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Fondement de la Foi d’Abravanel

Introduction de R. Benjamin Mossé


I

Cet ouvrage dont nous donnons la traduction au public, est, à nos yeux, de la plus grande importance au point de vue de la doctrine israélite.

Les questions les plus fondamentales du Judaïsme y sont exposées, élucidées, discutées contradictoirement et résolues, enfin, de main de maître, par un des génies les plus profonds que la Synagogue ait enfantés.

Abarbanel, ou mieux Ab-rabban-el : (père-maître-puissant), venu au quinzième siècle, à la suite des nombreux théologiens qui avaient exploré le terrain de la croyance israélite, put comparer leurs travaux et arriver à des conclusions plus solides et plus complètes que celles de ses savants prédécesseurs.

Aussi ses œuvres doivent-elles avoir, aux yeux de tout penseur sérieux, un caractère hautement scientifique. Ce caractère éclate surtout dans son Rosch Emouna : principe de la foi, ouvrage qu’il composa à la fin de sa carrière et qui porte l’empreinte non seulement d’un savoir profond, d’une vaste érudition, mais d’une maturité d’esprit qui n’appartient qu’à l’expérience.

Abarbanel, en composant ce livre qui dans sa pensée devait fixer définitivement la croyance israélite, était préoccupé du danger que courait cette croyance, à la suite des querelles théologiques, qui, depuis Maïmonide, divisaient les fidèles.

II

Maïmonide — (né à Cordoue, le 30 mars 1135, et mort au Caire, le 13 décembre 1204) — avait été non seulement le premier à introduire un ordre méthodique dans les vastes compilations talmudiques, qu’il réduisit en traités, en chapitres, en articles, dans son Yad Hazaka : main forte, ou Mischné Thôra : seconde loi ; mais encore, en présence de l’incertitude où étaient les esprits sur les règles fondamentales du Judaïsme, il avait cru devoir établir l’édifice religieux de sa foi sur des bases fixes, sur des articles fondamentaux, nettement exposés et hardiment formulés.

Par cette entreprise profondément pieuse, mais très courageuse pour son époque, Maïmonide avait provoqué parmi les docteurs de la Loi, la discussion au sujet des principes du Judaïsme, de même que par son ouvrage de philosophie religieuse : le Guide des Égarés, il avait soulevé des tempêtes parmi ces mêmes docteurs.

Esprit universel, profond autant que méthodique, immensément érudit, à la fois religieux et indépendant, persuadé, d’ailleurs, qu’une foule d’opinions étrangères s’étaient greffées sur l’arbre antique de la foi juive, et que les enseignements de cette foi divine pouvaient parfaitement se concilier avec les données d’une saine philosophie — conciliation qui s’imposait à une époque où presque toutes les intelligences étaient dominées par l’aristotélisme avec lequel devait compter une religion qui était la religion de l’avenir — Maïmonide n’hésita pas : il travailla à accorder sa foi, dont il était un des plus fervents apôtres, avec la philosophie aristotélicienne dont il était un des plus chaleureux adeptes.

III

L’essai de cette conciliation n’était pas nouveau dans le Judaïsme. Déjà, au Xᵉ siècle, le Gaon Saadia, dans son livre des Croyances et des idées : Emounoth Vedéhoth, avait revendiqué les droits de la raison qu’il soumettait néanmoins, en cas de conflit, à l’autorité de la religion.

Bahia, au XIe siècle, dans son livre Du devoir des cœurs : Hoboth hallebaboth, et au XIIe siècle, Juda Hallévy, dans son Cozari, avaient cru devoir réagir contre l’envahissement des idées péripatéticiennes que les Juifs embrassaient avec ardeur. Bahia voulut faire prévaloir la morale pratique de la foi juive sur la spéculation philosophique, et Juda-Hallévy voulut fournir une théorie complète du Judaïsme rabbinique et combattre ainsi l’erreur de ceux qui croyaient que la raison abandonnée à elle seule arrivait à découvrir les hautes vérités révélées par la religion.

Leurs efforts dévoilent l’état des esprits contemporains ; ils dénoncent la lutte sérieuse qui s’était engagée entre la raison et la foi, lutte qui se trahit dans tous les écrits rabbiniques de cet âge, particulièrement dans les commentaires bibliques du célèbre Abraham Ibn Ezra.

Pour arrêter cette lutte dont l’issue aurait pu être funeste au Judaïsme, il fallait une œuvre conciliatrice, émanant d’une puissance intellectuelle capable de faire taire tous les scrupules.

Abraham-ben-David, de Tolède, dans son livre de la Foi sublime : Emouna Rama, s’essaya à cette œuvre, sans succès.

Un Maïmonide seul pouvait l’accomplir.

Cette œuvre fut le Guide des Égarés. Ce livre, avec une science incomparable, éclaira du flambeau de la philosophie le domaine de la religion, et détermina avec précision les limites de la spéculation et de la foi.

Mais ce ne fut point, nous l’avons dit, sans soulever des tempêtes.

Deux grands partis se formèrent parmi les docteurs : celui des partisans des idées de Maïmonide et celui de leurs adversaires. Du Midi au Nord, de l’Orient à l’Occident. on jeta des cris d’alarme, on s’accusa mutuellement d’hérésie, on se lança l’anathème, on alla jusqu’à brûler l’ouvrage du grand Docteur. Ce furent le rabbin Salomon-ben-Adéreth, autrement dit Raschba, et ses adjoints, David et Jona, à Montpellier, qui commirent cette action furieuse.

