קול קורא
Kôl Kôré — La Bible, le Talmud et l’Évangile
Rabbin Eliyahu Soloveitchik
Trad. R. Lazare Wogue (1870)
Chapitre 2. L’Évangile de Mathieu avec son commentaire
Chapitre I.
1 La généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham.
2 Abraham fut père d’Isaac. Isaac fut père de Jacob. Jacob fut père de Juda et de ses frères.
Père d’Isaac. Gen., 21, 3. — Père de Jacob. Gen., 25, 26. Père de Juda. Gen., 29, 35.
3 Juda eut de Thamar. Pharez et Zara. Pharez fut père d’Esrom. Esrom fut père d’Aram.
Pharez. Gen, 38, 29.— Aram (ou plutôt Ram). Ruth, 4, 19.
4 Aram fut père d’Aminadab. Aminadab fut père de Naasson. Naasson fut père de Salmon.
Aminadab. Id. — Naasson. Ibid, 4, 20.— Salmon. Id.
5 Salmon eut Booz, de Rahab. Booz eut Obed, de Ruth. Obed fut père de Jessé.
Booz. Ibid., 4, 21. — De Rahab. Je ne sais d’où l’écrivain tient cela. Je n’en trouve la source ni dans la Bible ni dans le Talmud, mais dans Talm. Tr. de Meguilla, 14 b, il est dit : « Huit prophètes sont issus de Rahab, car elle se convertit au Judaïsme et épousa Josué. » Il est donc possible que Salmon ait épousé une femme descendant de Rahab, et qu’il en ait eu Booz. — Obed. Id. Jessé. Ibid., 4, 22.
6 Jessé fut père du roi David. Le roi David eut Salomon, de celle qui avait été femme d’Uri.
David. Id. — Salomon. II, Samuel, 12, 24. — De la femme d’Uri. Uri, cependant, ne vivait plus lors de la naissance de Salomon. De même il est dit, II Sam., 3, 3 : « Et le second fils (de David) Kilab, fils d’Abigail, femme de Nabal…, » quoique Nabal ne vécût plus lors de la naissance de Kilab.
Il est singulier que Mathieu, qui ne nomme point la mère de chaque génération, fasse exception pour les quatre femmes suivantes : Tamar, Rahab, Ruth et la femme d’Uri. Voici comment je m’explique ce fait. De ces quatre femmes, qui avaient été toutes plus ou moins coupables, il semble qu’il ne dût venir que des enfants indignes, mais « mes pensées ne sont pas comme vos pensées, ni mes voies ne sont vos voies, » dit l’Éternel (Isaïe, 55, 8). Les prévisions humaines sont ici déjouées et démenties par l’histoire. Tamar avait épousé Juda, qui était son beau-père, et quoique la Loi n’eût pas encore été promulguée à cette époque, l’adultère n’était pas moins considéré alors déjà comme criminel, puisque Juda lui-même dit de Tamar : « Faites-la sortir et qu’elle soit brûlée. » (Gen., 38, 24.) Mais malgré ce péché commis par Tamar, tous les rois de la maison de David sont issus d’elle, et c’est pour empêcher que cette anomalie morale ne fasse douter de la justice divine que le Talmud dit (Tr. Makkot, 23b) : « Lorsque Juda prononça ces paroles : Elle vaut mieux que moi (Gen., 38, 26), une voix céleste dit : Ce mystère vient de moi ; » c’est-à-dire qu’il ne faut pas, en présence de ces faits étranges, accuser la justice de Dieu, et que ce sont là les voies cachées et impénétrables de l’Éternel.
Rahab avait été une courtisane, et cependant, quand elle se fut convertie, elle eut dans sa famille huit prophètes, comme on l’a vu plus haut (v. 11.)
Ruth était Moabite, et le Pentateuque (Deut., 23, 4) avait défendu que ni Ammonite ni Moabite n’entrât jamais « dans la communauté de Dieu. » Et cependant « Ammon et Moab, comme dit le Talmud (Tr. Yebamoth, 63a), ont produit deux fruits bénits : Ruth la Moabite et Noémie l’Ammonite. »
Le mariage de la femme d’Uri avec David fut précédé d’un crime, et nous savons (II Sam., 12, 20) que David fut puni pour le péché qu’il avait commis. Pourtant, lorsque naquit leur fils Salomon, « Dieu l’aima. » (Ibid., 12, 24.)
Ainsi, de ces femmes il naît des enfants élus et particulièrement remarquables. Mathieu savait bien que plus d’un lecteur voyant les noms des fils, chercherait ceux des mères, et s’étonnerait de voir de tels enfants nés de pareilles mères. Mathieu, en appelant l’attention sur ces quatre mères, les seules nommées par lui, a donc eu pour but d’avertir que la volonté de Dieu est incompréhensible et doit être respectée. Que nous font, du reste, l’origine et la généalogie d’un homme ? Ses actes sont-ils bons ? louons-le. Ses paroles sont-elles vraies ? acceptons de lui la vérité !
7 Salomon fut père de Roboam. Roboam fut père d’Abia. Abia fut père d’Asa.
Roboam… Abia… Asa. I Chr. 3, 10.
8 Asa fut père de Josaphat. Josaphat fut père de Joram. Joram fut père d’Hosias.
Josaphat. Id. — Joram. Ibid., 3, 11.
Hosias. D’après Mathieu, Joram est le père d’Hosias, qui est le père de Joatham ; mais d’après I Chr., 3, 11, les générations se succèdent ainsi : Joram, Achasias, Joas, Amasias, Azarias (au lieu de Hosias) et Joatham. Il manque donc, chez Mathieu, trois générations.
9 Hosias fut père de Joatham. Joatham fut père d’Achas. Achas fut père d’Ezéchias.
Joatham. Ibid., v. 12. — Achas… Ezéchias. Ibid., v. 13.
10 Ézéchias fut père de Manassé. Manassé fut père d’Amon. Amon fut père de Josias.
Manassé… Amon… Josias. Ibid., v.13 et 14.
11 Josias fut père de Joakim. Joakim fut père de Jéchonias et de ses frères, vers le temps qu’ils furent transportés à Babylone.
Dans certaines éditions on lit : « Josias fut père de Jéchonias et de ses frères, etc. » La leçon que nous avons donnée est la véritable, et est confirmée par I Chr., 3, v. 15 et 16.
12 Et après qu’ils eurent été transportés à Babylone, Jéchonias fut père de Salathiel. Salathiel fut père de Zorobabel.
Salathiel. Ibid., v. 17.
Zorobabel. D’après I Chr. 3, 18 et 19, Salathiel est père de Pedaya, et Pedaya est père de Zorobabel. Il manquerait donc, dans Mathieu, une génération.
13 Zorobabel fut père d’Abiud. Abiud fut père d’Eliakim. Eliakim fut père d’Azor.
Abiud. Dans l’Ancien Testament, Zorobabel n’a pas de fils du nom d’Abiud. On n’y trouve pas non plus aucune des dix générations depuis Abiud jusqu’à Joseph, époux de Marie.
14 Azor fut père de Sadoc. Sadoc fut père d’Achim. Achim fut père d’Eliud.
15 Eliud fut père d’Eléazar. Eléazar fut père de Mathan. Mathan fut père de Jacob.
16 Et Jacob fut père de Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ.
17 Ainsi toutes les générations depuis Abraham jusqu’à David sont quatorze générations ; et depuis David jusqu’à l’exil de Babylone, quatorze générations ; et depuis l’exil de Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations.
L’auteur compte trois fois quatorze générations, ensemble quarante-deux générations. Si on n’admet pas la leçon que nous avons donnée au verset 11, il n’y aurait que quarante-une générations, mais il est possible que, pour avoir trois fois quatorze générations, Mathieu compte deux fois Jéchonias, d’abord à la fin de la seconde série et ensuite au commencement de la troisième série des quatorze générations, et qu’à cause de cela il dise : Depuis David jusqu’à l’exil de Babylone… Depuis l’exil de Babylone, etc., au lieu de dire : Depuis David jusqu’à Jechonias… Depuis Jechonias, etc. Dans tous les cas il manque, dans le tableau de Mathieu, quatre générations, d’après ce que j’ai dit aux versets 8 et 12 ; il en manque cinq, si on n’admet pas notre leçon du verset 11. Les trois séries de quatorze générations données par l’auteur ne peuvent donc pas s’expliquer. Je reviendrai sur ce point dans mon commentaire sur Luc, 3, 24.
18 Or, la naissance de Jésus-Christ arriva ainsi : Marie, sa mère, ayant été fiancée à Joseph, se trouva enceinte par la vertu du Saint-Esprit, avant qu’ils fussent ensemble.
Avant qu’ils fussent ensemble. Quand un homme épousait une jeune fille, il l’épousait « selon la loi de Moïse et d’Israël » (c’était la formule consacrée), et à partir de ce moment elle était considérée en tout comme une femme mariée. Cependant, ils devaient encore demeurer séparés, elle chez ses parents, lui dans sa maison ou celle de son père. Le mariage n’était consommé qu’à partir de l’époque où ils prenaient possession l’un de l’autre et vivaient ensemble. Avant qu’ils fussent ensemble signifie donc : avant la prise de possession.
Par le Saint-Esprit. Deux opinions se sont produites à ce sujet chez nos frères chrétiens. Les uns prennent ces mots à la lettre et soutiennent que Jésus est né sans la coopération d’aucun homme, car il n’y a rien d’impossible à Dieu (Gen., 18, 14), et ils considèrent comme des hérétiques ceux qui ne partagent pas leur opinion. Les autres, s’appuyant sur cette parole de Salomon : « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, » (Eccl., 1, 9), disent : « Nous respectons les paroles de Jésus, et nous sommes attachés à sa loi ; mais lorsqu’on nous dit que Marie se trouva enceinte par le Saint-Esprit, nous pensons que ces mots contiennent un sens mystérieux qui nous échappe. Ceux qui les prennent à la lettre prouvent par là même la faiblesse de leur intelligence et blasphèment Dieu. » Je ne me crois pas autorisé à décider moi-même entre ces deux opinions ; mais lorsque j’en viendrai à expliquer d’une façon rationnelle les paroles de Jésus lui-même citées dans Jean (chap. 10, v. 34 et 36), on verra ce qu’on doit penser là-dessus.
19 Alors Joseph, son époux, étant un homme de bien, et ne voulant pas la diffamer, voulut la quitter secrètement.
20 Mais comme il pensait à cela, un ange du Seigneur lui apparut en songe, et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains point de prendre Marie pour ta femme ; car ce qu’elle a conçu est du Saint-Esprit ;
Est du Saint Esprit. Comme les Juifs et les Chrétiens se trompent quelquefois sur la nature du Saint-Esprit, je vais expliquer ce qu’il faut entendre par ce nom. Un docteur juif dit (Tanna debé Eliahu) : « Je prends à témoin le ciel et la terre, et j’affirme que soit Juif, soit idolâtre, soit homme, soit femme, soit esclave mâle ou femelle, l’esprit saint repose sur chacun selon ses œuvres. » Comprenons bien ce passage. Il est écrit dans le Deutéronome (32, 9) : «La part de Dieu, c’est son peuple, Jacob est la corde (qui sert de mesure) de son héritage.» Cela veut dire que toute âme est attachée et fixée au ciel, comme si elle était une part de Dieu même, et descend comme une corde jusqu’à ce qu’elle arrive dans le corps d’un homme. Si on agite l’extrémité inférieure d’une corde suspendue, l’extrémité supérieure s’agite nécessairement aussi. De même pour l’homme : si ses actions, ses paroles et ses pensées sont bonnes, il entre en communication avec l’esprit saint de Dieu, qui le seconde pour le bien dans la mesure même et en raison de ses bonnes actions et lui sert à découvrir les choses cachées et inconnues ou à connaître l’avenir. On dira peut-être que cette communication avec Dieu n’est accordée qu’aux Juifs. C’est pour réfuter cette opinion que le Tanna debé Eliahu dit que l’esprit saint repose sur tout homme, que ce soit un juif ou un idolâtre, un homme ou une femme, un esclave ou une esclave. Nous parlerons encore ailleurs de ce sujet.
21 Et elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus ; car c’est lui qui délivrera son peuple de leurs péchés.
Tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui délivrera son peuple… sans doute en enseignant aux hommes le vrai culte de Dieu, en les exhortant à ne pas pécher, ou à faire pénitence après le péché commis, afin que, par cette pénitence, ils soient délivrés du fardeau de leurs fautes. Jésus signifie en hébreu sauveur, libérateur, et comme l’enfant de Marie sera le libérateur, il doit s’appeler Jésus. Voilà le sens du verset. Bien d’autres noms bibliques sont expliqués de cette façon par l’Écriture sainte. Ainsi, Genèse, 16, 11 : «L’ange du Seigneur lui dit (à Agar) : « Tu seras enceinte et tu mettras au monde un fils que tu appelleras Ismaël, » c’est-à-dire exaucé de Dieu, « car Dieu a entendu tes plaintes. » De même, Genèse, 18,12 : « Sara rit » (Isaac), et (Genèse, 21, 3) : « Abraham donna à son fils le nom d’Isaac ». Genèse 25,26 : « Sa main tenait le talon (êqéb) d’Esaü, et il fut appelé Jaqob. » La Bible donne un grand nombre d’autres étymologies de ce genre. Elles ne se comprennent qu’en hébreu et si on veut les rendre dans une autre langue, il y faut, comme le lecteur vient de s’en apercevoir, un commentaire. Ce commentaire est également nécessaire ici et Mathieu l’aurait nécessairement donné, s’il n’avait pas écrit en hébreu. Je crois donc que ce verset est une des plus fortes preuves que Mathieu a écrit son livre en hébreu.
22 Or, tout cela arriva afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait dit par le prophète :
23 Voici, la vierge sera enceinte, et elle enfantera un fils, et on le nommera Emmanuel, ce qui signifie : Dieu avec nous.
Voici, la Vierge sera enceinte… Ce verset se retrouve identiquement dans Isaïe, 7, 14, et les chrétiens s’autorisent de cette circonstance pour soutenir qu’Isaïe a prédit que Jésus naîtrait sans le concours d’un homme, mais par l’esprit saint. De là, le nom d’Emmanuel, « Dieu est avec nous. ». Les juifs protestent énergiquement contre cette explication du verset d’Isaïe. Nous allons essayer de mettre les parties d’accord ; mais pour cela, il nous faut prendre les choses d’un peu plus haut et relire le Chapitre VII d’Isaïe.
Voici le commencement de ce chapitre : « Au temps d’Achaz, roi de Juda, Retsin, roi de Syrie, et Pékah, fils de Rémalja, roi d’Israël, montèrent contre Jérusalem pour l’assiéger (v. 1)… Et l’Éternel dit à Isaïe : Va au devant d’Achaz (v. 3)… et dis-lui : « Prends garde à toi, sois tranquille et ne crains point, et que ton cœur ne s’alarme point à cause de ces deux bouts de tisons fumants, à cause de Retsin… et du fils de Rémalja (v. 4)… Et l’Éternel continue à parler avec Achaz, disant (v.10) : Demande un signe pour toi de l’Éternel ton Dieu (v. 11)… Alors Isaïe dit (v. 13)… : Le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici, la Vierge est enceinte, elle enfantera un fils et on appellera son nom Emmanuel (v. 14)… Avant que l’enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, le pays dont tu crains les deux rois sera abandonné (v. 16). »
Les Chrétiens disent que la Vierge du verset 14 est Marie et le fils annoncé, Jésus. Isaïe aurait, d’après eux, prédit que la conception et la naissance de Jésus seraient un miracle (signe). Les Juifs font à cela deux objections :
1° Si le prophète avait voulu parler de Jésus, il aurait dû dire « la Vierge sera enceinte » et non « est enceinte » ;
2° Isaïe promet un signe (un miracle) à Achaz même ; ce signe, qu’Achaz a dû voir de ses propres yeux, ne peut être la naissance de Jésus, postérieure de plus de six siècles à l’époque d’Isaïe. Les Juifs expliquent donc ces versets autrement. Pour eux, la jeune fille enceinte n’est autre que la femme d’Achaz, le mot hébreu alma, qu’on traduit par vierge, pouvant aussi s’appliquer à une femme mariée, comme on le voit dans Prov. 30, 19. Le fils annoncé par le prophète serait Ezéchias, fils d’Achaz. Ce fils a dû être appelé Emmanuel (Dieu est avec nous), à cause de ses vertus, comme il est dit (Isaïe, 9, 5) : « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné ; il a été appelé l’admirable, le conseiller, le Dieu fort, le Père Éternel, le prince de la Paix. » D’après cette interprétation, le miracle ou signe annoncé par Isaïe est que la Palestine sera délivrée avant que cet enfant soit assez grand pour distinguer entre le bien et le mal.
Si on lit attentivement notre chapitre de Mathieu (v. 20 à 24), on s’aperçoit que cette discussion entre Juifs et Chrétiens n’a pas d’objet. Les paroles des versets 22 et 23 sont encore prononcées par l’ange que Joseph voit en songe… Tu auras un fils, lui dit cet ange, tu l’appelleras Ieschua, il délivrera le peuple de ses péchés, et cela s’accomplira comme se sont accomplies les paroles de Dieu dites par le prophète (à Achaz) : « La Vierge est enceinte, elle aura un fils, que tu appelleras Emmanuel, c’est-à-dire Dieu est avec nous. » En citant les paroles d’Isaïe, l’ange veut dire que le fils de Joseph s’appellera Jésus, à titre de libérateur, aussi vrai que, suivant la prédiction d’Isaïe, le fils d’Achaz a été appelé Emmanuel (Isaïe, 9, 5). L’ange veut seulement rendre attentif au nom de l’enfant à naître et nullement au fait de sa naissance. Voilà pourquoi il insiste sur le sens du mot Emmanuel et l’explique lui-même : « Emmanuel, c’est-à-dire Dieu est avec nous. » Les lecteurs qui voudront se reporter à notre chapitre VII et revoir ce que nous avons dit là des prophéties de Jérémie, se convaincront que cette interprétation de Mathieu est la véritable.
24 Joseph donc, étant réveillé de son sommeil, fit comme l’ange du Seigneur lui avait conseillé, et il prit sa femme.
25 Mais il ne la connut point jusqu’à ce qu’elle eût enfanté son fils premier né, et il lui donna le nom de Jésus.
Son fils premier né. De ces mots il semble résulter que Marie eut encore d’autres enfants, comme on le voit du reste dans Mathieu, 12, 55, et dans Marc, 6, 3, où il est dit : « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Josef, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas parmi nous ? » Cependant Dr Biesenthal, dans son Commentaire de Luc, 2, 7 et 8, 19, soutient que Jésus est l’enfant unique de Marie. Nous ne rapporterons pas ses preuves. D’ailleurs, pour notre objet, il est indifférent que Marie ait ou n’ait pas eu d’autres enfants que Jésus. Ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’après la naissance de Jésus, Joseph vécut avec Marie comme tous les hommes avec leurs femmes, car notre verset dit seulement qu’il ne la connut point jusqu’à ce qu’elle eût enfanté son fils Jésus.
Chapitre II.
1 Jésus étant né à Bethléhem, ville de Judée, au temps du roi Hérode, des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem,
Au temps du roi Hérode. Depuis plus de dix-huit siècles les chrétiens nourrissent une haine violente contre les Juifs, parce que les ancêtres de ceux-ci auraient porté la main sur Jésus innocent, et jusqu’à ce jour cette haine n’est pas encore apaisée ; on l’a vu malheureusement encore dans ces derniers temps aux excès commis en Roumanie et aux persécutions dont les Juifs ont été l’objet dans ce pays. Encore aujourd’hui des chrétiens veulent venger le sang de leur Messie et punir les enfants des supposés péchés de leurs pères. Je vais essayer de montrer que ces sentiments hostiles ne sont point justifiés par les faits, que Jésus n’a pas été mis à mort par les Juifs, et que Juifs et chrétiens se trompent en admettant que les passages où le Talmud parle contre Jésus s’appliquent au Jésus des chrétiens. Je montrerai que ces passages sont à l’adresse d’un autre Jésus, qui a vécu à une autre époque, et je m’appuierai, pour le prouver, sur des historiens dignes de foi.
Dans l’Histoire universelle, imprimée à Londres, en 1751, il est dit (f° 10, p. 675) que le temple de Jérusalem a été détruit par les Romains 70 ans après la naissance de Jésus. Dans le même ouvrage (même f°, p. 592 et p. 605) on dit que Jésus fut crucifié à l’âge de trente-trois ans, c’est-à-dire trente-sept ans avant la destruction du temple.
Voyons maintenant tous les passages du Talmud où il est question de Jésus de Nazareth. Il nous sera facile de montrer aux Juifs et aux chrétiens que dans aucun de ces passages il n’est dit du mal du Jésus que les chrétiens ont proclamé leur Messie. Il est bien vrai qu’il y avait en Palestine, du temps de Jésus, deux sectes religieuses, celle des Pharisiens, à laquelle appartiennent les docteurs du Talmud, et celle des Esséniens, dont faisaient partie Jésus et ses adhérents, comme je le montrerai plus loin ; mais les opinions de ces deux sectes ne différaient que sur la manière d’interpréter la Loi et d’adorer le Dieu unique. Il n’y avait entre elles aucun de ces dissentiments graves qui pût motiver une hostilité profonde.
Nous lisons dans le Talmud (Tr. Sota, 47a et Synh. 107b, édit. Banbanesti) : « Il y a trois cas où la main gauche doit ramener ce que la main droite repousse. Un de ces cas est celui de l’enfant près de son père ou du disciple près de son maître. » On veut dire par là que le père ne doit pas repousser son fils ni le maître son disciple des deux mains, c’est-à-dire avec trop de sévérité « On ne doit pas imiter Jésus fils de Pérachia, qui repoussa Jésus de Nazareth. Quel est ce fait de Jésus fils de Pérachia ? Lorsque le roi Jannée fit mettre à mort les docteurs, Jésus ben Pérachia s’enfuit à Alexandrie avec son disciple Jésus. Quand la sécurité fut rétablie (pour les docteurs), il (Jésus b. Pérachia) revenant, descendit dans une auberge où on le reçut très-bien. « Que notre hôtesse est belle ! dit-il à son disciple. — Mon maître, répondit celui ci, elle a les yeux ronds. — C’est de cela que tu t’occupes, impie, dit le maître, et il prit 400 schofars (trompettes) et prononça le hérem (sorte d’excommunication) contre son élève. Quelque temps après, le disciple revint auprès de lui et le supplia de lever l’excommunication, mais le maître refusa. Il revint une autre fois encore et le maître était disposé à céder ; mais comme il lisait justement le chapitre du Schema (et qu’il ne voulait pas s’interrompre), il fit un signe de la main à l’élève. Celui-ci, s’imaginant que son maître le repoussait encore, alla dresser une image en briques et l’adora. Le maître le pria alors de faire pénitence. Non, répondit-il, tu m’as appris toi-même que si un homme pèche et fait pécher les autres, sa pénitence n’est pas acceptée. Là-dessus on dit : Jésus a fait de la magie, a été hérétique, a renversé la loi et a fait pécher Israël ; après cela, on le traduisit devant le tribunal et il fut lapidé. »
Voilà ce qu’on trouve dans le Talmud. Les Chrétiens et des Juifs ignorants se sont imaginés qu’il était question ici de Jésus de Nazareth, le Messie des chrétiens ; mais ils se sont trompés. Dans le Tr. Aboth I, on compte les générations de princes (Nacis) qui ont dirigé les écoles de Palestine, et on compte Jésus b. Pérachia, Juda b. Tobbaï, Semaya et Abtalion (contemporains), et enfin Hillel. De Jésus b. Pérachia jusqu’à Hillel il y a donc quatre générations. D’un autre côté, le Talmud dit (Sabbath, 15a) : « Hillel, Siméon, Gamaliel et Siméon exercèrent leurs fonctions de Nacis cent ans avant la destruction du temple. » Or, Jésus, contemporain de Jésus b. Pérachia, a été antérieur de quatre générations à Hillel, qui lui-même a vécu cent ans avant la destruction du temple ; Jésus de Nazareth, au contraire, est né 70 ans avant la destruction du temple. Il est donc évident qu’on ne saurait l’identifier avec le Jésus, disciple de Jésus b. Pérachia, dont il est question dans le passage du Talmud que nous avons cité.
Il est dit dans le Talmud (Tr. Sabbath, 104b) : « Il est défendu d’écrire le samedi ; celui qui fait une incision sur sa chair, doit un sacrifice de péché ; la majorité des docteurs est d’avis qu’il ne doit pas ce sacrifice. R. Eliezer objecte aux docteurs : Ben Satda a pourtant pu faire sortir d’Alexandrie (malgré les défenses de la police) des formules magiques, en les gravant sur sa chair (d’où il résulte que l’incision des chairs est considérée comme une écriture). Les docteurs répondent : Ce Ben Satda était un fou, et les actes d’un fou ne peuvent servir d’argument. » La Guémara demande : « Ce n’était pas Ben Satda, mais Ben Pandira (et comment dites-vous que c’était Ben Satda) ? R. Ghisda répond : Le mari de sa mère s’appelait Satda, mais son père s’appelait Pandira. » La Guémara demande encore : «Nous savons cependant que le mari s’appelait Pappos Ben Jehuda (et non Satda) ? La vérité est que la mère s’appelait Satda.» Mais la Guémara objecte : « Mais non, la mère s’appelait Miriam Magdalena ? » Et on répond : « Cette Miriam avait été infidèle à son mari. » (Ce qui s’exprime en langage talmudique par ces mots : Satat da mibbaalah, celle-là a quitté son mari ; de là lui vint le surnom de Satda.)
Il résulte de là que ce Ben Satda avait pour mère Miriam ; que son père était Pandira, et le mari de Miriam, Pappos Ben Jehuda. Ben Satda était donc un fils illégitime, et sa mère porta le surnom de Satda pour la raison que nous avons donnée plus haut. Voilà ce qu’on trouve dans le Talmud, Tr. Sabbath, 104b, et Sanh., 67a ; seulement, dans ce dernier passage cité, la ville d’Alexandrie est remplacée par la ville de Lydda.
Les Israélites ignorants et les Chrétiens se sont imaginés que ces passages parlent de Jésus ; mais ils se sont trompés les uns et les autres. Il est impossible de confondre ce Ben Satda avec Jésus. Pappos Ben Jehuda, le père de ce dernier, avait été mis en prison par les Romains en même temps que R. Akiba. «Lorsque R. Akiba fut mis en prison, dit le Talmud (Berak., 61b), et qu’on enferma auprès de lui Pappos Ben Jehuda, Akiba lui dit : Pappos, qu’est-ce qui t’a conduit ici ? — Tu es heureux, Akiba, répondit Pappos, car tu as été emprisonné pour avoir enseigné la Loi (malgré les défenses romaines) ; malheur à moi, Pappos, qui ai été mis en prison pour des riens.» Or, R. Akiba était le disciple de R. Eliézer le Grand (voir Sanh., 68 a, et Aboth derrabbi Nathan, chap. XXV), et R. Eliézer le Grand était disciple de R. Johanan ben Zakaï (V. Aboth, chap. II, où le même docteur figure au nombre des cinq disciples de R. Johanan ben Zakaï). D’autre part, R. Johanan b. Zakaï était contemporain de la destruction du second temple (V. Gittin, 56a et b). Il n’y a donc pas la moindre analogie entre le Jésus des Chrétiens, né 70 ans avant la destruction du temple, et Ben Satda, fils de Pappos b. Juda, que trois générations séparent de cette même destruction : R. Johanan b. Zakaï, R. Eliézer et R. Akiba. De plus, le Talmud, qui ne lui applique jamais le nom de Jésus, raconte qu’il fut mis à mort à Lydda, tandis que le Christ fut mis à mort à Jérusalem.
Reste le Jésus, contemporain et disciple de Jésus (Josué) b. Perachia ? Mais ce dernier était contemporain lui-même de Siméon b. Schétach. Ce docteur était le beau-frère d’Alexandre Jannée, qui régnait 125 ans avant l’ère vulgaire.
Est-ce à dire que le Talmud ne mentionne nulle part le Jésus de Nazareth ? On ne peut soutenir pareille opinion en présence du passage suivant (Abodah Zarah, 17a, édit. Benveniste) :
« R. Eliézer raconte : Un jour, je traversais le grand marché de Sepphoris, et j’y rencontrai un des disciples de Jésus de Nazareth. Il se nommait Jacob, du village de Sechanya. Celui-ci me dit : « Dans votre loi il est écrit (Deut., chap. XXIII, 19) : Tu n’apporteras point, dans la maison de l’Éternel ton Dieu, comme offrande votive, le salaire de la courtisane ni la chose reçue en échange d’un chien. Pourrait-on l’employer à la construction d’une garde-robe (bêth-hakissê) pour le grand-prêtre ? Je ne lui répondis rien ». Il reprit : « Jésus de Nazareth m’a en effet enseigné : Il est dit (Micha, ch. I, 7) : Ce qui vient du salaire de la courtisane, redeviendra salaire de courtisane. Donc, ce que l’ordure a produit peut retourner à l’ordure ». Et, ajouta R. Eliezer, ces paroles me plurent beaucoup.»
Il est évident que le Jésus dont il s’agit ici est bien le Jésus des Chrétiens.
Ici, nous voyons, en effet, discuter ensemble R. Eliézer, disciple de R. Johanan b. Zakaï, et Jacob (Jacques), du village de Sechanya, disciple de Jésus de Nazareth. Les maîtres ayant été contemporains, leurs disciples l’ont été également.
On sait que trois sectes existaient en Palestine un peu avant la destruction du temple celle des Pharisiens, à laquelle se rattachait R. Eliézer ; celle des Esséniens, dont Jésus faisait partie, et celle des Saducéens. Leurs discussions pouvaient être très-modérées, et R. Eliézer a pu apprécier favorablement les paroles d’un disciple de Jésus.
Nulle part d’ailleurs, non plus qu’ici, nulle part, il faut le dire, le Talmud ne contient rien de blessant à l’égard de Jésus. En outre, il est facile de démontrer soit par les documents de l’histoire romaine, soit par les données du Talmud, que Jésus n’a pas été mis à mort par les Juifs, mais par Ponce Pilate, gouverneur romain de la Palestine ; ce qui sera, du reste, prouvé en son lieu.
Il est du devoir de tous ceux qui aiment la paix, la justice et la vérité, de proclamer et de soutenir cette opinion conforme à l’histoire ; aux pasteurs chrétiens surtout, chargés d’éclairer et d’améliorer leurs frères, incombe la noble tâche d’éteindre, par l’éloquence des faits, ces brandons de discorde et de haine qu’entretiennent seules l’ignorance et l’erreur. C’est là le but de mes efforts, heureux si j’ai pu démontrer à tous que le Jésus des Chrétiens n’a rien de commun avec celui que le Talmud nous a dépeint sous des couleurs si différentes !
(La traduction de M. le grand rabbin Wogue avait été interrompue, par force majeure, à partir de la page 148. Il nous rend aujourd’hui son précieux concours, que nous espérons conserver jusqu’à la fin.)
2 Et ils dirent : Où est le Roi des Juifs qui est né ? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l’adorer.
Car nous avons vu son étoile… Ces Mages étaient donc des astrologues ; mais l’astrologue le plus habile ne peut découvrir par sa science qu’une partie des événements, comme cela résulte d’un passage d’Isaïe (XLVII, 13) amplifié par le Midrasch (B. R., 85) : « Qu’ils se lèvent et qu’ils viennent à ton aide, ceux qui étudient le ciel, ceux qui observent les astres, et qui prétendent annoncer à jour fixe une partie des événements futurs. »
Les Mages savaient qu’un roi était né, mais ils ignoraient le lieu de sa naissance. C’est pourquoi ils demandent où est le roi des Juifs.
3 Le roi Hérode, l’ayant appris, en fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
— En fut troublé… Hérode, en effet, était un serviteur des rois Asmonéens (V. Baba Bathra, 3b). Hyrcan le combla d’honneurs pour récompenser son courage et ses succès militaires. Plus tard, après avoir assassiné son bienfaiteur, Hérode devint roi de la Judée, et, à la nouvelle qu’un roi des Juifs venait de naître, il trembla pour son trône et pour sa vie, comme il est dit (Prov. XXIX, 21) : « Celui qui gâte son serviteur trouvera un jour en lui un rebelle. »
4 Et ayant assemblé tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, il s’informa d’eux où le Christ devait naître.
5 Et ils lui dirent : C’est à Bethlehem, ville de Judée ; car c’est ainsi que l’a écrit un prophète :
— Voici ce que nous lisons dans le Talmud de Jérusalem (Berachoth, II, 4) : « R. Juda, fils de R. Aïbo, raconte le fait suivant : Un Juif labourait son champ et sa vache se mit à mugir. Un Arabe qui passait entendit la voix de l’animal et s’écria : « Juif ! Juif dételle ta vache, elle annonce que le sanctuaire va être détruit. » » C’est-à-dire que le Juif devait cesser son travail et prier pour la conservation du temple. Quant à l’Arabe, il connaissait et comprenait le langage des animaux. Un fait analogue se retrouve dans le Talmud (Gittin, 45a) : « Un certain Ilisch était en prison et il y avait près de lui un homme qui comprenait le langage des oiseaux (en arabe lsann alliour) ; une colombe vint et se mit à roucouler. Que dit-elle ? demanda le prisonnier. — Elle dit : « Fuis, Ilisch Ilisch, sauve-toi ! » » Voir aussi Vayyikra Rabba, XXXII, sur l’Ecclésiaste, X, 20. — « La vache ayant mugi une seconde fois, l’Arabe dit : Juif ! Juif ! remets ta vache à la charrue : elle annonce que le Messie vient de naître. — Quel est son nom ? Menachem. — Le nom de son père ?— Ezéchias. — Où est-il né ?— Dans la ville royale, à Bethlehem en Judée. »
6 « Et toi, Bethlehem, terre de Juda, tu n’es pas la moindre entre les principales villes de Juda ; car c’est de toi que sortira le Conducteur qui paîtra Israël, mon peuple. »
— Le passage cité dans ce verset l’est d’une manière inexacte. Le voici textuellement (Michée, V, 1) : « Et toi, Bethlehem-Ephratali, qui es la plus petite des villes de la Judée, de toi naîtra, etc… » D’où vient cette erreur ? Faut-il la faire remonter à celui qui traduisit les Evangiles du grec ? Ou le traducteur grec s’est-il trompé sur le sens des mots hébreux qu’il traduisait[1] ? Je ne sais, car il est certain que l’Évangile fut primitivement rédigé en hébreu, ainsi que je l’ai établi précédemment.
