attention des élèves. Cette stupeur redouble quand ils entendent Elischah, d’une voix calme, dire à un des élèves : פסוק לי פסוקך.

« Dis-moi ton verset[23]. » L’élève ainsi interpellé répondit : « Point de paix, a dit mon Dieu, pour les méchants[24]. » אין שלום אמר אלהי לרשעים.

Acher pâlit, et R. Méïr se hâta de le faire sortir de l’école pour dissiper la mauvaise impression produite par la récitation malencontreuse de ce verset.

Une autre école se trouve sur leur chemin ; ils y entrent et répètent la même épreuve. L’élève interpellé répondit : « Tu as beau multiplier le savon et la potasse, ton inquiétude reste scellée devant moi [25]! »כי אם־תכבסי בנתר ותרבי־לך ברית נכתם עונך לפני.

R. Méïr commence à trembler. Il craint que l’insuccès de ses démarches ne décourage son maître ; mais celui-ci, cette fois, est résolu à aller jusqu’au bout. Ils se remettent en route, parcourent presque toutes les écoles, et partout ils reçoivent des réponses désespérantes. À la dernière qu’ils visitent, l’élève interpellé répond : « Méchant, pourquoi me parler de ma loi ? [26] ». ולרשע  אמר אלהים מה־לך לספר חקי.

À ces paroles, le caractère emporté d’Acher reprend le dessus. Aigri par la persistance de ces réponses qui lui semblent autant de défis jetés aux bonnes résolutions que R. Méïr avait fait germer dans son cœur, il éclate en imprécations et annonce sa ferme résolution de ne plus consentir à aucune démarche tendant à le faire rentrer dans le giron de la Synagogue ; les larmes et les prières échouent devant une volonté opiniâtre, et R. Méïr est obligé de céder [27].

Continuant son genre de vie, Acher s’éloigne de plus en plus de la Synagogue, refusant désormais de prêter l’oreille aux suggestions de son disciple.

Lorsque l’apostat fut sur son lit de mort, R. Méïr s’empressa d’accourir et une dernière fois il essaya de fléchir cette vanité orgueilleuse qui avait jusqu’alors résisté à ses ardentes prières.

— « Maître, lui dit-il, l’heure suprême est arrivée. Bientôt tu paraîtras devant celui qui dispose de la vie et de la mort. Maître, repens-toi, prononce une seule parole et renonce aux erreurs de ta jeunesse. — N’est-il pas trop tard ? — Un instant même avant sa mort, tout pécheur peut encore se réconcilier avec son Dieu : עד יום מותו תחכה לו. L’arbitre de nos destinées n’est pas seulement un Dieu de justice et d’équité, il est encore, il est surtout un Dieu de miséricorde, de bienveillance et de pardon. Il a des trésors de tendresse pour le repentir et accueille avec faveur celui qui regrette sincèrement ses fautes. Maître, repens-toi ! »

Elischah, dont les forces allaient diminuant, dont l’orgueil faiblissait à la porte de l’éternité, Elischah comprit alors toute l’inanité de ses déductions, toute la vanité de sa fausse science. R. Méïr vit briller une larme de repentir dans l’œil du moribond qui bientôt cessa de souffrir. Prosterné devant le cadavre de cet homme qu’il avait tant aimé, R. Méïr remercia Dieu d’avoir vu mourir repentant Elischah ben Abouyah.

À cet instant une flamme descendit du ciel, comme pour montrer à notre docteur que les anges s’associaient à sa joie d’avoir sauvé de l’éternelle destruction une âme qui semblait vouée à un châtiment terrible.

La mort d’Elischah excita, comme on le pense bien, un grand mouvement dans les académies, et la question de savoir quel serait le sort réservé à son âme dans l’autre monde y fut maintes fois débattue. Sa vaste science mise au service de l’interprétation de la loi pouvait, d’un côté, faire oublier son apostasie, mais d’un autre côté l’éclat et la publicité de cette même apostasie ne permettaient pas de supposer qu’il recevrait la récompense réservée aux justes n’ayant jamais dévié du droit chemin.