Enfin, grâce aux célèbres David Kimchi, de Narbonne, Bechaï-ben-Moïse, de Saragosse, et Moïse-ben-Nachman, de Gérone, trois ardents défenseurs de Maïmonide incompris, méconnu, calomnié, ses fanatiques adversaires revinrent à de meilleurs sentiments. L’anathème fut levé ; les colères se calmèrent.

Mais la lutte se prolongea longtemps encore, pacifique, il est vrai, uniquement dans le domaine des idées ; et lorsque, trois siècles après, Abarbanel apparut, il entendit encore gronder les haines sourdes et les attaques injustes contre le grand Docteur qu’il eut à cœur de défendre, à son tour.

IV

Il eut à cœur surtout de le défendre contre l’accusation d’avoir introduit le désordre dans les principes du Judaïsme.

Abarbanel, dans son Rosch Emouna, ne vient pas précisément prendre parti pour le Guide des Égarés, dont pourtant il adopte les idées principales. Son but ici est plus restreint. Il vient seulement démontrer que Maïmonide a fait une œuvre pieuse, en formulant dans sa Préface de la Mischna de Sanhédrin, ses Treize Principes du Judaïsme, et que, par l’énoncé de ces principes, le grand Docteur n’a pas voulu réduire exclusivement à treize les bases de la Loi juive, dont les enseignements sont, d’après lui, tous également fondamentaux et divins ; il vient exposer et développer la théorie dogmatique de Maïmonide et celles de ses divers critiques, notamment des plus acharnés, Hasdaï et Albo ; il vient résumer tout ce qui a été formulé jusqu’à lui touchant les principes et les préceptes du Judaïsme ; il passe en revue les systèmes intéressants de Moïse, de Coutzi, l’auteur des Grandes Lois : Hilchoth-Guedoloth ; d’Isaac, de Corbeil, l’auteur du Livre des colonnes de l’Exil, appelé également Petit livre des Préceptes ; d’Eléazar-ben-Adéreth ; de Nachmanide ; de Ralbag ; du rabbin Nissim, maître de Hasdaï ; il donne, enfin, son opinion personnelle, qu’il prétend être conforme à celle de Maïmonide, d’après les intentions qu’il prête lui-même au rabbin cordouan.

Cette entreprise était digne d’un cœur comme celui d’Abarbanel, capable plus que tout autre de comprendre l’aigle de la Synagogue.

Un Maïmonide méritait d’avoir pour défenseur un Abarbanel.

À trois siècles de distance, ces deux grandes figures se ressemblent par divers côtés. Leur esprit s’était également formé à travers de cruelles vicissitudes et au milieu des persécutions épouvantables, dont, aux époques de nos deux docteurs, les Juifs d’Espagne eurent tant à souffrir.

V

Maïmonide était à peine âgé de treize ans, lorsque Abdel-Moumen, le fondateur de la dynastie des Almohades, se rendit maître de Cordoue. On sait que sous ce prince intolérant, les Synagogues furent détruites comme les Églises, et qu’il n’y eut de religion possible que celle de Mahomet. Tous ceux qui n’embrassaient pas l’islamisme étaient obligés de fuir, à moins que, pour tromper leurs persécuteurs, ils ne prissent le masque de sa religion. C’est ce que firent un grand nombre de familles israélites d’Espagne, parmi lesquelles se trouvait celle de Maïmonide.

Maïmoum et sa famille, après avoir professé extérieurement, pendant plus de dix-sept ans, la religion musulmane et pratiqué en secret celle de leurs pères, ne pouvant demeurer plus longtemps dans cette fausse position, quittèrent l’Espagne et se rendirent en Afrique. Là, ils étaient encore, sans doute, dans l’Empire des Almohades et soumis à la dure nécessité de passer pour musulmans ; mais, moins connus que dans l’Andalousie ils purent plus sûrement l’exercer secrètement le culte de leurs aïeux.

Maïmonide subissait le triste sort de sa famille. Ce fut précisément à cette douloureuse époque de sa vie, qu’il réfléchit plus particulièrement sur les vérités de sa foi, et qu’il se livra à leur égard à de profondes études. Ses malheurs excitèrent son génie, ils lui donnèrent des ailes pour s’élever à une incomparable hauteur.

Il finit par se soustraire à l’oppression, après avoir passé quelques années à Fez, où il était encore en 1160 ; il s’embarqua pour Saint-Jean-d’Acre, où il arriva en 1165. Il l’passa cinq mois, après quoi il alla en pèlerinage à Jérusalem, d’où il se rendit en Égypte ; il prit pour résidence la ville de Fastât ou le vieux Caire.

Là, il trouva le calme et le bonheur. Son commerce de pierres précieuses ne l’empêcha pas de faire des cours publics de théologie, de philosophie et de médecine. Ces cours le rendirent célèbre et lui ouvrirent le palais du fameux Saladin, qui venait de renverser le khalifat des Fatimites et de faire reconnaître son autorité dans toute l’Égypte.

Maïmonide dut l’honneur d’être un des médecins du prince, à l’amitié du ministre de ce prince, le khadi Al-Fadhel. Celui-ci, ayant apprécié sa science, devint son protecteur.