7 Alors Hérode, ayant appelé en secret les mages, s’informa d’eux exactement du temps auquel ils avaient vu l’étoile.
— L’intention d’Hérode était de faire périr tous les enfants nés depuis cette époque, comme cela résulte du v. 16 du même chapitre.
8 Et les envoyant à Bethléhem, il leur dit : Allez, et informez-vous exactement de ce petit enfant, et quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’y aille aussi, et que je l’adore.
— Informez-vous exactement de l’endroit où on l’a déposé. — Que je l’adore. Hérode parlait ainsi pour tromper les Mages.
9 Eux donc, ayant ouï le roi, s’en allèrent ; et voici, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient allait devant eux, jusqu’à ce qu’étant arrivée sur le lieu où était le petit enfant, elle s’y arrêta.
10 Et quand ils virent l’étoile s’arrêter, ils eurent une fort grande joie.
11 Et étant entrés dans la maison, ils trouvèrent le petit enfant, avec Marie, sa mère, lequel ils adorèrent en se prosternant ; et après avoir ouvert leurs trésors, ils lui présentèrent des dons : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
12 Et ayant été divinement avertis par un songe de ne pas retourner vers Hérode, ils se retirèrent en leur pays par un autre chemin.
13 Après qu’ils furent partis, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph et lui dit : Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, et t’enfuis en Egypte, et te tiens là jusqu’à ce que je te le dise ; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire mourir.
14 Joseph donc, étant réveillé, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Egypte.
15 Et il y demeura jusqu’à la mort d’Hérode. C’est ainsi que s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par un prophète : J’ai appelé mon fils hors d’Egypte.
— Hors d’Égypte. Voici le verset entier, tiré d’Osée (XI, 1) : « Bien jeune encore, Israël a été l’objet de mon affection, et de l’Égypte j’ai fait venir mon fils. » On voit qu’il s’agit ici du peuple israélite dans son ensemble, que Dieu délivra de l’Égypte, en l’adoptant pour ainsi dire comme son fils premier-né, ainsi qu’il le proclame lui-même (Exode, IV, 22). Voir, du reste, notre commentaire ci-après au v. 23.
16 Alors Hérode, voyant que les Mages s’étaient moqués de lui, fut fort en colère ; et ayant envoyé ses gens, il mit à mort tous les enfants qui étaient dans Bethlehem et dans tout son territoire, depuis ceux de deux ans et au-dessous, selon le temps dont il s’était exactement informé des Mages.
— Dans tout son territoire. Parce qu’il ignorait si l’enfant était né dans la ville même ou dans les campagnes environnantes.
17 Alors s’accomplit ce qui avait été dit par Jérémie le prophète :
18 On a ouï dans Rama des cris, des lamentations, des pleurs et de grands gémissements ; Rachel pleurant ses enfants, et elle n’a pas voulu être consolée, parce qu’ils ne sont plus.
— On a ouï, etc. Jérémie (XXXI, 15), s’exprime exactement ainsi : « Une voix se fait entendre à Ramah, voix lamentable, pleur amer : c’est Rachel qui pleure ses enfants et qui refuse toute consolation, parce qu’il n’est plus. »
Ce verset s’applique évidemment au peuple d’Israël, ce qui résulte d’ailleurs, par surcroît, du v. 17, même chapitre. Pourquoi Mathieu l’a-t-il détourné de son sens naturel et véritable ? C’est ce que j’expliquerai au v. 23.
19 Mais après qu’Hérode fut mort, l’ange du Seigneur apparut à Joseph en songe, en Egypte,
20 Et il lui dit : Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, et retourne au pays d’Israël ; car ceux qui en voulaient à la vie du petit enfant sont morts.
21 Joseph donc, s’étant levé, prit le petit enfant et sa mère, et s’en vint au pays d’Israël.
22 Mais ayant appris qu’Archélaüs régnait en Judée en la place d’Hérode, son père, il craignit d’y aller ; et ayant été averti divinement en songe, il se retira dans les quartiers de la Galilée,
23 Et alla demeurer dans une ville appelée Nazareth ; de sorte que fut accompli ce qui avait été dit par les prophètes : Il sera appelé Nazarien.
— Cette dernière citation fait allusion au passage de Jérémie (XXXI, 6) : « Un jour viendra où les gardiens (notserim) proclameront sur la montagne d’Ephraïm : Allons à Sion, vers l’Éternel notre Dieu ! »
Un savant chrétien m’a demandé comment, de ce verset, on pouvait tirer une prophétie relative au nom du Nazaréen, puisque ici notserim signifie gardiens, tandis que l’Évangile entend parler de la ville de Nazareth (d’où le nom de Nazaréen ou Nazarien) ?
Voici ma réponse. Ceux qui ont composé les Évangiles étaient tous Juifs (conf. ci-dessus, ch. XV). La plupart des évangélistes appartenaient à la secte des Pharisiens ou Talmudistes. C’est ainsi que saint Paul dit (Actes, XXIII, 6) : « Je suis Pharisien, fils de Pharisien ; » et il dit encore : « J’ai été instruit dans la foi par Gamaliel. » Ceux même d’entre eux qui appartenaient à la secte des Esséniens admettaient cependant la même loi et ne discutaient que sur des points particuliers de doctrine, ainsi que je le prouverai plus tard en détail. Cet antagonisme partiel ne les empêchait même pas d’employer identiquement la méthode d’interprétation des Pharisiens ; et cela devait être, puisque la Loi et son interprétation émanent d’une source commune. C’est ce qu’on a déjà pu voir par l’histoire de Jacob de Sechanya, rapportée plus haut.
C’est ici le lieu, chers lecteurs, d’exposer ex professo la méthode scolastique du Talmud, laquelle n’est autre, je le répète, que celle des évangélistes, fidèles imitateurs du style et des procédés de nos docteurs.
Lorsque Moïse reçut la loi divine, il reçut en même temps l’interprétation exacte et complète de chaque commandement.
La loi de Dieu est appelée loi écrite, son explication loi orale. Ces dénominations signifiaient respectivement que l’une ne pouvait être enseignée oralement et que l’autre ne pouvait être consignée par écrit : « Ce qui est écrit ne peut être enseigné oralement, et ce qui est traditionnel ne peut être écrit (Gittin, 60b). »
Cette loi orale est contenue dans le Talmud, recueil qui comprend :
1° L’explication de tous les commandements de la Torah, suivant des traditions et des règles qui remontent jusqu’à Moïse ;
2° Des prescriptions anciennes, écrites dans la Loi, mais dont le sens primitif s’est oblitéré durant le long intervalle qui sépare Moise des docteurs du Talmud. Pour remédier à cet oubli, chaque docteur cherche à rétablir ce sens primitif en s’appuyant sur des textes de la loi écrite ;
3° Des prescriptions nouvelles, que la loi écrite ne mentionne pas, mais que les docteurs peuvent déduire de la Torah, par une méthode d’interprétation qu’il serait trop long et fastidieux de développer ici ;
4° Des sentences, paraboles et homélies, destinées à fortifier dans le cœur du peuple l’amour de la vertu et de la piété, à le prémunir contre les inclinations mauvaises. Ces sentences s’appuient constamment sur un texte biblique, encore bien que le sens littéral n’en paraisse pas toujours conforme à l’idée qu’on prétend en déduire et placer, en quelque sorte, sous la garantie de la parole divine.
Un docteur raconte lui-même qu’à l’âge de dix-huit ans il avait parcouru le cycle entier des études rabbiniques, sans se douter de ce principe : « Le texte doit s’interpréter d’après son sens naturel. » (Schabbath, 63a.)
Mais pourquoi, dans nombre d’occasions, les docteurs ont-ils négligé ce principe établi par eux-mêmes ? — Parce que leur enseignement, étant oral, était exposé à tomber dans l’oubli. Pour prévenir ce danger, ils cherchaient dans les textes écrits des preuves matérielles et en quelque sorte mnémoniques, à l’appui de leurs dires ; mais on savait parfaitement que telle n’était pas la signification réelle des textes en question. C’est en vertu de cette théorie que nous trouvons dans le Talmud une quantité de sentences, de récits et même de lois que l’on a cherché à rattacher à la loi écrite. Mais lorsque le texte ne peut, en aucune façon, se plier aux assertions émises en son nom, les docteurs ont recours à un autre moyen. Ils modifient, par une sorte de jeu de mots, le texte qui sert de base à leur dire, et c’est ainsi qu’on rencontre souvent dans le Talmud cette formule : « Ne lisez pas le passage de telle façon, mais de telle autre. » Il est évident que nos rabbins n’entendaient pas changer effectivement la loi écrite, ils n’en eurent jamais ni le droit ni la pensée ; mais ils étaient réduits à cet innocent artifice, parce qu’il leur importait de graver leurs dires dans la mémoire, et qu’il n’était pas permis, dans l’origine, de perpétuer la loi orale par l’écriture.
Par ce qui précède, j’ai répondu d’avance à l’objection du savant chrétien. Le verset de Mathieu dit que le Christ est appelé Nazaréen, et il se réfère à un autre verset de Jérémie, où nous ne trouvons que le mot notserim. Mais ceci n’est qu’une application de l’artifice talmudique dont nous venons de parler. Evidemment, Jérémie ne pensait, en aucune façon, au nom que l’on donnerait plus tard à Jésus, et Mathieu le savait fort bien. Encore une fois, les auteurs des Évangiles sont talmudistes, et leurs citations, comme celles du Talmud, ne sont, le plus souvent, que des moyens indirects d’appuyer un fait, une pensée, de les fixer dans la mémoire et dans le cœur ; mais ils ne pouvaient songer à faire entrer dans le texte saint des faits dont il n’a pu parler ou des pensées qu’il ne comporte point.
Telle est la vérité sur toutes les citations, en apparence inexactes, que nous rencontrons dans les Évangiles ; vérité dont il suffira de se pénétrer pour éviter les erreurs et répondre victorieusement aux objections.
Chapitre III.
1 En ce temps-là Jean Baptiste vint, prêchant dans le désert de Judée ;
Jean Baptiste était le fils du prêtre Zacharie (voir Luc, I, 13). Quel était alors l’âge de Jean ? Probablement une trentaine d’années, car il avait six mois de plus que Jésus : « Sache, dit l’ange à Marie (ib., v. 36), qu’Elisabeth, ta parente, a conçu un fils, et c’est maintenant le sixième mois de la grossesse de celle qu’on appelait stérile… » « Et Jean resta dans le désert jusqu’au jour où il se présenta au peuple d’Israël (ib., v. 80). » Or, dans notre chapitre (v. 13), nous voyons Jésus venir auprès de Jean pour recevoir de ses mains le baptême. Donc, au moment où Jean commençait sa prédication, Jésus vint le trouver ; et comme d’autre part nous voyons (Luc, III, 23) que Jésus avait alors trente ans, il s’ensuit que Jean, à cette époque, avait à peu près le même âge.
2 Et disant : Amendez-vous, car le royaume des cieux est proche.
C’est-à-dire, que l’on reconnaîtra bientôt l’unité du Dieu créateur, maître de l’univers.
3 Car c’est celui dont Isaïe le prophète a parlé, en disant : La voix de celui qui crie dans le désert dit : Préparez le chemin du Seigneur, dressez ses sentiers.
Isaïe, d’après Mathieu, aurait fait allusion au règne de Dieu. Tout le passage d’Isaïe s’applique au peuple d’Israël. Le voici textuellement (Isaïe, XL, 1 et suiv.) : « Consolez, consolez mon peuple, dira votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem et annoncez-lui la fin de ses misères ; son péché est pardonné, car déjà le châtiment a été supérieur à son crime. Une voix s’est fait entendre : Préparez dans le désert la voie du Seigneur, etc. »[2].
4 Or, ce Jean avait un habit de poil de chameau, et une ceinture de cuir autour de ses reins ; et sa nourriture était des sauterelles et du miel sauvage.
Du miel sauvage. Jean était de la secte des Esséniens, qui se contentaient du strict nécessaire. J’ai promis, dans l’Introduction, de faire connaître les trois sectes qui existaient alors parmi les Juifs. De cet exposé, que j’emprunte à l’historien Fl. Josèphe, le lecteur conclura avec moi que les auteurs de l’Évangile appartenaient à la secte des Esséniens.
« Ce Judas (de Galilée) fut l’auteur d’une nouvelle secte entièrement différente des trois autres, dont la première était celle des Pharisiens, la seconde celle des Saducéens, et la troisième celle des Esséniens, qui est la plus parfaite de toutes.
Ils sont Juifs de nation, vivent dans une union très-étroite et considèrent les voluptés comme des vices que l’on doit fuir, et la continence et la victoire sur ses passions comme des vertus que l’on ne saurait trop estimer. Ils rejettent le mariage, non qu’ils croient qu’il faille détruire la race des hommes, mais pour éviter l’intempérance des femmes, qu’ils sont persuadés ne pas garder la foi à leurs maris ; ils ne laissent pas néanmoins de recevoir les jeunes enfants qu’on leur donne pour les instruire…
Ils méprisent les richesses ; toutes choses sont communes entre eux, avec une égalité si admirable que lorsque quelqu’un embrasse leur secte, il se dépouille de la propriété de ce qu’il possède pour éviter par ce moyen la vanité des richesses, épargner aux autres la honte de la pauvreté, et, par un si heureux mélange, vivre tous ensemble comme frères.
Ils ne peuvent souffrir de s’oindre le corps avec de l’huile ; mais si cela arrive à quelqu’un, quoique contre son gré, ils essuient cette huile comme si c’étaient des taches et des souillures, et se croient assez propres et assez parés pourvu que leurs habits soient toujours bien blancs.
Ils choisissent pour économes des gens de bien, qui reçoivent tout leur revenu, et le distribuent selon le besoin que chacun en a ; ils n’ont point de ville certaine dans laquelle ils demeurent, mais sont répandus en diverses villes où ils reçoivent ceux qui désirent entrer dans leur société ; et encore qu’ils ne les aient jamais vus auparavant, ils partagent avec eux ce qu’ils ont, comme s’ils les connaissaient depuis longtemps.
Lorsqu’ils font quelque voyage, ils ne portent autre chose que des armes pour se défendre des voleurs. Ils ont dans chaque ville quelqu’un d’eux pour recevoir et loger ceux de leur secte qui y viennent, et leur donner des habits et les autres choses dont ils peuvent avoir besoin.
Ils ne changent d’habits que quand les leurs sont déchirés ou usés. Ils ne vendent et n’achètent rien entre eux, mais se communiquent les uns aux autres, sans aucun échange, tout ce qu’ils ont.
Ils sont très-religieux envers Dieu, ne parlent que des choses saintes avant le lever du soleil, et font alors des prières qu’ils ont reçues par tradition, pour demander à Dieu qu’il lui plaise de le faire luire sur la terre. Ils vont après travailler, chacun à son ouvrage, selon qu’il leur est ordonné. À onze heures, ils se rassemblent et, couverts d’un linge, se lavent le corps dans de l’eau froide. Ils se retirent ensuite dans leurs cellules, dont l’entrée n’est permise à nul de ceux qui ne sont pas de leur secte ; et étant purifiés de la sorte, ils vont au réfectoire, comme en un saint temple, où, lorsqu’ils sont assis en grand silence, on met devant chacun d’eux du pain et un mets quelconque dans un petit plat. Un sacrificateur bénit les viandes, et on n’oserait y toucher jusqu’à ce qu’il ait achevé sa prière. Il en fait encore une autre après le repas, pour finir comme il a commencé, par les louanges de Dieu, afin de témoigner qu’ils reconnaissent tous que c’est de sa seule libéralité qu’ils tiennent leur nourriture. Ils quittent alors leurs habits qu’ils considèrent comme sacrés, et retournent à leur ouvrage. Ils font le soir à souper la même chose, et font manger avec eux leurs hôtes s’il en est arrivé quelques-uns.
On n’entend jamais de bruit dans ces maisons ; on n’y voit jamais le moindre trouble ; chacun n’y parle qu’en son rang, et leur silence donne du respect aux étrangers.
Une si grande modération est un effet de leur continuelle sobriété, car ils ne mangent ni ne boivent qu’autant qu’ils en ont besoin pour se nourrir.
Il ne leur est permis de rien faire que par l’avis de leurs supérieurs, si ce n’est d’assister les pauvres, sans qu’aucune autre raison les y porte que leur compassion pour les affligés : car, quant à leurs parents, ils n’oseraient leur rien donner, si on ne le leur permet.
Ils prennent un extrême soin de réprimer leur colère : ils aiment la paix, et gardent si inviolablement ce qu’ils promettent que l’on peut ajouter plus de foi à leurs simples paroles qu’aux serments des autres. Ils considèrent même les serments comme des parjures, parce qu’ils ne peuvent se persuader qu’un homme ne soit pas un menteur, lorsqu’il a besoin, pour être cru, de prendre Dieu à témoin.
Ils étudient avec soin les écrits des anciens, principalement en ce qui regarde les choses utiles à l’âme et au corps, et acquièrent ainsi une très-grande connaissance des remèdes propres à guérir les maladies, et de la vertu des plantes, des pierres et des métaux.
Ils ne reçoivent pas à l’heure même dans leur communauté ceux qui veulent embrasser leur manière de vivre, mais les font demeurer durant un an au dehors, où ils ont chacun, avec le même régime, une pioche, le linge dont nous avons parlé, et un habit blanc. Ils leur donnent ensuite une nourriture conforme à la leur, et leur permettent de se laver comme eux dans l’eau froide afin de se purifier ; mais ils ne les font point manger au réfectoire jusqu’à ce qu’ils aient encore, durant deux ans, éprouvé leurs mœurs, comme ils avaient auparavant éprouvé leur continence. Alors on les reçoit, parce qu’on les en juge dignes ; mais avant de s’asseoir à table avec les autres, ils protestent solennellement d’honorer et de servir Dieu de tout leur cœur ; d’observer la justice envers les hommes ; de ne faire jamais volontairement de mal à personne, quand même on le leur commanderait ; d’avoir de l’aversion pour les méchants ; d’assister de tout leur pouvoir les gens de bien ; de garder la foi à tout le monde, et particulièrement aux princes, parce qu’ils tiennent leur puissance de Dieu. À quoi ils ajoutent que si jamais ils sont élevés en charge, ils n’abuseront point de leur pouvoir pour maltraiter leurs inférieurs ; qu’ils n’auront rien de plus que les autres, ni en leurs habits, ni au reste de ce qui regarde leurs personnes ; qu’ils auront un amour inviolable pour la vérité, et reprendront sévèrement les menteurs ; qu’ils conserveront leurs mains et leurs âmes pures de tout larcin et de tout désir d’un gain injuste ; qu’ils ne cacheront rien à leurs confrères des mystères les plus secrets de leur religion, et n’en révéleront rien aux autres, quand même on les menacerait de la mort pour les y contraindre ; qu’ils n’enseigneront que la doctrine qui leur a été enseignée, et qu’ils en conserveront très-soigneusement les livres, aussi bien que les noms de ceux de qui ils l’ont reçue.
Telles sont les protestations qu’ils obligent ceux qui veulent embrasser leur manière de vivre de faire solennellement, afin de les fortifier contre les vices. Que s’ils y contreviennent par des fautes notables, ils les chassent de leur compagnie ; et la plupart de ceux qu’ils rejettent de la sorte meurent misérablement, parce que, ne leur étant pas permis de manger avec des étrangers, ils sont réduits à paître l’herbe comme les bêtes et se trouvent ainsi consumés de faim ; d’où il arrive quelquefois que la compassion que l’on a de leur extrême misère fait qu’on leur pardonne.
Ceux de cette secte sont très-justes et très-exacts dans leurs jugements ; leur nombre n’est pas moindre que cent, lorsqu’ils les prononcent, et ce qu’ils ont une fois arrêté demeure immuable.
Ils révèrent tellement, après Dieu, leur législateur, qu’ils punissent de mort ceux qui en parlent avec mépris et considèrent comme un très-grand devoir d’obéir à leurs anciens et à ce que plusieurs leur ordonnent.
Ils se montrent une telle déférence les uns aux autres que, s’ils se rencontrent dix ensemble, nul d’eux n’oserait parler, si les neuf autres ne l’approuvent ; et ils réputent à grande incivilité d’être au milieu d’eux ou à leur main droite.
Ils observent plus religieusement le Sabbat que tous les autres Juifs et non-seulement ils font la veille cuire leur viande pour n’être pas obligés, dans ce jour de repos, d’allumer du feu, mais ils n’osent pas même changer un vaisseau de place, ni satisfaire, s’ils n’y sont contraints, aux nécessités de la nature…
Ceux qui font profession de cette sorte de vie sont divisés en quatre classes, dont les plus jeunes ont un tel respect pour les anciens que, lorsqu’ils les touchent, ils sont obligés de se purifier, comme s’ils avaient touché un étranger.
Ils vivent si longtemps que plusieurs vont jusqu’à cent ans, ce que j’attribue à la simplicité de leur manière de vivre, et à ce qu’ils sont si réglés en toutes choses.
Ils méprisent les maux de la terre, triomphent des tourments par leur constance, et préfèrent la mort à la vie, lorsque le sujet en est honorable. La guerre que nous avons eue contre les Romains a fait voir en mille manières que leur courage est invincible. Ils ont souffert le fer et le feu, et vu briser tous leurs membres plutôt que de vouloir dire la moindre parole contre leur législateur, ni manger des viandes qui leur sont défendues, sans qu’au milieu de tant de tourments ils aient versé une seule larme ni dit la moindre parole pour tâcher d’adoucir la cruauté de leurs « bourreaux. Au contraire, ils se moquaient d’eux, souriaient et rendaient l’esprit avec joie, parce qu’ils espéraient passer de cette vie à une meilleure, et qu’ils croient fermement que, comme nos corps sont mortels et corruptibles, nos âmes sont immortelles et incorruptibles, qu’elles sont d’une substance aérienne très-subtile, et qu’étant enfermées dans nos corps ainsi que dans une prison où une certaine inclination naturelle les attire et les arrête, elles ne sont pas plutôt affranchies de ces liens charnels qui les retiennent comme dans une longue servitude, qu’elles s’élèvent dans l’air et s’envolent avec joie. En quoi ils conviennent avec les Grecs, qui croient que ces âmes heureuses ont leur séjour au delà de l’Océan, dans une région où il n’y a ni pluie, ni neige, ni une chaleur excessive, mais qu’un doux zéphyr rend toujours très-agréable ; et qu’au contraire les âmes des méchants n’ont pour demeure que des lieux glacés et agités par de continuelles tempêtes, où elles gémissent éternellement dans des peines infinies. Car c’est ainsi qu’il me paraît que les Grecs veulent que leurs héros, à qui ils donnent le nom de demi-dieux, habitent des îles qu’ils appellent fortunées, et que les âmes des impies soient à jamais tourmentées dans les enfers, ainsi qu’ils disent que le sont celles de Sisyphe, de Tantale, d’Ixion et de Titye.
Ces mêmes Esséniens croient que les âmes sont créées immortelles, pour se porter à la vertu et se détourner du vice ; que les bons sont rendus meilleurs en cette vie par l’espérance d’être heureux après leur mort, et que les méchants qui s’imaginent pouvoir cacher en ce monde leurs mauvaises actions en sont punis en l’autre par des tourments éternels. Tels sont leurs sentiments touchant l’excellence de l’âme, dont on ne voit guère se départir ceux qui en sont une fois persuadés. Il y en a parmi eux qui se vantent de connaître les choses à venir, tant par l’étude qu’ils font des livres saints et des anciennes prophéties, que par le soin qu’ils prennent de se sanctifier ; et il arrive rarement qu’ils se trompent dans leurs prédictions.
Il y a une autre sorte d’Esséniens qui conviennent avec les premiers dans l’usage des mêmes viandes, des mêmes mœurs et des mêmes lois, et n’en sont différents qu’en ce qui regarde le mariage. Car ceux-ci croient que c’est vouloir abolir la race des hommes que d’y renoncer ; puisque, si chacun embrassait ce sentiment, on la verrait bientôt éteinte. Ils s’y conduisent néanmoins avec tant de modération, qu’avant de se marier ils observent durant trois ans si la personne qu’ils veulent épouser paraît assez saine pour bien porter des enfants ; et lorsqu’après être mariée elle devient grosse, ils ne couchent plus avec elle durant sa grossesse pour témoigner que ce n’est pas la volupté, mais le désir de donner des hommes à la république, qui les engage dans le mariage ; et lorsque les femmes se lavent elles se couvrent avec un linge comme les hommes. On peut voir par ce que je viens de rapporter quelles sont les mœurs des Esséniens.
Quant aux deux premières sectes dont nous avons parlé, les Pharisiens sont ceux que l’on estime avoir une plus parfaite connaissance de nos lois et de nos cérémonies. Le principal article de leur croyance est de tout attribuer à Dieu et au destin, en sorte néanmoins que dans la plupart des choses il dépend de nous de bien faire ou de mal faire, quoique le destin puisse beaucoup nous aider. Ils tiennent aussi que les âmes sont immortelles ; que celles des justes passent après cette vie en d’autres corps, et que celles des méchants souffrent des tourments qui durent toujours.
Les Saducéens, au contraire, nient absolument le destin, et croient que, comme Dieu est incapable de faire du mal, il ne prend pas garde à celui que les hommes font. Ils disent qu’il est en notre pouvoir de faire le bien ou le mal selon que notre volonté nous porte à l’un ou à l’autre, et que quant aux âmes elles ne sont ni punies ni récompensées dans un autre monde. Mais autant les Pharisiens sont sociables et vivent en amitié les uns avec les autres, autant les Saducéens sont d’une humeur farouche ; et ils ne vivent pas moins rudement entre eux qu’ils feraient avec des étrangers[3]. »
5 Alors ceux de Jérusalem, et de toute la Judée, et de tout le pays des environs du Jourdain, venaient à lui ;
6 et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain, confessant leurs péchés.
Confessant leurs péchés, comme il est dit (Prov. XXVI, 13) : « Celui-là sera pardonné qui reconnaît ses fautes et revient au bien. » Revenir au bien, c’est là la condition sine qua non du repentir. Celui qui confesse ses fautes et y persiste ressemble, dit avec raison le Talmud (Taanith, 16a), à celui qui prétendrait se purifier, tout en gardant dans sa main la cause de sa souillure : toutes les eaux lustrales du monde ne sauraient le purifier.
7 Lui donc, voyant plusieurs des Pharisiens et des Saducéens venir à son baptême, leur dit : Race de vipères qui vous a appris à fuir la colère à venir ?
8 Faites donc des fruits convenables à la repentance.
En d’autres termes : Ne retombez plus dans le mal, renoncez à vos voies mauvaises ; alors votre repentir sera sincère, et vous n’aurez pas à redouter la justice de Dieu.
9 Et n’allez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père ; car je vous dis que même de ces pierres Dieu peut faire naître des enfants à Abraham.
Nous avons Abraham pour père. Ne comptez pas sur le mérite de vos ancêtres pour vous sauver, car moi je vous dis « que de ces pierres, » c’est-à-dire de ces hommes au cœur endurci par des croyances étrangères, Dieu pourra faire, par sa grâce, de dignes enfants d’Abraham. En effet, Jésus devait être « la lumière des Gentils » (Luc, II, 32), les convertir au Dieu d’Abraham, et, par le fait de cette conversion, Abraham devenait leur père.
10 Et la cognée est déjà mise à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit point de bon fruit va être coupé et jeté au feu.
Vous ne pouvez plus vous sauver par le mérite de vos pères, et ce « tronc » qui faisait votre force et votre salut vous fait défaut aujourd’hui. C’est, en effet, ce que nous lisons dans le Talmud (Schabbath, 55a) : « À quelle époque cessa l’influence du mérite des ancêtres ? — Selon Rabbi Johanan, à l’époque d’Ezéchias, car il est dit (Isaïe, IX, 6) : « Un empire étendu, une paix durable sont promis au trône de David et à son règne, appuyé sur la justice et la droiture. Dès aujourd’hui, jusqu’à la fin des temps, c’est le zèle de l’Éternel Tsebaoth qui accomplira ces grandes choses. » Ainsi, à partir d’aujourd’hui, c’est sur la justice de Dieu qu’il faut compter, conséquemment sur son propre mérite, et non sur le mérite de nos pères. Recommandez-vous donc par des œuvres personnelles, par vos actions bonnes et saintes, et alors seulement vous serez sauvés !
11 Pour moi, je vous baptise d’eau pour vous porter à la repentance ; mais celui qui vient après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de lui porter les souliers : c’est lui qui vous baptisera du Saint-Esprit et de feu.
Je vous baptise d’eau. C’est un baptême préparatoire à celui qui vous sera donné par un « plus fort » que moi, c’est-à-dire par un plus juste. « Le véritable fort est celui qui se rend maître de ses passions. » (Traité Aboth, ch. IV.) Par lui, les hommes de bonne volonté posséderont l’Esprit Saint, tandis que les pervers, qui ne voudront point s’amender, seront baptisés (plongés) dans le feu, c’est-à-dire voués à la Géhenne, comme l’indique le verset suivant.
12 Il a son van dans ses mains, et il nettoiera parfaitement son aire, et amassera son froment dans le grenier ; mais il brûlera la balle au feu qui ne s’éteint point.
13 Alors Jésus vint de Galilée au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé par lui.
Jésus avait alors une trentaine d’années (Luc, III, 23).
14 Mais Jean s’y opposait, disant : C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et tu viens à moi !
15 Et Jésus, répondant, lui dit : Ne t’y oppose pas pour le présent ; car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir tout ce qui est juste. Alors il ne s’y opposa plus.
D’accomplir tout ce qui est juste. Lorsqu’on verra que Jésus se soumet au baptême, chacun pensera qu’il accomplit un acte de contrition, et se sentira pressé par sa conscience d’en faire autant.
Plus d’une fois on a vu ainsi des hommes éminents, d’illustres docteurs, s’imposer publiquement des actes qui n’étaient pas faits pour eux, et la foule, entraînée par leur exemple, s’y soumettre à son tour. Nous trouvons entre autres, à ce sujet, une série de faits remarquables dans le Talmud, Tr. Synhédrin, f.11a.
16 Et quand Jésus eut été baptisé, il sortit aussitôt de l’eau ; et à l’instant les cieux s’ouvrirent sur lui, et Jean vit l’Esprit de Dieu descendant comme une colombe et venant sur lui.
Ce serait un véritable blasphème, dit le Talmud, que d’expliquer à la lettre des passages tels que celui de l’Exode (XXIV, 10) : « Ils virent le Dieu d’Israël… » (où le texte semble attribuer la matérialité à Dieu). Voir aussi ce que j’ai dit au chap. XV. L’apparition de l’esprit saint ou de l’esprit de Dieu, dont il est question ici, doit donc se prendre figurément, et je m’en suis expliqué p. 154. Jésus, se trouvant dans les conditions dont j’ai parlé, dut naturellement recevoir l’influx de cet esprit divin, qui n’a rien de spécialement miraculeux. Et son assimilation à une colombe est encore une allégorie, qui se retrouve et dans le Midrasch et dans la Bible. Celle-ci, on le sait, compare le peuple israélite à une « colombe, » et celui-là explique : « Comme la colombe est constante dans ses amours, ainsi Israël doit rester attaché au Dieu unique. »
17 En même temps une voix vint des cieux, qui dit : C’est ici mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection.
L’homme qui ne suit que ses aspirations spirituelles, qui sait résister aux passions de la chair, cet homme, dit le Seigneur, est mon fils préféré, et c’est en lui que se complait mon âme. (Voir ci-après, sur le ch. IV, v. 3.)
Chapitre IV.
1 Alors Jésus fut emmené par l’Esprit dans un désert pour être tenté par le diable.
2 Et après qu’il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
Ce que contiennent ces deux versets et les suivants n’est que le simple récit d’une vision. Il semblait à Jésus être transporté au désert, y passer quarante jours dans l’abstinence ; mais aucun de ces événements, aucune des trois tentations racontées ici n’eut lieu en réalité. Le tout fut l’affaire d’une heure ou deux.
3 Et le tentateur, s’étant approché de lui, lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains.
Il y a ici plusieurs difficultés :
1°. Pourquoi ce doute sur l’origine de Jésus ? Est-ce qu’il ne fut pas, au dire de l’Évangile (Math., I, 18), conçu par la vertu de l’Esprit-Saint ? Et Satan devait-il ignorer une circonstance aussi importante ?
2° Dieu aussi sait tout, et pourtant nous voyons, par l’exemple d’Abraham et par les souffrances de Job, qu’il aime à éprouver la vertu des justes, c’est-à-dire à leur imposer des sacrifices, à leur créer des obstacles qui leur donnent occasion d’exercer leur piété, de la prouver par des faits, de la faire ressortir d’une manière éclatante. Si Abraham n’hésite pas à immoler son fils, si Job accepte avec courage, sans murmurer contre la Providence, les tribulations qu’elle lui inflige, ils auront victorieusement répondu à l’épreuve. Mais que signifie ici celle de Satan ? Quelle utilité et quelle démonstration pourraient en résulter ?
3° Non moins étrange est la réponse de Jésus, que voici :
4 Mais Jésus répondit, et dit : Il est écrit : L’homme ne vivra pas seulement de pain, mais il vivra de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Quel rapport entre cette réponse et la sommation faite à Jésus ? Ce rapport, je vais essayer de l’établir.
J’ai déjà dit (ch. VII) que l’homme, étant composé d’un corps et d’une âme, est sollicité en sens inverse par les tendances opposées de l’âme et du corps. Celui-ci aspire sans cesse à la terre, c’est-à-dire à la satisfaction de ses passions et de ses besoins matériels ; celle-là, au contraire, tend sans cesse à s’élever vers son Créateur et à accomplir des actions dignes de la bénédiction du Ciel et de l’estime des hommes.
