Commentaire sur le Séfer Yeṣira ou Livre de la Création par Saadia Gaon

Chapitre 6

Trad. Mayer Lambert (1891)


Nous commencerons par les mots rares qu’il y a dans ce chapitre, et nous dirons : La traduction de schené le‘zîzîm est deux inconstants. L’origine du mot est une comparaison empruntée à mecam lo‘ez (peuple parlant une langue barbare)[1]. Et (l’auteur) entend par là le foie et la bile, parce qu’ils produisent l’inconstance, le foie étant la source du sang et la bile l’endroit du fiel ; or le foie est avide de nourriture et la bile de colère et tout le monde sait que l’on dit de celui qui ne s’échauffe pas : Il n’a pas de bile.

La traduction de schené ‘alîzîm est : deux (organes) stables qui cherchent le repos, comme ha‘aliza[2]. (L’auteur) entend par là la rate, parce qu’elle est l’endroit de la (bile) noire, et elle a la nature de la terre ; puis l’estomac qui s’appelle mesês dans la langue de la Mischna ; lui aussi retient seulement le manger par la force de rétention qu’il possède, et il est froid et sec. Il a bien trois autres forces : la force attractive, la force digestive et la force expulsive, mais c’est que celle-là lui est plus particulière et qu’elle ressemble davantage à la nature de la rate.

La traduction de schenê no‘aṣîm est deux délibérants, comme le mot : no‘aṣim[3] (de la Bible), et (l’auteur) entend par là les deux reins. En effet ils ont une action propre à encourager l’homme : quand celui-ci voit l’œuvre en bonne voie, alors une force descend rapidement dans le diaphragme, de sorte qu’elle arrive aux reins, et elle procure à l’homme un encouragement pour cette œuvre. Et c’est pourquoi le prophète a dit : Car toi tu as créé mes reins[4].

La traduction de schenê ‘aliṣim est : deux se réjouissant et louant, comme il est dit : Mon cœur se réjouit (‘alaṣ) dans l’Éternel[5]. L’auteur a en vue les deux intestins : l’intestin abstinent (œsophage) et l’intestin borgne[6] (l’estomac). Le premier s’appelle Qorqeban et le second Qéba. Dans le premier, le manger ne reste pas, c’est pourquoi il est appelé abstinent, et dans le second entre le résidu jusqu’à ce qu’il pourrisse, parce que s’il ne pourrissait pas et que son odeur ne devenait fétide, la nature ne le pousserait pas en bas, elle le maintiendrait au contraire. Mais lorsqu’il pourrit, il sort d’où il est entré, et c’est pourquoi il est appelé borgne, puisqu’il n’a qu’une seule ouverture, et ils ont été appelés ensemble qorqebanin, par métaphore, parce que qorqeban est le nom de l’intestin de l’oiseau, comme il a été dit pour les signes de (l’oiseau) pur : qorqebano niqlaf[7], dont la traduction est que son intestin s’épluche de lui-même. Telle est l’explication des douze organes. Le reste de l’anatomie des intestins après ce que nous avons exposé rentre dans le mot ventre, comme ce qui reste de l’anatomie de la tête après les sept portes rentre dans le mot tête, et ce qui reste des membres des corps rentre dans le mot corps.

Par le mot : Il les a façonnés comme (pour) une sorte de lutte et les a rangés comme (pour) une sorte de guerre, (l’auteur) veut dire que parmi ces forces qui appartiennent à ces douze organes il en est de contraires, qui se font opposition l’une à l’autre, et leur marche, lorsque le tempérament commence à se modifier et qu’il passe d’une qualité à une autre, ressemble à celle de la dispute lorsqu’elle commence à s’élever entre deux hommes ; au début elle est faible, puis elle s’étend comme la brèche produite par l’eau, comme il est dit : Commencer une dispute, c’est ouvrir une brèche à l’eau[8]. Lorsque le caractère se fortifie, la lutte survient et ne cesse pas jusqu’à ce que l’avantage reste soit à la vie, soit à la mort, et c’est pourquoi le jour de la mort est appelé : agonie, c’est-à-dire la lutte des éléments. C’est le mot : Il n’y a pas de pouvoir au jour de la mort, et il n’y a pas de dispense à l’agonie[9]. Cela ressemble à la lutte du feu avec les épines, jusqu’à ce qu’il les ait brûlées, comme il est dit : Qui me rendrait semblable aux ronces et aux épines quand (le feu) les attaque ; pour un peu, je les brûlerais ensemble[10].