Son élévation fut sur le point de lui devenir funeste. Elle lui avait suscité des jaloux. Un théologien musulman, Aboul-Arab-ben-Moïscha, arrivé d’Espagne, l’accusa d’avoir embrassé l’islamisme et de l’avoir abandonné pour retourner au Judaïsme. Cet acte était considéré alors comme un crime passible du dernier supplice.

L’ami de Maïmonide, le khadi Al-Fadhel plaida son innocence et lui sauva la vie.

Il mourut comblé d’honneurs, à l’âge de soixante-dix ans, après avoir consacré ses veilles à la science et à la foi.

Tel est l’homme qui excitait si justement l’admiration d’Abarbanel, cette nouvelle étoile du Judaïsme, qui répandit un si vif éclat à la fin du quinzième siècle, à cette époque si néfaste pour nos pères malheureux, victimes alors du fanatisme chrétien, comme leurs aïeux, au douzième siècle, l’avaient été du fanatisme musulman.

VI

Le fanatisme chrétien, vaincu définitivement en Asie, où il avait poussé tant de croisés à leur perte, s’était replié sur lui-même en Europe, en Allemagne, en France, en Espagne surtout, où il se préparait à des prodiges de cruauté à l’égard des infidèles.

Déjà, au commencement du quinzième siècle, l’Espagne, naguère le foyer des sciences, était devenue un repaire de fanatisme. Les Juifs qui habitaient l’Espagne ne tardèrent pas à ressentir les effets cruels de l’intolérance chrétienne. D’abord, ce fut un Juif converti, Jérôme de Sainte-Foi, qui leur suscita de violentes persécutions. Soutenu par l’anti-pape Benoît XIII, dont il était le médecin et le favori, Jérôme établit à Tortose des conférences publiques. On invita à y prendre part les rabbins les plus célèbres de cette époque, au nombre desquels se fit remarquer Joseph Albo, dont la puissante logique eût réduit à néant les arguments des adversaires du Judaïsme, si ces adversaires eussent voulu sincèrement se rendre à l’évidence. Mais leur but était d’intimider les Juifs et de provoquer contre eux des projets de conversion. Et ce fut l’insuccès de ces absurdes projets qui arma leurs bras du. glaive du bourreau, des torches de l’inquisition, et qui aboutit au monstrueux édit du bannissement dont devint victime lui-même l’illustre Abarbanel.

VII

Abarbanel était né à Lisbonne en 1437. Il était d’une famille très riche, hautement placée en Portugal. Il fut de bonne heure initié aux études religieuses par son père, Don Juda Abarbanel. Ses premiers efforts dans ces études furent couronnés de brillants succès. À l’âge de vingt ans, il était prédicateur dans la Synagogue de Lisbonne et faisait paraître un Commentaire sur les Livres de Moïse. Cette première œuvre fut suivie de nombreux et importants travaux, tels que : 1° un Commentaire sur les premiers Prophètes ; 2° un Commentaire sur les derniers Prophètes ; 3° les Sources du Salut : Mahaïné ha Yéschouha, commentaire sur le livre de Daniel ; 4° la Couronne des Vieillards : Hatéréth Zékénim, traitant du caractère et du mérite de la Prophétie ; 5° l’Héritage des Aïeux : Nahalath Aboth, traitant de la tradition ; 6° le Prédicateur du Salut : Maschmiha Yéschouha, traitant de la félicité réservée à Israël et de son futur rétablissement ; 7° le Principe de la Foi : Rosch Emouna, ouvrage qui nous occupe en ce moment ; enfin 8° les Œuvres de Dieu : Miphaloth Elohim, livre de philosophie religieuse.

Ces productions abondantes sont d’autant plus remarquables, que notre savant docteur en avait fait en quelque sorte les délassements de sa vie politique et la consolation de ses malheurs.

Car, Abarbanel ne fut pas seulement un profond exégète, un théologien consommé, il fut encore, il fut surtout, un homme d’État, un grand diplomate, recherché successivement par divers monarques dont il devint le ministre, grâce à sa grande intelligence, à ses qualités aimables, à ses puissantes facultés.

Alphonse V, roi du Portugal, l’éleva le premier aux plus hautes fonctions, et lui accorda une si complète confiance qu’il ne traitait aucune affaire sans son concours.

Arrivé au faîte de la gloire, Abarbanel en tomba, pour la première fois, en 1841, à la mort de son prince fidèle.

Le fils et successeur d’Alphonse, Don Juan II, s’était entouré de nouveaux ministres. Il accusait les amis de son père d’être ses ennemis personnels et de vouloir le livrer aux mains du roi de Castille.

Abarbanel, impliqué injustement dans une conspiration contre Don Juan, ne put se soustraire que par la fuite au danger qui menaçait ses jours.

Il avait alors quarante-cinq ans. Il se réfugia en Espagne, dans le royaume de Castille, résidence habituelle de ses ancêtres, et il se fixa à Madrid où il goûta quelques années de calme et de repos. Elles lui permirent de reprendre ses travaux religieux interrompus et de faire des cours publics, auxquels il dut une grande renommée. En même temps, avec les débris de sa fortune confisquée en Portugal, il fondait une maison de banque, laquelle, prospère et puissante, fit tourner les regards vers lui. D’ailleurs, la considération qu’il avait acquise à la Cour de Portugal, l’avait accompagné à Madrid et devancé à la Cour de Castille, où il parvint à s’introduire.