L’homme qui obéit uniquement à l’empire de l’âme, n’agit, ne parle, ne pense que d’une manière conforme à la nature divine de l’âme. Mais un tel homme ne se rencontre que rarement, car, ainsi que je l’ai remarqué dans le même chapitre, le corps et l’âme se livrent à chaque instant une lutte qui tantôt les rapproche et tantôt les éloigne l’un de l’autre. « La chair, dit saint Paul aux Galates (V. 17), a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair, et ces deux choses sont opposées l’une à l’autre. » L’homme qui, dans ses actions, ses paroles, ses pensées, se laisse guider par son âme et parvient à vaincre les penchants de son corps, celui-là est appelé fils de Dieu. Ainsi, nous lisons dans l’Apocalypse (XXI, 7) : « Celui qui vaincra héritera toutes choses ; je serai son Dieu, et il sera mon fils. » Ce vainqueur, c’est celui qui dompte les passions de son corps. Après cette victoire, il possédera en effet tous les biens solides, il sera heureux et dans ce monde et dans l’autre, il pourra se glorifier du nom de fils de Dieu. — « Bienheureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés enfants de Dieu » (Mathieu, V, 9). « Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous outragent et qui vous persécutent, afin que vous soyez enfants de votre Père » (Ib., ib., 44, 45.) Partout, le Nouveau-Testament donne ce nom de fils de Dieu à l’homme qui pratique la vertu, qui triomphe de ses passions et n’obéit qu’aux inspirations de son âme. Cela résulte encore surabondamment des passages suivants :
« Aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans en rien espérer, et votre récompense sera grande, et vous serez les enfants du Très-Haut. » (Luc, VI, 35.)
« Mais à tous ceux qui l’ont reçu il a donné le droit d’être faits enfants[4] de Dieu…. » (Jean, I, 12.)
«N’est-il pas écrit dans votre loi : « J’ai dit : vous êtes des dieux ? » » (lb., X, 34.)
« Que nous sommes aussi la race de Dieu. » (Actes des Apôtres, XVII, 29.)
« Car tous ceux qui sont conduits par l’esprit de Dieu, sont enfants de Dieu. » (Ep. aux Romains, VIII, 14.)
« C’est ce même esprit qui rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » (Ib., ib., 16.)
« La liberté glorieuse des enfants de Dieu. » (Ib., ib., 21.)
« … Qui sont Israélites, à qui appartiennent l’adoption[5],… la gloire, les alliances….. » (Ib., IX, 4.)
« Car vous êtes tous enfants de Dieu. » (Ep. aux Galates, III, 26.)
« Parce que vous êtes enfants (grec : fils), Dieu a envoyé dans vos cœurs l’esprit de son fils. » (Ibid., IV, 6.)
« C’est pourquoi tu n’es plus esclave, mais tu es fils. » (Ibid. 7.)
« Nous ayant prédestinés à nous adopter pour être ses enfants… » (Ep. aux Éphésiens, I, 5.)
« Afin que vous soyez sans reproche, sans tache, enfants de Dieu, irrépréhensibles au milieu de la race dégénérée et perverse. » (Ep. aux Philippiens, II, 15.)
« Si vous souffrez le châtiment, Dieu vous traite comme ses enfants. » (Ep. aux Hébreux, XII, 7.)
« Voyez quel amour le Père nous a témoigné, que nous soyons appelés enfants de Dieu. C’est pour cela que le monde ne nous connaît point, parce qu’il ne l’a point connu. Mes bien-aimés, nous sommes dès à présent enfants de Dieu….. C’est à ceci que l’on reconnaît les enfants de Dieu et les enfants du Diable : quiconque ne fait pas ce qui est juste et n’aime pas son frère, n’est point de Dieu. » (Ier épître de saint Jean, III, 1, 2, 10.)
« Nous connaissons à ceci que nous aimons les enfants de Dieu, lorsque nous aimons Dieu et que nous gardons ses commandements. » (lb., V, 2.)
De tous ces passages du Nouveau-Testament, il résulte clairement que le nom de fils de Dieu est donné à l’homme qui se laisse guider par les inspirations de son âme, tandis que celui-là est flétri du nom d’esclave qui se fait l’esclave de ses passions.
Le Talmud établit une distinction semblable. Nous y lisons (Bab. Bathr. 10 a) : « Turnus Rufus[6] demanda un jour à Rabbi Akiba Pourquoi votre Dieu ne nourrit-il pas les pauvres, puisqu’il les aime? — C’est pour nous permettre, par la pratique de la charité, d’échapper aux peines de l’enfer », lui répondit le docteur. — Tout au contraire, c’est cette pratique qui vous condamne. Vous ressemblez à un homme qui, malgré la défense du roi, irait porter du pain et de l’eau à un esclave condamné à mourir de faim et de soif. Est-ce que le roi ne s’irriterait pas de cette infraction à ses ordres ? Or, vous êtes des esclaves, car il est dit (Lév., XXV, 42, 55) : « Car les enfants d’Israël sont mes esclaves à moi, » dit l’Éternel. — Nullement, répliqua le docteur, nous ressemblons à un homme qui irait porter du pain et de l’eau au fils du roi, condamné par son père à mourir de faim et de soif. Croyez-vous que le roi ne récompenserait pas cette désobéissance, bien loin de la châtier ? Or, nous sommes les fils de Dieu, car il est dit (Deut., XIV, 1) : « Vous êtes des fils pour l’Éternel votre Dieu. »
Sur quoi le Romain conclut : « La Bible vous donne tantôt le nom de fils, tantôt celui d’esclaves. Lorsque vous accomplissez la volonté de Dieu, vous êtes des fils bien-aimés ; lorsque vous délaissez Dieu, vous n’êtes plus que des esclaves, les esclaves de vos passions. »
Cette qualification de fils de Dieu n’a donc, on le voit, rien de surnaturel, et le Nouveau-Testament est, sur ce point, complètement d’accord avec la Bible et le Talmud.
Mais pourquoi, en effet, Bible et Talmud, Ancien et Nouveau-Testament, donnent-ils le nom de fils de Dieu à l’homme qui n’agit qu’en vue du ciel ? Si je ne me trompe, en voici la raison :
L’homme ne peut, par aucun moyen, connaître l’essence divine ; Dieu ne se révèle à nous que par ses œuvres. Lorsque nous jetons un regard sur la nature, sur ses lois et sur l’ordre qui y règne, alors seulement nous nous élevons jusqu’à l’idée de Dieu, alors nous comprenons la grandeur et la puissance du Créateur. Il en est de même de l’âme humaine, de cette âme créée par Dieu, et qui, de toutes les œuvres divines, est la plus mystérieuse et la plus insondable. Tout ce que nous en pouvons savoir, c’est qu’elle existe, parfaitement distincte du corps qu’elle anime. Mais déterminer avec certitude sa véritable essence, c’est là une chose impossible. De Dieu comme de l’âme humaine, nous ne savons que trois choses : 1° qu’ils existent ; 2° qu’ils ne sont pas corporels ; 3° que composés nous-mêmes de corps et d’âme, emprisonnés dans la matière, leur essence nous est inaccessible (Voir ci-dessus ch. III). Si nous voulons connaître le caractère ou la figure d’un roi placé bien loin de nous et dont nous ne pouvons approcher, nous pouvons nous en faire une idée approximative en regardant le fils de ce roi. Ainsi l’âme humaine, qui du ciel, sa sublime demeure, est venue habiter notre corps terrestre, représente à notre esprit une faible image de l’essence divine. Fille de Dieu pour ainsi dire, elle nous rappelle de loin son céleste Père. Et c’est pourquoi tout homme qui, docile aux inspirations de son âme, se conforme exclusivement à la volonté divine, dédaigne les suggestions de la matière et les subordonne à l’autorité de l’esprit, celui-là nous l’appelons FILS de Dieu.
Cette même expression, d’ailleurs, est encore employée par la Bible dans une circonstance remarquable. Lorsque David voulut bâtir un temple en l’honneur de l’Éternel (II Sam., ch. VII), Dieu lui fit dire par le prophète Nathan de renoncer à cette entreprise : « Lorsque tes jours seront arrivés à leur terme et que tu reposeras près de tes pères, je mettrai sur le trône celui qui doit naître de toi et j’affermirai sa puissance. C’est lui qui bâtira une maison en mon honneur, et je consoliderai sa royauté d’une manière durable. Je serai pour lui un père, et lui sera pour moi un fils ; tellement que, s’il vient à dévier, je le frapperai avec la verge des hommes et avec les plaies dont ils sont punis. » De même dans le Ier livre des Chroniques (ch. XVII, 13), où nous lisons encore (ch. XXII, 7 et suiv.) : « David dit à Salomon : Mon fils, j’avais l’intention de bâtir une maison en l’honneur de l’Éternel, mon Dieu, mais celui-ci me fit dire : Tu as répandu beaucoup de sang, et tu as fait des guerres nombreuses ; ce n’est pas toi qui bâtiras une maison en mon honneur…… Voici, tu auras un fils qui sera plus pacifique, car j’imposerai la paix à tous ses ennemis d’alentour ; il se nommera Salomon (c’est-à-dire le Pacifique), et sous son règne j’accorderai à Israël des jours paisibles et prospères. C’est lui qui bâtira une maison en mon nom ; il sera pour moi un fils et je serai pour lui un père. » Et plus loin (ib., XXVIII, 2 et suiv.) : « Le roi David se leva et dit : Ecoutez-moi, mes frères, mon peuple ! J’avais résolu de bâtir un lieu de résidence pour l’arche d’alliance de l’Éternel, pour servir de marchepied à sa gloire, et j’avais déjà préparé des matériaux. Mais Dieu me dit : Tu ne bâtiras pas une maison en mon mon. Et il me dit : C’est Salomon, ton fils, qui bâtira ma maison et mes parvis, car je l’ai choisi pour devenir mon fils, et moi je serai son père ; et j’affermirai à jamais son trône, s’il persévère à garder mes commandements et mes préceptes, comme il l’a fait jusqu’à ce jour. »
De tous ces passages, il résulte que Salomon reçut le nom de fils de Dieu, aussi longtemps qu’il obéit à Dieu et se conforma à sa volonté.
Il sera aisé maintenant de comprendre la question du Tentateur et la réponse de Jésus. Il lui demande : « Si tu es le fils de Dieu, » c’est-à-dire si tu accomplis la volonté de ton Dieu, si tu crois conséquemment à sa toute-puissance, crois-tu aussi que si Dieu le voulait, l’homme pourrait vivre de ces pierres comme il se nourrit de pain ? Et Jésus répond : Je crois avec une foi parfaite à la loi de Moïse, et cette loi a dit expressément : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de tout ce qui est sorti (c’est-à-dire de tout ce qui a été créé) de la bouche de Dieu » (Deut., VIII, 3).
5 Alors le diable le mena dans la ville sainte, et le mit sur le haut du temple ;
6 Et il lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit qu’il ordonnera à ses anges d’avoir soin de toi ; et ils te porteront dans leurs mains, de peur que ton pied ne heurte contre quelque pierre.
Si tu es le fils de Dieu, si tu crois véritablement à Dieu, à sa loi et à ses prophètes, jette-toi en bas et je saurai que tu te confies sincèrement dans la parole divine, que tu mérites conséquemment de t’appeler fils de Dieu. Cette « parole divine », c’est celle du Psaume XCI (11, 12) : « Il ordonnera à ses anges de te garder ; ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied, etc. »
7 Jésus lui dit : Il est aussi écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu.
Jésus lui répond : Je crois pleinement à la loi de Dieu, à ses prophètes et à sa toute-puissance ; je sais que l’homme qui met en lui sa confiance est à l’abri du malheur. Et cependant je ne me précipiterai pas, car il est écrit (Deut. VI, 16) : « Vous ne tenterez pas l’Éternel votre Dieu… »
Un passage analogue se trouve dans le Talmud (Traité Taanith, 9a) : « Rabbi Johanan rencontra un jour l’enfant de Resch-Lakisch. Il lui dit : Récite-moi ton verset[7]. Celui-ci lui répondit : « Donne la dîme, donne la dîme. » (Deut, XIV, 22). Mais que signifie cette répétition du verbe ? Elle signifie, répondit le docteur : Qui paie ses dîmes s’enrichit[8]. — Comment peut-on le savoir, demanda l’enfant ? — C’est facile, on n’a qu’à en faire l’expérience. — Mais quoi ! une telle expérience serait-elle permise ? N’est-il pas écrit : Vous ne mettrez pas votre Dieu à l’épreuve ? — Oui, en général, mais la dîme fait exception ; car, selon la remarque de R. Hoschaïa, la Bible nous y autorise formellement par le verset suivant (Malachie, III, 10) : « Apportez toutes vos dîmes au trésor sacré, afin d’assurer l’entretien de ma maison, et éprouvez-moi par-la, dit l’Éternel Tsebaoth ; vous verrez si je n’ouvre pas en votre faveur les cataractes du ciel et si je ne répands pas sur vous mes bénédictions outre mesure ! » »
8 Le diable le mena encore sur une montagne fort haute, et lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire ;
9 Et lui dit : Je te donnerai toutes ces choses, si, en te prosternant, tu m’adores.
10 Alors Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul.
Tu le serviras lui seul. Ce verset, tel qu’il est cité dans Mathieu, ne se rencontre pas dans la Bible. Nous trouvons seulement un verset analogue ainsi conçu (Deut. ch. VI, 13, et ch. X, 20) : « Tu craindras l’Éternel, ton Dieu ; tu le serviras… » Et c’est Jésus qui ajoute les mots : lui seul, qui ne se trouvent que dans la version des Septante, au ch. VI du Deutéronome. — Par la réponse de Jésus, nous pouvons comprendre la nature de l’épreuve que Satan lui propose. Voyant, par ses réponses précédentes, combien forte et inattaquable était la foi de Jésus à l’unité divine, il lui demande de se prosterner devant lui, Satan, comme intermédiaire entre Dieu et l’homme ; moyennant quoi il aurait assuré à Jésus la possession de l’empire de la terre. À cette offre Jésus répond : Retire-toi de moi, Satan, car il est écrit : « Tu te prosterneras devant l’Éternel, ton Dieu, et c’est lui seul que tu adoreras. » Lui seul et nul autre être, pas même à titre d’intermédiaire, pas même les anges qui composent la cour céleste, et qui, supérieurs à l’espèce humaine, semblent plus dignes de lui porter nos hommages. Et comme le dit le Psalmiste (Ps. CXLV, 18) : « Dieu est près de tous ceux qui l’invoquent, de tous ceux qui l’invoquent avec vérité. » Avec vérité, c’est-à-dire comme il entend être invoqué : en nous adressant à lui directement et non par le canal d’une puissance quelconque, fût-ce l’un de ses ministres, l’un de ses serviteurs privilégiés.
Un passage analogue se trouve dans le Talmud de Jérusalem (Bera, ch. IX, 1) : « Rabbi Youdan (Juda) dit en son propre nom : L’appui de Dieu est bien différent de celui des hommes. Un homme qui a un puissant protecteur se trouve sous le coup de quelque danger ; que fera-t-il ? Il ira frapper à la porte de son protecteur ; mais il n’obtiendra pas immédiatement audience. Il lui faudra d’abord s’annoncer, puis attendre plus ou moins longtemps. Après avoir fait antichambre, il sera ou ne sera pas reçu, et si on l’écoute, il peut se faire qu’on ne puisse ou qu’on ne veuille pas lui venir en aide. Mais qu’un homme éprouvé par le malheur veuille s’adresser à Dieu, il n’aura besoin d’implorer ni le secours de Michaël ni l’intervention de Gabriel[9] ; il invoquera Dieu lui-même directement, et il sera aussitôt exaucé, selon cette parole de Joël (III, 5) ; Quiconque invoque le nom de l’Éternel sera sauvé. »
11 Alors le diable le laissa ; et aussitôt des anges vinrent, et le servirent.
Tout cela s’est passé dans une vision ; voir ci-après notre commentaire sur Marc, ch. I, 13. J’expliquerai ultérieurement dans quel sens il faut entendre ce service des anges.
12 Or, Jésus ayant appris que Jean avait été mis en prison, se retira dans la Galilée.
Mis en prison. Jean-Baptiste s’était permis de faire des remontrances à Hérode, qui avait épousé Hérodias, la femme de son frère Philippe ; c’est pour ce motif qu’Hérode, irrité de ses reproches, le fit mettre en prison (Math., XIV, 3, et Marc, VI, 17.)
13 Et ayant quitté Nazareth, il vint demeurer à Capernaum, ville proche de la mer, sur les confins de Zabulon et de Nephthali ;
14 En sorte que ce qui avait été dit par Esaïe le prophète fut accompli :
15 Le pays de Zabulon et de Nephthali, le pays qui est sur le chemin de la mer, au delà du Jourdain, la Galilée des gentils ;
16 Le peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande lumière ; et la lumière s’est levée sur ceux qui étaient assis dans la région et dans l’ombre de la mort.
Les deux versets qu’on vient de lire sont ainsi conçus (Isaïe, ch. VIII, 23, et ch. IX, 1) : «N’est-il pas couvert de ténèbres, ce royaume que l’on croyait si fort ? Le premier envahisseur l’a frappé légèrement, — dans les pays de Zabulon et de Nephthali ; mais le suivant l’a accablé en le frappant dans la région du Lac (de Génésareth), dans celle qui est au delà du Jourdain et dans la Galilée des nations[10]. — Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu luire une grande clarté ; ceux qui habitaient la sombre région (du malheur), une lumière éclatante a brillé sur eux.» — D’après le contexte, tout ce passage indique évidemment, d’une part, les exils successifs d’Israël ; de l’autre, le grand miracle qui devait s’accomplir sous le règne d’Ezéchias, je veux dire la défaite surnaturelle de l’armée de Sennacherib. Quel rapport entre ces faits, prédits et réalisés depuis longtemps, et le voyage de Jésus ? Mais, je l’ai déjà dit, les Evangélistes, tous imbus de la méthode talmudique, s’occupaient peu du sens littéral des versets qu’ils avaient l’occasion de citer, et, pour établir la corrélation d’un texte avec un fait, la moindre analogie leur suffisait, fut-elle toute matérielle, se bornât-elle à un ou deux mots insignifiants. Ainsi, voyant Jésus s’établir en Galilée et s’attacher à faire pénétrer dans les âmes l’amour du Dieu un, ils ont rapproché violemment deux phrases distinctes, dont l’une mentionne la « Galilée », et l’autre, une « lumière éclatante » qui devait éclairer Israël.
17 Dès lors Jésus commença à prêcher, et à dire : Amendez-vous ; car le royaume des cieux est proche.
Dès lors, c’est-à-dire à partir de l’époque de cette captivité de Jean, Jésus commença lui-même à inviter le peuple à la pénitence, disant que le règne de Dieu est proche, c’est-à-dire facile à accepter pour quiconque éprouve une repentance sincère et s’est pénétré de cette vérité que Dieu est le créateur unique, l’unique maître du monde. C’est exactement l’expression de Moïse (Deut. XXX, 14) : « Et cette chose est pour toi tout à fait proche, » c’est-à-dire à ta portée, et tu peux la comprendre par toi-même.
18 Et Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, vit deux frères, Simon, qui fut appelé Pierre, et André, son frère, qui jetaient leurs filets dans la mer : car ils étaient pêcheurs.
Qui fut appelé Pierre. Nous lisons en effet (Math., XVI, 18) : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église. » Pétros en grec signifie pierre, rocher, et Jésus voyait dans Simon le futur soutien de l’enseignement qu’il voulait fonder.
19 Et il leur dit : Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes.
Des pêcheurs d’hommes, c’est-à-dire d’âmes humaines, qu’ils seront chargés de ramener à Dieu en leur enseignant son Éternelle unité.
20 Et eux, laissant aussitôt leurs filets, le suivirent.
21 De là étant passé plus avant, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, dans une barque, avec Zébédée, leur père, qui raccommodaient leurs filets, et il les appela.
22 Et eux, laissant aussitôt leur barque et leur père, le suivirent.
23 Et Jésus allait par toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, prêchant l’évangile du règne de Dieu, et guérissant toutes sortes de maladies et toutes sortes de langueurs parmi le peuple.
Maladies de l’âme, langueurs du corps. C’était en effet l’habitude des docteurs en Israël de prêcher en public, et de guérir par leurs discours les plaies de l’âme, par leurs remèdes les plaies du corps. Entre autres anecdotes à ce sujet, le Talmud nous a conservé la suivante : « Rabbi Johanan, atteint d’un mal de bouche[11], alla consulter une matrone qui lui donna un remède le jeudi, puis le vendredi ; alors le rabbin lui demanda : Et que dois-je faire demain[12] ? Elle lui répondit : Tu n’as besoin de rien. — Mais si je souffre, que dois-je faire ? — Là-dessus la matrone lui indiqua le remède, en lui recommandant de le tenir secret. Nonobstant son désir, l’illustre prédicateur divulgua dès le lendemain la précieuse recette, procurant ainsi au peuple dans la même conférence le bien-être du corps et celui de l’âme, qui lui étaient également chers. » (Ab. Zara, 28a.)
24 Et sa renommée se répandit par toute la Syrie ; et on lui présentait tous ceux qui étaient malades et détenus de divers maux et de divers tourments, les démoniaques, les lunatiques, les paralytiques ; et il les guérissait.
Les lunatiques, c’est-à-dire ceux qui se sont attiré certaines maladies pour avoir dormi au clair de lune. « Celui qui dort à la belle étoile quand la lune est dans son plein, celui-là, dit le Talmud, est responsable de sa propre mort. » (Peçachim, 111a). C’est l’heure favorable aux démons, et ici les lunatiques ne sont qu’une catégorie particulière de possédés.
25 Et une grande multitude le suivit de Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de Judée, et de delà le Jourdain.
Chapitre V.
1 Or, Jésus, voyant le peuple, monta sur une montagne ; et s’étant assis, ses disciples s’approchèrent de lui ;
2 Et ouvrant sa bouche, il les enseignait, en disant :
3 Heureux les pauvres en esprit ; car le royaume des cieux est à eux.
Les pauvres, c’est-à-dire les humbles d’esprit. Nous lisons dans le Talmud (Traité Aboth, IV, 4) ; « Rabbi Lévitas disait : Sois humble à l’excès ; car l’avenir de ton corps, ce sont les vers du tombeau. » Je vous ai promis, chers lecteurs, d’exposer les principales dissidences qui séparaient les Pharisiens des Esséniens, et par la citation que j’ai faite du passage de Josèphe, vous avez pu, dans une certaine mesure, vous rendre compte des points en litige. Mais le passage de Josèphe est sobre de détails en ce qui concerne les Pharisiens, et il y a lieu de le compléter ; c’est ce que je ferai chaque fois que l’occasion s’en présentera, comme je le fais ici.
Les Pharisiens, en toutes choses, nous recommandent le juste milieu, et eux-mêmes s’éloignaient avec un soin égal de tous les excès, de ceux-là même qui peuvent sembler les plus louables. En voici un exemple. Nous lisons dans le Deutéronome (XV, 7) : « S’il y a chez toi un indigent, — quelqu’un de tes frères, — dans l’une de tes villes, au pays que l’Éternel ton Dieu te destine, n’endurcis point ton cœur, ne ferme point ta main à ton frère nécessiteux… » La loi nous enseigne donc la charité envers les nécessiteux. Cette charité, quelle en doit être la mesure ? D’après le Pentateuque, la dixième partie de nos biens ; mais ce n’est là qu’un minimum, et les Pharisiens, auteurs du Talmud, ont ajouté : « Celui qui veut donner aux pauvres dans une plus large mesure ne doit pas pousser la prodigalité au delà du cinquième de sa fortune, autrement il s’exposerait à recourir un jour lui-même à la charité publique. Un homme voulait donner plus du cinquième de son bien aux pauvres, et Rabbi Akiba l’en empêcha (Ketoub., 50a). » Voilà le juste milieu pharisaïque. Selon les Esséniens, au contraire, la charité véritable consisterait à faire, en faveur des pauvres, un abandon complet de ce qu’on possède. Et c’est, en effet, ce que prêchera Jésus lui-même (Mathieu, XIX, 21) ; « Si tu veux être parfait, vends ce que tu as et le donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. » Or, les Evangélistes en général étaient Esséniens, comme je l’ai établi plus haut, et le désaccord des deux sectes, dans les questions de mesure, s’étendait à toute chose, les uns disant à l’homme : tandis Point d’excès ! la voie moyenne est la meilleure ! — que les autres disaient : Voulez-vous gagner le ciel, il faut exagérer la vertu, accomplir le devoir jusqu’à sa dernière limite, et en accepter les conséquences les plus extrêmes. Leur dissidence ne cesse que sur un point : l’humilité. L’orgueil, voilà notre ennemi le plus dangereux, le monstre qu’il faut étouffer, et nous ne saurions le combattre avec des armes trop puissantes. L’humilité en est le meilleur antidote, et c’est la seule vertu où l’exagération, de l’aveu de tous, soit permise et même méritoire. Voilà pourquoi Jésus s’écrie : « Heureux les pauvres en esprit, » c’est-à-dire les humbles. Et voilà pourquoi Lévitas proclame : Sois humble au dernier point, car l’homme est destiné à devenir la proie des vers. Et quel homme en effet, songeant à cette humiliante perspective, n’extirperait avec soin de son cœur toute parcelle d’orgueil ?
4 Heureux ceux qui sont dans l’affliction ; car ils seront consolés.
Ceux qui sont dans l’affliction (littér. en deuil), c’est-à-dire les pauvres et les nécessiteux. L’existence du pauvre, en ce bas monde, ressemble en effet à un deuil. Eh bien ! ceux-là sont « heureux », car les souffrances que Dieu leur envoie sont le rachat de leurs fautes. Malheureux ici-bas, ils jouiront dans le monde futur d’un Éternel bonheur. C’est ce qui résulte du passage de l’Évangile où Luc raconte l’histoire du riche et du pauvre (Luc, XVI, 19 et suiv). Le Talmud nous dit à peu près la même chose : parmi les personnes qui échapperont aux tourments de l’Enfer, il compte « celles qui sont aux prises avec l’extrême misère » (Eroubin, 41b) ; et cela, parce que le malheur a racheté leurs âmes.
5 Heureux les débonnaires ; car ils hériteront de la terre.
Voici ce que nous lisons dans le Talmud (Soukka, 29b) : « Quatre péchés conduisent l’homme à la perte de ses biens. » L’un de ces péchés, qu’énumère le Talmud, c’est l’orgueil, et il y oppose, pour ceux qui sont doux et humbles de cœur, cette sentence biblique copiée par Jésus : « Les humbles posséderont la terre et jouiront d’une paix inaltérable. » (Ps. XXXVII, 11.)
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ; car ils seront rassasiés.
Nous lisons de même dans le Talmud (Baba Bathra, 10a) : « Rabbi Dostaï, fils de R. Yanaï, enseigne : Voyez comme les voies de Dieu diffèrent de celles des hommes. Quand un homme envoie un présent à son roi (pour obtenir une audience), il ne sait pas si son présent sera accepté. Le fût-il, reste encore à savoir si lui-même obtiendra l’entrevue qu’il sollicite. Autres sont les voies de Dieu. Si quelqu’un fait l’aumône à un pauvre, quelque minime qu’elle soit, il recevra sa récompense de Dieu et sera admis à contempler sa gloire ; car il est dit (Ps. XVII, 15) : « Grâce à ma charité[13], je verrai ta face, et je me rassasierai de ta contemplation à mon réveil. » C’est-à-dire que l’âme immortelle, et survivant au corps endormi dans la tombe, jouira Éternellement de l’intuition de l’essence divine.
7 Heureux les miséricordieux ; car ils obtiendront miséricorde.
Même parole dans le Talmud (Sabbath, 151b) : « Quiconque a pitié des autres, Dieu aura pitié de lui ; et quiconque n’a point pitié des autres n’obtiendra pas, lui non plus, la miséricorde divine. »
8 Heureux ceux qui ont le cœur pur ; car ils verront Dieu.
Plusieurs s’imaginent qu’il s’agit ici d’une vision réelle ; mais il ne peut être question que d’une pure perception de l’intelligence. Le mot voir signifie ici comprendre, comme dans ce passage de l’Ecclésiaste (ch. I, 16) : « Mon cœur a beaucoup vu en fait de sagesse et d’intelligence. La vue physique n’a aucune prise sur l’Être éminemment spirituel : « Nul homme vivant, dit-il lui-même (Exode, XXXIII, 20), ne saurait me voir » ; et nous lisons dans l’Évangile de Jean (I, 18) : « Personne ne vit jamais Dieu. »
9 Heureux ceux qui procurent la paix ; car ils seront appelés enfants de Dieu.
Pourquoi les hommes de paix sont-ils appelés « fils de Dieu »[14] ? Le Talmud répondra indirectement à cette question. « Paix (ou Pacifique) est un des noms de Dieu, car il est dit (Juges, VI, 24) : Il le nomma le Dieu de Paix. » (Sabbath, 10b). Nous lisons en outre dans le Talmud (Yebamoth, 65b) : « La paix est une si grande chose, qu’en vue de la conserver il est permis d’altérer la vérité[15], comme Dieu lui-même le fit un jour. En effet, Sara avait dit (Gen., XVIII, 12) : « Comment aurais-je les joies (de la maternité), quand mon époux est un vieillard ? » (Gen., xviii, 12.) Et Dieu, répétant le propos au patriarche, l’atténue en cette forme (lb., 13) : « Quoi ! j’enfanterais encore, âgée comme je le suis ! » » Il modifiait donc la vérité, et cela pour conserver la paix du ménage.
Tout homme qui poursuit ici-bas l’œuvre de la concorde, accomplit donc une œuvre divine, et par conséquent, d’après ce que nous avons dit plus haut (p. 182 et suiv.), il est digne d’être appelé : Fils de Dieu.
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice ; car le royaume des cieux est à eux.
Ceux qui sont persécutés. Nous lisons dans le Talmud (B. Kamma, 93a) : « Mieux vaut être persécuté que persécuteur. Il n’y a point d’oiseaux plus persécutés que les tourterelles et les pigeons, et Dieu les a trouvés seuls dignes, entre tous les oiseaux, de lui être offerts sur son autel.
Pour la justice. Souffrir pour la justice, travailler au bien de ses frères et ne recueillir que leur ingratitude, est chose doublement méritoire et que Dieu saura largement récompenser. Voilà pourquoi de tels hommes sont proclamés « heureux. »
11 Vous serez heureux lorsqu’à cause de moi on vous dira des injures, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte de mal.
Nous lisons dans le Talmud (Sabbath, 88b) : « Ceux qui se laissent outrager, mais n’outragent personne ; qui reçoivent les insultes sans y répondre ; qui supportent tout pour l’amour de Dieu et qui se résignent à leurs souffrances, ceux-là peuvent s’appliquer les paroles de la Bible (Juges, V, 31) : « Ceux qui aiment Dieu (brilleront un jour) comme le soleil dans sa gloire. » »
12 Réjouissez-vous alors et tressaillez de joie, parce que votre récompense sera grande dans les cieux ; car on a ainsi persécuté les prophètes qui ont été avant vous.
Votre récompense sera grande. Rabbi José, rapporte le Talmud, disait : « Elle est belle et je l’envie, la part de ceux qu’on soupçonne, et qui n’ont point mérité le soupçon. » (Sabbath, 118b.)
13 Vous êtes le sel de la terre ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il ne vaut plus rien qu’à être jeté dehors, et à être foulé aux pieds par les hommes.
Jusqu’ici, Jésus n’a enseigné à ses disciples que les vertus qu’ils doivent à leur tour prêcher et inculquer au peuple. C’est d’eux-mêmes qu’il s’agit maintenant. La mission dont ils sont chargés commande aux apôtres une vertu plus sévère que celle qui suffit au commun des mortels. Voici donc le sens des paroles de Jésus : Un mets quelconque peut, à la rigueur, se manger sans sel ; mais il devient, grâce à ce condiment, bien autrement nutritif et agréable, à la condition toutefois que le sel conserve les qualités qui lui sont propres et ne soit pas falsifié par un mélange. De même, vous, mes disciples, vous devez, pour rester à la hauteur de votre noble tâche, être aux hommes ce qu’est aux aliments le sel, qui les surpasse tous en saveur. En d’autres termes, vous devez, plus que tout autre, accomplir la loi divine dans ses détails les plus minutieux, les plus minimes en apparence.
Nous lisons à ce sujet dans le Talmud (Baba Kamma, 50a) : « La fille de Nechounia, le puisatier[16], était tombée dans une citerne profonde. Rabbi Hanina ben Dossa, informé de cet accident, dit au messager : Tout va bien. À un second messager, même réponse. Quand on vint le lui annoncer une troisième fois : Elle est sauvée, dit-il ; et c’était vrai. On demanda à la jeune fille : Qui t’a délivrée ? Elle répondit : Le bélier et le vieillard qui le conduisait (C’est-à-dire le bélier d’Isaac et le sacrifice d’Abraham, dont le mérite protège sa postérité). D’autres dirent au docteur : Tu es donc prophète ? — Il répondit : Je ne suis ni prophète ni fils de prophète ; mais je savais que la citerne, creusée par la charité du père, ne pouvait causer la perte de l’enfant. » Et cependant, ajoute le Talmud, le fils de ce même Nechounia mourut de soif, parce que Dieu exige davantage de ceux qui peuvent davantage. « Dieu est redoutable pour ceux qui l’entourent ! » (Ps. LXXXIX, 8.) Ceux-là surtout qui doivent l’exemple aux autres sont tenus à veiller sur eux-mêmes, et c’est pourquoi Jésus recommande à ses disciples une extrême circonspection dans leur conduite.
14 Vous êtes la lumière du monde : une ville située sur une montagne ne peut être cachée ;
15 Et on n’allume point une chandelle pour la mettre sous un boisseau, mais on la met sur un chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison.
