Un Tanah, étude sur la vie et l’enseignement de Rabbi Méïr

Chapitre 2. De l’enseignement des Tanaïm

Raphaël Lévy (1883)


Nous venons d’indiquer à grands traits et d’une manière générale la nature de la révolution profonde et radicale que l’exil babylonien fit subir au peuple élu. Les Juifs qui retournèrent en Palestine, à l’avènement de Cyrus, constituèrent une génération imbu d’idées nouvelles et qui fut presque étrangère à tout ce qui avait contribué à la chute des deux royaumes.

La partie de la nation qui était restée en Babylonie partageait naturellement ces idées, et accueillait d’autant plus favorablement les réformes d’Esdras, que c’était sur cette terre de l’exil que ces réformes avaient été conçues, et qu’elles étaient le résultat des méditations auxquelles Esdras et tant d’autres s’étaient livrés sur les bords de l’Euphrate.

Développer par l’étude l’esprit religieux du peuple, arriver à faire de l’explication du Pentateuque le domaine général de la nation et non le domaine particulier d’un petit groupe d’individus, tel fut le but d’Esdras et de ses successeurs.

Aussi longtemps que le Temple fut debout et que subsista l’organisation sacerdotale et agronomique de Moïse, il fut impossible de donner une prépondérance marquée à l’étude abstraite de la Loi.

Mais après l’événement fatal de l’an 70, quand le sacerdoce et la royauté, ces deux grandes forces du judaïsme biblique, eurent disparu, quand il fallut prévenir la ruine définitive, empêcher la dispersion de devenir une dislocation, l’on vit les Tanaïm, la Torah à la main, montrer aux vaincus le Livre qui devait toujours occuper leur pensée, et alors surgit cette brillante série, cette pléiade de docteurs et de savants, de martyrs quelquefois, qui, sans craindre la mort, avaient d’avance fait le sacrifice de leur vie pour l’œuvre qui était leur unique préoccupation.

Par l’élévation de leurs principes, par la noblesse de leur caractère, par la pureté et la sainteté de leur vie, quelques-uns par l’éclat de la naissance, la plupart cependant par leur seul mérite et leur seul travail, ces athlètes de la foi étaient parvenus à leur haute situation.

Le peuple, dont la reconnaissance sanctionnait ainsi leurs efforts, se soumettait à leur autorité, et ce n’est pas un des faits les moins curieux de l’histoire que de voir une nation brisée comme individualité, dispersée dans le monde entier, conserver cette unité de direction, cet esprit de suite et de centralisation qui ne semble guère pouvoir s’accorder avec l’absence de tout lien et de toute indépendance politique.

On a vu souvent des chefs exercer une autorité souveraine sur des hommes, alors que cette autorité n’avait pas pour elle le prestige du pouvoir ; mais au moins s’appuyait-elle sur la force matérielle, sur l’espoir de l’assouvissement d’une passion ou d’une ambition quelconque. Ici rien de semblable.

Les docteurs de la Mischnah ne doivent leur puissance qu’au développement de leurs facultés intellectuelles. Ce sont des savants, et rien de plus.

Élever le peuple, lui inspirer avant toutes choses l’amour de la loi divine, chercher dans cette loi une règle de conduite permanente et applicable à toutes les circonstances de la vie, en faire le centre autour duquel graviterait désormais toute l’activité nationale et vers lequel convergeraient toutes les manifestations de cette activité ; tel fut le but des Tanaïm, telle fut leur unique ambition.

Mais si le but fut invariablement le même, les moyens d’action et les méthodes varièrent nécessairement avec les personnalités chargées de leur application.

Étudier ce qui différencie les Tanaïm, faire ressortir les nuances qui font de chacun d’eux une personnalité distincte, nous mènerait trop loin et sortirait d’ailleurs des limites de notre monographie qui s’applique spécialement à l’un d’entre eux.

Mais, par contre, nous croyons utile de faire connaître les points qui leur sont communs et les principes auxquels ils ont tous obéi.

Ces points une fois établis, la figure que nous voulons mettre en relief se détachera nécessairement avec plus de vigueur et de netteté, quand elle sera entourée du cadre qui lui appartient.

Le premier principe commun à tous les Tanaïm, sauf une seule exception dont nous allons parler, consiste dans la renonciation absolue à reconstituer un État juif politique qui aurait réuni dans la Palestine la société hébraïque telle qu’elle existait avant la dispersion. Ils avaient tous compris que ce rêve irréalisable entraînerait à de nouveaux désastres, et que la victoire même n’aurait qu’une durée éphémère.