Ferdinand et Isabelle-la-Catholique régnaient alors sur la Péninsule, excepté sur la ville de Grenade, qui était au pouvoir des Maures.

Ils accueillirent avec bienveillance l’ancien ministre d’Alphonse V, et lui confièrent la direction des finances de leur royaume. Abarbanel fut ministre d’Espagne depuis 1484 jusqu’en 1492. Ferdinand eut constamment à s’applaudir du choix qu’il avait fait de lui. Sous l’habile direction d’Abarbanel, ses finances, devenues florissantes, lui permirent de tenter la conquête du dernier boulevard de la domination des Maures en Espagne, de la ville de Grenade, où l’islamisme faisait toujours flotter son redoutable étendard.

Abarbanel, espérant préparer l’émancipation de ses coreligionnaires, ou du moins l’amélioration de leur position sociale, chargea les Juifs de l’approvisionnement des armées royales. Ils s’acquittèrent d’une manière irréprochable de ce soin et firent régner l’abondance dans le camp espagnol.

En aidant son roi à expulser les Maures du sol ibérien, le grand ministre ne se doutait point qu’il préparait son propre malheur et celui de ses frères !

Cependant, après la prise de Grenade et l’expulsion complète des Maures ; après que la chrétienté se vit maîtresse de la Péninsule toute entière, le fanatisme religieux qui couvait sous la cendre, se réveillant soudain, inspira à Ferdinand et à Isabelle le plus odieux des projets.

L’Espagne, qui n’avait plus qu’un seul peuple, ne devait plus avoir qu’une seule religion. La présence des Juifs dans son sein n’était plus supportable. Il fallait ou les convertir ou les chasser. Pour célébrer dignement la victoire remportée sur les Maures et élever à l’Éternel des actions de grâces, l’Église exigeait que tous les sujets espagnols entrassent dans son giron et que les rebelles fussent impitoyablement bannis.

Devant cette pensée d’unité religieuse qui répondait à l’unité nationale réalisée par la prise de Grenade ; devant les conseils et la volonté de ceux qui gouvernaient despotiquement leur conscience aveugle et soumise ; devant les paroles toutes puissantes du confesseur de la reine, le cardinal Ximenès, et du grand inquisiteur général, le général Torquemada, Ferdinand et Isabelle s’inclinèrent et donnèrent un libre cours à leur propre fanatisme.

Cependant ils se laissèrent tout d’abord vaincre par 30,000 ducats offerts par Abarbanel au nom de ses coreligionnaires. Ceux-ci, redoutant les ‘horreurs du bannissement, croyaient, à ce prix, pouvoir continuer de demeurer sur le sol espagnol. Mais bientôt le fanatisme reprit le dessus et ni l’argent des Juifs, ni l’intérêt du commerce, de l’industrie et des sciences, ni les supplications d’Abarbanel lui-même, ne purent arrêter ses fureurs. Israël dut fuir ou se faire chrétien. On lui donna quatre mois de réflexion. Cet édit cruel, signé quatre-vingt-dix jours après la prise de Grenade, n’épargna pas même Abarbanel ; il se mêla noblement à ses frères infortunés et il prit, comme eux, le chemin de l’exil !

Ce fut le 30 mars 1492.

Époque néfaste pour Israël, mais aussi pour l’Espagne, car, dès ce jour, elle s’appauvrit, elle tomba peu à peu au dernier rang des nations. Juste châtiment de son ingratitude et de son inhumanité ! Dégradation méritée, dont elle se relève à peine, après quatre cents ans d’expiation, aujourd’hui que les progrès de la raison humaine ont franchi les Pyrénées et que le souffle de la liberté a fait frémir les fils de la vieille Castille.

Abarbanel, aussi grand dans l’adversité qu’il l’avait été dans la bonne fortune, se résigna courageusement à sa seconde chute, plus cruelle que la première, car elle ne le frappait plus seul. Tous ses frères en étaient comme lui victimes et devenaient ses compagnons d’exil.

Il se réfugia avec sa famille, à Carthagène, de là en Italie, à Naples, auprès du roi Ferdinand, le bâtard. Cet ami des savants le reçut avec bonté.

Ferdinand accueillit, d’ailleurs, avec bienveillance tous les proscrits d’Espagne qui venaient s’abriter sous ses lois. Il espérait sans doute que les Juifs lui procureraient l’argent qui lui était nécessaire pour faire la guerre à Charles VIII, roi de France. Abarbanel avait particulièrement attiré son attention, grâce à sa réputation d’homme d’État, de diplomate habile et consommé. Ferdinand étant mort peu après l’arrivée d’Abarbanel, son fils, Alphonse, continua au grand ministre les faveurs du roi, son père. Il en fit son plus intime conseiller.

À peine la fortune souriait-elle à Abarbanel pour la troisième fois, qu’un nouveau revers vint l’atteindre.

Ne semble-t-il pas que le ciel voulut apprendre à l’ancien Docteur de la Loi, que les grandeurs terrestres ne sont qu’éphémères et trompeuses, et que, seules, les sciences et les modestes vertus offrent des douceurs inaltérables ?