Ces versets forment la suite et comme la raison d’être du verset précédent. Votre fardeau est plus lourd que celui des autres hommes, car vous êtes la lumière et vous devez éclairer vos frères ; les éclairer sur leur conduite, lorsqu’elle n’est pas conforme aux enseignements de votre parole et de votre exemple, et ne pas leur ménager les remontrances. Toute autorité implique responsabilité ; c’est à la fois sa charge et son honneur. « Le chef de la famille est puni pour les fautes qu’il n’a pas empêchées parmi les siens ; le chef de la cité est puni pour les fautes des habitants, et le chef de l’État est responsable de la vertu de ses sujets. » (Sabbath, 54 b.) Vous donc, ô mes disciples, dit Jésus, vous êtes responsables non-seulement de vos actions personnelles, mais aussi des actions de l’humanité tout entière. Vous êtes le flambeau de l’humanité, les instituteurs de ses voies, chacune de ses défaillances vous sera comptée : soyez donc scrupuleux pour vous-mêmes, en donnant de bons exemples ; pour les autres, en ne craignant jamais de reprendre leurs écarts, autrement c’est à vous-mêmes qu’ils seront imputés ; et vous ne serez plus bons « qu’à être jetés dehors et foulés aux pieds par les hommes, » par ces mêmes hommes que vous aurez si mal guidés.
16 Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux.
La même idée est exprimée dans le Talmud, où nous lisons (Tr. Yoma, 86a) : Il est écrit : « Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu » (Deut., vi, 5) : — Tu dois aussi le faire aimer par ta conduite. Celui qui étudie avec ardeur la loi écrite et la loi orale ; qui écoute attentivement les enseignements des docteurs, et qui, d’autre part, se montre bienveillant et charitable envers ses frères, recevra d’eux ce témoignage, flatteur pour lui-même et pour la Torah : « Heureux son père, dira-t on, qui lui a fait apprendre la loi ! Heureux le maître qui la lui a apprise ! Malheur à qui ne l’a pas étudiée ! Voyez un tel, qui s’est voué à cette étude : comme son commerce est agréable ! comme sa conduite est digne ! » À cet homme on pourra bien appliquer le verset : « C’est toi, Israël, qui es mon serviteur ; c’est par toi que je suis glorifié. » (Isaïe, XLIX, 3.) — Celui-là, au contraire, qui étudie la loi écrite et la loi orale, qui écoute l’enseignement des docteurs, mais qui ne l’applique pas sincèrement dans sa conduite et ne sait pas se faire aimer de ses frères, ne recevra d’eux qu’un témoignage malveillant pour lui-même, et par contre-coup pour la Torah : « Malheur, dira-t-on, à son père qui lui a fait apprendre la loi ! Malheur au maître qui la lui a enseignée ! Voyez donc ce savant, comme sa conduite est indigne ! comme son commerce est fâcheux ! » À cet homme on pourra bien appliquer le verset : « Quand ils se sont trouvés en rapport avec les peuples étrangers, ils ont fait outrager mon saint nom, parce qu’on a dit en les voyant : Voilà donc le peuple du Seigneur, et il les a chassés de sa terre !» (Ez., XXXVI, 20.)
17 Ne pensez point que je sois venu abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu, non pour les abolir, mais pour les accomplir.
Sens : Ne croyez pas que ces vertus que je viens vous prêcher soient l’essentiel de la loi divine, et que les prescriptions positives qu’elle renferme ne soient qu’un accessoire sans valeur. Non, toutes les prescriptions positives, commandements et défenses, doivent être scrupuleusement observées, les plus importantes comme les moindres en apparence. Les conseils que je vous donne aujourd’hui n’ont d’autre but que de vous fortifier de plus en plus dans l’amour de la loi et dans sa pratique, car ce sont des actes surtout que Dieu demande. « Celui là est grand, dira tout à l’heure Jésus lui-même (v. 19), qui aura observé et enseigné les plus petits commandements. » — « Tous ceux qui me disent : Seigneur ! Seigneur ! n’entreront pas dans le royaume des cieux ; mais celui-là seulement qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » (Ch. VII, 21.)
Non pour les abolir, mais pour les accomplir moi-même et pour vous en prêcher l’accomplissement dans tous ses détails, comme nous venons de le voir. Quelques-uns expliquent : Je suis venu les compléter[17]. Mais c’est une erreur, car il est écrit : « Tous les commandements que je vous donne aujourd’hui, vous devez les pratiquer exactement, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. » (Deut., XIII, 1; cf. ibid., IV, 2.) Jésus dit que dans toute la loi il ne sera pas retranché une seule lettre, pas un iota, parce qu’il est dit : Vous n’y retrancherez rien. Il ne peut donc non plus avoir eu la pensée de compléter cette loi, c’est-à-dire d’y ajouter quelque chose, puisque le même verset nous défend également d’y ajouter un commandement quelconque. Que veut donc Jésus et quelle est sa mission ? Celle qui incombe à tout homme, lorsque le ciel lui en a départi la faculté, de développer, de propager la connaissance, l’amour et la pratique de la loi divine intelligent, en l’enseignant à ses frères ; riche, en soutenant les pauvres qui se consacrent à son étude et les institutions où elle est enseignée. Et c’est le sens de cette parole de Moïse (Deut., XXVII, 26) : « Maudit soit celui qui ne maintiendra pas les paroles de cette doctrine, afin qu’on les exécute ! »
18 Car je vous dis en vérité que, jusqu’à ce que le ciel et la terre passent, il n’y aura rien dans la loi qui ne s’accomplisse, jusqu’à un seul iota et à un seul trait de lettre.
– Jusqu’à ce que le ciel et la terre passent. « Je jure que mon alliance subsistera toujours, aussi longtemps que je maintiendrai les lois du ciel et de la terre. » (Jérém., XXXIII, 25.) Sur quoi nous lisons dans le Talmud (Ab. Zarah, 3a) : « Dieu, en créant le ciel et la terre, leur a dit : Si Israël accepte ma loi, c’est bien ; sinon, je vous ferai rentrer dans le néant[18]. »
Un seul iota. Dans la loi de Dieu, tout a son but et sa signification. Rien de superflu. Le moindre mot, la lettre même la plus insignifiante y a sa raison d’être, bien que cette raison, quelquefois profonde, puisse nous échapper.
19 Celui donc qui aura violé l’un de ces plus petits commandements, et qui aura ainsi enseigné les hommes, sera estimé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les aura observés et enseignés, celui-là sera estimé grand dans le royaume des cieux.
De ces plus petits commandements. On lit dans le traité talmudique Abôth (ch. II, 1) : « Observe avec soin les commandements les plus minimes à l’égal des plus importants, car tu ignores la récompense attachée à ces divers commandements. »
Qui les aura observés et enseignés. La pratique de la Loi, nous l’avons dit, en est la condition essentielle. C’est pour cela aussi qu’on ne doit pas se contenter de l’observer soi-même, mais enseigner aux autres à la mettre en pratique. Celui qui aura accompli cette double condition « sera estimé grand dans le royaume des cieux. »
20 Car je vous dis que, si votre justice ne surpasse celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux.
Sens : La pratique, je le répète, c’est le point essentiel ; mais si vous n’y joignez pas la vertu, le royaume du ciel vous échappera. Tel est aussi le principe des Talmudistes (Tr. Shabbath, 31a-b) : « Tout homme qui possède la Torah (la connaissance et la pratique des lois positives), mais qui n’est pas animé de la crainte de Dieu, ressemble à un trésorier qui aurait les clefs de la caisse, mais qui n’aurait pas celles de l’appartement où la caisse est renfermée ; comment arrivera-t-il jusqu’au trésor ? » La pratique de la loi, les œuvres matérielles, c’est l’intérieur de la maison ; mais pour y entrer, pour accomplir les œuvres avec fruit et sincérité, la vertu est nécessaire. La vertu et les bonnes mœurs, c’est ce que la Bible appelle justice, et le Talmud crainte de Dieu.
21 Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point, et celui qui tuera sera punissable par le jugement,
22 Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère, sans cause, sera puni par le jugement ; et celui qui dira à son frère : Raca, sera puni par le conseil ; et celui qui lui dira : Fou, sera puni par la géhenne du feu.
Cette théorie générale que Jésus vient d’exposer, il va en faire maintenant des applications particulières ; il va prouver, par des exemples de détail, que les œuvres sans la vertu, sans le caractère et les mœurs, sont non-seulement insuffisantes, mais parfois même impossibles. La loi de Moïse dit : Tu ne tueras point. Pour être en règle avec la loi, il suffirait donc, on pourrait le croire du moins, de ne pas transgresser cette défense. Mais il n’en est pas ainsi ; et « quiconque se met en colère contre son frère, sans cause[19], sera puni par le jugement. » La colère est mauvaise conseillère et peut conduire l’homme, comme le fait remarquer le Talmud, aux excès les plus déplorables : « Celui qui, dans un accès de colère, déchire ses habits, brise ce qui lui tombe sous la main, jette son argent par la fenêtre, doit être considéré comme un idolâtre ; car l’Esprit du mal ne procède pas autrement pour amener ses victimes à leur perte. Aujourd’hui il dit à l’homme : Fais telle chose ; demain il lui en conseillera une autre ; et finalement, un beau jour, il lui dira : Adore les idoles, et il ira adorer les idoles. » (Tr. Sabbath, 105a.) La colère, pouvant amener l’homme à l’idolâtrie, peut aussi le pousser à l’assassinat.
Raca. — De même dans le Talmud (B. Metsia, 58b) : « Celui qui fait rougir son prochain en public, c’est comme s’il répandait son sang. »
Par la géhenne du feu. — « Tous ceux qui sont livrés à la géhenne peuvent rentrer en grâce, trois exceptés… » Et l’un de ces trois est celui « qui fait rougir son prochain devant témoins » (Ibid.).
23 Si donc tu apportes ton offrande à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi,
24 Laisse là ton offrande devant l’autel, et va-t’en premièrement te réconcilier avec ton frère ; et après cela viens, et offre ton offrande.
Nous lisons dans le Talmud (Tr. Yôma, 85b) : « Les péchés envers la Divinité sont pardonnés le jour des Expiations ; mais les offenses envers le prochain ne sont effacées par la vertu de ce jour qu’autant que l’agresseur a fait des démarches pour obtenir son pardon de l’offensé. »
25 Accorde-toi au plus tôt avec ta partie adverse, pendant que tu es en chemin avec elle, de peur que ta partie adverse ne te livre au juge, et que le juge ne te livre au sergent, et que tu ne sois mis en prison.
Précédemment il était question de dommages purement moraux, d’offenses envers le prochain, en un mot des méfaits par la parole, comme l’indique assez la teneur du v. 23. Ces torts que la parole a causés, c’est elle qui doit les réparer. Ici, et comme la suite le montre clairement, il s’agit de préjudices matériels ; à ceux-là (enseigne Jésus), il faut une réparation matérielle, volontaire et immédiate, si l’on ne veut s’exposer à la honte d’être cité en justice et à la honte plus grande encore d’une condamnation méritée.
26 Je te dis en vérité que tu ne sortiras pas de là, jusqu’à ce que tu aies payé le dernier quadrin.
27 Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras point adultère.
28 Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter, a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur.
C’est la pensée exprimée par le Talmud d’une manière plus générale : « La pensée du crime est pire que le crime lui-même » (Tr. Yôma, 29a)[20].
29 Que si ton œil droit te fait tomber dans le péché, arrache-le, et jette-le loin de toi ; car il vaut mieux pour toi qu’un de tes membres périsse, que si tout ton corps était jeté dans la géhenne.
Ton œil droit. Le Talmud de Jérusalem (Tr. Berach., ch. Ier) s’exprime ainsi : « Il est écrit : Vous ne vous laisserez pas égarer par votre cœur ni vos yeux (Nombres, XX, 39). Rabbi Lévi dit : Le cœur et l’œil sont les deux pourvoyeurs du péché. Il est encore écrit : Mon fils, donne-moi ton cœur, et que tes yeux observent mes voies (Prov., XXIII, 26). Dieu dit à l’homme : Si tu me laisses maître de ton cœur et de tes yeux, je saurai que tu m’appartiens. »
30 Et si ta main droite te fait tomber dans le péché, coupe-la, et jette-la loin de toi ; car il vaut mieux pour toi qu’un de tes membres périsse, que si tout ton corps était jeté dans la géhenne.
Ta main droite. Suivant le Talmud (Tr. Niddah, 13b), lorsque Isaïe a dit : Vos mains sont pleines de sang (Isaïe, I, 15), il a fait allusion à la pollution volontaire ; et ceux qui se rendent coupables de ce péché, ajoute-t-il (ibid., 13a), méritent qu’on leur coupe la main.
31 Il a été dit aussi : Si quelqu’un répudie sa femme, qu’il lui donne la lettre de divorce.
32 Mais moi, je vous dis que quiconque répudiera sa femme, si ce n’est pour cause d’adultère, l’expose à devenir adultère ; et que quiconque se mariera à la femme qui aura été répudiée, commet un adultère.
Si ce n’est pour cause d’adultère. On lit de même dans le Talmud (Tr. Synhédrin, 22a) : « Voyez combien le divorce est chose grave : on a permis au roi David de rester seul à seule avec Abisag la Sunamite, mais on ne lui permit pas de répudier une de ses femmes. » (Le roi d’Israël ne peut, d’après la loi de Moïse, avoir plus de dix-huit femmes. Lors donc que David, glacé par l’âge, eut besoin d’une jeune fille pour réchauffer sa vieillesse, les docteurs lui permirent de la garder hors mariage plutôt que de l’épouser, ce qu’il n’aurait pu faire qu’en répudiant une de ses femmes.) « Rabbi Eliezer dit : Quiconque répudie sa première femme, fait pleurer l’autel lui-même, car il est écrit (Malachie, II, 13 et 14) : Secondement vous faites ceci : vous couvrez de larmes et de gémissements l’autel du Seigneur, de sorte que Dieu se détourne de vos offrandes et n’accepte plus de vos mains ce qui pourrait l’apaiser ; et vous demandez pourquoi ?— Parce que le Seigneur témoigne contre toi pour la femme de ta jeunesse que tu as trahie, bien qu’elle fût ta compagne et la femme de ton alliance. » — « Il est encore écrit : Il hait la répudiation (Mal., l. c., 16). Rabbi Johanan explique : Dieu hait celui qui répudie. On ne doit répudier sa femme que dans le cas de déshonneur notoire, car il est dit (Deut., XXIV, 1) : S’il a constaté chez elle quelque chose de honteux. » (Tr. Ghittin, fin.)
Quiconque se mariera avec la femme répudiée, c’est-à-dire que si une femme a été répudiée pour fait d’inconduite et qu’un tiers l’épouse, ce dernier est considéré comme adultère. C’est aussi la pensée du Talmud :
« Il est écrit (Deut., l. c.) : Si cette femme divorcée devient l’épouse d’un autre homme… La loi l’appelle Autre, dit le Talmud (ibid.), pour montrer que le second mari est bien différent du premier. Celui-ci a chassé de sa maison celle qui y apportait la honte, et l’autre fait entrer la honte dans sa maison. Si celui-ci est honnête, il la répudiera à son tour ; car il est écrit (Deut., l. c., 4) : Le dernier la haïra et lui enverra un acte de divorce. S’il ne le fait pas, elle sera la cause de sa mort, car il est écrit (ibid.) : Ou bien le dernier mari mourra. » Et il l’aura mérité, pour avoir fait asseoir à son foyer une femme impudique.
33 Vous avez encore entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras point, mais tu t’acquitteras envers le Seigneur de ce que tu auras promis avec serment.
34 Mais moi, je vous dis : Ne jurez point du tout : ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu ;
35 Ni par la terre, car c’est son marchepied ; ni par Jérusalem, car c’est la ville du grand Roi.
Il est dit (Lév., XIX, 12) : « Vous ne jurerez pas faussement en mon nom. » Donc, pourrait-on croire, il serait permis de jurer faussement sur toute autre chose que Dieu ! C’est pourquoi Jésus ajoute : Ne jurez par quoi que ce soit. Toujours dans l’esprit du Talmud. On y lit en effet (Tr. Nazir, 3b) : « D’où savons-nous que celui qui jure par sa droite émet un serment valable ? — C’est qu’il est écrit : Dieu jure par sa droite. (Isaïe, LXII, 8.) D’où inférons-nous que son serment est valable s’il dit : Par ma gauche ? — C’est qu’il est écrit : Dieu jure par son bras puissant. » (Isaïe, l. c.) On voit donc que toute chose qui porte le cachet de la Divinité est suffisante pour valider un serment. Donc il ne faut, dit Jésus dans le même sens, invoquer à l’appui de ses affirmations ni le ciel, ni la terre, ni la ville de Jérusalem, car à toutes ces choses Dieu a attaché son nom. Exemple : « Ainsi parle l’Éternel Tsebaoth : Les cieux sont mon trône et la terre est mon marchepied. » (Isaïe, X, 1.)
36 Ne jure pas non plus par ta tête ; car tu ne peux faire devenir un seul cheveu blanc ou noir.
Nous lisons dans le Talmud (Tr. Schebouoth, 39a) : « Lorsque les juges imposent le serment à un homme, ils lui disent : Sache que le monde entier a tremblé lorsque Dieu, du haut du Sinaï, a dit : Tu ne prononceras pas en vain le nom de l’Éternel, ton Dieu (Exode, ch. XX)… Pour toutes les transgressions de la loi, en général, il peut arriver que la punition se fasse attendre pendant deux ou trois générations ; mais pour le faux serment la punition est immédiate. » Ainsi, la justice divine n’attend ni la vieillesse qui blanchira les cheveux du parjure, ni même le court intervalle qu’il lui faudrait pour les teindre en noir. — Il y a donc, en dernière analyse, affinité entre les deux passages.
37 Mais que votre parole soit : Oui, oui, non, non ; ce qu’on dit de plus vient du Malin.
Oui, oui, non, non. Pareillement dans le Talmud (B. Metsia, 49a) : « Que ton oui soit une vérité, que ton non soit une vérité, » aussi sainte que le serment le plus redoutable. (Le Talmud, par un de ces jeux d’esprit qui lui sont familiers et que nous avons déjà signalés, interprète l’expression mosaïque hinn tsédek (mesure exacte, Lév., XIX, 36) par cette autre : hên tsédek, (affirmation loyale).
38 Vous avez entendu qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent.
Nous lisons dans le Talmud (B. Kamma, 84a) : « Rabbi Siméon, fils de Jochaï (l’auteur du Zohar), dit : oeil pour oeil, c’est le talion pécuniaire, c’est-à-dire le paiement d’une indemnité équivalente à la lésion soufferte. Et pourquoi pas le talion réel ? Parce qu’il en résulterait des iniquités incessantes. Si un homme qui n’a qu’un œil en avait éborgné un autre, il faudrait lui enlever à lui-même le seul œil qui lui reste. Et que faire à l’aveugle qui a crevé un œil ou les deux à son prochain, etc., etc. ? Et cependant la loi dit, dans cette circonstance même et ailleurs : « Justice égale pour tous ! » (Lév., XXIV, 22.) Donc, d’après le Talmud, ces termes : « Oeil pour œil, dent pour dent, etc., » ne peuvent signifier que des dommages-intérêts proportionnés à l’importance de l’organe lésé ou perdu.
39 Mais moi, je vous dis de ne pas résister à celui qui vous fait du mal ; mais si quelqu’un te frappe à la joue droite, présente-lui aussi l’autre…
De ne pas résister, etc. C’est-à-dire de point venger le coup que vous auriez reçu. « Le monde ne subsiste, lisons-nous dans le Talmud (Tr. Houllin, 89a), que par le mérite de ceux qui savent se contenir dans les querelles[21]. » Jamais homme, disaient nos vieux docteurs, ne m’injuria deux fois, parce que mon attitude calme et modérée devant l’injure ne manque jamais d’étonner l’agresseur et, par suite, de le désarmer. C’est aussi ce que veut dire Jésus : Au lieu de riposter à une première insulte, tends l’autre joue, et ton sang-froid ne manquera pas de subjuguer ton adversaire.
40 Et si quelqu’un veut plaider contre toi, et t’ôter ta robe, laisse-lui encore l’habit…
Jésus, comme je l’ai dit, faisait partie de la secte des Esséniens, qui avaient pour principe qu’on doit donner aux pauvres tout ce qu’on possède ; selon les Pharisiens, au contraire, il y a une mesure à garder en tout, même en matière de charité. Ni prodigalité, ni parcimonie ; et l’amour du prochain ne doit pas aller jusqu’à lui sacrifier notre vie, qui n’est pas moins précieuse que la sienne[22].
41 Et si quelqu’un te veut contraindre d’aller une lieue avec lui, vas-en deux.
42 Donne à celui qui te demande, et ne te détourne point de celui qui veut emprunter de toi.
Donne à celui qui te demande. Même idée dans le Talmud (Tr. Baba Metsia, 31b) : «Il est écrit (Deut., XV, 10) : Donne, donne au pauvre. Que signifie cette répétition du verbe ? Qu’il faut donner dans tous les cas. Donne si tu as beaucoup ; si tu as peu, donne du peu que tu possèdes. En un mot, il faut toujours exercer la charité, l’exercer selon nos moyens, et ne jamais renvoyer les mains vides le pauvre qui sollicite notre assistance. C’est le sens du conseil que Jésus donne ici à ses disciples.
Qui veut emprunter de toi. Si tu remarques que ton prochain voudrait te faire un emprunt, mais ne l’ose, préviens son désir et viens-lui spontanément en aide. Ainsi parle le Talmud (Tr. Synhédrin, 76b) : « Celui qui prête un sicle à son prochain dans le besoin, peut s’appliquer le passage d’Isaïe (LVIII, 7-9) : Si tu offres de ton pain à celui qui a faim, des vêtements à celui que tu vois en haillons, si tu ne te dérobes pas à ta propre chair…, alors tu peux invoquer Dieu, tu le trouveras toujours propice. »
43 Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi.
Assurément la Bible ne nous autorise nulle part à haïr notre ennemi, tout au contraire. Mais voici le sens de la parole de Jésus. La loi de Moïse nous ordonne « d’aimer notre prochain comme nous-même. » (Lév. XIX, 18.) Vous pourriez croire que vous n’êtes tenus de l’aimer que s’il est comme vous-même, s’il vous rend la pareille, en un mot s’il est votre ami. Ce serait une erreur, et je vous déclare que, selon la loi de Moïse, vous devez aimer même vos ennemis.
44 Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent ; faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous outragent et qui vous persécutent…
Faites du bien à ceux qui vous haïssent. On lit dans le Talmud (Baba Metsia, 32b) : « S’il s’agit d’aider ton ami à décharger sa bête, ou d’aider ton ennemi à recharger la sienne, tu dois opter pour l’ennemi, car c’est une occasion pour toi de te vaincre toi-même. » Voici le développement de cette pensée. La loi dit d’une part (Exode, XXIII, 5) : « Si tu vois l’âne de ton ennemi succomber sous sa charge, garde-toi de passer outre, mais viens-lui en aide. » C’est ce que le Talmud appelle décharger. — D’autre part elle dit (Deut., XXII, 4) : « Si tu vois l’âne ou le bœuf de ton frère tomber sur la route, tu ne resteras point indifférent, mais tu l’aideras à relever sa bête. » C’est ce que le Talmud appelle recharger. Voici donc, je suppose, d’un côté votre ennemi qui voudrait remettre la charge sur le dos de sa bête ; de l’autre, votre ami qui voudrait décharger la sienne. Vous seriez tenté d’assister ce dernier, et parce qu’il est votre ami, et parce que soulager l’animal est chose méritoire, recommandée d’ailleurs par la loi. Eh bien ! malgré cette double considération, c’est à l’ennemi qu’il faut donner la préférence. De ces deux hommes qui réclament votre secours et que vous ne pouvez satisfaire à la fois, votre devoir est de secourir d’abord celui qui est votre ennemi, précisément parce que vous devez vaincre votre haine. Telle est la noble pensée du Talmud, telle est aussi celle de Jésus.
Priez pour ceux qui vous persécutent. — « Quiconque, enseigne le Talmud (Berachot, 12b), peut implorer Dieu en faveur de son prochain et se refuse à le faire, se rend coupable d’un péché ; car il est dit (Ps. XXXV, 13) : Et moi, lorsqu’ils souffraient, je me revêtais d’un cilice, je mortifiais mon âme par le jeûne et je répandais ma prière dans le secret de mon sein. » (Cette prière et cette mortification de David, c’est pour ses ennemis qu’il se les imposait, comme l’indiquent les versets précédents.)
45 Afin que vous soyez enfants de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
Afin que vous soyez enfants de votre Père… En priant pour vos ennemis, en désirant leur bonheur, vous accomplirez la volonté de votre Dieu et vous l’imiterez dans ses voies, puisque lui aussi accorde la pluie et le soleil aux méchants comme aux bons. Dès lors vous serez les « fils de Dieu » ; car, ainsi que nous l’avons démontré plus haut (p. 179 et suiv.), celui qui obéit à Dieu et se conforme à ses voies est appelé fils de Dieu.
Il fait lever son soleil… — La même pensée se retrouve dans un curieux dialogue que nous a conservé le Talmud (Tr. Synhédrin, 39a) : « Un renégat objectait à Rabbi Gamaliel : Lorsque dix hommes, dites-vous, se réunissent pour prier, la Divinité descend au milieu d’eux. Combien de Divinités avez-vous donc ? — Là-dessus le docteur appelle l’esclave du renégat et le frappe à la tête en lui disant : — Pourquoi laisses-tu entrer le soleil dans la maison d’un renégat ? — Parce que le soleil, répond l’esclave, luit pour tout le monde. — Eh quoi ! dit alors le docteur à l’impie, chacun a sa part du soleil, qui n’est qu’un des mille millions des serviteurs de Dieu ; et Dieu lui-même, tu ne voudrais pas que chacun en eût sa part ! »
Et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Nous lisons dans le Talmud (Ibid.,b) : « Il est écrit (Ps. CXLV, 9) : Dieu est bon pour tous ; et d’autre part (Lament., III, 25) : Dieu est bon pour ceux qui espèrent en lui. Comment concilier cette contradiction ? Par cette comparaison : Le jardinier arrose indistinctement toutes ses plantes, mais il ne cultive et ne soigne que les bonnes. » — Ainsi (explique Raschi) : Dieu distribue à tous les bienfaits de sa Providence ; mais il n’accorde ses récompenses et ses faveurs spéciales qu’à ceux qui les ont méritées.
46 Car si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous ? Les péagers mêmes n’en font-ils pas autant ?
47 Et si vous ne faites accueil qu’à vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les péagers mêmes n’en font-ils pas autant ?
48 Soyez donc parfaits, comme votre Père qui est dans les cieux est parfait.
Chapitre VI.
1 Prenez garde de ne pas faire votre aumône devant les hommes, afin d’en être vus ; autrement vous n’en aurez point de récompense de votre Père qui est aux cieux.
Nous trouvons la même morale dans le Talmud, où on lit (Tr. Haghiga, 5a) : « Il est écrit (Ecclésiaste, fin) : Car Dieu traduira à son tribunal toute action humaine, soit bonne, soit mauvaise. Que signifient ces mots : Soit bonne, soit mauvaise ? (Comment une bonne action peut-elle avoir à redouter le jugement de Dieu ?) — C’est lorsque, par exemple, on fait l’aumône à un pauvre publiquement. C’est ainsi que R. Janaï, voyant un homme donner publiquement de l’argent à un pauvre, lui dit : Il eût mieux valu ne pas faire l’aumône que de la faire de cette façon, en exposant ton frère à rougir. L’aumône qui humilie n’est pas une charité. »
2 Quand donc tu feras l’aumône, ne fais pas sonner la trompette devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, afin qu’ils en soient honorés des hommes. Je vous dis en vérité qu’ils reçoivent leur récompense.
Ils la reçoivent dès ce monde, par le fait même des honneurs qu’ils ont su capter. Donc ils n’ont plus rien à prétendre.
3 Mais quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite ;
4 Afin que ton aumône se fasse en secret ; et ton Père qui te voit dans le secret te le rendra publiquement.
Ceci rappelle le passage du Talmud (Babba Bathra, 10a-b) : « Deux fois dans la Bible (Proverbes, X, 2, et XI, 4) se trouvent les mots : Et la charité préserve de la mort. Pourquoi cette répétition ? — Pour indiquer que la charité, exercée d’une certaine façon, nous préserve de mourir de mort violente. De quelle façon ? Lorsqu’on s’arrange de manière à ne pas voir qui l’on secourt (afin de ne pas l’humilier), et à ce que lui-même ne nous connaisse pas (ce qui l’obligerait à nous remercier). Dans le premier cas, nous évitons le tort de Mar Oukba ; dans le second, le tort de Rabbi Abba. Comment donc faut-il faire ? On porte son offrande à la caisse des secours, qui doit être confiée à un homme intègre comme l’était Rabbi Hanania b. Teradion. » C’est ainsi qu’on doit agir pour que la main gauche, selon la parole de Jésus, ignore ce que fait la droite. Voici, pour plus amples détails, ce que le Talmud raconte des personnages mentionnés dans ce passage. Oukba : « Il y avait un pauvre dans le voisinage de Mar Oukba. Celui-ci, pour lui faire l’aumône, la déposait chaque jour dans le trou inférieur de sa porte. » Il savait donc à qui il donnait, tandis que le pauvre ne pouvait voir son bienfaiteur. — R. Abba : « Quand ce docteur sortait, il emportait un sac d’argent, se mêlait à un groupe de pauvres et jetait sa bourse au milieu d’eux en leur tournant le dos. » De la sorte, les pauvres connaissaient leur bienfaiteur, mais lui ne connaissait pas ses obligés. (Ketouboth, 67b.) — R. Hanania ben Teradion : « R. José ben Kisma était malade ; R. Hanania ben Teradion alla le visiter et, dans le cours de la conversation, lui demanda : Penses-tu que je mérite le monde futur ? — Voyons ce que tu as fait pour cela. — Un jour, j’ai distribué par erreur aux pauvres l’argent de Pourim, au lieu des fonds destinés à la bienfaisance ; lorsque ensuite j’eus reconnu ma méprise, je préférai prendre de ma poche pour les réjouissances de Pourim, plutôt que de me rembourser sur la caisse des pauvres. Eh bien répliqua le malade, je souhaite d’être aussi bien partagé que toi dans le monde futur. » (Ab. Zarah, 18a.) (Le Pourim ou Fête des Sorts a été institué en mémoire de la délivrance des Juifs par la reine Esther. Les Israélites, ce jour-là, distribuent de l’argent aux pauvres pour qu’ils puissent, eux aussi, prendre part à la fête commune. C’est ce qu’on appelle l’argent de Pourim, que le docteur avait employé en aumônes ordinaires. Or il n’est pas permis de détourner de leur destination des fonds de charité, et c’est pourquoi R. Hanania s’était fait scrupule de puiser dans la caisse des aumônes, encore qu’il eût pu se croire autorisé à le faire, puisqu’il y avait eu erreur de sa part.)
5 Et quand tu prieras, ne fais pas comme les hypocrites ; car ils aiment à prier en se tenant debout dans les synagogues et aux coins des rues, afin d’être vus des hommes. Je vous dis en vérité qu’ils reçoivent leur récompense.
6 Mais toi, quand tu pries, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton Père qui est dans ce lieu secret ; et ton Père qui te voit dans le secret te le rendra publiquement.
Prie ton Père, etc. Il est écrit dans le Deutéronome (XI, 13) : « En aimant l’Éternel votre Dieu et en le servant de tout votre cœur… » Sur quoi le Talmud dit (Tr. Taanith, 2a) : « Comment adore-t-on Dieu par le cœur ? c’est en le priant. » C’est-à-dire que la prière faite avec sincérité de cœur est toujours sûre d’être exaucée. On lit encore dans le Talmud (Tr. Berachot, 28b) : « R. Eliézer étant malade, ses disciples allèrent le voir et lui dirent : Maître, enseigne-nous la bonne voie qui doit nous conduire à la béatitude future. Il leur répondit : Lorsque vous priez, songez à qui s’adresse votre prière, et vous obtiendrez la béatitude Éternelle. » C’est-à-dire : Ayant conscience et de votre petitesse et de la grandeur de l’Être infini, votre prière sera fervente et respectueuse. C’est dans ce sens que Jésus dit : « Restez chez vous pour prier et ne vous mettez pas en évidence pour être glorifié par les hommes, pour attirer leurs louanges ; enfermez-vous, au contraire, pour vous absorber dans vos pieuses méditations, qui ne doivent appartenir qu’à Dieu.
Prie ton Père qui est dans ce lieu secret[23]. — C’est lui seul que vous devez prier, seul à seul, car il habite dans le secret de votre cœur ; seul, il connaît et vos pensées et vos besoins, et plus votre prière aura été discrète, plus il l’exaucera d’une manière éclatante.
7 Or, quand vous priez, n’usez pas de vaines redites, comme les païens ; car ils croient qu’ils seront exaucés en parlant beaucoup.
« Les paroles que l’homme prononce devant Dieu, dit pareillement le Talmud (Tr. Berachot, 61a), doivent toujours être sobres et succinctes ; car il est dit (Ecclésiaste, V, 1) : Ne parle pas inconsidérément, n’épanche pas ton cœur avec prolixité devant Dieu ! Car Dieu est dans le ciel et toi tu es sur la terre : sois donc réservé dans tes discours.»
8 Ne leur ressemblez donc pas ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez.
9 Vous donc priez ainsi : Notre Père qui es aux cieux, ton nom soit sanctifié.
10 Ton règne vienne. Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Ton règne vienne, c’est-à-dire que l’univers entier reconnaisse l’unité et la souveraineté de Dieu, et alors « son nom sera sanctifié. »
Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Dieu ne veut que le bonheur de ses créatures, mais il veut aussi que ce bonheur soit le prix de la vertu. « Puisse sa volonté s’accomplir ici-bas comme là-haut ! » Puisse la terre être pure comme le ciel, afin d’être heureuse comme lui !
11 Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien.
Donne-nous… On lit dans le Talmud (Tr. Berachot, 30a) : « La prière ne doit jamais être égoïste ; elle doit parler pour tous et non pour un seul. » C’est alors surtout qu’elle sera favorablement accueillie.
