Un Tanah, étude sur la vie et l’enseignement de Rabbi Méïr

Chapitre 1. Des Tanaïm

Raphaël Lévy (1883)


Une des époques les plus caractéristiques du judaïsme, une de celles qui ont exercé sur ses destinées une influence profonde et durable, est, sans contredit, l’époque des Tanaïm.

Cette période de la vie littéraire et religieuse du peuple juif embrasse un espace de trois siècles environ, de l’an 30 après l’ère chrétienne jusqu’à la mort de Jehoudah le Saint, le rédacteur de la Mischnah.

Cette époque coïncide d’ailleurs avec l’épanouissement d’une nouvelle forme de la vie publique chez ce peuple hébreu, toujours le même par ses principes immuables, toujours si changeant par ses formes variables.

Israël n’est plus cette famille de Jacob que le législateur divin vient de doter de la Torah, de cette loi qui est aujourd’hui encore la base de sa vitalité et la raison d’être de son existence à l’état de race distincte dans la grande agglomération des peuples modernes.

Israël n’est plus cette nation turbulente et insoumise du désert et ne mérite plus ce titre blessant de « peuple à la nuque endurcie [1] ». Les malheurs l’ont éprouvé, et les cruelles vicissitudes de l’exil, en lui mettant à la main le bâton du pèlerin, ont déraciné pour toujours de son cœur tout penchant à l’idolâtrie. Les fréquents retours aux erreurs et aux jouissances grossières du paganisme ont disparu ; le culte scandaleux des divinités phéniciennes, mentionné si souvent dans les annales de nos rois et dans les discours de nos prophètes, n’est plus qu’un odieux souvenir. On dirait que les larmes amères, versées par nos ancêtres sur les bords des eaux babyloniennes, ont entraîné avec elles dans le courant du fleuve toutes les fautes et toutes les erreurs dont ils se rendirent jadis si souvent coupables.

Israël est revenu de Babylone avec « une âme purifiée et un cœur nouveau ». L’exil a mûri son caractère, agrandi son intelligence ; la nation juive connaît maintenant l’origine de ses malheurs, la cause de ses souffrances ; elle revient avec la ferme volonté de prévenir les uns et de porter aux autres un remède efficace.

C’est ce qu’avaient admirablement compris Esdras et Néhémie, ces deux grands réorganisateurs du judaïsme, chaînons vivants qui relient la génération patriote et inspirée des voyants, des prophètes, à la génération non moins patriote « des hommes de la Grande Synagogue [2] ».

L’histoire est là pour répondre par des preuves irrécusables à ceux qui seraient tentés de nier le succès des travaux d’Esdras et de Néhémie, de Siméon ben Schétach, de Josué ben Perachya et de toutes les autres Zouggoth [3], dont les noms brillent d’un immortel éclat et d’une gloire incomparable.

Une longue suite de siècles pendant lesquels l’édifice si courageusement élevé par Esdras et ses successeurs a résisté aux assauts coalisés d’un fanatisme féroce et d’une ignorance haineuse, suffit amplement à prouver la justesse de la méthode et la solidité de l’œuvre des Tanaïm.

D’un coup d’œil magistral ils surent embrasser l’avenir et en pénétrer les sombres mystères. Avec une prescience presque divine, dans tous les cas digne de l’admiration humaine, ils comprirent que le rôle d’Israël comme peuple politique était sur le point de finir et qu’à une existence nouvelle il fallait un régime nouveau ; ils comprirent surtout que la lutte allait changer de terrain, que la bataille matérielle et sanglante était terminée et que le combat des idées allait commencer.

Pendant trois siècles, sans interruption, se transmettant la tâche de génération en génération (קבלו מהם), ils préparèrent les matériaux de cette lutte gigantesque, et au terme de leur carrière ils purent prévoir le moment où la vérité, jusque-là apanage exclusif d’une race, deviendrait par leurs efforts la propriété de l’humanité tout entière.

Aussi, quand sonna la dernière heure de l’indépendance du peuple juif, quand l’aigle romain eut posé ses serres puissantes sur les débris de cette nation qui lui avait opposé une résistance si opiniâtre, que Tacite a pu dire : Augebat iras, quod soli Judæi non cessissent [4], quand les ruines fumantes du Temple furent noyées dans les torrents de sang versé par Titus, l’on vit R. Jochanan ben Zaccai continuer naturellement et sans secousse l’œuvre de ses devanciers.

C’est ce docteur qui ouvre l’ère des Tanaïm fermée par R. Jehoudah Hakadosch.

Le mot Tanaïm est le pluriel de Tanah qui signifie Enseigner (תנא chaldéen égale l’hébreu שנה). L’enseignement, en effet, devint la loi nouvelle de ces nouveaux docteurs, et leur nom indique ce qu’ils furent, ce qu’ils voulurent. À la pierre des remparts, à la lance des combattants, ils substituèrent le livre, l’enseignement. Entre leurs mains et sous leur direction vigilante, la doctrine juive s’épanouit, et les académies de la Palestine et de la Babylonie devinrent bientôt des foyers intellectuels, d’où devait rayonner la science juive avec un si grand éclat et une si grande puissance.

Avant de parler d’un des plus illustres d’entre eux, de Rabbi Méïr, chef d’école remarquable et dont l’enseignement occupe une si large place dans l’œuvre commune des maîtres de la Mischnaḥ, nous allons examiner rapidement la méthode des Tanaïm, leurs principes communs et l’action qu’ils ont exercée par leur seule science sur les destinées du peuple juif.


[1] Exode, XXXIV.

[2] On appelle hommes de la Grande Synagogue (אנשי כנסת הגדולה) les successeurs immédiats d’Esdras et de Néhémie. La Grande Synagogue comprenait cent vingt membres dont le dernier, Siméon le Juste, vécut sous Alexandre le Grand.

[3] Depuis les Macchabées jusqu’à l’avènement des Tanaïm, les deux chefs du tribunal suprême furent appelés Zouggoth (זוגות, couples ou duumvir). L’un, le président, avait le titre de Nasi (נשיא, prince) ; l’autre, le vice-président, celui de Ab-bêt-din (אב בית דין, père ou chef du tribunal). Les derniers et les plus illustres des Zouggoth furent Hillel et Schammaï.

[4] Annales, V. Et ce qui augmentait leur colère (des Romains), c’est que les juifs seuls ne voulaient pas se soumettre.

Source : Un Tanah : Étude sur la vie et d’enseignement d’un docteur Juif du IIe siècle. Raphaël Lévy. Paris, éditions Maisonneuve, 1883. [Version originale numérisée : Bibliothèque numérique de l’AIU]

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