Alphonse II, vaincu par Charles VIII, qui porta ses armes victorieuses jusqu’à Naples, fut contraint de déserter son royaume.

Abarbanel, fidèle à son roi malheureux, le suivit dans son infortune, et s’attacha généreusement à son triste sort. Il donnait ainsi l’exemple d’une admirable fidélité, honorable à la fois et pour le prince qui sut l’inspirer et pour le ministre qui sut la témoigner. Elle ne fut pas de longue durée. Alphonse mourut de chagrin en 1495.

Abarbanel, résigné cette dernière fois encore aux vicissitudes de son existence, se retira à Monopolis, dans la Pouille. Là, loin des affaires publiques et dans le silence d’une retraite paisible, il reprit ses travaux de prédilection. C’est sans doute à cette époque qu’il composa son Principe de la Foi, cette savante justification de la dogmatologie de Maïmonide, que nous avons eu à cœur de fournir à la science israélite moderne.

Il fut encore quelques instants détourné de ses occupations littéraires par une mission diplomatique. Se trouvant à Venise, au moment où un différend, relatif au commerce des épiceries, divisait cette république et le Portugal, sa première patrie, son intervention fut invoquée. Il servit de négociateur entre les deux puissances, et il eut la douce satisfaction d’aboutir à une complète conciliation.

Ce fut le dernier acte de sa carrière politique qu’il couronnait ainsi glorieusement. C’était, en effet, pour Abarbanel une véritable gloire que de retrouver, à la fin de son existence, sa primitive grandeur et l’occasion d’exercer son ancienne influence dans le conseil des gouvernements. C’était surtout pour lui une grande satisfaction que de faire servir cette influence au profit du pays, qui, après l’avoir élevé très haut, avait si cruellement méconnu ses services.

Abarbanel se vengeait en homme de cœur. Il répondait à l’ingratitude par la générosité ; effort presque surhumain dont ne sont capables que les âmes fortement trempées.

Peu de temps après cet acte admirable, Abarbanel mourut à Venise, l’an du monde 5268 : 1508 de l’ère vulgaire, à l’âge de 71 ans.

VIII

Homme d’esprit et de cœur, maître de lui-même, grand dans l’adversité autant que dans la prospérité, d’une raison puissante pour laquelle la solution des questions les plus hautes et les plus délicates était chose facile, d’un savoir universel qui embrassait à la fois la connaissance la plus approfondie des lois gouvernementales et celle des règles non moins compliquées de l’esprit humain et de la foi ; Abarbanel n’était-il pas l’écrivain le plus digne en tous points et le plus capable de défendre Maïmonide ?

Il poussa jusqu’à l’aveuglement son admiration pour l’aigle de la Synagogue. Il ne se contenta pas de déplorer que l’on n’eût pas compris toute la pensée du grand Maître, il alla jusqu’à dénier à Hasdaï et à Albo le droit de discuter la parole de celui qu’il vénérait.

À ses yeux, Hasdaï et Albo ne sont « que des querelleurs, des hommes petits, inexpérimentés, des ennemis, des oppresseurs de Maïmonide, ce nouveau Moïse, à qui Dieu a parlé face à face !

Assurément cette critique est injuste ; et malgré tout le respect que nous avons nous-mêmes pour Abarbanel, nous nous demandons comment il se fait qu’il ait traité si dédaigneusement des théologiens comme Hasdaï, surtout comme Albo, ce puissant logicien, ce jouteur intrépide qui avait terrassé Jérôme de Sainte-Foi, et réduit courageusement à néant les attaques des redoutables adversaires de notre croyance.

Hasdaï et Albo s’étaient, il est vrai, insurgés contre l’autorité de Maïmonide ; ils ne voulaient pas suivre aveuglément ses théories qu’ils discutaient eux-mêmes avec une complète indépendance ; mais l’indépendance théologique de Hasdaï et d’Albo était traditionnelle dans le Judaïsme ; Maïmonide n’avait-il pas fait preuve d’indépendance envers les docteurs de la Loi, et Abarbanel lui-même envers ses prédécesseurs ?

Hasdaï et Albo avaient pu se tromper dans leur polémique contre le nouveau Moïse ; mais ils avaient été de bonne foi ; ils avaient eu en vue la consolidation de notre croyance et ils méritaient par conséquent des ménagements de la part d’un savant tel qu’Abarbanel.

Nous eussions préféré, pour la dignité de ce dernier, qu’au lieu de se livrer à des attaques intempestives contre ces théologiens distingués — que, dans son zèle ardent pour Maïmonide, il traite — poétiquement il est vrai — « de colombes orgueilleuses, de chevreuils en révolte contre l’aigle aux grandes ailes, contre le lion » ; nous eussions préféré qu’il se bornât, — et ce rôle eût bien mieux convenu à sa haute science et à son grand caractère —, à justifier Maïmonide, à expliquer sa pensée, sa méthode, et à le défendre contre toute appréciation erronée ou incomplète. Nous eussions applaudi sans réserve à ce beau dessein qui eût consisté uniquement, sans blesser personne, à rendre à Maïmonide le rang qui lui était dû, et à découvrir, selon l’expression d’Abarbanel « la profondeur et les secrets de sa science encore enfouis sous la tente mystérieuse qui l’entoure et à exciter les regrets de ses adversaires. »

Quoi qu’il en soit, on s’associe à l’admiration d’Abarbanel pour Maïmonide, pour cet esprit supérieur du XIIe siècle, qui méritait de trouver un digne appréciateur au XVe, comme il en trouvera certainement dans le nôtre et dans tous les siècles à venir.