Aujourd’hui… Ainsi s’exprime le Talmud (Tr. Sotah, 48b) : « Celui qui a du pain pour aujourd’hui et qui se demande : Qu’aurai-je à manger demain ? celui-là est un homme de peu de foi. » D’où il suit que, chaque jour, c’est le pain du jour seulement que l’on doit demander.
12 Pardonne-nous nos péchés, comme aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
Nous lisons dans le Talmud (Tr. Meghillah, 28a) : «Les disciples de R. Nehounia ben Hakkana lui demandèrent un jour : Comment as-tu fait pour vivre si longtemps ? — Il leur répondit : L’injure de mon prochain n’a jamais atteint ma couche. (Je ne me suis jamais couché sans pardonner à qui m’avait offensé.)… C’est ainsi encore que Mar Zoutra, avant de s’endormir, disait : Pardonne, ô mon Dieu, à tous ceux qui m’ont offensé.»
13 Et ne nous induis point dans la tentation, mais délivre-nous du Malin ; car à toi appartient le règne, la puissance et la gloire à jamais. Amen !
Ne nous induis point dans la tentation. « On ne doit jamais, enseigne le Talmud (Tr. Synhédrin, 107a), s’exposer volontairement à la tentation. David, roi d’Israël, n’a pas craint de la solliciter, en disant (Ps. XXVI, 2) : « Tente-moi, Seigneur ! mets-moi à l’épreuve ! » — Et il a succombé à cette épreuve, ainsi qu’il l’avoue lui-même (ib. XVII, 3) : « Tu as éprouvé mon cœur, tu m’as visité pendant la nuit ; tu m’as tenté et ne m’as pas trouvé pur… Ah ! cette pensée[24] n’aurait pas dû échapper à mes lèvres. » »
Délivre-nous du Malin. On trouve de même dans le Talmud (Tr. Kiddouschin, 81b) : « R. Hiya bar Asché, lorsqu’il priait, avait l’habitude de dire : Dieu de miséricorde, délivre-nous de l’esprit du mal. » Et dans un autre passage (Tr. Soukkah, 52b) : « Sans cesse l’esprit du mal assaille l’homme et lui tend des piéges pour le perdre ; il triompherait infailliblement si Dieu ne venait au secours de sa faible créature. »
14 Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi les vôtres.
15 Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs offenses, votre Père ne vous pardonnera pas non plus les vôtres.
De même dans le Talmud (Rosch Haschanah, 17a) : «Quiconque pardonne facilement les offenses, recevra également le pardon de ses fautes, car il est écrit (Michée, VII, 18) : Il pardonne au péché (de celui qui) ferme les yeux sur les offenses.» — (Les mots entre parenthèses sont suppléés en vertu de l’exégèse dite midraschique.)
16 Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites ; car ils se rendent le visage tout défait, afin qu’il paraisse aux hommes qu’ils jeûnent. Je vous dis en vérité qu’ils reçoivent leur récompense.
On remarquera qu’il est trois choses à propos desquelles Jésus dit : « Ils reçoivent ici-bas leur récompense » : la prière, la charité et le jeûne, lorsqu’ils ont pour but et pour résultat l’approbation humaine. En voici la raison. On sait que Dieu, lorsqu’il rémunère l’homme, lui donne toujours « mesure pour mesure, » et ainsi le répétera Mathieu (VII, 2) : « On vous mesurera de la même mesure que vous aurez mesuré les autres. » Celui-là donc qui accomplit un précepte de la loi sincèrement et en vue de Dieu seul, est récompensé dans l’autre monde d’une manière analogue à son mérite. La nature de cette récompense, je l’ai déjà exposée d’après le Talmud (Tr. Berachoth, 17a) : « Dans la vie future, rien de matériel ; les justes y trônent parés de leur couronne de vertus et contemplant avec extase les perfections divines. » C’est là la félicité suprême, félicité essentiellement spirituelle et dont rien n’approche en ce bas monde. Nous pouvons cependant en avoir quelque idée par les jouissances de l’âme, évidemment aussi d’une nature spirituelle. Telles sont celles que nous procurent les hommages rendus à notre mérite, réel ou apparent. Donc, en recevant ces hommages et en en jouissant, l’hypocrite a déjà goûté ici-bas, dans une certaine mesure, les délices réservées dans l’autre monde à la véritable vertu. Dès lors, il n’a plus rien à prétendre.
17 Mais toi, quand tu jeûnes, oins ta tête et lave ton visage ;
18 Afin qu’il ne paraisse pas aux hommes que tu jeûnes, mais seulement à ton Père qui est en secret ; et ton Père, qui te voit dans le secret, te récompensera publiquement.
Qu’il ne paraisse pas aux hommes que tu jeûnes. C’est ainsi que nous lisons dans le Talmud (Tr. Soukkah, 49b) : « Il est écrit (Michée, VI, 8) : Ce que l’Éternel ton Dieu te demande, c’est d’être juste, d’exercer la charité et de marcher modestement dans les voies de l’Éternel ton Dieu. Cette modestie, selon le Talmud, s’applique à certaines actions charitables qu’il est difficile de cacher, et que l’on doit cependant entourer de mystère ; par exemple, doter les fiancées pauvres, subvenir aux frais de sépulture des indigents. Or, concluent nos docteurs, si, pour ces actes publics de la vie, il nous est enjoint d’être modestes, c’est-à-dire réservés et discrets, à plus forte raison devons-nous l’être pour les actes essentiellement privés. »
19 Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où les vers et la rouille gâtent tout, et où les larrons percent et dérobent ;
20 Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où les vers ni la rouille ne gâtent rien, et où les larrons ne percent ni ne dérobent…
Nous lisons dans le Talmud (B. Bathra, 11a) : « Le roi Monobaze (fils de la reine Hélène qui se convertit au judaïsme) avait, dans une année de disette, ouvert ses trésors et distribué sa fortune au peuple. Irrités de ces largesses, ses proches lui dirent : Eh quoi ! tes ancêtres ont grossi de leurs trésors les trésors de leurs pères, et ces richesses qu’ils ont accumulées tu les gaspilles ! Il leur répondit : Mes pères ont thésaurisé pour la terre, et moi je thésaurise pour le ciel, comme il est dit (Ps. LXXXV, 12) : Quand la vertu germe sur la terre, le salut descend du ciel. Mes pères ont enfoui leurs trésors là où un coup de main pouvait les leur ravir ; moi je cache les miens dans un lieu inaccessible à toute atteinte, car il est dit (Ps. LXXXIX, 15) : L’intégrité et la droiture sont les bases de ton trône. Mes pères ont amassé un trésor improductif ; le mien est un trésor fécond, selon ce texte (Isaïe, III, 10) : Célébrez le bonheur du juste, car il jouira du fruit de ses œuvres. Mes pères ont amassé de l’argent, et moi je récolte des âmes, selon cette parole (Prov. XI, 30) : La charité a pour fruit la vie (Éternelle), et la sagesse une moisson d’âmes. Mes pères ont thésaurisé pour les autres, et moi je thésaurise pour moi-même[25], comme il est dit (Deut. XXIV, 13) : Ta charité, c’est à toi (qu’elle profite). Enfin, mes pères ont thésaurisé pour la vie présente, moi je thésaurise pour la vie Éternelle, ainsi qu’il est dit (Isaïe, LVII, 8) : Ta charité te précédera (dans le ciel), et la gloire divine sera ton asile. »
21 Car où est votre trésor, là sera aussi votre cœur.
C’est-à-dire : Non-seulement vous jouirez du fruit de votre charité, mais, résultat plus précieux encore ! votre cœur sera là où est votre trésor. Ce dernier est dans le ciel ; de même vos pensées seront toutes spirituelles, et vous triompherez de plus en plus des entraînements du corps et de la matière.
22 L’œil est la lumière du corps : si donc ton œil est sain, tout ton corps sera éclairé.
L’œil est la lumière du corps. « Rabbi Yohanan, raconte le Talmud (Tr. Aboth, II, 7), avait cinq disciples, dont l’un était R. Eliezer, fils de Hyrcan (le même que R. Eliézer le Grand dont nous avons parlé plus haut). Il leur demanda un jour : Quelle est la véritable voie à laquelle l’homme doit s’attacher ? — R. Eliézer répondit : ayin’ tobah (littéralement, le bon œil). — Quelle est, au contraire, la voie qu’il faut éviter ? — ayin’ raah, le mauvais œil.» Le bon œil, c’est le caractère de l’homme qui se contente de ce qu’il possède, qui ne cherche pas à tout prix à grossir sa fortune ; car, comme le dit ailleurs le Talmud, être content de son sort, c’est là la vraie richesse (Tr. Sabbath, 25b). Le mauvais œil, c’est l’homme dont le regard jaloux trouve toujours sa fortune trop mince, la fortune du voisin trop grande, qui est sans cesse à l’affût des occasions, en quête des moyens de s’arrondir ; qui, harcelé par cette préoccupation, ne goûte jamais un instant de repos, et dont la vie est ainsi un continuel supplice. C’est de lui que Salomon a dit (Prov. XV, 15) : « Tous les jours du pauvre (c’est-à-dire de l’avare, le pauvre par excellence) sont voués au malheur. » Et moi j’ajoute : Ses nuits aussi sont malheureuses, car la vue de la fortune d’autrui, de la prospérité de son prochain, allume son envie, chasse de ses yeux le sommeil ou l’assiège de visions funestes.
J’ai déjà dit (ch. VII) que l’homme est composé d’un corps et d’une âme, dont les tendances opposées se livrent une guerre continuelle. L’homme est toujours disposé à suivre l’impulsion de son corps, rarement celle de son âme. Le corps l’excite aux plaisirs matériels ; l’âme, aux pures et nobles jouissances de la pensée, du travail, de la vertu. De là, cette lutte intérieure qui fait notre grandeur et notre misère : « Car la chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair, et ces deux choses sont opposées l’une à l’autre, de sorte que vous ne faites point les choses que vous voudriez. » (Ep. aux Galat. V, 17.) L’esprit triomphe-t-il, la chair est obligée de subir sa bienfaisante domination et de s’allier avec lui dans la pratique du bien. Mais si malheureusement la chair reste maîtresse, l’esprit est contraint de prêter son concours à l’œuvre du mal. Le Talmud, par une ingénieuse parabole, nous fait pour ainsi dire assister à l’antagonisme de ces deux moitiés de l’homme. Voici ce qu’il enseigne : « Le vendredi soir, au sortir du temple, quand l’Israélite rentre chez lui, il est accompagné de deux anges, l’un bon, l’autre mauvais. Si, dans son intérieur, il trouve tout en règle, sa table dressée, sa lampe allumée, son lit préparé, le bon ange s’écrie : Puisse chaque sabbat ressembler à celui-ci ! Et le mauvais ange est contraint de répondre amen. Mais, dans le cas contraire, c’est le mauvais ange qui s’écriera : Puissent tous les sabbats ressembler à celui ci ! Et le bon ange alors, courbant la tête, répondra amen. » (Tr. Sabbath, 119b.)
Ces deux anges, qu’est-ce autre chose, sinon le corps et l’âme ? Cette dernière, c’est l’ange du bien, qui nous suggère toujours le bon parti et ne veut que notre bonheur ; l’autre, c’est l’ange du mal, toujours disposé aux voies mauvaises, toujours acharné à nous perdre. Aussi, lorsque le vendredi soir l’Israélite se réjouit à la vue de sa table dressée et de sa lampe qui brille, c’est-à-dire qu’il est content de son sort ; s’il se réjouit à la vue de son lit préparé, où le sommeil viendra le visiter parce qu’il est plein de confiance en Dieu et ne s’inquiète pas du lendemain, alors le corps sera réduit à l’impuissance, et, contraint et forcé, dira amen à l’esprit. Mais, s’il n’est pas content de son sort, le voilà condamné aux désirs, aux inquiétudes, aux insomnies continuelles ; voilà l’âme asservie à la tyrannie du corps et forcée à son tour de dire amen à toutes ses volontés.
On comprend dès lors dans quel sens Jésus dit que la lumière du corps réside dans l’œil. L’âme de l’homme, c’est la « lumière divine allumée dans son sein » (Prov. XX, 27). Si cet œil est sain, pour parler comme Jésus, le corps lui-même sera éclairé ; malgré sa nature qui le pousse au mal, il suivra les inspirations de l’âme, et toutes tes actions tendront essentiellement vers le bien. Mais :
23 Mais si ton œil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi n’est que ténèbres, combien seront grandes ces ténèbres !
Si ton œil est mauvais, si tu n’obéis qu’aux passions de la chair, alors l’obscurité se fera autour de toi, et le mal sera ton partage, et ton âme, cette lumière de Dieu, sera à son tour plongée dans les ténèbres de la matière, réduite à obéir passivement aux ordres de la chair.
24 Nul ne peut servir deux maîtres ; car, ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon.
Cette idée continue la précédente. De même que l’on ne peut à la fois contenter deux maîtres qui vous donnent des ordres contradictoires, de même l’on ne peut à la fois servir le corps et l’âme, contenter la raison et la passion, obéir à Dieu, c’est-à-dire aux intérêts du ciel et à Mammon, c’est-à-dire à ceux de la terre. Ambitionnez-vous la fortune ou les honneurs ? Vous ne pouvez être à Dieu, et la béatitude céleste vous échappe. Voulez-vous servir Dieu ? Ayez alors confiance en sa bonté, et le jour de demain ne vous inquiétera plus, et vous serez satisfait de votre sort. Telle est la conséquence logique du dilemme, et cette conséquence Jésus la développe dans les versets suivants.
25 C’est pourquoi je vous dis : Ne soyez point en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez ; ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ?
26 Regardez les oiseaux de l’air ; car ils ne sèment ni ne moissonnent, ni n’amassent rien dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. N’êtes-vous pas beaucoup plus excellents qu’eux ?
Regardez les oiseaux de l’air… C’est ainsi qu’on lit dans le Talmud (Tr. Kiddousch., 82a) : « Eh quoi ! disait un docteur, les bêtes sauvages et les oiseaux de l’air, créés pour servir l’homme, trouvent leur nourriture sans peine, sans souci, sans industrie d’aucune sorte ; et l’homme, créé pour servir Dieu, doit peiner et s’ingénier de mille façons pour trouver la sienne !… Oui, l’homme devait servir Dieu, mais il a manqué à sa mission, et, déchu par sa faute, il s’est frustré lui-même. »
N’êtes-vous pas beaucoup plus excellents qu’eux ? Car eux ne sont que vos serviteurs, mais vous êtes, vous, les serviteurs de Dieu, comme vient de le dire le Talmud.
27 Et qui est-ce d’entre vous qui par son souci puisse ajouter une coudée à sa taille ?
Non-seulement le souci du lendemain est un mal, puisqu’il accuse votre peu de foi, mais c’est un mal inutile ; car tous vos efforts, s’ils n’ont Dieu pour principe, ne peuvent pas plus ajouter à votre bonheur qu’ils ne pourraient ajouter à votre taille. Dieu est miséricordieux à toutes ses créatures ; espérez en lui, seul il peut vous sauver et vous rendre heureux.
28 Et pour ce qui est du vêtement, pourquoi en êtes-vous en souci ? Apprenez comment les lis des champs croissent : ils ne travaillent ni ne filent ;
29 Cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n’a point été vêtu comme l’un d’eux.
30 Si donc Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, qui est aujourd’hui, et qui demain sera jetée dans le four, ne vous revêtira-t-il pas beaucoup plutôt, ô gens de petite foi ?
31 Ne soyez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? que boirons-nous ? ou de quoi serons-nous vêtus ?
32 Car ce sont les païens qui recherchent toutes ces choses ; et votre Père céleste sait que vous avez besoin de toutes ces choses-là.
33 Mais cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par dessus.
Souciez-vous du « règne de Dieu, » plutôt que de vos intérêts matériels ; avant de lui demander le pain du jour, demandez que sa souveraineté et son unité soient partout reconnues, et travaillez à répandre ces saintes croyances. Alors vous n’aurez pas besoin de demander votre pain quotidien, vous le recevrez dans une large mesure. C’est ce que nous promet aussi le Talmud (Tr. Berachot, 13 a) : «Celui qui associe le ciel à ses propres peines (qui, même dans ses plus grands besoins, se préoccupe des intérêts de la religion), celui-là recevra au double de ses besoins.»
34 Ne soyez donc point en souci pour le lendemain ; car le lendemain aura soin de ce qui le regarde. À chaque jour suffit sa peine.
La même pensée se trouve dans le Talmud, qui l’a puisée dans l’Ecclésiastique (Tr. Synhédrin, 100b) : « Ne t’inquiète pas du lendemain, car qui sait ce qu’amènera le jour de demain ? Demain peut-être tu ne seras plus, et c’est en pure perte que tu te seras inquiété. » Qui peut, en effet, savoir si la mort ne viendra pas le frapper aujourd’hui même ? Quel est donc l’homme qui puisse dire : Je ferai telle chose demain ?
À chaque jour suffit sa peine. Nous lisons dans le Talmud (Tr. Berachot, 9b) : « Il est écrit (Exode, III, 14) : Je suis Celui qui est, (Moïse avait dit à Dieu : Si les Israélites me demandent le nom de celui qui m’envoie, que leur répondrai-je ? Et Dieu lui avait dit : Je suis Celui qui est, littéralement : Celui que je serai). Voici le sens de cette réponse et de ce double verbe : Dieu dit à Moïse : Je suis avec les Israélites pendant l’esclavage d’Egypte, et je serai encore avec eux pendant les esclavages de l’avenir ; toujours je veillerai sur mon peuple. — Hélas ! répondit Moïse, à chaque jour suffit sa peine. (Pourquoi leur montrer dans l’avenir la perspective d’une autre servitude ?) Et alors Dieu, se ravisant, dit à Moïse : « Tu diras aux Israélites : Ehyeh m’a envoyé vers vous. » Ehyeh, littéralement celui qui est présentement avec vous, et non plus celui qui sera avec vous dans les tribulations ultérieures.
Chapitre VII.
1 Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés.
L’homme n’est, en général, ni entièrement bon ni complètement vicieux chacun a ses défauts et ses qualités. Or, nous devons — tel est le conseil de Jésus — apprécier les hommes non sur leurs défauts, mais sur leurs qualités ; les juger avec bienveillance, sous peine d’être jugés nous-mêmes avec sévérité. Car le bien et le mal nous sont toujours rendus, et c’est ainsi que le Talmud nous dit (Tr. Sabbath, 127b) : « Il sera jugé avec faveur, celui qui juge favorablement son prochain. »
2 Car on vous jugera du même jugement que vous aurez jugé ; et on vous mesurera de la même mesure que vous aurez mesuré les autres.
Mesure pour mesure, tel est, en effet, le procédé de la justice divine, et il est si fréquemment constaté par le Talmud, que l’expression y a passé en proverbe. Ainsi nous lisons (Tr. Sôta, 8b) : « La mesure que l’homme applique à autrui lui sera appliquée à lui-même, » et cela en mal comme en bien. En mal, car nous lisons (Ibid., 9b) : « Samson fut puni par où il avait péché. Il demande à ses parents de lui procurer la main d’une Philistine, parce qu’elle avait plu à ses yeux (Juges, XIV, 3), et plus tard les Philistins lui crevèrent les yeux (Ibid., XVI, 21). » En bien, car, selon la remarque du Talmud (B. Metsia, 86b), Dieu paya Abraham, par des bienfaits de même nature, de l’hospitalité qu’il avait accordée aux trois anges. Ce qu’il avait fait par lui-même, Dieu lui-même l’en récompensa dans sa postérité ; ce qu’il n’avait fait qu’ordonner, Dieu ne l’en récompensa, lui aussi, que par intermédiaire. Parce qu’Abraham, selon la Genèse (XVIII, 7), était allé en personne choisir un veau gras pour ses hôtes, Dieu agit aussi en personne (Nomb., XI, 31) pour procurer des cailles aux Israélites du désert. Parce qu’Abraham avait ordonné à ses serviteurs de chercher de l’eau pour les anges, c’est aussi par son serviteur Moïse que Dieu donna de l’eau à la postérité d’Abraham, mourant de soif dans le désert (Exod., XVII, 6).
3 Et pourquoi regardes-tu une paille qui est dans l’œil de ton frère, tandis que tu ne vois pas une poutre qui est dans ton œil ?
4 Ou comment dis-tu à ton frère : Permets que j’ôte cette paille de ton œil, toi qui as une poutre dans le tien ?
« Je suis bien étonné, dit R. Tarphon dans le Talmud (Tr. Arachin, 16b), s’il y a une seule personne, dans notre siècle, qui accepte une réprimande ; car, à qui dirait à son prochain : Ote la paille qui est dans ton œil, on serait en droit de répondre : Ote la poutre qui est dans le tien. »
5 Hypocrite ! ôte premièrement de ton œil la poutre, et alors tu penseras à ôter la paille hors de l’œil de ton frère.
Même pensée dans le Talmud (B. Bathra. 60b) : « Corrige-toi toi-même, et ensuite tu pourras corriger les autres. »
6 Ne donnez point les choses saintes aux chiens, et ne jetez point vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent à leurs pieds, et que, se tournant, ils ne vous déchirent.
Sens : Gardez-vous bien de livrer ma précieuse doctrine à des hommes incapables de la comprendre, et qui, mésinterprétant votre pensée, non-seulement commettraient le mal, mais le commettraient par votre faute et vous feraient ainsi encourir une grave responsabilité. Il faut savoir choisir son auditoire : « Celui qui enseigne à des disciples indignes, s’expose à la Géhenne. » (Tr. Houllin, 133 a.)
7 Demandez, et on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; heurtez, et on vous ouvrira.
8 Car quiconque demande, reçoit ; et qui cherche, trouve ; et l’on ouvre à celui qui heurte.
Quiconque demande, reçoit. Talmud (Tr. Berachot, 32b) : « Si Dieu n’exauce pas une première demande, recommence ta prière ; car il est dit (Ps. XXVII, 14) : Espère en l’Éternel, affermis ton cœur, et espère (encore) en l’Éternel. »
Qui cherche trouve. Talmud (Tr. Meghillah, 6b) : « Si quelqu’un te dit : J’ai travaillé et n’ai rien trouvé (je me suis appliqué à la science religieuse sans obtenir de résultat), ne le crois pas. J’ai trouvé sans travailler, ne le crois pas. J’ai travaillé et j’ai trouvé, celui-là on peut le croire. »
Et l’on ouvre à celui qui heurte. Talmud (Tr. Yôma, 38b) : « Dieu prête son aide à qui veut bien faire. »
9 Et qui sera même l’homme d’entre vous qui donne une pierre à son fils, s’il lui demande du pain ?
10 Et s’il lui demande du poisson, lui donnera-t-il un serpent ?
11 Si donc vous, qui êtes mauvais, savez bien donner à vos enfants de bonnes choses, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il des biens à ceux qui les lui demandent !
12 Toutes les choses que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-les leur aussi de même ; car c’est là la loi et les prophètes.
Voulez-vous que Dieu vous soit propice, soyez vous-mêmes serviables à votre prochain ; condescendez à ses désirs, et alors, soyez-en sûrs, Dieu condescendra aux vôtres. C’est là la loi et les Prophètes, car il est écrit (Lév., XIX, 18) : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
13 Entrez par la porte étroite ; car la porte large et le chemin spacieux mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui y entrent ;
14 Mais la porte étroite et le chemin étroit mènent à la vie, et il y en a peu qui le trouvent.
La métaphore employée par Jésus s’explique, selon moi, par le passage suivant du Talmud (Tr. Menachot, 29b) : « La création de ce bas monde s’est faite au moyen de la lettre hê[26] ; celle du monde futur, au moyen du yod. Pourquoi ce bas monde a-t-il été créé par un hê ? — C’est qu’il ressemble à un exèdre (portique), largement ouvert d’un côté, et par où chacun peut aisément sortir. Mais pourquoi y a-t-on ménagé une petite ouverture ? — Pour laisser entrer ceux qui veulent faire pénitence. Et pourquoi le monde futur a-t-il été créé par un yod ? — Parce que les justes y sont en petit nombre.» Voici le sens de ce passage allégorique. La lettre hébraïque hê, qui se figure ה, est, comme on le voit, ouverte par le bas, et a en outre dans le haut une étroite ouverture. L’ouverture inférieure, c’est la grande porte du libre arbitre, ouverte à tout le monde pour le bien comme pour le mal, que chacun peut faire avec une égale facilité. L’ouverture supérieure représente la pénitence, cette précieuse ressource que Dieu ménage à l’homme pour réparer ses égarements. Elle atteste donc la bonté de Dieu, « qui aide toujours à celui qui veut bien faire » (page précédente), et son étroitesse indique la difficulté de la pénitence ; car s’il est aisé de faillir, il est difficile et méritoire de se relever. — Quant au yod, en hébreu י c’est la plus petite des lettres de l’alphabet ; aucune n’était donc plus propre à représenter le petit nombre des élus.
Il est très-probable que Jésus avait en vue cette allégorie talmudique, que ses auditeurs la connaissaient comme lui, et qu’ils durent le comprendre sans autre commentaire.
15 Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous en habits de brebis, mais qui au dedans sont des loups ravissants.
Ici, Jésus met ses auditeurs en garde contre les imposteurs qui, plus tard, se posant en prophètes et en empruntant les allures, pourraient venir un jour travestir ses paroles et enseigner une fausse doctrine : «Car je sais, dit ailleurs un de ses disciples (Act. des Ap., XX, 29, 30), qu’après mon départ il entrera parmi vous des loups ravissants, qui n’épargneront point le troupeau ; et que, d’entre vous-mêmes, il se lèvera des gens qui annonceront des choses pernicieuses, afin d’attirer les disciples après eux.» Jésus veut donc, dès à présent, les prémunir contre ces « loups ravissants, » qui essayeront de les détourner de la croyance au Dieu un et de son culte. Mais à quel signe reconnaître ces apôtres de l’erreur ? C’est à quoi répond Jésus dans le verset suivant.
16 Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons ?
À leurs fruits, c’est-à-dire à la conduite de leurs disciples. Si leurs disciples croient à l’unité de Dieu, obéissent à la loi et aux prophètes, prêchent à leur tour et cette foi et cette obéissance, alors ce seront vraiment des interprètes de l’Éternel, car un bon arbre ne saurait produire de mauvais fruits.
17 Ainsi tout arbre qui est bon porte de bons fruits ; mais un mauvais arbre porte de mauvais fruits.
18 Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbre porter de bons fruits.
19 Tout arbre qui ne porte point de bons fruits est coupé et jeté au feu.
20 Vous les connaîtrez donc à leurs fruits.
21 Tous ceux qui me disent : Seigneur ! Seigneur ! n’entreront pas tous au royaume des cieux ; mais celui-là seulement qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux.
Celui-là seulement, etc. Jésus revient à plusieurs reprises sur cette idée. Déjà précédemment il avait dit (ch. V, 19) : « Celui donc qui aura violé l’un de ces plus petits commandements et qui aura ainsi enseigné les hommes, sera estimé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les aura observés et enseignés, celui-là sera estimé grand dans le royaume des cieux. » Même idée dans le présent verset, et plus loin il ajoute encore (v. 24) : « Quiconque entend ces paroles que je dis et les met en pratique, je le comparerai, etc. » Pourquoi cette insistance et ces répétitions ?
Dans le Talmud (Tr. Aboth, ch. I, § 10), nous lisons : « Abtalion disait : Docteurs d’Israël ! soyez circonspects dans vos paroles ; car il pourrait vous arriver d’être exilés dans telle région où coulent des eaux malsaines, et vos disciples s’en abreuveraient et ils périraient, et la gloire de Dieu serait compromise. » Ces eaux malsaines et qui donnent la mort, c’est l’absence de foi au Dieu unique. Abtalion invite les docteurs à bien peser leurs paroles lorsqu’ils prêchent en public : Si vos paroles comportent la moindre équivoque, si elles peuvent s’interpréter dans le sens de l’hérésie, il ne manquera pas d’hérétiques pour les interpréter ainsi et les propager ; des disciples abusés les accepteront sous le couvert de votre autorité, et vous aurez profané, sans le vouloir, le nom sacré de la Divinité. Nous en avons un triste exemple dans le fait d’Antigonus et de ses disciples (Tr. Aboth, ch. I, § 3, et Aboth de R. Nathan, ch. V) : « Antigonus, qui avait reçu de Siméon le Juste le dépôt de la loi orale, enseignait le précepte suivant : Ne soyez pas comme des esclaves qui servent leur maître en vue du salaire, mais comme des serviteurs qui travaillent sans aucun espoir de salaire. » L’intention du docteur était évidemment celle-ci : Aimez Dieu pour lui-même, et n’aimez pas Dieu pour vous ; servez-le gratuitement et sans aucune vue intéressée. Or, Antigonus avait deux disciples : Sadoc et Boéthus, qui, se méprenant sur la pensée du maître, crurent voir dans ses paroles la négation formelle de la rémunération future. Prenant acte de cette prétendue doctrine, ils nièrent résolument l’immortalité de l’âme et la vie future, et ils formèrent la secte des Saducéens (c’est-à-dire partisans de Sadoc), dont l’Évangile, ainsi que le Talmud, parle avec autant de sévérité que de mépris. Jésus connaissait l’origine de cette secte, et s’il insiste tant sur la pratique de la loi, c’est parce qu’il veut éviter que ses enseignements, à lui aussi, ne soient dénaturés un jour. On pourrait, en effet, s’y tromper. Pratiquer la vertu, ne point faire le mal, tel semble être le point principal de sa doctrine, tandis que la pratique de la loi serait un pur accessoire. C’est pour cela même qu’il insiste sur cette pratique. Au commencement, de son discours il a dit (ch. V, 19) : « Celui donc qui aura violé l’un de ces plus petits commandements, et qui aura ainsi enseigné les hommes, sera estimé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les aura observés et enseignés sera estimé grand dans le royaume des cieux. » Et maintenant, à la fin de son discours, il revient sur cette recommandation, et il dit : « Ceux qui me disent : Seigneur ! Seigneur ! n’entreront pas tous au royaume des cieux ; mais celui-là seulement qui fait la volonté de monPère qui est dans les cieux. » Car le point essentiel, répétons-le, c’est la pratique des commandements, qui sont l’expression de la volonté divine.
22 Plusieurs me diront en ce jour-là : Seigneur ! Seigneur ! n’avons-nous pas prophétisé en ton nom ? et n’avons-nous pas chassé les démons en ton nom ? et n’avons-nous pas fait plusieurs miracles en ton nom ?
C’est-à-dire, n’avons-nous pas cru en toi ? Toutes nos actions : prêcher, prophétiser, chasser les démons, faire des miracles, c’est en ton nom que nous les avons accomplies, parce que nous avons cru en toi.
23 Alors je leur dirai ouvertement : Je ne vous ai jamais connus ; retirez-vous de moi, vous qui faites métier d’iniquité.
Sens : Je ne suis nullement venu vous exhorter à croire en moi ; je ne suis venu que pour vous inculquer la vertu et la morale, fortifier dans vos cœurs la croyance au Dieu un, l’amour de sa loi et de ses commandements, la volonté de les pratiquer. Vous n’avez pas suivi cette voie. Eloignez-vous donc de moi, vos œuvres sont mauvaises !
24 Quiconque donc entend ces paroles que je dis, et les met en pratique, je le comparerai à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc ;
25 Et la pluie est tombée, et les torrents se sont débordés, et les vents ont soufflé et sont venus fondre sur cette maison-là ; elle n’est point tombée, car elle était fondée sur le roc.
Quiconque entend ces paroles, c’est-à-dire accepte ma doctrine, la croyance au Dieu un, et d’autre part y joint la pratique des commandements divins, qui est le point capital, celui-là aura fait de son âme un édifice indestructible, et les plus grandes tempêtes ne pourront rien contre lui.
26 Mais quiconque entend ces paroles que je dis, et ne les met pas en pratique, sera comparé à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable ;
27 Et la pluie est tombée, et les torrents se sont débordés, et les vents ont soufflé et sont venus fondre sur cette maison-là ; elle est tombée, et sa ruine a été grande.
La vertu qui n’agit point n’est qu’une vertu stérile. La croyance sans les œuvres, sans la pratique des devoirs, est un édifice sans fondations, qui sera renversé au premier souffle de l’orage. C’est aussi ce que nous apprend le Talmud (Tr, Aboth, ch. III, § 22) : « Celui chez qui la science est plus abondante que les œuvres, ressemble à un arbre au vaste branchage et aux racines débiles : au moindre vent il sera déraciné, selon la parole de l’Écriture (Jérém., XVII, 6) : Pareil à la bruyère des landes, il ne verra pas venir la pluie bienfaisante ; il sera confiné dans l’aridité de la solitude, dans une région stérile et déserte… Celui, au contraire, chez qui les œuvres l’emportent sur la science, ressemble à un arbre pauvre en branches, mais riche en racines, capable de résister au plus fort ouragan, selon cette autre parole (Ibid., v. 8) : Il sera comme un arbre planté au bord de l’eau et qui enfonce ses racines dans un sol humide : vienne le hâle, il ne s’en aperçoit pas, et son feuillage reste vert ; une mauvaise année, il ne s’en inquiète point, il ne cessera pas de porter des fruits. »
28 Et quand Jésus eut achevé ces discours, le peuple fut étonné de sa doctrine ;
29 Car il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes.
Comme ayant autorité ; en d’autres termes, sans flatter personne, puisque, comme on l’a vu plus haut (v. 23), il est indifférent aux hommages de ceux-là même qui croient en lui, s’ils ne croient pas avant tout au Dieu un, et il ne craint pas de les rebuter par ces sévères paroles : « Retirez-vous de moi, vous qui faites métier d’iniquité » ; ce n’est pas en moi qu’il faut croire, c’est à la doctrine que j’enseigne, — la croyance au Dieu un et la pratique de sa loi.