R. Méïr, fidèle au maître qui n’existait plus, comme il avait été fidèle au maître encore en vie, ne désespérait pas de la miséricorde divine. « Après ma mort, dit-il, j’intercéderai encore pour lui et j’obtiendrai son pardon définitif. Ce jour, une flamme sortira de la tombe d’Acher ! » En effet, après la mort de notre docteur, une flamme sortit de la tombe d’Acher, avertissant ainsi tous les collègues de R. Méïr que son but était atteint et que la mémoire d’Elischah, purifiée par le repentir suprême, avait droit au respect de tous [28].

Quelques années après ces événements, une jeune fille vint se présenter devant le président de l’Académie, ce même R. Jehoudah Hakadosch, disciple de R. Méïr, et le suppliait de lui donner du pain : רבי פרנסנו.

— « Qui donc es-tu, mon enfant ? »
— « Je suis la fille d’Elischah ben Abouyah. »
— « Il existe donc encore des rejetons de cette race maudite ! »
— « Maître, souviens-toi de sa science et oublie ses actes [29]. »
Puisque Dieu lui a pardonné, les hommes n’ont pas le droit de se montrer implacables. »

En ce moment une flamme céleste vint envelopper le président qui s’écria en pleurant :
« Si la miséricorde divine est si grande pour ceux qui ont péché, que doit-elle donc être pour ceux qui ont toujours marché dans ses voies [30] ! »


[1] Ou l’Autre.

[2] V. Midrach Rabba, Kohéleth, page 101 ; id., Ruth, page 48 ; Chaghigah, 18 et 19.

[3] L’on sait, en effet, que la circoncision, sauf quelques cas exceptionnels, a toujours lieu le huitième jour après la naissance.

[4] Il est fait allusion à cette maxime dans notre Birkath Hamazôn : בריתך שחתמת בבשרנוו.

[5] Kabbalah ou Kabbale. Tradition. Doctrine mystique.

[6] Deutéronome, XXXII, 7.

[7] Char céleste ; figure importante de la doctrine mystique.

[8] Aboth, I, 17.

[9] Quatre docteurs pénétrèrent dans le Pardès (paradis où sont révélés les mystères de la métaphysique). Ben Azaï regarda témérairement et périt ; Ben Zoma, coupable de curiosité, fut atteint de folie ; Acher ravagea les plantes, et, seul, Akiba put entrer et sortir sain et sauf. (Chagigha, 14 b.)

[10] Deutéronome, XXII, 6, 7.

[11] Comp. la Kinah que nous récitons encore le jour de Kippour, relatant le supplice des 10 martyrs. זה הלשון הממהרת וכו׳.

[12] V. page 102.

[13] Aboth, VI, 4.

[14] Aboth, II, 5.

[15] « Elle n’est pas dans le ciel… elle n’est pas au-delà des mers… elle est près de toi… elle est en toi-même. » (Deutéronome, chap. XXX.)

[16] Aboth, VI, 3.

[17] Proverbs, VIII, 14.

[18] Aboth, VI, 1.

[19] רבי מאיר אכל תחלא, ושדא שיחלא לברא: (Chaghigha, 15 b.) רבי מאיר רמון מצא, תוכו אכל, קליפתו זרק: (Ibid.)

[20] זכור את־יום השבת לקדשו ששת ימים תעבד ועשית כל־מלאכתך ויום השביעי שבת  ליהוה אלהיך לא־תעשה כל־מלאכה אתה  ובנך͏־ובתך עבדך ואמתך ובהמתך וגרך אשר בשעריך:

« Rappelle-toi le jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras, et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est consacré à l’Éternel ton Dieu. Tu ne feras aucun travail en ce jour, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui demeure avec vous. » (Exode, XX, 8-11). Acher violait donc la prescription légale du « repos imposé au bétail » (שביתת בהמה) en faisant travailler son cheval.

[21] La loi, en effet, ne permettant pas de voyager le jour du sabbat, on a dû fixer une limite qu’il n’est pas permis de franchir en ce jour, ni de dépasser pour quelque raison que ce soit. Cette limite est de deux mille coudées dans chacun des quatre points cardinaux. Nous avons déjà vu (pages 50-98 et 149) qu’au moyen de l’Eroub, on pouvait combiner ces distances de façon à avoir quatre mille coudées à l’aller et autant au retour.

[22] Chaghigha, 15a, et Jérémie, III, 21.

[23] פסוק לו פסוקך, expression qui se retrouve fréquemment dans le Talmud, signifie : « Dis-moi la limite de l’enseignement où tu es parvenu dans la Bible. »

[24] Isaïe, LVII, 21.