Mais en rendant hommage au grand génie israélite du XIIe siècle, on ne sera pas injuste à l’égard de Hasdaï et d’Albo, de ces rabbins indépendants qui ont franchement discuté la parole du Maître, et montré une fois de plus qu’en Israël la piété la plus sincère n’exclut pas les droits de la discussion scientifique ni ceux du libre examen.

Et l’on sera à leur égard d’autant moins injuste, qu’il leur a fallu un grand courage et une forte conviction pour se détacher de la théorie de Maïmonide ; car, cette théorie était déjà universellement répandue et respectée. Aussi a-t-elle survécu à leurs coups, au point qu’elle a été consacrée dans le rituel de la Synagogue qui en impose la méditation aux fidèles, chaque jour, par la lecture de la formule : Ani maamin, et tous les samedis, par la lecture du cantique : Ygdal Elohim Haï.

Le catéchisme l’a même consacrée de nos jours. C’est encore la théorie de Maïmonide qui sert de base à l’instruction religieuse de nos enfants et qui leur apprend à croire :

1° Que Dieu existe, que c’est lui qui a tout créé et qui dirige tous les évènements du passé, du présent et de l’avenir ;

2° Que Dieu est un, et qu’il n’y a pas d’unité comme la sienne ;

3° Que Dieu n’a point de corps ni rien de corporel ;

4° Que Dieu est éternel ;

5° Que c’est à lui seul que nous devons adresser nos prières ;

6° Que les paroles de nos Prophètes sont vraies ;

7° Que Moïse est le plus grand de tous les Prophètes ;

8° Que la Loi tant écrite qu’orale que nous suivons est celle que Dieu a révélée à Moïse ;

9° Que cette Loi ne peut être changée ;

10° Que Dieu connaît toutes les actions et toutes les pensées des hommes ;

11° Que Dieu récompense les justes et punit les méchants ;

12° Que le jour viendra où Dieu nous enverra le Messie ;

13° Que l’âme est immortelle et que Dieu, au moment qu’il lui a plu de fixer, rappellera les morts à la vie.

(Recueil d’instructions religieuses et morales, à l’usage des écoles primaires israélites, par S. Ulmann, grand rabbin de France).

IX

C’est ici, croyons-nous, le lieu de rechercher quel est le caractère des modifications que Hasdaï et Albo ont voulu apporter à ce formulaire de notre croyance, introduit dans la Synagogue par Maïmonide.

Nous réservons pour plus tard notre appréciation des principes posés par le grand Docteur.

À notre avis, Hasdaï fait à son illustre devancier une guerre de mots.

Les principes qu’il formule ne disent rien de plus, rien de moins que ceux de Maïmonide, ils y sont contenus ou les contiennent. Ce n’est tout simplement qu’une nouvelle manière de les exposer, qu’une nouvelle définition. Ainsi, la première classe de ceux qu’il pose et qu’il appelle bases de toutes les croyances, à savoir : l’Existence de Dieu, son Unité et son Incorporalité, sont les mêmes que les trois premiers principes de Maïmonide, à la différence puérile que la première base de Hasdaï ne comprend pas l’idée d’un Dieu créateur, puisqu’il fait de cette idée le premier article de sa troisième classe, article qu’il appelle la Création du Monde. Or, Hasdaï, ici, nous paraît illogique. Puisque dans la grande controverse qui porte sur la coéternité du monde, il opine pour sa contingence, pourquoi sépare-t-il cette idée de celle de l’existence de Dieu ? pourquoi ne fait-il pas comme Maïmonide qui, dans l’idée de Dieu, comprend l’attribut essentiel de la Divinité, celui de la puissance créatrice ? Sans cet attribut, que serait donc la Divinité, sinon un être étranger au monde qui le limiterait, qui détruirait conséquemment sa perfection et, avec elle, la seule idée que nous ayons de son essence ineffable ?

D’autre part, dans la seconde classe qu’établit Hasdaï et qui, d’après lui, comprend les six conditions essentielles de la Loi, la première de ces conditions, à savoir : la Connaissance que Dieu a de toutes choses, répond exactement au dixième principe formulé par Maïmonide ; et la seconde, la troisième, la cinquième et la sixième, qui sont la Providence de Dieu, la Toute-Puissance infinie, le Libre arbitre et la Cause finale, rentrent complètement dans le onzième principe du grand Docteur : la Rémunération. Comment Dieu, en effet, nous donnerait-il, selon nos œuvres, si sa providence ne veillait continuellement sur nos actes, s’il n’était tout-puissant, et si, d’autre part, nous n’étions doués du libre arbitre et appelés à une haute destinée par l’accomplissement de laquelle nous devons concourir à la gloire du Créateur ?

Quant à la quatrième condition essentielle de la Loi, d’après Hasdaï, la Prophétie, elle répond littéralement au sixième principe de Maïmonide.