Les justes ne flattent personne, et un célèbre docteur du Talmud nous fournit à ce sujet un exemple qui, de son temps déjà, trouvait peu d’imitateurs (Tr. Synhéd., 19a) : « Un esclave du roi Jannée avait commis un meurtre. Siméon ben Schétach (vice-président du Synédrium et frère de la reine) invita ses collègues à procéder au jugement de cet esclave. Ils firent dire à Jannée : Ton esclave a commis un meurtre. Le roi le mit à leur disposition. Aussitôt les docteurs firent dire à Jannée : Tu dois comparaître avec lui. Il est dit dans la loi (Exode, XXI, 29) : Si le maître du bœuf a été averti, etc., c’est-à-dire que ton esclave étant ta chose, on ne peut le juger en ton absence. Le roi vint et s’assit. Roi Jannée, reprit Siméon ben Schétach, lève-toi pour qu’on dépose contre toi[27] ! Ce n’est pas devant nous que tu comparais, mais bien devant le Créateur de l’univers, car il est dit (Deut., XIX, 17) : Les parties adverses comparaîtront devant l’Éternel, etc. — Ce n’est pas ton avis qui doit faire loi, répondit Jannée, mais celui de tes collègues. Alors Siméon ben Schétach se tourna vers ses collègues de droite et de gauche, les interrogeant du regard ; mais tous, tremblant devant le roi, baissèrent les yeux et gardèrent le silence. Vous êtes prudents, leur dit-il, à ce que je vois ; mais Dieu, qui est le maître de toute prudence, fera justice de la vôtre. Et à l’instant même, frappés par l’ange Gabriel, tous moururent. »
Chapitre VIII.
1 Quand Jésus fut descendu de la montagne, une grande multitude de peuple le suivit.
2 Et voici, un lépreux vint se prosterner devant lui, et lui dit : Seigneur, si tu le veux, tu peux me nettoyer.
« Accomplis la volonté de Dieu, dit le Talmud (Tr. Aboth, ch. II, 34), et Dieu accomplira la tienne. » Or, le lépreux en question, plein de foi dans le mérite de Jésus, s’était rallié à sa doctrine ; voici donc le sens de ses paroles : Je sais que tu accomplis la volonté du Très-Haut, toi qui t’appliques à enseigner son unité à tous ; Dieu accomplira aussi ta volonté. Si donc tu le veux, tu peux obtenir ma guérison. Aussi Jésus lui répond-il (v. suiv.) : Je le veux, sois guéri.
3 Et Jésus, étendant la main, le toucha et lui dit : Je le veux, sois nettoyé. Et incontinent il fut nettoyé de sa lèpre.
4 Puis Jésus lui dit : Garde-toi de le dire à personne ; mais va-t’en, montre-toi au sacrificateur, et offre le don que Moïse a ordonné, afin que cela leur serve de témoignage.
Leur serve de témoignage que je ne suis pas venu pour changer en quoi que ce soit la loi de Moïse, mais au contraire pour assurer son empire sur les cœurs.
5 Et Jésus étant entré dans Capernaum, un centenier vint à lui le priant,
6 Et lui disant : Seigneur ! mon serviteur est au lit ! dans la maison, malade de paralysie, et fort tourmenté.
7 Et Jésus lui dit : J’irai, et je le guérirai.
8 Et le centenier répondit et lui dit : Seigneur ! je ne suis pas digne que tu entres chez moi ; mais dis seulement une parole, et mon serviteur sera guéri.
C’est-à-dire, prie seulement le Seigneur ; je suis persuadé (comme nous venons de le voir) que le Seigneur exaucera ta prière, et que mon serviteur sera guéri.
9 Car, quoique je ne sois qu’un homme soumis à la puissance d’autrui, j’ai sous moi des soldats, et je dis à l’un : Va, et il va ; et à l’autre : Viens, et il vient ; et à mon serviteur : Fais cela, et il le fait.
10 Ce que Jésus ayant ouï, il en fut étonné, et il dit à ceux qui le suivaient : Je vous dis en vérité que je n’ai point trouvé une si grande foi, pas même en Israël.
Une si grande foi. Car la prière, c’est le culte du cœur, ainsi que nous l’avons dit (ch. VI, v. 9), et quiconque prie Dieu d’un cœur sincère, avec une pleine croyance à son unité souveraine, est certain de voir sa prière accueillie. Or, Jésus n’a rencontré nulle part, pas même en Israël, une foi aussi complète à l’unité de Dieu que dans le cœur de ce centenier.
11 Aussi je vous dis que plusieurs viendront d’Orient et d’Occident, et seront à table au royaume des cieux, avec Abraham, Isaac et Jacob ;
12 Et les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres de dehors ; il y aura là des pleurs et des grincements de dents.
Les enfants du royaume ; en d’autres termes, les Israélites, que la Bible nomme expressément les « enfants de Dieu. » (Deut., XIV, 1.) Eh bien même les Israélites seront jetés dans les ténèbres de la Géhenne, s’ils ne croient pas à l’unité de leur Père céleste.
13 Alors Jésus dit au centenier : Va, et qu’il te soit fait selon que tu as cru ; et à l’heure même son serviteur fut guéri.
Selon que tu as cru. Puisque tu crois en Dieu, Dieu récompensera ta foi en se montrant favorable à tes vœux.
Et à l’heure même son serviteur fut guéri. Nous lisons dans le Talmud (Tr. Berach., 34b) : « Le fils de R. Gamaliel étant malade, celui-ci envoya deux docteurs auprès de R. Hanina ben Dôssa pour le solliciter de prier Dieu en sa faveur. Le pieux rabbin monta aussitôt sur la terrasse de sa maison et pria Dieu pour le jeune malade. Puis il leur dit : Allez en paix, la fièvre l’a quitté. — Quoi donc ? es-tu prophète ? — Je ne suis ni prophète ni fils de prophète, seulement je sais par expérience que lorsque ma prière sort couramment de ma bouche, elle est exaucée de Dieu ; sinon, non. Les délégués prirent note de l’heure et s’en retournèrent auprès de R. Gamaliel, qui leur dit : Je vous le jure, vous ne vous êtes pas trompés d’une minute ; à l’heure même que vous avez marquée, la fièvre a disparu, et le malade a demandé à boire. »
14 Puis Jésus, étant venu à la maison de Pierre, vit sa belle-mère couchée au lit et ayant la fièvre.
15 Et il lui toucha la main, et la fièvre la quitta ; puis elle se leva et les servit.
On trouve un fait semblable dans le Talmud (Ibid., 5b) : « Rabbi Johanan étant malade, R. Hanina alla le visiter et lui demanda : Trouves-tu du bonheur dans tes souffrances ? Non, répondit-il, pas plus dans mes souffrances que dans la rémunération qu’elles pourront me valoir. Alors R. Hanina lui dit : Donne-moi ta main. Il la lui donna, et fut incontinent guéri. »
La réponse de R. Johanan peut sembler singulière. Pour s’en rendre compte, il faut savoir que, d’après une théorie talmudique, parmi les souffrances que Dieu inflige à l’homme, il en est, dites « souffrances d’amour », que Dieu envoie à ceux qu’il aime, aux justes, non comme châtiment, mais pour augmenter d’autant leur félicité future. Ces épreuves n’ont lieu qu’autant que le juste les accepte. Dans le cas contraire, Dieu les retire, et c’est pourquoi il cessa d’affliger R. Johanan, qui ne se résignait pas à une douleur imméritée, même au prix du surcroît de bonheur qui devait l’en dédommager.
16 Sur le soir, on lui présenta plusieurs démoniaques, dont il chassa les mauvais esprits par sa parole ; il guérit aussi tous ceux qui étaient malades,
17 Afin que s’accomplit ce qui avait été dit par Ésaïe le prophète : Il a pris nos langueurs, et s’est chargé de nos maladies.
Ce passage (tiré d’Isaïe, LIII, 4) signifie simplement, dans la pensée de l’Evangéliste, non pas qu’il a pris nos infirmités pour lui-même, puisque à cette heure il n’a encore rien souffert, mais qu’il les a enlevées, c’est-à-dire guéries. Nous voyons bien dans un autre endroit du Nouveau-Testament (Ire épît. de Pierre, II, 24) que Jésus « a porté nos péchés en son corps sur la croix. » Le Nouveau-Testament semble donc donner du même verset deux interprétations contraires ! Mais cette contradiction disparaîtra, si l’on se rappelle ce que nous avons dit plus haut (sur le ch. II, v. 23), que les Evangélistes, en général, étaient talmudistes et, suivant la méthode talmudique, appuyaient volontiers leurs assertions sur des textes bibliques, lors même que ces textes n’y avaient qu’un rapport apparent ou éloigné. Voilà comment un même texte, employé par Pierre selon sa signification littérale, a pu être, par Mathieu, détourné de cette signification pour s’adapter à des circonstances différentes. Nous aurons, du reste, occasion de revenir ailleurs sur ce point.
18 Or, Jésus, voyant une grande foule de peuple autour de lui, ordonna qu’on passât à l’autre bord du lac.
19 Alors un scribe, s’étant approché, lui dit : Maître ! je te suivrai partout où tu iras.
20 Et Jésus lui dit : Les renards ont des tanières, et les oiseaux de l’air ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête.
Ces derniers mots, c’est à lui-même que Jésus les applique : « Je n’ai pas de demeure fixe, je ne m’arrête nulle part, et tu veux te fatiguer à me suivre dans ma vie errante ! » Si Jésus parle ainsi, c’est qu’il ne tient pas à admettre ce scribe dans sa société. Jésus, nous le savons, appartenait à la secte des Esséniens, qui avaient pour principe de ne recevoir personne au milieu d’eux avant un temps d’épreuve déterminé, comme nous l’avons exposé ci-dessus d’après l’historien Josèphe (page 172). Or, ce scribe était inconnu à Jésus ; il fallait donc préalablement l’éprouver, et c’est pour cela qu’il affecte de l’éconduire. Nous lisons également dans le Talmud (Tr. Berach., 28a) : « R. Gamaliel fit publier l’avis suivant : Tout homme chez qui l’intérieur ne répond pas à l’extérieur, ne sera pas admis dans la maison d’études. » C’est-à-dire que R. Gamaliel mettait à l’épreuve les disciples qui désiraient suivre ses leçons, et ne les admettait pas sur la seule apparence, quelque avantageuse qu’elle pût être.
21 Et un autre de ses disciples lui dit : Seigneur ! permets que j’aille auparavant ensevelir mon père.
22 Mais Jésus lui dit : Suis-moi, et laisse les morts ensevelir leurs morts.
Suis-moi. Cette fois, c’est à un disciple qu’il parle, conséquemment à un homme déjà éprouvé ; à celui-là non-seulement il permet, mais il ordonne de le suivre, et ne lui accorde même pas d’ensevelir son père : « Laisse les morts, etc. ; » c’est-à-dire : Laisse les méchants (qui déjà pendant leur vie sont assimilés à des cadavres), laisse-les ensevelir leurs morts. « Celle qui vit dans les plaisirs, dira plus tard Paul (I Tim., V, 6), est morte tout en vivant. » Et de même, sur ce mot de l’Ecclésiaste (IX, 5) : « Les morts ne savent rien, » le Talmud remarque : Ces morts, ce sont les méchants, qui dès leur vivant sont réputés cadavres (Tr. Berach., 18a-b).
23 Ensuite il entra dans la barque, et ses disciples le suivirent.
24 Et il s’éleva tout à coup une grande tourmente sur la mer, en sorte que la barque était couverte des flots ; mais il dormait.
25 Et ses disciples, s’approchant de lui, le réveillèrent et lui dirent : Seigneur ! sauve-nous, nous périssons.
26 Et il leur dit : Pourquoi avez-vous peur, gens de peu de foi ? Et s’étant levé, il parla avec autorité aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme.
Fait analogue dans le Talmud (B. Metsia, 59b) : Une controverse s’éleva un jour entre R. Eliézer fils de Hyrcan et les autres docteurs, à propos d’une question légale. R. Eliézer appuyait son opinion d’une foule d’arguments et même d’arguments surnaturels. Les docteurs, néanmoins, persistant dans leur dire, et R. Eliézer ayant refusé de se soumettre à l’avis de la majorité, on dut le frapper d’interdit.
« Peu après, R. Gamaliel (patriarche de la Judée à cette époque) était sur mer lorsqu’une tempête s’éleva et menaça de faire sombrer le navire. Serait-ce, pensa l’illustre docteur, à cause de l’interdit fulminé sur R. Eliézer ? Aussitôt il se leva et pria ainsi Maître de l’Univers, tu le sais, la mesure que j’ai prise, j’ai dû la prendre, non pour ma gloire à moi, mais pour l’honneur de ton nom, que pouvait compromettre une dissidence prolongée entre les interprètes de ta loi. — Incontinent la tempête s’apaisa. »
27 Et ces gens-là furent dans l’admiration, et ils disaient : Quel est cet homme, à qui les vents mêmes et la mer obéissent ?
28 Quand il fut arrivé à l’autre bord, dans le pays des Gergéséniens, deux démoniaques, étant sortis des sépulcres, vinrent à lui ; ils étaient si furieux que personne n’osait passer par ce chemin-là ;
29 Et ils se mirent à crier : Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus, Fils de Dieu ? Es-tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps ?
30 Or, il y avait assez loin d’eux un grand troupeau de pourceaux qui paissaient.
31 Et les démons le prièrent et lui dirent : Si tu nous chasses, permets-nous d’entrer dans ce troupeau de pourceaux.
Le Talmud raconte ce qui suit (Tr. Pesach., 112b) : « Dans le principe, les démons avaient permission d’agir tous les jours de la semaine. Un jour, l’un d’eux rencontra R. Hanina b. Dôssa et lui dit : Si, là-haut, on ne nous avait pas ordonné de respecter R. Hanina b. Dôssa et sa science, je t’aurais mis à mal. Le docteur lui répondit : S’il est vrai que je jouisse d’une telle faveur dans le ciel, je t’ordonne de délivrer à jamais le monde de ta présence. Le démon le supplia de lui laisser une petite place, et le docteur lui accorda deux nuits par semaine. »
32 Et il leur dit : Allez. Et étant sortis, ils allèrent dans ce troupeau de pourceaux ; et aussitôt tout ce troupeau de pourceaux se précipita avec impétuosité dans la mer, et ils moururent dans les eaux.
33 Alors ceux qui les paissaient s’enfuirent ; et étant venus dans la ville, ils y racontèrent tout ce qui s’était passé, et ce qui était arrivé aux démoniaques.
34 Aussitôt toute la ville sortit au-devant de Jésus ; et dès qu’ils le virent, ils le prièrent de se retirer de leurs quartiers.
Pourquoi refuser à Jésus, dans de telles circonstances, de séjourner au milieu d’eux ? Peut-être était-ce sa puissance même qui les effrayait, et craignaient-ils qu’il ne fit des miracles à leur détriment. N’est-ce pas sous l’impression d’un sentiment semblable que la veuve de Sarepta, voyant son fils expirant, repousse avec désespoir le prophète Elie (I Rois, XVII, 18) ?
Cependant nous voyons d’autre part, dans l’Évangile de Luc (VIII, 40), que Jésus fut bien accueilli par la multitude. Je crois donc qu’il y a ici une erreur de copiste, et que le texte doit se lire ainsi : « (33) Alors ceux qui les paissaient s’enfuirent ; et étant venus dans la ville, ils y racontèrent tout ce qui s’était passé et ce qui était arrivé aux démoniaques. (34) Et comme quoi ceux-ci, dès qu’ils l’avaient vu, l’avaient prié de se retirer de leurs quartiers (cf. v. 29). Aussitôt toute la ville sortit au-devant de Jésus et lui fit bon accueil », ainsi que Luc le raconte. — Au reste, nous reviendrons là-dessus dans notre commentaire sur ce dernier.
Chapitre IX.
1 Jésus, étant entré dans une barque, repassa le lac et vint en sa ville.
2 Et on lui présenta un paralytique couché sur un lit. Et Jésus, voyant la foi de ces gens-là, dit au paralytique : Prends courage, mon fils, tes péchés te sont pardonnés.
Pour se bien rendre compte du présent passage, on ne saurait mieux faire que de le rapprocher d’un récit du Talmud (Tr. Berach., 33a) : « Dans un certain endroit, il y avait un arôd (sorte de reptile des plus dangereux) qui faisait périr tous ceux qu’il attaquait. On en parla à R. Hanina b. Dôssa, qui répondit : Montrez-moi son gîte. On le lui montra. Aussitôt il va poser son pied à l’entrée de la retraite du reptile ; celui-ci s’élance, mord le saint docteur au talon et expire lui-même. Hanina le prend sur son épaule, l’apporte à l’école, et dit à ses disciples : Vous le voyez, mes enfants, ce n’est pas le serpent qui tue, c’est le péché. Et les disciples de s’écrier : Malheur à l’homme qui rencontre un arôd, mais malheur à l’arôd qui rencontre un R. Hanina ! »
Il est facile maintenant de saisir la pensée de Jésus : L’homme, veut-il dire au paralytique, n’est malheureux que par sa faute ; si tu es infirme, c’est que tu as péché. Sois donc courageux ! aie le courage de faire pénitence ; que ton repentir soit sincère, et tes péchés seront pardonnés, et tu seras guéri. Mais les scribes, comme on va le voir, ne comprirent pas cette belle pensée.
3 Là-dessus, quelques scribes dirent en eux-mêmes : Cet homme blasphème.
4 Mais Jésus, connaissant leurs pensées, leur dit : Pourquoi avez-vous de mauvaises pensées dans vos cœurs ?
5 Car lequel est le plus aisé de dire : Tes péchés te sont pardonnés ; ou de dire : Lève-toi et marche ?
« Ce n’est pas le serpent qui tue, c’est le péché. » Donc, que je dise à cet homme : Sois guéri, ou que je lui dise : Tes péchés sont pardonnés, ce sera au fond la même chose.
6 Or, afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a l’autorité sur la terre de pardonner les péchés : Lève-toi, dit-il alors au paralytique, charge-toi de ton lit, et t’en va dans ta maison.
Sens : Si j’ai tenu ce langage au paralytique, c’est parce que le « fils de l’homme », c’est-à-dire l’homme en général, a le pouvoir d’obtenir la rémission de ses péchés, et cela par la pénitence, qui est toujours à sa portée. Si donc cet infirme guérit, ce sera la preuve qu’il éprouve un repentir sincère ; que les maux engendrés par le péché sont réparables par la pénitence, et que ma parole est vraie. — Et alors il dit au paralytique : Lève-toi, etc.
7 Et il se leva, et s’en alla dans sa maison.
8 Ce que le peuple ayant vu, il fut rempli d’admiration, et il glorifia Dieu d’avoir donné un tel pouvoir aux hommes.
Il fut rempli d’admiration pour cette sublime et consolante doctrine, prêchée et démontrée par Jésus ; et il glorifia Dieu d’avoir donné à l’homme cette puissance, d’effacer par le repentir — en d’autres termes, par sa volonté — les terribles conséquences de ses fautes.
9 Et Jésus, étant parti de là, vit un homme, nommé Mathieu, assis au bureau des impôts, et il lui dit : Suis-moi. Et lui, se levant, le suivit.
Mathieu. C’est « Mathieu le péager », dont il sera reparlé dans l’énumération des apôtres (ch. X, 3). Pourtant l’évangile de Luc, dans le passage correspondant (ch. V, 27), nomme ce même péager Lévi. C’était sans doute son nom primitif, changé depuis en celui de Mathieu.
10 Et un jour, Jésus étant à table dans la maison de cet homme, beaucoup de péagers et de gens de mauvaise vie y vinrent, et se mirent à table avec Jésus et ses disciples.
11 Les Pharisiens, voyant cela, dirent à ses disciples : Pourquoi votre maître mange-t-il avec des péagers et des gens de mauvaise vie ?
Ce reproche est bien conforme à l’esprit du Talmud. Nous y lisons en effet (Tr. Peçachim, 49a) : « Tout docteur qui s’adonne aux plaisirs de la table, qui mange volontiers avec le premier venu, compromet son autorité, son honneur, celui de sa famille…, s’expose, en un mot, aux conséquences les plus dommageables. »
12 Et Jésus, ayant entendu cela, leur dit : Ce ne sont pas ceux qui sont en santé qui ont besoin de médecin, ce sont ceux qui se portent mal.
13 Mais allez, et apprenez ce que signifie cette parole : Je veux la miséricorde, et non pas le sacrifice ; car ce ne sont pas les justes que je suis venu appeler à la repentance, mais ce sont les pécheurs.
Je veux la miséricorde et non le sacrifice. « Quiconque, dit le Talmud (Tr. Kethoub., 96a), refuse l’instruction à ses disciples, manque essentiellement au devoir de la charité. » Et c’est dans ce sens que Jésus rappelle la divine parole (Osée, VI, 6) : Je veux la miséricorde (ou la charité) plutôt que le sacrifice.
Mais ce sont les pécheurs. C’est l’explication de la métaphore qu’il a employée tout à l’heure : « Ce ne sont pas ceux qui sont en santé qui ont besoin de médecin, ce sont ceux qui se portent mal. »
14 Alors les disciples de Jean vinrent à Jésus et lui dirent : D’où vient que les Pharisiens et nous jeûnons souvent, et que tes disciples ne jeûnent point ?
La conduite différente des disciples de Jean et de ceux de Jésus tient à la différence de leurs points de vue, et cette dernière elle-même ressortira clairement du passage suivant du Talmud (Tr. Taanith, 11a) : « Samuel dit : Celui qui s’impose fréquemment des jeûnes est qualifié de pécheur. Tout au contraire, dit R. Eléazar, il est qualifié de saint. Voici leurs motifs respectifs : Il est écrit dans la Bible (Nombres, VI, 2 et suiv.) : «Si un homme ou une femme fait vœu d’abstinence extraordinaire, dite naziréat, il doit, pendant tout le temps de sa consécration, s’abstenir de vin et de toute boisson enivrante… ; le rasoir ne passera point sur sa tête, et pour rester saint, il laissera croître ses cheveux. Pendant toute la durée de son vœu, il ne doit s’approcher d’aucun cadavre… Si quelqu’un vient à mourir près de lui, ce sera une souillure pour son naziréat…, et le huitième jour il apportera au tabernacle deux tourterelles ou jeunes pigeons pour son expiation, parce qu’il a péché.» Donc, remarque Samuel, le naziréen est appelé pécheur, lui qui ne s’est abstenu que de vin ; combien plus mérite ce nom celui qui s’impose un jeûne absolu ! Eleazar, au contraire, relève la qualification de saint : Si la loi, dit-il, applique cette épithète au nazir, qui s’abstient seulement de vin, à combien plus forte raison l’appliquerait-elle à l’abstinence complète ! »
Il y a donc là deux opinions en présence : l’une, qui trouve le jeûne volontaire inutile et coupable ; l’autre, qui le juge œuvre sainte et méritoire. Or, les disciples de Jean les Pharisiens — demandent à Jésus : Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils point, puisque celui qui jeûne est appelé saint ? — À cela Jésus oppose trois paraboles (v. 15-17) qui semblent revenir au même et qui néanmoins ont chacune un but distinct. Voici le sens de ces paroles : « Sachez qu’il en est des maladies de l’âme comme de celles du corps. Or, pour ces dernières, le médecin est obligé d’observer trois points essentiels :
1° Bien connaître la nature de la maladie, afin d’y approprier les remèdes et de ne pas pratiquer un traitement qui, loin de guérir le malade, pourrait lui donner la mort ;
2° Choisir avec soin les médicaments, n’y faire entrer que des éléments réparateurs et les doser dans une juste proportion, afin qu’ils aient toute leur efficacité ;
3° Enfin, indiquer avec précision la manière dont ces médicaments doivent être administrés.
Or, il en est de même pour les maladies morales. Sans doute, il mérite le nom de saint, celui qui pratique l’abstinence, parce qu’il résiste aux appétits sensuels et soumet les désirs du corps aux volontés de l’âme. Cette abstinence lui procure la guérison du mal, c’est-à-dire le rachat de ses fautes ; mais le remède serait pire que le mal s’il n’observait pas, dans cette cure morale, les trois conditions dont je viens de parler et que développent les comparaisons suivantes. »
15 Et Jésus leur répondit : Les amis de l’époux peuvent-ils s’affliger pendant que l’époux est avec eux ? Mais le temps viendra que l’époux leur sera ôté, et alors ils jeûneront.
Pendant que l’époux est avec eux. C’est le premier point : Savoir choisir son heure. « Il y a un temps de rire et un temps de pleurer » (Eccl., III, 4). De même qu’on ne se livre pas à la douleur dans une maison où l’on célèbre des fiançailles, de même vous ne devez pas vous livrer au jeûne aussi longtemps que je suis au milieu de vous, vous expliquant la doctrine de Moïse. Celui qui jeûne ne peut se livrer à l’étude ; mieux vaut donc ne pas jeûner, ce sera autant de gagné pour l’étude. — C’est ce que nous lisons également dans le Talmud (Tr. Taanith, 11b) : « Celui qui étudie la loi ne doit pas s’imposer de jeûne, car le jeûne nuit à l’œuvre de Dieu, » c’est-à-dire affaiblit les facultés intellectuelles, dont les études religieuses réclament toute la vigueur.
Et alors ils jeûneront. Expliquez : Et alors ils pourront jeûner ; le jeûne volontaire ne saurait être obligatoire.
16 Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit, parce que la pièce emporterait une partie de l’habit, et la déchirure en serait pire.
Deuxième point : Se rendre compte de la valeur du jeûne. Le jeûne est une expiation. Jeûner et ne pas expier ses fautes serait donc une inconséquence. Or, l’expiation serait vaine si elle n’était suivie d’une large réparation du passé, c’est-à-dire d’une sincère pénitence et de la pratique des bonnes œuvres. Ainsi l’enseigne le Talmud (Tr. Berachoth, 6b) : « La récompense du jeûne, sa conséquence, c’est la charité. » Celui qui change ses mauvaises habitudes pour en adopter de meilleures, c’est comme s’il dépouillait son ancienne enveloppe ou s’il ajoutait une pièce neuve à une bonne étoffe ; mais celui qui ne réforme pas sa conduite, c’est comme s’il cousait une pièce neuve à un vêtement usé : le vêtement se déchirera infailliblement.
17 On ne met pas non plus le vin nouveau dans de vieux vaisseaux ; autrement les vaisseaux se rompent, le vin se répand, et les vaisseaux sont perdus : mais on met le vin nouveau dans des vaisseaux neufs, et l’un et l’autre se conservent.
Troisième point : Consulter son tempérament. Le jeûne est comme ces remèdes héroïques qui ne conviennent pas à toutes les natures, et qui, s’ils sauvent les forts, peuvent tuer les faibles. Les abstinences fréquentes ne conviennent qu’à certains tempéraments physiques et moraux ; appliquées à d’autres, elles deviennent un contre-sens, elles nuisent au lieu de servir. Une âme ou un corps débiles, mal constitués, s’en accommodent mal. Elles augmentent l’irritabilité de l’une ; or, la colère est mauvaise conseillère et, comme dit le Talmud (Peçach., 66b), une source féconde d’erreurs. Elles infligent à l’autre une torture que l’homme n’a le droit de s’imposer que dans une certaine limite : « L’homme pieux fait du bien à son âme, a dit Salomon (Prov., XI, 17), mais celui qui afflige sa chair est cruel » ; c’est-à-dire que les austérités excessives, imposées à un corps qui ne les supporte pas, sont le fruit d’une piété mal entendue, et qui s’emploierait plus utilement en charité et en bonnes œuvres. C’est une liqueur généreuse enfermée dans un vase trop faible, et qui, selon la juste parabole de Jésus, ne peut que le faire éclater.
18 Comme il leur disait ces choses, un des chefs de la synagogue vint, qui se prosterna devant lui et lui dit : Ma fille vient de mourir ; mais viens lui imposer les mains, et elle vivra.
19 Et Jésus, s’étant levé, le suivit avec ses disciples.
20 Et une femme qui était malade d’une perte de sang depuis douze ans, s’approcha par derrière, et toucha le bord de son habit.
21 Car elle disait en elle-même : Si je puis seulement toucher son habit, je serai guérie.
Quelle vertu avait donc cet habit ? C’est ce qu’on va savoir par un passage du Talmud (Tr. Sabbath, 32b) : « Celui qui observe religieusement le précepte des Tsitsith[28] aura un jour à sa disposition deux mille huit cents serviteurs, car il est dit (Zach., VIII, 23) : Ainsi parle l’Éternel Tsebaoth : A cette époque, dix hommes de chaque nation s’attacheront au pan du vêtement d’un Israélite et diront : Nous voulons vous suivre, car nous savons que Dieu est avec vous. » Voici le calcul du Talmud. D’après nos traditions, le nombre des langues ou nations principales du globe est de soixante-dix ; d’autre part, les tsitsith s’appliquent aux quatre pans de nos vêtements, et chacun de ces pans, au dire du prophète, sera saisi par dix hommes de chaque peuple. Or, 70 X 10 = 700, et 700 × 4 = 2,800. Donc, tout Israélite qui observe la loi des tsitsith aura 2,800 serviteurs. Cette allégorie revient à dire qu’il viendra un temps où les peuples, pénétrés de la croyance au Dieu un, de cette croyance qui est la nôtre, manifesteront à l’envi leur attachement aux préceptes de la loi de ce Dieu, préceptes symbolisés et résumés par la pratique des tsitsith.
C’est une pensée analogue qui anime la femme de l’Évangile. Elle s’est dit : Jésus nous enseigne à tous la croyance à l’unité de Dieu et l’amour de sa loi. Or, si je touche seulement, en témoignage de ma foi au Dieu unique, le bord de son vêtement, l’un de ces coins symboliques qui rappellent cette même croyance, sans aucun doute je serai sauvée. » Aussi Jésus, comprenant sa pensée, lui répond comme on va le voir.
22 Jésus, s’étant retourné et la regardant, lui dit : Prends courage, ma fille ! ta foi t’a guérie. Et cette femme fut guérie dès cette heure-là.
Prends courage, ma fille, affermis-toi de plus en plus dans cette croyance au Dieu un et conserve cette foi précieuse, ton salut est assuré.
23 Quand Jésus fut arrivé à la maison du chef de la synagogue, et qu’il eut vu les joueurs de flûte et une troupe de gens qui faisaient grand bruit,
24 Il leur dit : Retirez-vous ; car cette jeune fille n’est pas morte, mais elle dort. Et ils se moquaient de lui.
25 Et après qu’on eut fait sortir tout le monde, il entra et prit par la main cette jeune fille, et elle se leva.
Dans un récit talmudique précédemment cité (Tr. Berachoth, 5b, voir page 230), nous avons vu un simple docteur obtenir le même résultat. R. Johanan, malade, présente sa main à R. Hanina ; celui-ci la touche, et aussitôt son collègue revient à la santé.
26 Et le bruit s’en répandit par tout ce quartier-là.
27 Comme Jésus partait de là, deux aveugles le suivirent, criant et disant : Fils de David ! aie pitié de nous.
28 Et quand il fut arrivé à la maison, ces aveugles vinrent à lui, et Jésus leur dit : Croyez-vous que je puisse faire cela ? Ils lui répondirent : Oui, Seigneur !
— Croyez-vous, etc. Croyez-vous au Dieu un, alors je puis vous sauver ; sinon, non. Et eux de répondre : Oui, Seigneur, nous croyons au Dieu un.
29 Alors il leur toucha les yeux, en leur disant : Qu’il vous soit fait selon votre foi.
Si votre foi est sincère et sans réserve, vous serez guéris.
30 Et leurs yeux furent ouverts ; et Jésus leur défendit fortement d’en parler, en leur disant : Prenez garde que personne ne le sache.
— Leurs yeux furent ouverts. Le Talmud (Tr. Haghiga, 3b) rapporte un prodige semblable : « Rabbi José b. Dourmaskith étant allé présenter ses hommages à R. Eléazar, qui demeurait à Lydda, celui-ci lui demanda : Quoi de nouveau à l’école aujourd’hui ? — Il lui raconta ce qu’on avait enseigné. R. Eleazar se mit en colère, et lui dit : Tu oses me donner pour chose nouvelle une tradition antique ! Cette doctrine dont tu parles, je l’avais déjà reçue de mon maître R. Johanan b. Zakkaï, qui la tenait lui-même du sien, et elle remonte jusqu’à Moïse ! Et il maudit R. José, en disant : Que tes yeux soient fermés à la lumière ! et R. José devint aveugle. Quelque temps après, le courroux du docteur s’étant apaisé, il dit : Que son regard revive ! et ses yeux se rouvrirent. »
31 Mais, étant sortis, ils répandirent sa réputation dans tout ce quartier-là.
32 Et comme ils sortaient, on lui présenta un homme muet, démoniaque.
33 Et le démon ayant été chassé, le muet parla. Et le peuple, étant dans l’admiration, disait : Rien de semblable n’a jamais été vu en Israël.
— Le muet parla. On lit de même dans le Talmud (Ibid., a) : « Deux muets demeuraient dans le voisinage de Rabbi. Chaque fois que le saint docteur se rendait à son école, ils le suivaient, s’asseyaient devant lui et faisaient force mouvements de la tête et des lèvres (qui montraient quel intérêt ils prenaient à ses leçons). Rabbi pria Dieu en leur faveur, et ils recouvrèrent la parole. »
34 Mais les Pharisiens disaient : Il chasse les démons par le prince des démons.
35 Et Jésus allait par toutes les villes et par toutes les bourgades, enseignant dans leurs synagogues, prêchant l’évangile du règne de Dieu, et guérissant toutes sortes de maladies et toutes sortes d’infirmités parmi le peuple.
L’évangile du règne de Dieu, c’est-à-dire la croyance à son unité absolue.
36 Et voyant la multitude du peuple, il fut ému de compassion envers eux, de ce qu’ils étaient dispersés et errants comme des brebis qui n’ont point de berger.
37 Alors il dit à ses disciples : La moisson est grande, mais il y a peu d’ouvriers.
38 Priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson.
Cette prière rappelle celle de Moïse (Nombres, ch. XXVII, 16, 17) : « Que le Seigneur, le Dieu des esprits de toute chair, choisisse lui-même un homme qui veille sur ce peuple, qui marche à sa tête et le dirige dans toutes ses voies, afin que l’assemblée du Seigneur ne soit pas comme un troupeau sans pasteur. » C’est dans le même sens que Jésus conseille de demander à Dieu des hommes capables d’enseigner son culte, de propager la croyance à son unité. Et nous allons le voir lui-même désigner des hommes à qui il confiera cette sainte mission.
Chapitre X.