[25] Jérémie, II, 22.

[26] Psaumes, L, 16.

[27] מעשה באחר שהיה רוכב על הסוס בשבת, והיה רבי מאיר מהלך אחריו ללמוד תורה מפיו, אמר לו: מאיר, חזור לאחריך, שכבר שיערתי בעקבי סוסי עד כאן תחום שבת. אמר לו: אף אתה חזור בך. אמר לו: ולא כבר אמרתי לך כבר שמעתי מאחורי הפרגוד: ״שובו בנים שובבים״ — חוץ מאחר. תקפיה עייליה לבי מדרשא, אמר ליה לינוקא: פסוק לי פסוקך. אמר לו: ״אין שלום אמר ה׳ לרשעים״. עייליה לבי כנישתא אחריתי, אמר ליה לינוקא: פסוק לי פסוקך. אמר לו: ״כי אם תכבסי בנתר ותרבי לך בורית נכתם עונך לפני״. עייליה לבי כנישתא אחריתי, אמר ליה לינוקא ….. עד דעייליה לתליסר בי כנישתא וכו׳(Chaghighah, 15a et b.)

L’on expliquera facilement cette opiniâtreté en se reportant au texte même du Talmud : l’enfant qui leur répondit en dernier lieu avait la prononciation difficile, et Acher crut comprendre qu’il disait :
« Elischah, pourquoi me parler de ma loi ? » (Oulerascha-Ouleélischah).
Il prit un couteau, tua l’enfant et en envoya les morceaux aux diverses écoles qu’il avait visitées.
D’après une autre version plus plausible, il aurait dit à son compagnon : « Si j’avais eu une arme dans la main, j’aurais découpé cet enfant et envoyé les morceaux de son cadavre aux écoles que nous avons visitées. »

[28] Nous retrouvons ici le philosophe Œnomaüs qui demande à R. Méïr, dans un langage figuré, ce qu’il pense de la destinée future d’Élischah :

שאל נימוס הגרדי את רבי מאיר כל עמר וכו׳: (Chaghigha, 15 b. Cf. Graetz, Geschichte der Juden, tome IV, note 19, page 170.)

Voici d’ailleurs comment le Talmud raconte la mort d’Élischah :

Lorsque mourut Acher, les anges s’écrièrent : Nous ne le jugerons pas, et par conséquent, il n’obtiendra pas les éternelles félicités. Nous ne le jugerons pas, quoiqu’il fût versé dans les études sacrées, et il n’obtiendra pas les éternelles félicités, parce que l’éclat de son apostasie ne permettait pas de supposer qu’il sera récompensé comme un homme juste qui a toujours marché dans le droit chemin.

R. Méir, fidèle au maître qui n’existait plus, comme il avait été fidèle au maître en vie, s’écria: « Eh bien! après ma mort, j’intercéderai encore pour lui et je le ferai juger ; il obtiendra ainsi dans la suite les éternelles félicités. Ce jour une fumée sortira de la tombe d’Acher. »

Rabbi Yochanan s’écria a son tour : « Eh quoi ! nous comptions dans nos rangs un esprit éminent, un maître célèbre, et à nous tous, nous arriverions seulement a le faire juger. le jure de faire plus, je veux lui faire obtenir, moi, les éternelles félicités. Je veux sauver cette âme; qui doue s’y opposerait? Après ma mort, je ferai disparaître la fumée qui sort du tombeau d’Acher. Ce sera le signe que j’aurai réussi. »

En effet, après la mort de ltabbi Yocbanan, la fumée qui sortait du tombeau d’Acher disparut à jamais, et celui qui prononça l’oraison funèbre du célèbre docteur, qui venait d’obtenir par ses prières cette immense faveur, dit ces simples paroles : « Le gardien des félicités éternelles n’a pu te résister. »

[29] זכור לתורתו, ואל תזכור מעשיו (Chaghigha, 15 b.)

[30] ומה למתגנין בה כך למשתבחין בה על אחת כמה וכמה (Chaghigha, 15 b.) Voir aussi, V, la même pensée page 36.

Source : Un Tanah : Étude sur la vie et d’enseignement d’un docteur Juif du IIe siècle. Raphaël Lévy. Paris, éditions Maisonneuve, 1883. [Version originale numérisée : Bibliothèque numérique de l’AIU]

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