Parmi les huit croyances véridiques de la troisième classe, établie par Hasdaï, et qui sont obligatoires, bien qu’elles ne forment pas de préceptes spéciaux, la première, celle de la Création du Monde, répond, nous l’avons déjà dit, au premier principe de Maïmonide, à savoir l’Existence du Créateur, ou mieux encore, à son quatrième principe, l’Antériorité de Dieu, car, croire que Dieu est antérieur au monde, c’est croire que le monde a été créé ; la troisième, la Rémunération, répond au onzième principe de Maïmonide ; la cinquième, l’Immutabilité de la Loi, au neuvième ; la sixième, l’Excellence de la Mission de Moïse, au septième ; la septième, la Révélation par les Ourim et les Toumim, rentre, comme tous les enseignements de la Loi, dans le huitième principe de Maïmonide, qui est celui de la Divinité de la Loi ; la huitième, le Messie, répond au douzième principe du grand Docteur.

La quatrième classe, enfin, dans laquelle Hasdaï comprend trois croyances véridiques obligatoires, objets de préceptes spéciaux, rentre, par la première de ces trois croyances : l’Efficacité de la Prière et de la Bénédiction pontificale, et par la deuxième, l’Efficacité de la célébration des Fêtes, dans le cinquième principe de Maïmonide, celui de l’Obligation de rendre un culte à Dieu ; et par la troisième, l’Utilité du Repentir, elle rentre dans le onzième principe de Maïmonide : la Rémunération. Le repentir, en effet, nous fait reconquérir notre dignité et mériter la bénédiction à la place du châtiment.

Nous voyons que Hasdaï n’a fait que diviser et subdiviser les principes du grand Docteur.

Quant à Albo, plus méthodique que son maître Hasdaï, il a fait à l’égard des principes de Maïmonide uDe œuvre de généralisation et les a réduits à trois chefs qui embrassent et résument tous les autres, et dont la définition a eu le bonheur, non point de remplacer le formulaire de Maïmonide, mais d’être placée à sa suite dans la croyance de la Synagogue, et d’être introduite dans notre catéchisme.

Ces treize articles peuvent être réduits à trois principes fondamentaux, savoir:

La croyance de l’existence de Dieu ;

La croyance à une révélation divine ;

La croyance aux peines et aux récompenses dans la vie future.

Telle est la triple définition d’Albo, dans laquelle il fait rentrer les autres principes de Maïmonide, dans l’ordre que voici :

1° Dans l’Existence de Dieu, son Unité et son Incorporalité, ou son Immatérialité ;

2° Dans la Divinité de la Loi, ou la Révélation divine, la Prophétie et la Supériorité prophétique de Moïse ;

3° Dans la Rémunération, enfin, l’Omniscience de Dieu, sa Providence, le Messie et la Résurrection.

Ainsi, Albo diffère de Maïmonide, premièrement, en ce qu’il omet le principe de l’Antériorité de Dieu, et, comme conséquence logique, en ce qu’il ne fait pas rentrer dans le principe de l’Existence de Dieu, l’idée d’un Dieu créateur, conformément à son système touchant la Création, ou, du moins, touchant la manière dont elle a pu s’accomplir et touchant sa forme primitive. Ce système paraît être identique à celui de Platon, qui admet non l’éternité du monde, mais l’éternité de la matière, dont les éléments, sans puissance par eux-mêmes, auraient été primitivement confondus dans un chaos informe, d’où les aurait fait sortir le Dieu-Architecte pour en former l’Univers. Ce que Maïmonide est loin d’admettre, car, il professe nettement le principe de la Création absolue, ex-nihilo, principe qu’il fonde sur la raison et sur les textes de l’Écriture, et il repousse avec autant d’énergie l’éternité de la matière de Platon que la coéternité du monde d’Aristote. Pour Maïmonide, Dieu est l’Être tout-puissant qui a non seulement organisé le monde, mais qui en est le Créateur ; il est l’Être antérieur à toutes les choses qui existent, et il les a conséquemment tirées du néant.

Secondement, Albo diffère de Maïmonide en ce qu’il omet l’Obligation de rendre un culte à Dieu, obligation élevée par Maïmonide à la hauteur d’un principe fondamental, et considérée par Albo seulement comme un précepte particulier de la loi.

Troisièmement, il en diffère encore en ce qu’il omet le principe de l’Immutabilité de la Loi, jugeant la loi variable dans l’application temporaire de ses préceptes, par rapport aux fidèles auxquels elle s’adresse et dont les besoins moraux et religieux peuvent se modifier dans la succession des siècles.

Quatrièmement, il en diffère, enfin, en ce qu’il fait un principe spécial de la Providence, principe que Maïmonide comprend dans celui de la Rémunération.

Donc, la différence de Hasdaï à Maïmonide est une simple différence de classification. Hasdaï n’omet que le principe de la Divinité de la Loi, qu’il comprend probablement dans celui de son Immutabilité ou Éternité, car comment la loi serait-elle immuable, éternelle, si elle n’était divine ?

Et la différence d’Albo à Maïmonide est dans une classification plus générale d’abord, et surtout dans l’omission importante et fondamentale des principes : 1° de l’Antériorité de Dieu ; 2° de la Création ex-nihilo ; 3° du Culte dû à Dieu ; enfin, 4° de l’Immutabilité absolue de la Loi.