Quant au mot : Il les a mis l’un en face de l’autre[11], c’est une des preuves que les choses ont un Auteur qui les compose, parce que nous avons vu que toutes les choses dont la nature est hostile, comme le chaud et le froid, l’humide et le sec, sont devenues grâce à lui une seule chose et ont été retenues en un seul endroit.

Puis (l’auteur) ajoute : Et les sept ressemblent à trois individus qui discutent avec trois autres et un décide entre eux. S’il a mis le nombre trois, c’est parce que la décision n’est prise que sur trois avis et trois conseils et c’est pourquoi les procès civils sont jugés par trois[12].

Et les douze ressemblent à douze individus en guerre, trois tuent et trois ressuscitent, trois sont tués et trois sont ressuscités. Tant que ceux qui tuent et ceux qui ressuscitent sont d’égale force, les douze restent en entier, parce que nous concevons que celui qui a tué celui-ci, celui-là le ressuscite ; et si l’une des forces l’emporte, le tout périt. Il convient que j’explique comment le tout périt, alors qu’il (semble qu’il) conviendrait seulement de parler de vie et de mort pour les six qui subissent l’action, non pour les six qui agissent. Je dirai donc : Parce que les six qui agissent ne subsistent que tant qu’existe leur action, qui est leur nature et leur élément, comme le feu ne dure qu’avec la combustion, et si l’action cesse, il disparaît. De même, si ceux qui tuent l’emportent, ceux qui ressuscitent ne vivent plus, par suite de ce que leur action cesse, ni ceux qui tuent non plus, puisqu’il ne leur reste rien à tuer ; leur action a donc cessé à eux aussi. De même inversement si ceux qui ressuscitent l’emportent, ceux qui tuent disparaissent parce que leur action cesse ; ceux qui ressuscitent n’ont plus rien à faire, puisqu’il n’y a plus de meurtrier ni de tué ; ils disparaissent eux aussi[13]. Tous les douze restent donc, tant que dure leur lutte, d’après ce qui a été exposé, c’est là une proposition subtile. Et c’est pour cette raison qu’il ajoute : vekullan aduqin zè bezè ; il veut dire adhérents, attachés comme ont dit les sages : Deux (hommes) qui tiennent (adûqîn) un contrat[14], deux (hommes) qui tiennent un talet[15], pour : deux qui saisissent (oḥazîn). Si (l’auteur) nomme les lettres zayin, ‘ayin, dalet, ṣadé, c’est que, comme nous l’avons dit plus haut[16], il se sert de la langue de la Palestine.

Énoncé du Septième chapitre.


[1] Psaumes, cxiv, 1.

[2] Sophonie, ii, 15.

[3] I Rois, xii, 9.

[4] Psaumes, cxxxix, 13.

[5] I Samuel, ii, 1.

[6] Il ne s’agit pas ici du cæcum, mais קבה est une partie de l’estomac comme קרקבן.

[7] Hullin, 61a.

[8] Proverbes, xvii, 14.

[9] Ecclésiaste, viii, 8.

[10] Isaïe, xxvii, 4.

[11] Ce mot est une allusion à Ecclésiaste, vii, 96.

[12] Hullin, iii, 6.

[13] Saadya oublie que dans ce cas il reste les trois qui ont reçu la vie.

[14] Baba Mesia, 7a.

[15] Sanhédrin, i, 1.

[16] Voyez la fin de l’Introduction de S., p. 29.

Commentaire sur le Séfer Yeṣira ou Livre de la Création par le Gaon Saadya de Fayyoum. Publié et traduit par Mayer Lambert. Paris, 1891. [Version numérisée : Google].

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