Seul, Rabbi Akiba, dont le patriotisme ardent s’était surexcité par le contact des révoltés de Bethar [1] et sous l’influence de Bar Kochebah, voulut donner un corps à cette idée héroïque. Il paya de sa vie son erreur patriotique, et, malgré les préparatifs de cette lutte où les derniers débris d’un peuple vaincu tinrent en échec les légions qui avaient conquis le monde, il n’oublia pas un seul instant les préoccupations ordinaires de ses collègues, les docteurs de la Mischnah. Comme eux, il travailla au but commun, et sa méthode savante et son intelligence vive et lucide contribuèrent puissamment à l’évolution pacifique qui s’accomplissait, d’autre part, en Israël.

Si la loi mosaïque avait réglé, jusqu’alors, tout l’état social juif, il fallait de toute nécessité trouver une nouvelle formule pour une société dont les conditions d’existence venaient d’être si radicalement, si cruellement modifiées.

La loi orale, qui est l’œuvre collective des Tanaïm et qui fut codifiée plus tard sous le nom de Mischnah, n’est autre chose que l’expression de cette formule dont la Guemarah ou le Talmud devait, trois siècles plus tard, devenir le complément définitif et indispensable.

La Mischnah, en effet, se compose d’une série de formules sèches, brèves, laconiques, touchant à toutes les questions qui pouvaient surgir dans la vie journalière du peuple, portant sur toutes les matières religieuses, économiques, scientifiques, politiques et sociales, et condensant en peu de mots le fruit de longues veilles et d’études laborieuses.

On peut, par exemple, affirmer sans crainte de se tromper que l’idée du principe talmudique דינא דמלכותא דינא [2] avait déjà été admise par tous les Tanaïm. Grâce à cette recommandation, les docteurs voulaient rendre les Juifs aptes à séjourner dans tous les pays où les jetteraient les vicissitudes de leur infortune, et les mettre à même d’y conserver leur caractère propre et leurs traditions séculaires.

Le troisième point qui ressort avec la dernière évidence de l’œuvre mischnaïque, c’est l’aversion des docteurs pour le prosélytisme.

Jetés au milieu d’une société qui leur était indifférente parfois, hostile le plus souvent, ils évitaient avec grand soin tout ce qui de leur part pouvait froisser la conscience religieuse des autres.

Cependant, si d’un côté ils repoussaient presque systématiquement ceux qui venaient demander asile à la Synagogue, de l’autre, ils ne restaient pas indifférents aux brèches que la doctrine de l’apôtre Paul et de ses successeurs tentait de faire à l’œuvre poursuivie depuis Esdras.

Nous rencontrons, en effet, un grand nombre de textes relatifs aux Minim, et la plupart sont destinés à combattre les sectaires de la nouvelle Église.

Mais que l’on consulte l’enseignement des hommes de la Grande Synagogue, la doctrine des Tanaïm, l’esprit et la lettre de la Mischnah ! Partout on verra préconiser la Charité et surtout la Tolérance ; partout la préoccupation constante de rendre le peuple meilleur et plus instruit ; partout un blâme des mesures violentes ; partout un spiritualisme éclairé ; et au-dessus de tout cela, la sainte Torah.

Oui ; si le judaïsme est encore debout, si son étoile brille d’un éclat incomparable, si, conformément à la parole du prophète אז יבקע כשחר אורך [3] (« Ta lumière resplendit comme l’aurore »), c’est à la vertu, à la science des Tanaïm, qu’il en est redevable.

C’est la vie d’un des plus illustres d’entre eux que nous allons raconter, en exposant ses idées, ses doctrines, ses pensées, ses doctrines, convaincu que nos lecteurs nous sauront gré de mettre sous leurs yeux une des plus intéressantes figures de cette galerie célèbre des auteurs de la Mischnah qui au jour de la tempête sauvèrent le frêle esquif du judaïsme et le gréèrent de telle façon qu’il a résisté à la tourmente du moyen âge !


[1] On sait que les Juifs se révoltèrent, et que l’empereur Adrien fut obligé d’envoyer contre eux le général Septime Sévère, qui parvint à les enfermer dans la forteresse de Bethar dont le siège dura trois ans.

[2] « La loi du pays que nous habitons doit être notre loi. »

[3] Isaïe, LVIII, 8.

Source : Un Tanah : Étude sur la vie et d’enseignement d’un docteur Juif du IIe siècle. Raphaël Lévy. Paris, éditions Maisonneuve, 1883. [Version originale numérisée : Bibliothèque numérique de l’AIU]

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