1 Jésus, ayant appelé ses douze disciples, leur donna le pouvoir de chasser les esprits immondes et de guérir toutes sortes de maladies et toutes sortes d’infirmités.
2 Or, voici les noms des douze apôtres : le premier est Simon, nommé Pierre, et André, son frère ; Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère ;
3 Philippe, et Barthélemi ; Thomas, et Mathieu le péager ; Jacques, fils d’Alphée, et Lebbée, surnommé Thaddée ;
4 Simon le Cananite et Judas Iscarioth, qui même trahit Jésus.
5 Jésus envoya ces douze-là, et il leur donna ses ordres, en disant : N’allez point vers les Gentils, et n’entrez dans aucune ville des Samaritains…
N’adressez point vos enseignements aux idolâtres, ce serait « donner les choses saintes aux chiens et jeter vos perles devant les pourceaux », ce que Jésus avait déjà réprouvé précédemment.
6 Mais allez plutôt aux brebis de la maison d’Israël qui sont perdues.
7 Et quand vous serez partis, prêchez, et dites que le royaume des cieux approche.
Prêcher la croyance à l’unité de Dieu, doit être votre première et plus importante préoccupation.
8 Guérissez les malades, nettoyez les lépreux, ressuscitez les morts, chassez les démons : vous l’avez reçu gratuitement, donnez-le gratuitement.
Cette belle parole se retrouve dans le Talmud (Tr. Nedarim, 37a) : « Voyez, a dit Moïse (Deutér., IV, 5), je vous ai enseigné les lois et les statuts comme l’Éternel mon Dieu me l’a prescrit[29]… Je vous les ai enseignés gratuitement ; c’est gratuitement aussi que vous devez les enseigner. »
9 Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures ;
10 Ni sac pour le voyage, ni deux habits, ni souliers, ni bâton ; car l’ouvrier est digne de sa nourriture.
« Celui, dit le Talmud dans le même esprit (Tr. Berachoth, 10b), qui accepte l’hospitalité offerte, peut le faire sans scrupule et s’autoriser de l’exemple du prophète Élisée (II Rois, IV, 8 ss.). »
11 Et dans quelque ville ou dans quelque bourgade que vous entriez, informez-vous qui y est digne de vous recevoir ; et demeurez-y jusqu’à ce que vous partiez de ce lieu-là.
– Qui y est digne de vous recevoir. Jésus et les apôtres, je l’ai déjà dit, étaient Esséniens, et les Esséniens n’admettaient personne dans leur société avant de s’être assurés de ses sentiments et de son mérite.
12 Et quand vous entrerez dans quelque maison, saluez-la.
Par là vous saurez si le maître est digne de votre estime. C’est ainsi que nous lisons dans le Talmud (Tr. Berachoth, 6b) : « Celui qui sait qu’une personne a l’habitude de le saluer, doit la saluer le premier ; car il est dit (Ps. XXXIV, 15) : « Cherche et recherche la paix. » Mais si tu lui donnes le bonjour et qu’il ne te le rende pas, c’est un voleur, car il est dit (Isaïe, III, 14) : « Vous volez au pauvre son seul bien. » Humilier le pauvre en ne lui rendant pas son salut, c’est en effet lui ravir le seul bien qu’il possède. » Voilà pourquoi Jésus recommande à ses disciples le salut, comme moyen d’épreuve vis-à-vis de ceux qu’ils ne connaissent pas.
13 Et si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle ; mais si elle n’en est pas digne, que votre paix retourne à vous.
Si la maison en est digne, si le maître vous rend votre salut, accordez-lui paix et amitié ; dans le cas contraire, reprenez votre salut, retirez le souhait de paix que vous avez formulé comme un gage d’amitié. Il est inutile de continuer l’épreuve, cet homme n’est pas digne de vous recevoir.
14 Et partout où l’on ne vous recevra pas, et où l’on n’écoutera pas vos paroles, en sortant de cette maison ou de cette ville, secouez la poussière de vos pieds.
De cette maison inhospitalière vous ne devez rien garder, pas même la poussière du seuil où vous avez imprimé vos pas.
15 Je vous dis en vérité que Sodome et Gomorrhe seront traitées moins rigoureusement au jour du jugement que cette ville-là.
16 Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; soyez donc prudents comme des serpents, et simples comme des colombes.
Simples comme la colombe, la ruse ne doit pas habiter votre cœur ; mais sachez cependant que vous aurez à vivre au milieu d’hommes semblables à des loups, amoureux de rapine et de violence. En face de ceux-là, je vous permets d’employer au besoin et pour votre salut la ruse du serpent. C’est ce que nous enseigne aussi le Talmud (Tr. Meghillah, 13b) : « Quoi donc ! est-il permis aux justes d’employer la ruse ? — Oui, car Dieu lui-même l’emploie (II Samuel, XXII, 27) : « Tu es pur avec les purs, et aux rusés tu opposes la ruse. » »
17 Mais donnez-vous de garde des hommes ; car ils vous livreront aux tribunaux, et ils vous feront fouetter dans les synagogues.
– Donnez-vous de garde des hommes… Ces hommes, ce sont précisément les méchants dont nous venons de parler, ces loups dévorants qu’il est permis de combattre par leurs propres armes.
18 Et vous serez menés devant les gouverneurs et devant les rois, à cause de moi, pour me rendre témoignage devant eux et devant les nations.
– À cause de moi. À cause de ma doctrine, que vous êtes chargés de prêcher.
Pour me rendre témoignage, etc.[30]. C’est-à-dire que les méchants en question déposeront faussement contre vous, pour vous faire condamner par les tribunaux et par les nations ; en d’autres termes par les Pharisiens et par les Gentils, qui étaient alors les ennemis des Esséniens, ces précurseurs du christianisme.
19 Mais quand on vous livrera à eux, ne soyez point en peine, ni de ce que vous direz, ni comment vous parlerez ; car ce que vous aurez à dire vous sera inspiré à l’heure même.
Que ces persécutions n’altèrent point la simplicité, l’intégrité que je vous recommande. N’ayez recours, devant les tribunaux, ni à la ruse ni à la duplicité ; vous n’en avez pas besoin pour votre salut.
20 Car ce n’est pas vous qui parlerez, mais c’est l’Esprit de votre Père qui parlera par vous.
Si vous vous inspirez de l’esprit de Dieu, votre Père céleste, alors vous serez purs, car cet esprit dictera toutes vos paroles. C’est aussi ce que nous lisons dans le Talmud (Tr. Nedarim, 32a) : « Avec les hommes purs Dieu agit purement, selon la parole du roi David (II Sam., XXII, 26). »
21 Or, le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; et les enfants se soulèveront contre leurs pères et leurs mères, et les feront mourir.
22 Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom ; mais celui qui persévérera jusqu’à la fin, c’est celui-là qui sera sauvé.
Celui qui persévérera jusqu’à la fin, etc. Si vous gardez jusqu’au bout la sincérité de votre foi, vous serez finalement sauvés, c’est-à-dire réhabilités dans l’estime de tous, voire même des Pharisiens ; car ils verront bien que je n’étais pas venu pour abolir la loi, mais au contraire pour la relever et la consolider. Quand elle aura conquis l’empire de toutes les âmes, quand les Gentils eux-mêmes renonceront à leurs vaines croyances pour embrasser la foi au Dieu un, alors le respect de tous sera votre partage : « L’homme pur et intègre, dit le Talmud (loc. cit.), arrive tôt ou tard à la considération. »
23 Or, quand ils vous persécuteront dans une ville, fuyez dans une autre ; je vous dis en vérité que vous n’aurez pas achevé d’aller par toutes les villes d’Israël, que le Fils de l’homme ne soit venu.
Sens : Même s’ils vous poursuivent de ville en ville, vous n’aurez pas encore parcouru toutes les villes juives que vous verrez surgir un homme[31], c’est-à-dire quelqu’un de vos persécuteurs qui, reconnaissant la vérité et la grandeur de vos doctrines, prendra énergiquement votre défense. Jésus pensait peut-être à Paul qui, d’abord ardent persécuteur de sa doctrine, n’hésita pas, lorsqu’il la connut mieux, à reconnaître et réparer son erreur, et devint le plus fidèle, le plus zélé de ses partisans.
24 Le disciple n’est pas plus que son maître, ni le serviteur plus que son seigneur.
25 Il suffit au disciple d’être comme son maître, et au serviteur d’être comme son seigneur. S’ils ont appelé le père de famille Béelzébul, combien plus appelleront-ils ainsi ses domestiques !
26 Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni rien de secret qui ne doive être connu.
Ne les craignez donc point. Ne faiblissez ni devant les dangers que vous pouvez courir, ni devant les tribulations qui peuvent vous atteindre. Pourquoi seriez-vous mieux traités que moi-même ? Moi aussi on me persécute ; on attribue tous mes miracles à l’intervention des démons. Mais plus tard on connaîtra la vérité ; elle ne manque jamais de se faire jour !
27 Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la lumière ; et ce que je vous dis à l’oreille, prêchez-le sur le haut des maisons.
28 Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps, et qui ne peuvent faire mourir l’âme ; mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps dans la géhenne.
Qu’importe que le corps périsse, si l’âme reste sauve ? Les hommes n’ont prise que sur votre corps, Dieu est maître et du corps et de l’âme. C’est Dieu seul que vous devez craindre, c’est à lui seul que vous devez plaire.
29 Deux passereaux ne se vendent-ils pas une pite ? et néanmoins il n’en tombera pas un seul à terre sans la permission de votre Père.
30 Les cheveux même de votre tête sont tous comptés.
31 Ne craignez donc rien ; vous valez mieux que beaucoup de passereaux.
Pourquoi craindriez-vous de sacrifier votre vie pour ma doctrine, puisque cette doctrine vous enseigne qu’il n’y a qu’un seul Dieu pour l’univers et que ce Dieu protège toutes ses créatures, même les plus chétives ? — Comparez le Talmud (Tr. Houllin, 7b) : « Aucun fait, si minime qu’il soit, ne se produit sur terre, si Dieu ne l’a permis. » Donc, non-seulement vous ne devez pas redouter les épreuves, mais, sachant qu’elles viennent de Dieu, vous devez les accepter avec amour et soumission.
En résumé, dans les sept versets qui précèdent, Jésus enseigne trois choses à ses disciples : 1° Ne pas craindre les souffrances ; 2° ne pas faiblir lorsqu’ils les subissent ; 3° les accepter avec amour.
32 Quiconque donc me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est aux cieux.
Jésus a ici en vue ceux qui l’ont calomnié, disant que ses miracles étaient de purs sortilèges. C’est pourquoi il dit : Quiconque me confessera, c’est-à-dire rendra hommage à la pureté de ma doctrine et la jugera favorablement, celui-là à son tour sera jugé favorablement par Dieu. Et c’est aussi ce qu’enseigne le Talmud (Tr. Sabbath, 127a) : « Il est six choses dont l’homme escompte le profit dès ce monde, tout en ayant le capital réservé là-haut… La sixième, c’est de juger le prochain avec bienveillance. » Et plus loin (Ibid., b) : « Quiconque juge son prochain avec bienveillance, trouvera lui-même au ciel un juge indulgent. »
33 Mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est aux cieux.
Qui me juge défavorablement et me soupçonne à tort (comme ceux qui m’accusent d’avoir recours à Béelzébul, v. 25), celui-là aussi Dieu le jugera sévèrement. Encore une pensée talmudique (Ibid., 97a) : « Celui qui soupçonne l’innocent sera puni de son soupçon. »
34 Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je suis venu apporter, non la paix, mais l’épée.
Ceci se rapporte au v. 28, où Jésus engage ses disciples à ne pas ménager leur vie pour le triomphe de sa doctrine : Ne vous imaginez pas que vous seuls serez martyrs et victimes, tandis que le reste de la terre sera tranquille et heureux, quoique adonné au polythéisme. Non, il n’en sera pas ainsi : le glaive fera justice de ceux qui repousseront la vérité religieuse. Nous lisons pareillement dans le Talmud (Tr. Synh., 94b) : « Celui qui dédaigne l’étude de la loi, mérite de périr par le glaive. »
35 Car je suis venu mettre la division entre le fils et le père, entre la fille et la mère, entre la belle-fille et la belle-mère.
Je suis venu mettre la division entre le fils adorateur du vrai Dieu et le père idolâtre, entre la fille croyante et la mère impie, etc., etc. Ils doivent les considérer comme des étrangers et des ennemis, car l’amour de Dieu doit passer avant toute affection terrestre.
36 Et on aura pour ennemis ses propres domestiques,
37 Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi ; et qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n’est pas digne de moi.
Talmud (Tr. Yebamoth, 5b) : « On aurait pu croire que la piété filiale est préférable à l’observance du sabbat. C’est pourquoi la loi dit (Lévit., XIX, 3) : Respectez votre père et votre mère, mais observez mes sabbats. »
38 Et celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n’est pas digne de moi.
Ne prend pas sa croix… En d’autres termes, celui qui veut me suivre n’est digne de devenir mon disciple qu’après avoir fait le sacrifice de sa vie pour la foi au Dieu unique.
39 Celui qui aura conservé sa vie, la perdra ; mais celui qui aura perdu sa vie à cause de moi, la retrouvera.
Cette pensée rappelle le récit du Talmud (Tr. Tamid, 32 a) : « Alexandre le Grand posa dix questions aux docteurs du Midi… (Entre autres celles-ci) : Que doit faire l’homme pour vivre ? — Qu’il se fasse mourir. Que doit faire l’homme pour mourir ? — Qu’il se laisse vivre. » Sens : Pour obtenir la vie Éternelle, l’homme doit mourir aux plaisirs d’ici-bas, mépriser la richesse et les infimes voluptés de la matière ; mais si au contraire il se laisse vivre, s’il veut repaître son âme des biens terrestres, la mort spirituelle sera son partage et il ne jouira pas du bonheur des élus.
40 Celui qui vous reçoit, me reçoit ; et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé.
Ce verset fait suite au verset 14, où il était question de ceux qui ne voudraient pas recevoir les apôtres ; ici, au contraire, il s’agit de ceux qui leur feront bon accueil, ce qui équivaut en quelque sorte à recevoir la Divinité en personne ; et même, selon le Talmud (Tr. Sabbath, 127a) : « Accueillir des étrangers, exercer l’hospitalité, est plus méritoire que d’offrir ses hommages à Dieu même (en fréquentant son temple). »
41 Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète, recevra une récompense de prophète ; et qui reçoit un juste en qualité de juste, recevra une récompense de juste.
Talmud (Tr. Berachoth, 10b) : « Celui qui héberge un docteur de la loi a autant de mérite devant Dieu que s’il immolait des victimes à Dieu lui-même. »
42 Et quiconque aura donné à boire seulement un verre d’eau froide à un de ces petits, parce qu’il est mon disciple, je vous dis en vérité qu’il ne perdra point sa récompense.
Chapitre XI.
1 Après que Jésus eut achevé de donner ces ordres à ses douze disciples, il partit de là pour aller enseigner et prêcher dans leurs villes.
2 Or, Jean, ayant ouï parler dans la prison de ce que Jésus-Christ faisait, envoya deux de ses disciples pour lui dire…
Dans la prison où il avait été enfermé par ordre d’Hérode, ainsi qu’on le verra au chapitre XIV, v. 3.
3 Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?
Es-tu celui qui doit venir[32] ? Nous savons bien que Jean le connaissait, puisque Jésus s’était fait baptiser par lui (Math., III, 13). Mais Jean, alors en prison, ne pouvait savoir si c’était le même personnage, et c’est de quoi il s’informe.
4 Et Jésus, répondant, leur dit : Allez, et rapportez à Jean les choses que vous entendez et que vous voyez :
5 Les aveugles recouvrent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont nettoyés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et l’évangile est annoncé aux pauvres,
6 Heureux celui qui ne se scandalisera pas de moi !
Il est écrit (Osée, fin) : « Les voies du Seigneur sont droites ; les justes y marchent d’un pas sûr, mais les pécheurs y trébuchent. » Sur les dogmes mêmes de la loi, on peut se méprendre et tomber dans l’hérésie, témoin la funeste erreur de Sadoc et de Boéthus, ces disciples d’Antigonus dont nous avons parlé plus haut (p. 224).
Jésus ne veut pas qu’on soit « scandalisé » (littéralement qu’on trébuche, qu’on se fourvoie) sur son compte. En voyant tous les miracles qu’il opère, on pourrait être amené à le diviniser ; voilà pourquoi, après les avoir énumérés lui-même, il s’empresse d’ajouter : « Gardez qu’ils ne soient pour vous un sujet de scandale, une pierre d’achoppement ! Ne vous y trompez pas, je ne suis qu’un mortel et non un Dieu. » — Cette crainte d’être pris pour un Dieu, nous la voyons aussi agiter le cœur de Daniel. Le roi de Babylone, émerveillé de l’explication de son songe, voulait en adorer l’heureux interprète : « Alors le roi Nabuchodonosor se prosterna devant Daniel le visage contre terre, et il voulut offrir en son honneur des sacrifices et des libations » (Dan., II, 46)… Sur quoi le Talmud raconte (Tr. Synhédrin, 93a) : « Au moment où ses compagnons Misaël, Azarias et Hananias furent jetés dans la fournaise ardente, Daniel se dit : Je pars d’ici, pour ne pas me voir appliquer cette parole de la loi : Vous brûlerez les divinités qu’ils adorent. » (Deutér., VII, 25.) V. aussi le Tsémach David (IIe part., f. 23b), qui raconte qu’un concile tenu à Jérusalem, en 338, décida que Jésus n’était pas un Dieu, mais simplement un prophète ; ce qui résulte, d’ailleurs, des textes mêmes du Nouveau-Testament, comme je le démontrerai plus tard.
7 Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à parler de Jean au peuple, et dit : Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Etait-ce un roseau agité du vent ?
8 Mais encore, qu’êtes-vous allés voir ? Etait-ce un homme vêtu d’habits précieux ? Voici, ceux qui portent des habits précieux sont dans les maisons des rois.
9 Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète ? Oui, vous dis-je, et plus qu’un prophète.
Le Talmud dit pareillement (B. Bathra, 12a) : « Le sage est supérieur au prophète (ou la sagesse à l’inspiration) ; car il est écrit[33] : « Le prophète possède un cœur sage. » La prophétie se rattache donc à la sagesse, comme le moins se rattache au plus et la partie au tout. »
10 Car c’est celui-ci de qui il est écrit : Voici, j’envoie mon ange devant ta face, qui préparera ton chemin devant toi.
Le verset cité par Jésus est le premier du chap. III de Malachie. Mais ce verset est-il bien applicable à Jean ? N’y a-t-il pas au contraire dans le texte : « Voici, j’envoie mon ange, qui préparera la voie devant moi » ? D’où vient donc que Jésus altère le texte pour l’appliquer à Jean-Baptiste ?
Il faut se rappeler ici ce que j’ai dit plus d’une fois, que les auteurs des Evangiles sont de vrais talmudistes, qui n’y regardent pas de si près lorsqu’il s’agit de confirmer leurs assertions par quelque passage biblique. En veut-on un nouvel exemple ? Nous lisons dans le traité Niddah (13a) : « Samuel disait de Rab Yehouda : Non, celui-ci n’est pas le fils d’une femme ! On connaissait bien, pourtant, et son père et sa mère ! Mais Samuel veut dire : Son intelligence est tellement supérieure à la nôtre, qu’il est en quelque sorte plus qu’un mortel, il est comme sorti directement des mains de Dieu. »
De même Jésus, pour exalter le mérite de Jean, dit ici : « On peut lui appliquer le mot du prophète : J’enverrai mon ange, etc. », et il modifie les termes du verset pour les mieux adapter au rôle du personnage. Mais cette modification ne tire pas à conséquence, précisément parce que l’application est tout artificielle, et n’est en quelque sorte qu’un jeu d’esprit.
11 Je vous dis en vérité qu’entre ceux qui sont nés de femme, il n’en a été suscité aucun plus grand que Jean-Baptiste ; toutefois, celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui.
Celui qui était d’abord le plus petit par sa foi, qui n’a cru qu’au principe de l’unité de Dieu, que je prêche, celui-là sera grand un jour par ses mérites, parce que ce principe est fécond et produira des fruits magnifiques de piété et de charité. — Ceci sera développé plus amplement dans le passage parallèle (Luc, VII, 28).
12 Mais depuis le temps de Jean-Baptiste jusqu’à maintenant, le royaume des cieux est forcé, et les violents le ravissent.
Depuis le temps de Jean-Baptiste, c’est-à-dire dès avant sa venue, beaucoup ne croyaient pas à l’unité de Dieu.
13 Car tous les prophètes et la loi ont prophétisé jusqu’à Jean.
La loi et les prophètes, annonçant en maint endroit le règne de Dieu, avaient en vue l’époque où Jean-Baptiste viendrait convertir les pécheurs. Telle est, entre autres, la prédiction de Moïse (Deutér., IV, 30) : « Dans la suite des temps, tu reviendras à l’Éternel ton Dieu et tu seras docile à sa voix. »
14 Et si vous voulez recevoir ce que je dis, il est cet Elie qui devait venir[34].
Jean fait ce que fera Elie quand il reviendra sur terre, c’est-à-dire qu’il ramène à Dieu les cœurs égarés et leur enseigne les voies de la véritable pénitence.
15 Que celui qui a des oreilles pour ouïr, entende.
16 Mais à qui comparerai-je cette génération ? Elle ressemble aux petits enfants qui sont assis dans les places publiques, et qui crient à leurs compagnons.
17 Et leur disent : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez point dansé ; nous avons chanté des plaintes devant vous, et vous n’avez point pleuré.
Nous lisons dans les Proverbes (XXIX, 9) : « Si le sage s’entreprend avec l’insensé, soit qu’il le fasse avec colère ou enjouement, il n’en aura point de satisfaction. » Le Talmud (Synhéd., 103 a) développe cette parole en la mettant dans la bouche de Dieu : J’ai traité Achaz avec colère, je l’ai livré aux rois de Syrie ; et lui, qu’a-t-il fait ? « Il immola des victimes aux dieux de Damas, qu’il regardait comme les auteurs de sa défaite, et il dit : Ce sont les dieux des rois de Syrie qui les font triompher ; je veux leur sacrifier, moi aussi, et ils m’assisteront… Et bien loin de l’assister, ils furent cause et de sa ruine et de celle de tout Israël. » (II Chron., XXVIII, 23). Pour Amasias, je l’ai traité avec enjouement (avec bienveillance), en lui soumettant les rois de l’Idumée ; et lui, qu’a-t-il fait ? « Après avoir taillé en pièces les Iduméens, il emporta leurs dieux et leur voua un culte, se prosternant devant eux et leur offrant de l’encens. » (Ibid., XXV, 14.) Rab Pappa dit à ce sujet : « C’est bien là le proverbe : Pleurer ou rire avec un sot, c’est également perdre sa peine : il ne distingue pas le bien du mal. »
Il est aisé maintenant de comprendre la pensée de l’Évangile. La plainte de Jésus, dans ce verset, n’est qu’une imitation de la plainte de Dieu dans le Talmud. Jean-Baptiste, pour convier les hommes à la pénitence, leur a donné le précepte et l’exemple des austérités ; Jésus, dans le même dessein, leur a recommandé la pratique plus facile des vertus et des bonnes œuvres. Jean a « chanté des plaintes », Jésus a « joué de la flûte » ; vains efforts ! Avec les insensés tout est en pure perte, remèdes héroïques et remèdes anodins, élégie lugubre et sons gracieux de la flûte.
18 Car Jean est venu ne mangeant ni ne buvant, et ils disent : Il a un démon.
19 Le Fils de l’homme est venu mangeant et buvant, et ils disent : Voilà un mangeur et un buveur, un ami des péagers et des gens de mauvaise vie ; mais la sagesse a été justifiée par ses enfants.
Le fils de l’homme. C’est lui-même qu’il désigne ainsi.
Par ses enfants, c’est-à-dire par les vôtres, lorsque notre enseignement aura fructifié, lorsque la génération qui s’élève croira au Dieu un et pratiquera toutes les vertus qui dérivent de cette croyance. Alors on nous rendra justice, et l’on verra que nous n’avions d’autre ambition que le triomphe du bien et du vrai.
20 Alors il se mit à faire des reproches aux villes où il avait fait plusieurs de ses miracles, de ce qu’elles ne s’étaient point amendées :
21 Malheur à toi, Corazin ! malheur à toi, Betsaïda ! car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous eussent été faits à Tyr et à Sidon, il y a longtemps qu’elles se seraient repenties en prenant le sac et la cendre.
22 C’est pourquoi je vous dis que Tyr et Sidon seront traitées moins rigoureusement que vous au jour du jugement.
23 Et toi, Capernaum, qui as été élevée jusqu’au ciel, tu seras abaissée jusqu’en enfer ; car si les miracles qui ont été faits au milieu de toi eussent été faits à Sodome, elle subsisterait encore aujourd’hui.
24 C’est pourquoi je te dis que ceux de Sodome seront traités moins rigoureusement que toi au jour du jugement.
Ce parallèle rappelle les sanglants reproches d’Ézéchiel (XVI, 52) à la population de Jérusalem : « Sois donc couverte de confusion, toi qui jugeais si superbement tes sœurs (Sodome et Samarie, nommées plusieurs fois dans le même chapitre) ; tes sœurs, qui valaient mieux que toi, et que tu as surpassées par tes abominations ! »
25 En ce temps-là, Jésus, prenant la parole, dit : Je te loue, ô Père ! Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et que tu les as révélées aux enfants.
« Depuis la destruction du temple, dit le Talmud (B. Bathra, 12b), le don de prophétie a été enlevé aux prophètes et transféré aux simples et aux enfants. »
26 Oui, mon Père ! cela est ainsi, parce que tu l’as trouvé bon.
27 Toutes choses m’ont été données par mon père ; et nul ne connaît le Fils que le Père ; et nul ne connaît le Père que le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le faire connaître.
Nul ne connaît le fils, etc. Plus haut (pages 179 et suiv.) j’ai suffisamment établi ce que le Nouveau-Testament, d’accord avec l’Ancien, entend par cette expression : Fils de Dieu. Mais de fait, pourquoi s’applique-t-elle à l’homme qui suit les inspirations de son âme de préférence à celles du corps ? C’est que l’âme humaine est une émanation de la Divinité ; et quand l’Ecriture dit (Genèse, I, 26, 27) que l’homme a été fait à l’image de Dieu, c’est de l’âme humaine qu’elle parle, de cette âme qui est comme une parcelle de la Divinité, un rayon de sa gloire, et, si on peut s’exprimer ainsi, fille de Dieu, puisque, comme lui, elle est immatérielle. Est donc aussi fils de Dieu celui qui vit surtout par l’âme et qui honore, dans cette âme, l’image même et l’essence de son Créateur. À ce point de vue, on comprend pourquoi, seul, le fils de Dieu connaît son Père, et aussi pourquoi le Père seul connaît ses véritables enfants.
— Celui à qui le fils aura voulu le faire connaître. En effet, on vient de le voir au v. 25, l’inspiration peut se dérober aux plus sages et aux plus intelligents, et pour l’obtenir il ne suffit pas d’être un profond génie. L’homme le plus simple peut l’obtenir s’il est grand par le cœur, s’il aspire véritablement à Dieu. Qui en sera juge ? « Le fils », c’est-à-dire l’âme intelligente. C’est elle qui, selon la direction qu’elle aura prise, décidera de l’aptitude de l’homme à être inspiré, à connaître les révélations du Père céleste. Ainsi s’exprime Maïmonide dans son Compendium du Talmud (Hilkh. Yeçôdé ha-Torah, VII, 5) : « Ceux qui aspirent à la prophétie sont ceux que la Bible appelle les enfants des prophètes ; quels que soient leurs efforts, ils peuvent échouer, tout comme ils peuvent réussir. » Voyez aussi nos réflexions dans l’Introduction du présent ouvrage, ch. VI et VII.
28 Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et je vous soulagerai.
Venez à moi. «Il faut, dit le Midrasch des Proverbes, se choisir un maître qui nous guide et nous éclaire dans la vie ; mais lui-même ne peut puiser ses lumières que dans la loi divine, dont il est dit (Prov., VI, 23) : « Car le commandement est un flambeau, et la Loi une lumière. »
Travaillés et chargés. « Celui qui accomplit la loi de Dieu au milieu de la misère, l’accomplira un jour au sein de l’abondance. » (Tr. Aboth, IV, 10.)
29 Chargez-vous de mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.
Chargez-vous de mon joug. « Celui qui se soumet au joug de la loi divine est exempté de celui des conventions sociales. » (Tr. Aboth, III, 4.)
Je suis doux (litt. modeste). Talmud (Tr. Sôtah, 21b) : « Les enseignements de la Loi n’ont toute leur valeur que chez l’homme qui se considère lui-même comme un rien » (d’après Job, XXVIII, 12, où le Talmud joue sur le mot méayin »).
Humble de cœur. « Il est écrit (Isaïe, LV, 1) : Ô vous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Pourquoi la loi divine est-elle comparée à l’eau ? — De même que l’eau, par sa pente naturelle, quitte les hauteurs pour aller aux lieux bas, de même la Loi, pour être bien observée, exige un esprit humble et soumis » (Tr. Taanith, 7a).
Le repos de vos âmes. « Rabbi José ben Kisma raconte : Un jour, en voyage, je rencontrai un homme qui me salua et je lui rendis son salut. Il me demanda : Maître, quel est ton pays ? — Une grande ville[35] où il y a beaucoup de docteurs et de lettrés. Veux-tu demeurer dans notre ville ? Je te donnerai un million de deniers d’or, des pierreries, des perles… — Tu m’offrirais tous les trésors de la terre que je n’en tiendrais pas compte. Je ne veux demeurer que là où on enseigne et pratique la loi de Dieu. «La doctrine de ta bouche, a dit David, roi d’Israël (Ps. CXIX, 72), est plus précieuse pour moi que des milliers de pièces d’or et d’argent.» D’ailleurs, ce qui suit l’homme au tombeau et intercède pour lui, ce n’est ni son or, ni son argent, ni ses joyaux, mais uniquement son amour de la Loi et ses bonnes œuvres, ainsi qu’il est écrit (Prov., VI, 22) : « Elle te guide dans ta marche (à travers la vie), elle protégera ton sommeil (dans la tombe) ; et à ton réveil (dans le monde futur), elle parlera pour toi. » (Tr. · Aboth, ch. VI, 8 9.)
30 Car mon joug est aisé, et mon fardeau léger.
« La lumière est douce et saine à l’œil », dit l’Ecclésiaste (XI, 7). Qu’elles sont douces et saines les paroles de la Loi, cette lumière par excellence, dont il est dit (Prov., VI, 23) : « Le commandement est un flambeau ; la Loi, c’est la lumière ! » (Midrasch Kohéleth, l. c.)
Chapitre XIII.
1 Ce même jour, Jésus, étant sorti de la maison, s’assit au bord de la mer.
2 Et une grande foule de peuple s’assembla vers lui, en sorte qu’il monta dans une barque. Il s’y assit, et toute la multitude se tenait sur le rivage.
3 Et il leur dit plusieurs choses par des similitudes, et il leur parla ainsi : Un semeur sortit pour semer.
4 Et comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin ; et les oiseaux vinrent et la mangèrent toute.
5 L’autre partie tomba sur des endroits pierreux, où elle n’avait que peu de terre ; et elle leva aussitôt, parce qu’elle n’entrait pas profondément dans la terre.
6 Mais le soleil étant levé, elle fut brûlée ; et parce qu’elle n’avait point de racine, elle sécha.
7 L’autre partie tomba parmi des épines, et les épines crûrent et l’étouffèrent.
8 Et l’autre partie tomba dans une bonne terre, et rapporta du fruit : un grain en rapporta cent, un autre soixante, et un autre trente.
9 Que celui qui a des oreilles pour ouïr, entende.
10 Alors les disciples, s’étant approchés, lui dirent : Pourquoi leur parles-tu par des similitudes ?
11 Il répondit, et leur dit : Parce qu’il vous est donné de connaître les mystères du royaume des cieux, mais cela ne leur est point donné.
12 Car on donnera à celui qui a déjà, et il aura encore davantage ; mais pour celui qui n’a pas, on lui ôtera même ce qu’il a.
13 C’est à cause de cela que je leur parle en similitudes, parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent point et ne comprennent point.
On donnera à celui qui a déjà, etc. « Dieu ne donne sa sagesse qu’à ceux qui ont déjà un cœur sage ; c’est ainsi que nous lisons (Daniel, II, 21) : Il donne la sagesse aux sages et l’intelligence à ceux qui sont intelligents[42]. » (Talm., tr. Berachoth, 55 a.)
On lui ôtera même… Je traduis ceci comme une exclamation : « Celui qui n’a pas d’intelligence, on lui ôterait même le peu qu’il en a ! Je n’en veux rien faire, et c’est à cause de cela que je leur parle en similitudes, — afin d’aider à leur intelligence obtuse. »
14 Ainsi s’accomplit en eux la prophétie d’Esaïe, qui dit : Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point ; vous verrez de vos yeux, et vous n’apercevrez point.
15 Car le cœur de ce peuple est appesanti ; ils ont ouï dur de leurs oreilles, ils ont fermé les yeux, afin qu’ils n’aperçoivent pas de leurs yeux, et qu’ils n’entendent pas de leurs oreilles, et qu’ils ne comprennent pas du cœur, et qu’ils ne se convertissent pas, et que je ne les guérisse pas.
La citation de ces deux versets est tirée d’Isaïe, chapitre VI, versets 9 et 10.
16 Mais pour vous, vous êtes heureux d’avoir des yeux qui voient et des oreilles qui entendent.
17 Car je vous dis en vérité que plusieurs prophètes et plusieurs justes ont désiré de voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu ; et d’entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.
18 Vous donc, écoutez ce que signifie la similitude du semeur :
19 Lorsqu’un homme entend la parole du royaume de Dieu, et qu’il ne la comprend point, le malin vient, et ravit ce qui est semé dans le cœur : c’est celui qui a reçu la semence le long du chemin.
20 Et celui qui a reçu la semence dans les endroits pierreux, c’est celui qui entend la parole, et qui la reçoit d’abord avec joie ;
21 Mais il n’a point de racine en lui-même : c’est pourquoi il n’est que pour un temps ; et lorsque l’affliction ou la persécution survient à cause de la parole, il se scandalise aussitôt.
22 Et celui qui a reçu la semence parmi les épines, c’est celui qui entend la parole ; mais les soucis de ce monde et la séduction des richesses étouffent la parole, et elle devient infructueuse.
23 Mais celui qui a reçu la semence dans une bonne terre, c’est celui qui entend la parole, et qui la comprend, et qui porte du fruit ; en sorte qu’un grain en produit cent, un autre soixante, et un autre trente.
« Il y a, dit le Talmud (Tr. Aboth, ch. V, § 13), quatre espèces d’étudiants : les uns apprennent vite et oublient de même, ceux-là perdent plus qu’ils ne gagnent ; les autres apprennent lentement et oublient difficilement, ceux-là gagnent plus qu’ils ne perdent ; d’autres apprennent vite et oublient difficilement, ceux-là sont les meilleurs ; d’autres, enfin, sont lents à concevoir et prompts à oublier, ceux-là sont les plus mal partagés. » — Jésus, voyant le nombre de ses auditeurs s’accroître dans une grande proportion, et connaissant l’inégalité des intelligences humaines, leur dit sous forme de parabole : Je sais que chacun comprendra mes paroles ou en profitera suivant son degré d’intelligence. Donc, si vous oubliez ou si vous interprétez mal mon enseignement, ce n’est pas moi qui serai responsable de votre oubli ou de votre erreur ; car, sachez-le, il y a quatre catégories d’auditeurs : 1° Celui qui « entend la parole et ne la comprend pas » ; l’esprit du mal vient ravir ce qui avait été semé dans son cœur ; il a « reçu sa semence le long du chemin » (v. 19) ; il a mal appris et vite oublié, c’est le mal partagé dont parle le Talmud. 2° Celui qui «reçoit d’abord la parole avec joie» (v. 20), mais qui, «n’ayant point de racines en lui-même, ne sait la garder que pour un temps» (v. 21) ; c’est celui qui apprend vite et oublie de même, et qui, selon l’expression du Talmud, perd ainsi plus qu’il ne gagne. 3° Celui «qui reçoit la semence» divine dans un terrain propice, mais envahi «par les ronces» et les mauvaises herbes, par les «soucis du monde,» qui étouffent souvent les meilleures dispositions (v. 22) ; celui-là est de ceux qui oublient difficilement, mais qui apprennent de même, et s’il gagne plus qu’il ne perd, toujours est-il qu’il perd, et que la bonne semence a peine à fructifier dans son cœur. 4° Enfin, celui «qui écoute la parole, la comprend et en profite,» appartient à la catégorie de ceux qui apprennent vite, qui oublient difficilement, et que le Talmud honore du nom de «sages» par excellence. Ainsi, l’efficacité des enseignements dépend moins de celui qui les donne que de ceux qui les reçoivent ; et telle est la pensée de Jésus, qui entend par là dégager sa responsabilité.
24 Jésus leur proposa une autre similitude, en disant : Le royaume des cieux est semblable à un homme qui avait semé de bonne semence en son champ.
25 Mais pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint, qui sema de l’ivraie parmi le blé, et s’en alla.
Le blé et l’ivraie ne forment pas, selon le Talmud (Tr. Kilayim, mischna première), un de ces mélanges, de ces semis hétérogènes défendus par la loi de Moïse (Lév., XIX, 19), attendu qu’ils sont de même famille, et qu’il serait permis, par conséquent, de les semer sur un même point. Jésus veut préserver le peuple des pièges de ces faux docteurs dont l’extérieur est respectable, mais dont le cœur est mauvais ; hommes d’autant plus dangereux qu’ils ont tous les dehors de la vertu et de la piété, comme l’ivraie, pour des yeux superficiels, ressemble au pur froment.
26 Et après que la semence eut poussé, et qu’elle eut produit du fruit, l’ivraie parut aussi.
Comme nous venons de le dire, l’ivraie, au premier coup d’œil, ne se distingue pas du bon grain, non plus que le méchant de l’homme de bien. Mais tous deux on les reconnaîtra plus tard, l’une à ses fruits, l’autre aux résultats de ses doctrines ; car on juge l’arbre par son fruit, ainsi qu’il a été dit plus haut (XII, 33).
27 Alors les serviteurs du père de famille lui vinrent dire : Seigneur, n’as-tu pas semé de bonne semence dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?
28 Et il leur dit : C’est un ennemi qui a fait cela. Et les serviteurs lui répondirent : Veux-tu donc que nous allions la cueillir ?
29 Et il leur dit : Non, de peur qu’il n’arrive qu’en cueillant l’ivraie vous n’arrachiez le froment en même temps.
30 Laissez-les croître tous deux ensemble jusqu’à la moisson ; et au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Cueillez premièrement l’ivraie, et liez-la en faisceaux pour la brûler ; mais assemblez le froment dans mon grenier.
31 Il leur proposa une autre similitude, et il dit : Le royaume des cieux est semblable à un grain de moutarde que quelqu’un prend et sème dans son champ.
32 Ce grain est la plus petite de toutes les semences ; mais quand il est crû, il est plus grand que les autres légumes, et il devient un arbre, tellement, que les oiseaux du ciel y viennent, et font leurs nids dans ses branches.
33 Il leur dit une autre similitude : Le royaume des cieux est semblable à du levain qu’une femme prend et qu’elle met parmi trois mesures de farine, jusqu’à ce que la pâte soit toute levée.
Pour développer le sens de ces deux paraboles, je citerai deux passages du Talmud. On lit dans le traité Sabbath (88b) : « Les paroles de la loi donnent la vie ou la mort : la vie à ceux qui l’étudient de la main droite (c’est-à-dire avec énergie, avec intelligence et profit) ; la mort à ceux qui l’apprennent de la main gauche (c’est-à-dire mollement, superficiellement et sans en tirer des leçons utiles). » Le même talmudiste dit ailleurs à ses disciples (Tr. Yôma, 72b) : « Je vous en conjure, ne vous exposez pas à mériter un double enfer ! » C’est-à-dire (comme explique Raschi) à étudier la loi sans la mettre en pratique ; car, sans cette pratique, vous encourrez les peines de l’enfer, et vous aurez, par-dessus le marché, l’enfer ici-bas, puisqu’en vous consumant dans l’étude vous vous sevrez de toutes les jouissances de ce monde.
Par ce qui précède, nous pouvons saisir la pensée de Jésus. Il avait recommandé à ses disciples : 1° de ne pas se méprendre sur le fond de sa doctrine ; 2° de faire choix, pour l’étude ultérieure, d’un guide loyal et pieux. Et maintenant il leur dit : Si vous étudiez la loi pour la pratiquer, si vous l’étudiez de la main droite, » pour parler comme le Talmud, alors vous serez comme le grain de sénevé qui, tout petit à sa naissance, devient peu à peu un arbre énorme ; mais si vous travaillez de la mauvaise manière, « de la main gauche, — la théorie sans la pratique, — vous ressemblerez alors à ce morceau de levain qui, introduit dans la pâte, la travaille sans relâche, tellement qu’à la fin elle fermente tout entière. Et non-seulement l’étude de la loi ne vous aura pas rendus meilleurs, mais elle vous aura valu l’enfer dans ce monde et dans l’autre.
34 Jésus dit toutes ces choses au peuple en similitudes, et il ne leur parlait point sans similitudes ;
35 De sorte que ce qui avait été dit par le prophète fut accompli : J’ouvrirai ma bouche en similitudes ; j’annoncerai les choses qui ont été cachées depuis la création du monde.
Par le prophète, c’est-à-dire par le psalmiste (Ps. LXXVIII, 2). Voy. mes observations ci-dessus, ch. II, v. 23.
36 Alors Jésus, ayant renvoyé le peuple, s’en alla à la maison ; et ses disciples, étant venus vers lui, lui dirent : Explique-nous la similitude de l’ivraie du champ.
37 Il leur répondit et leur dit : Celui qui sème la bonne semence, c’est le Fils de l’homme.
C’est le fils de l’homme, c’est moi, qui vous enseigne la morale la plus pure, franche de tout mélange adultère.
38 Le champ, c’est le monde ; la bonne semence, ce sont les enfants du royaume ; l’ivraie, ce sont les enfants du malin…
Les enfants (litt. les fils) du royaume : expression analogue à celle de « fils de Dieu », dont nous avons déjà expliqué le véritable sens.
L’ivraie : ceux qui se confieraient en des maîtres indignes, affichant des vertus qu’ils n’ont pas, et ne pouvant ainsi enseigner que l’hypocrisie, ceux-là ressemblent à l’ivraie qui a les apparences du blé, comme nous l’avons vu, mais qui en diffère essentiellement par ses produits.
39 L’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; et les moissonneurs sont les anges.
Le diable, c’est-à-dire les faux apôtres, prêchant en mon nom, à qui voudra les entendre, des doctrines et des principes qui ne furent jamais les miens.
40 Comme donc on amasse l’ivraie, et qu’on la brûle dans le feu, il en sera de même à la fin du monde.
41 Le Fils de l’homme enverra ses anges, qui ôteront de son royaume tous les scandales et ceux qui font l’iniquité.
Sens : Il viendra un temps où la doctrine de l’unité de Dieu, enseignée par moi et propagée par mes disciples, deviendra la doctrine universelle. Alors disparaîtront du monde ces funestes erreurs qui en sont le scandale (litt. la pierre d’achoppement), et leurs apôtres seront confondus.
42 Et ils les jetteront dans la fournaise ardente : c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents.
43 Alors les justes luiront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Que celui qui a des oreilles pour ouïr, entende.
44 Le royaume des cieux est encore semblable à un trésor caché dans un champ, qu’un homme a trouvé et qu’il cache ; et de la joie qu’il en a, il s’en va, et vend tout ce qu’il a, et achète ce champ-là.
Un trésor caché dans un champ. « Que toutes tes actions soient faites en vue de la Divinité », dit le Talmud (Tr. Aboth, ch. II, 11). Dans toute action humaine, il y a deux parts à faire : celle du bien et celle du mal, la modération et l’excès, le but utile et le but vicieux. Prenons pour exemple le manger et le boire. Celui qui, dans ces jouissances corporelles, ne recherche que la jouissance, et, par suite, s’y livre sans mesure, celui-là fait mal : ce n’est plus un homme, il se ravale au niveau de la brute. Mais celui qui n’y voit qu’un moyen de conserver sa santé, cette santé si nécessaire au but que Dieu nous assigne à tous ici-bas, celui-là fait bien, celui-là est l’homme religieux dont la conduite est louée par nos sages. De même pour les occupations professionnelles : ne se proposer d’autre but que d’amasser de l’argent pour en amasser ou pour satisfaire ses passions, c’est chose mauvaise ; mais si vous n’avez d’autre ambition que d’acquérir une honnête aisance, qui vous permette de suffire par vous-même à vos besoins physiques et moraux, de faire face à l’entretien de votre famille, à l’éducation de vos enfants, aux nobles devoirs de la charité, vous aurez réellement, selon le vœu du Talmud, « travaillé en vue de la Divinité ». Dans ces conditions, le sommeil lui-même est méritoire : vous ne le goûtez que comme un délassement nécessaire, dans la pensée de réparer vos forces et de vous livrer le lendemain avec une ardeur nouvelle à l’accomplissement de vos devoirs. C’est ainsi que toutes nos actions et jusqu’à nos heures inactives peuvent et doivent être un hommage à la Divinité, selon la juste parole de nos docteurs.
Or, que veut dire Jésus ? que celui qui aspire à Dieu est seul dans la bonne voie, et que cette voie est semblable à un trésor caché dans un champ. Ce champ, c’est le monde (comme l’a dit le v. 38) ; et ce trésor, qui nous ouvre l’accès de la vie future, s’appelle Obéissance à la loi divine, Pratique des œuvres, Justice, Charité, Miséricorde. N’est-ce pas encore là ce que disent nos sages ? (Tr. Aboth, ch. IV, § 21.) « Ce bas monde est l’antichambre de la vie future ; prépare-toi dans l’antichambre, si tu veux mériter d’être reçu dans le salon. »
Et pour entrer dans ce salon de la béatitude céleste, il n’est pas nécessaire, selon le judaïsme, de renoncer aux intérêts humains, aux jouissances de la terre, et de s’astreindre à une abnégation impossible. Ces intérêts ont leur prix, ces jouissances sont légitimes, et, loin de vous ravir la félicité future, elles vous y conduiront sûrement, si vous en modérez l’usage par la raison, si vous en sanctifiez l’usage par la pensée de Dieu. En ce sens, la terre, qui recèle le trésor en question, est donc elle-même un trésor, et vous devez l’aimer, et vous devez vous empresser « d’acheter ce champ-là », comme l’homme de la parabole de Jésus.
45 Le royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherche de belles perles,
46 Et qui, ayant trouvé une perle de grand prix, s’en va et vend tout ce qu’il a, et l’achète.
Celui-là ne vent que la perle, il fait bon marché de tout le reste ; c’est-à-dire qu’il renonce à toutes les joies, à toutes les affections de la terre pour se consacrer exclusivement à la pratique de la Loi et des bonnes œuvres. — C’est la doctrine de Jean-Baptiste, qui prêche l’austérité et les mortifications ; c’est la doctrine de l’ascétisme, ce n’est pas la nôtre.
47 Le royaume des cieux est encore semblable à un filet qui, étant jeté dans la mer, ramasse toutes sortes de choses.
Le filet prend tout ce qui lui vient, le bon et le mauvais, le poisson de choix comme le fretin. Tel est le méchant, ou plutôt l’homme sans conscience : au lieu de s’attacher exclusivement au bien, il fait le bien ou le mal selon l’occurrence, selon la passion ou l’intérêt du moment. Il recevra la récompense du bien qu’il a pu faire, comme aussi la punition du mal dont il n’a pas su s’abstenir.
48 Quand il est rempli, les pêcheurs le tirent sur le rivage ; et, s’étant assis, ils mettent ce qu’il y a de bon à part dans leurs vaisseaux, et ils jettent ce qui ne vaut rien.
49 Il en sera de même à la fin du monde : les anges viendront, et sépareront les méchants du milieu des justes ;
50 Et ils jetteront les méchants dans la fournaise ardente : c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents.
51 Et Jésus dit à ses disciples : Avez-vous compris toutes ces choses ? Ils lui répondirent : Oui, Seigneur !
52 Et il leur dit : C’est pour cela que tout docteur qui est bien instruit dans ce qui regarde le royaume des cieux, est semblable à un père de famille qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses vieilles.
Tout docteur[43], etc. Sens : Conservez donc avec soin mes enseignements, notez-les tous dans votre mémoire et au besoin sur vos tablettes, afin de n’en perdre aucun ; semblables à un père de famille qui inscrit avec soin tous ses comptes, sûr de retrouver, de la sorte, les plus anciens aussi aisément que les plus récents.
53 Et il arriva que quand Jésus eut achevé ces similitudes, il se retira de ce lieu-là.
54 Et étant venu en sa patrie, il les enseignait dans leur synagogue ; de sorte qu’ils étaient étonnés, et qu’ils disaient : D’où viennent à cet homme cette sagesse et ces miracles ?
55 N’est-ce pas le fils du charpentier ? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie ? et ses frères, Jacques, Josès, Simon et Jude ?
Voir notre commentaire sur le chap. 1er, v. 25 (page 157).
56 Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? D’où lui viennent donc toutes ces choses ?
57 De sorte qu’ils se scandalisaient de lui. Mais Jésus leur dit : Un prophète n’est méprisé que dans son pays et dans sa maison.
Ainsi que je l’ai rapporté ci-dessus, un concile tenu à Jérusalem, en 338, décida que Jésus n’était pas Dieu, mais simplement prophète, comme il se qualifie lui-même ici. Il est probable que le présent verset a servi de base à la décision dont il s’agit.
58 Et il ne fit là que peu de miracles, à cause de leur incrédulité.
Chapitre XIV.
1 En ce temps-là, Hérode le tétrarque, ayant entendu parler de la renommée de Jésus,
2 Dit à ses serviteurs : C’est Jean-Baptiste ; il est ressuscité des morts, et c’est pour cela qu’il se fait des miracles par lui.
Hérode croyait, comme les Pharisiens, à la résurrection des morts et à la métempsycose ; il s’imaginait donc que l’âme de Jean-Baptiste, qu’il avait fait périr, avait passé dans le corps de Jésus, et que c’était là le secret de sa puissance surnaturelle.
3 Car Hérode avait fait prendre Jean, et l’avait fait lier et mettre en prison, au sujet d’Hérodias, femme de Philippe, son frère ;
4 Parce que Jean lui avait dit : Il ne t’est pas permis de l’avoir pour femme.
La loi de Moïse défend, en effet (Lévit., XVIII, 16, et XX, 21), d’épouser la femme de son frère ; et c’est pour avoir rappelé cette défense à Hérode que Jean-Baptiste fut jeté en prison, comme on l’a déjà vu (ch. XI, v. 2).
5 Et il aurait bien voulu le faire mourir ; mais il craignait le peuple, parce qu’on regardait Jean comme un prophète.
6 Or, comme on célébrait le jour de la naissance d’Hérode, la fille d’Hérodias dansa au milieu de l’assemblée, et plut à Hérode ;
7 De sorte qu’il lui promit avec serment de lui donner tout ce qu’elle demanderait.
8 Poussée par sa mère, elle lui dit : Donne-moi ici, dans un bassin, la tête de Jean-Baptiste.
9 Et le roi en fut fâché ; mais à cause du serment et de ceux qui étaient à table avec lui, il commanda qu’on la lui donnât.
Le roi en fut fâché. Il se repentait de son serment, mais il n’osait le rétracter en présence de ses convives ; à leurs yeux, il eût rougi de manquer à sa parole. C’est là une fausse honte, sévèrement condamnée par le Talmud, qui déclare nuls les serments de ce genre. Bien plus, celui qui a juré de commettre une mauvaise action est tenu, non de l’accomplir, mais de solliciter du tribunal la remise de son serment (Voir tr. Haghiga, 10 a). Hérode l’ignorait sans doute, ou plutôt il cherchait un prétexte pour se débarrasser du saint prophète dont les remontrances le gênaient.
10 Et il envoya couper la tête à Jean dans la prison.
11 Et on apporta sa tête dans un bassin, et on la donna à la jeune fille, qui la présenta à sa mère.
12 Puis les disciples de Jean vinrent, et emportèrent son corps, et l’ensevelirent ; et ils vinrent l’annoncer à Jésus.
13 Et Jésus, l’ayant appris, partit de là dans une barque, pour se retirer à l’écart en un lieu désert ; et le peuple, l’ayant su, sortit des villes et le suivit à pied.
Jésus se retira dans la solitude, soit pour pleurer en paix la mort de Jean-Baptiste, soit pour se soustraire lui-même à la fureur d’Hérode.
14 Et Jésus, étant sorti, vit une grande multitude ; et il fut ému de compassion envers eux, et il guérit leurs malades.
15 Et comme il se faisait tard, ses disciples vinrent à lui et lui dirent : Ce lieu est désert, et l’heure est déjà passée ; renvoie ce peuple, afin qu’ils aillent dans les bourgades, et qu’ils y achètent des vivres.
16 Mais Jésus leur dit : Il n’est pas nécessaire qu’ils y aillent ; donnez-leur vous-mêmes à manger.
17 Et ils lui dirent : Nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons.
18 Et il dit : Apportez-les-moi ici.
19 Et après avoir commandé que le peuple s’assît sur l’herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et levant les yeux au ciel, il rendit grâces ; puis, ayant rompu les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent au peuple.
Nous trouvons un miracle analogue dans le Talmud (Tr. Taanith, 25a) : « Un vendredi soir, R. Hanina b. Dôssa vit sa fille triste et abattue. Qu’as-tu ? lui demanda-t-il. — Elle répondit : J’ai confondu le vase d’huile avec le vase de vinaigre, et j’ai rempli d’huile la lampe du sabbat. — Ma fille, reprit le pieux docteur, qu’importe ! Celui qui a donné à l’huile la vertu de brûler peut aussi la donner au vinaigre. Et de fait, la lampe brûla ainsi tout le jour du sabbat, jusqu’à l’heure où l’on y puisa du feu pour la prière de la sortie du sabbat. »
20 Tous en mangèrent, et furent rassasiés ; et on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restèrent.
21 Et ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les petits enfants.
22 Aussitôt après, Jésus obligea ses disciples à entrer dans la barque, et à passer avant lui de l’autre côté, pendant qu’il renverrait le peuple.
23 Et après qu’il l’eut renvoyé, il monta sur la montagne, à l’écart, pour prier ; et le soir étant venu, il était là seul.
Il monta sur la montagne, à l’écart, pour prier. C’était aussi l’habitude des pieux docteurs de rechercher, pour prier, la solitude. Ainsi nous lisons dans le Talmud (Tr. Berach., 34b) : « R. Hanina b. Dôssa se retirait à l’écart, dans un lieu solitaire, pour prier Dieu de la guérison des malades. »
24 Cependant la barque était déjà au milieu de la mer, battue par les flots ; car le vent était contraire.
25 Et à la quatrième veille de la nuit, Jésus alla vers eux, marchant sur la mer.
– A la quatrième veille, c’est-à-dire à la dernièrà ; car, d’après une opinion talmudique (Tr. Berach., 3 b) : « La nuit est divisée en quatre veilles[44] », — entre lesquelles, ajoute Raschi, se répartit aussi le service de la Cour céleste ou des anges, qui se relaient pour chanter les louanges de Dieu.
26 Et ses disciples, le voyant marcher sur la mer, furent troublés, et dirent : C’est un fantôme ; et de la frayeur qu’ils eurent, ils crièrent.
27 Mais aussitôt Jésus leur parla, et leur dit : Rassurez-vous ; c’est moi, n’ayez point de peur.
28 Et Pierre, répondant, lui dit : Seigneur ! si c’est toi, ordonne que j’aille vers toi sur les eaux.
29 Jésus lui dit : Viens. Et Pierre, étant descendu de la barque, marcha sur les eaux pour aller à Jésus.
30 Mais, voyant que le vent était fort, il eut peur ; et comme il commençait à enfoncer, il s’écria, et dit : Seigneur ! sauve-moi.
31 Et aussitôt Jésus étendit la main, et le prit, en lui disant : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?
Tant que Pierre eut une foi pleine et entière, il put marcher sur les eaux ; mais dès que sa foi commença à faiblir, dès qu’il eut « douté », il commença aussi à enfoncer. Nous lisons dans le Talmud un fait qui se rapproche de celui-ci (Tr. Yebamoth, 121a) : « Le fils de R. Nehounia, le puisatier, tomba un jour dans un puits profond. On vint l’annoncer à R. Hanina b. Dôssa. À la première et à la seconde heure, celui-ci dit : Il vit encore ; à la troisième heure, il dit : Il est sauvé. Et l’enfant, en effet, était sain et sauf. »
32 Et quand ils furent entrés dans la barque, le vent cessa.
33 Alors ceux qui étaient dans la barque vinrent, et l’adorèrent, en disant : Tu es véritablement le Fils de Dieu.
Le fils de Dieu, dans le sens que nous avons expliqué (p. 179 et suiv.) ; c’est-à-dire l’homme éminemment saint et vertueux, qui n’obéit qu’aux inspirations de son âme et se conforme entièrement à la volonté de Dieu.
34 Et ayant traversé la mer, ils vinrent au pays de Génézareth.
35 Et quand les gens de ce lieu-là l’eurent reconnu, ils envoyèrent par toute la contrée d’alentour, et lui présentèrent tous les malades.
36 Et ils le priaient qu’ils pussent seulement toucher le bord de son vêtement ; et tous ceux qui le touchèrent furent guéris.
Toucher le bord de son vêtement. Voir ce que nous en avons dit ci-dessus (ch. IX, v. 21), à propos de la femme malade d’une perte de sang.
Chapitre XV.
1 Alors des scribes et des Pharisiens vinrent de Jérusalem à Jésus, et lui dirent :
2 Pourquoi tes disciples transgressent-ils la tradition des anciens ? car ils ne se lavent point les mains lorsqu’ils prennent leurs repas.
— La tradition des anciens : « Se laver les mains avant de manger des choses profanes (profanes par opposition aux choses saintes, réservées aux prêtres), est aussi un devoir légal ; car c’en est un pour l’Israélite que d’obéir aux enseignements des docteurs[45] » (Talm., tr. Houllin, 106b).
3 Mais il leur répondit : Et vous, pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu par votre tradition ?
4 Car Dieu a donné ce commandement : Honore ton père et ta mère ; et : Que celui qui maudira son père ou sa mère soit puni de mort.
5 Mais vous, vous dites : Celui qui aura dit à son père ou à sa mère : Tout ce dont je pourrais t’assister est un don consacré à Dieu, n’est pas coupable, quoiqu’il n’honore pas son père ou sa mère.
6 Et ainsi vous avez anéanti le commandement de Dieu par votre tradition.
7 Hypocrites ! Ésaïe a bien prophétisé de vous lorsqu’il a dit :
8 Ce peuple s’approche de moi de sa bouche et m’honore de ses lèvres : mais leur cœur est bien éloigné de moi.
9 Mais ils m’honorent en vain, en enseignant des doctrines qui ne sont que des commandements d’hommes.
10 Et ayant appelé le peuple, il leur dit : Ecoutez, et comprenez ceci :
11 Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme mais ce qui sort de la bouche, c’est ce qui souille l’homme.
12 Alors ses disciples, s’approchant, lui dirent : N’as-tu pas remarqué que les Pharisiens ont été scandalisés quand ils ont ouï ce discours ?
— Quand ils ont ouï que tu disais : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme », ils ont cru que tu permettais de manger les aliments impurs défendus par la loi de Moïse.
13 Mais il leur répondit : Toute plante que mon Père céleste n’a point plantée, sera déracinée.
— Je respecte et je veux qu’on respecte, non-seulement les prescriptions mosaïques, mais celles même des docteurs, lorsqu’elles s’appuient sur quelque texte ou qu’elles dérivent indirectement d’une loi divine. Or, de l’ablution des mains avant le repas, il n’est question nulle part dans la Bible ; c’est donc une cérémonie sans importance réelle… C’est en ce sens qu’il faut interpréter la pensée de Jésus : « Toute plante que mon père céleste n’a point plantée, sera déracinée. »
14 Laissez-les ; ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles : que si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse.
— « Lorsque le berger en veut à son troupeau, dit un proverbe cité par le Talmud (B. Kamma, 52a), il crève les yeux au bélier conducteur » (à celui qu’en économie rurale on appelle le clocheman et que le reste du troupeau suit toujours de confiance). Or, si le clocheman est aveugle, il ne manquera pas de se perdre et de perdre avec lui tous les autres. Ainsi (explique Raschi dans son commentaire), lorsque Dieu est mécontent d’une communauté, il lui suscite des chefs indignes ou incapables, qui tôt ou tard la conduisent aux abîmes.
15 Alors Pierre, prenant la parole, lui dit : Explique-nous cette parabole.
16 Et Jésus dit : Vous aussi, êtes-vous encore sans intelligence ?
17 Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans la bouche, s’en va dans le ventre et est jeté aux lieux secrets ?
18 Mais ce qui sort de la bouche vient du cœur ; c’est là ce qui souille l’homme.
— Talmud (Tr. Berach., 61a) : « Le cœur conçoit la pensée, la langue l’articule, la bouche la traduit. »
19 Car c’est du cœur que viennent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les fornications, les larcins, les faux témoignages, les blasphèmes.
20 Ce sont ces choses-là qui souillent l’homme ; mais de manger sans s’être lavé les mains, cela ne souille point l’homme.
— Manger sans s’être lavé les mains. Jésus répète et précise à dessein ce qu’il a déjà dit, de peur qu’on ne se trompe sur sa pensée. Lorsqu’il a dit : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, » on a pu croire qu’il faisait bon marché des prohibitions relatives aux viandes impures : à Dieu ne plaise ! Ce qui est indifférent, selon lui, ce n’est pas de manger d’une viande ou d’une autre, mais « de manger sans s’être lavé les mains ». Le sens manifeste de sa phrase était donc simplement : Ce qui entre dans la bouche (sans ablution préalable), si c’est une viande pure, reste pur et conséquemment ne souille pas l’âme. C’est ce que nous trouvons également dans le Talmud (Ibid, 19a) : « Eléazar ben Hanoch négligeait la pratique de l’ablution des mains ». Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet dans notre commentaire sur l’évangile de Marc (ch. VII).
21 Et Jésus, partant de là, se retira aux quartiers de Tyr et de Sidon.
22 Et une femme cananéenne, qui venait de ces quartiers-là, s’écria, et lui dit : Seigneur, Fils de David ! aie pitié de moi ! ma fille est misérablement tourmentée par le démon.
23 Mais il ne lui répondit rien. Sur quoi ses disciples, s’étant approchés, le prièrent, disant : Renvoie-la, car elle crie après nous.
24 Et il répondit : Je ne suis envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.
25 Et elle vint et se prosterna, en disant : Seigneur ! aide-moi.
26 Et il répondit : Il n’est pas juste de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens.
— Les enfants, ce sont les Israélites, appelés « enfants du Seigneur » (Deut., XIV, 1). Le pain, ici, c’est l’instruction, cette nourriture de l’intelligence, et c’est dans un sens analogue que Jésus, un peu plus loin (XVI, 6), appellera « levain » l’enseignement des Pharisiens. Ici donc, il apprend à cette femme que les miracles qu’il a faits n’ont qu’un seul objectif : les brebis égarées d’Israël, ces enfants de Dieu, et un seul but : les soustraire aux pièges d’une religion idolâtre et leur inculquer l’amour du seul et vrai Dieu.
27 Mais elle dit : Il est vrai, Seigneur ! cependant les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
— En d’autres termes : Moi aussi je suis prête à croire au Dieu que tu annonces.
28 Alors Jésus, répondant, lui dit : Ô femme ! ta foi est grande ; qu’il te soit fait comme tu le désires. Et à cette heure même sa fille fut guérie.
— Ta foi est grande. Sens : Puisque tu crois au Dieu unique, c’est une grande et sainte croyance que celle-là, et elle mérite d’être récompensée.
29 Jésus, partant de là, vint près de la mer de Galilée ; et étant monté sur une montagne, il s’y assit.
30 Alors une grande multitude de peuple vint à lui, ayant avec eux des boiteux, des aveugles, des muets, des estropiés, et plusieurs autres, qu’ils mirent aux pieds de Jésus, et il les guérit ;
31 De sorte que le peuple était dans l’admiration, voyant que les muets parlaient, que les estropiés étaient guéris, que les boiteux marchaient, que les aveugles voyaient ; et ils glorifiaient le Dieu d’Israël.
32 Alors Jésus, ayant appelé ses disciples, leur dit : J’ai pitié de cette multitude ; car il y a déjà trois jours qu’ils ne me quittent point, et ils n’ont rien à manger ; et je ne veux pas les renvoyer à jeun, de peur que les forces ne leur manquent en chemin.
— Laisser partir un voyageur à jeun peut avoir, en effet, de graves conséquences. Le Talmud l’a bien compris, lorsqu’il nous enseigne (Tr. Synhédrin, 103b-104a) : « Que l’omission des devoirs d’hospitalité, fût-elle involontaire, est aussi blâmable que si elle eût eu lieu volontairement, à cause des malheurs qui peuvent s’en suivre. Si Jonathan avait donné à David (lorsqu’il fuyait du palais de Saül) seulement deux miches de pain, la population de Nob n’eût pas été exterminée, Doëg l’Iduméen n’aurait pas eu occasion de dénoncer Achimélech, Saül et ses trois fils n’eussent pas péri d’une mort tragique. » Tout le monde connaît la jalousie du roi Saül contre David, l’amitié qui unissait ce dernier à Jonathan, lequel, en l’engageant à s’enfuir de la cour du roi son père, oublia de lui donner des provisions de route. C’est cet oubli que le Talmud juge avec tant de sévérité, parce qu’il fut la cause indirecte de tous les malheurs qu’il énumère. David, harassé de fatigue, s’était réfugié à Nob, ville sacerdotale, où Achimélech le sustenta de vivres, — crime impardonnable aux yeux d’un ennemi et qui amena la dénonciation de Doëg, l’assassinat de tous les habitants, la bataille décisive de David et de Saül, la mort violente de ce dernier et de ses fils (Voir I Sam., XXI, XXII, XXXI). Jésus se rappelait sans doute cette histoire, lorsqu’il ne voulut pas renvoyer à jeun toute cette multitude qui l’avait suivi.
33 Et ses disciples lui dirent : D’où pourrions-nous avoir, dans ce lieu désert, assez de pain pour rassasier une telle multitude ?
34 Et Jésus leur dit : Combien avez-vous de pains ? Ils lui dirent : Nous en avons sept, et quelque peu de petits poissons.
35 Alors il commanda aux troupes de s’asseoir à terre.
36 Et ayant pris les sept pains et les poissons, et ayant rendu grâces, il les rompit et les donna à ses disciples, et les disciples les donnèrent au peuple.
— Ayant rendu grâces, il les rompit. Voir plus haut, sur le chapitre XIV, v. 19.
37 Et tous en mangèrent et furent rassasiés ; et on emporta sept corbeilles pleines des morceaux qui restèrent.
Sources — קול קורא / Kôl Kôré (vox clamantis). La Bible, le Talmud et l’Évangile. Par le Rabbin Elie Soloweyczyk. Traduit de l’hébreu par Lazare Wogue. Paris (Imprimerie de E. Brière), 1870. [Version numérisée : Google].
Abraham. On voudra peut-être savoir pourquoi la généalogie donnée par Luc (III, 23 et suiv.) remonte jusqu’à Adam, tandis que celle de Mathieu commence à Abraham. C’est sans doute que Mathieu veut comparer Jésus à Abraham. Celui-ci le premier a fait connaître aux hommes le vrai Dieu et les a engagés à renoncer au culte des idoles, comme il est dit (Gen., 21, 23) : « Il invoqua en ce lieu le nom de l’Éternel, le maître du monde. » De même, selon Mathieu, Jésus le premier a fait comprendre aux idolâtres l’unité de Dieu et les a déterminés à rejeter le paganisme.