X

Les rabbins postérieurs à Albo ont, à leur tour, essayé de donner à la Loi des principes fondamentaux. Abarbanel les passe en revue rapidement, car, ils n’étaient pas de nature, comme ceux d’Albo, à alarmer son orthodoxie, à brusquer son engouement pour le grand Docteur.

L’auteur du livre des Grandes Lois, le Gaon Jéhoudaï, prétend que la Loi divine n’a qu’un principe fondamental, celui de l’Existence de Dieu, ou, ce qui d’après lui revient au même, celui du Royaume céleste : Malchouth Schamaïm.

Jéhoudaï démontre que ce principe — formulé d’ailleurs par Maïmonide, dans son Livre de la Connaissance, ch. I, art. 1 ; — sert de fondement aux autres fondements de la Loi, et qu’il est, conséquemment, l’unique fondement de la Loi toute entière.

Aux yeux d’Abarbanel, ce principe fondamental, réduit à lui seul, est insuffisant, parce que, dit-il, si à ce fondement tous les autres ne venaient se rattacher, il arriverait que l’on pourrait, sans démériter, croire à l’existence de Dieu et nier en même temps tous les autres préceptes de la Loi.

Abarbanel condamne également l’opinion d’un autre docteur, dont il ne désigne pas le nom, et qui soutient que la Loi n’a qu’un principe fondamental, à savoir : celui de la Divinité de la Loi. Abarbanel appelle avec raison ce principe un cercle vicieux.

À donner un seul fondement à la Loi, notre docteur souscrirait de préférence à celui qui a été formulé par Nachmanides, dans son commentaire sur la Loi, à savoir : le Principe de la Création, comme étant la racine de la croyance toute entière. Car, celui qui ne croit pas à la création et qui pense que le monde est éternel, nie par là même, le principe fondamental du Judaïsme et n’a plus de loi.

C’est ce principe qui fut découvert par notre patriarche Abraham, qui se trouve inscrit en tête de la Genèse, et qu’Abarbanel déclare supérieur à tous les autres et seul propre à leur servir à tous de fondement, s’il l’avait lieu de reconnaître des principes fondamentaux dans la Loi.

XI

Mais Abarbanel repousse toute désignation de principes fondamentaux dans le Judaïsme.

Bien qu’il reconnaisse « que les croyances sont profondément différentes les unes des autres et supérieures les unes aux autres, selon l’élévation des sujets auxquels elles se rapportent, il ne pense pas que telle de ces croyances soit le principe fondamental et telle autre la conséquence, toutes les croyances du Judaïsme étant véridiques, et, comme telles, étant également des principes sur lesquels la Loi divine est fondée, au point qu’en nier même la moindre, ce serait nier que la Loi vient du Ciel. »

À l’appui de son opinion, il apporte les quatre preuves suivantes, que nous détachons de son argumentation, afin d’en faire mieux ressortir la valeur :

1° S’il l’avait dans la Loi des principes fondamentaux, il eût été convenable, lors de la station du Sinaï et de la promulgation des dix commandements, que ces principes fussent mentionnés et formulés, afin qu’ils fussent tous entendus, et que le peuple les reçût et les gardât pour lui et pour sa postérité. Or, parmi les Treize principes énoncés par Maïmonide, un seul, et d’après Maïmonide, deux, seulement, sont au nombre des dix commandements ;

2° Si les Treize principes en question étaient des principes fondamentaux de la Loi, ils auraient été énoncés au commencement de cette Loi, comme cela a eu lieu pour le seul principe fondamental possible de la Loi, celui de la Création ;

3° S’il l’avait des principes fondamentaux dans le Judaïsme, la Loi aurait édicté contre quiconque les nierait, un châtiment plus fort que celui édicté contre quiconque nie toute autre partie de la Loi ;

4° Enfin, s’il l’avait dans le Judaïsme des principes fondamentaux, nos docteurs auraient dû les rapporter et les expliquer séparément, de préférence aux préceptes de la Loi et aux principes de la morale des Pères. Or, ils ne s’en sont point préoccupés.

L’opinion d’Abarbanel, comme on le voit, est précise et formelle à l’égard de l’impossibilité d’établir dans le Judaïsme des principes fondamentaux. Que penser, dès lors, de la défense chaleureuse qu’il prend de la théorie de Maïmonide, lequel, le premier, a cru devoir formuler des principes dans la Loi israélite ?

Abarbanel a répondu lui-même à cette question. D’après lui, la pensée unique de Maïmonide, en formulant des principes fondamentaux dans le Judaïsme, a été de conduire dans le bon sentier les hommes qui n’étudient pas la Loi, et dont l’esprit ne peut saisir dans leur ensemble toutes les croyances que la Loi renferme. Maïmonide a choisi parmi ces croyances les treize les plus générales, afin d’enseigner sommairement les idées religieuses qu’elles contiennent, de sorte que tous les hommes, même les plus ignorants, pussent se perfectionner par leur adhésion à ces croyances.

Et c’est là la raison pour laquelle il les énumère dans son Commentaire sur la Mischna, composé dans sa jeunesse, en vue de la foule qui commence l’étude de la Mischna, mais non en vue des hommes d’élite qui approfondissent la vérité religieuse, et pour lesquels il composa son Guide des Égarés, où ses Treize principes ne sont point formulés.

Tel est, d’après Abarbanel, le sens que Maïmonide donne à sa dogmatologie, selon que Maïmonide le déclare lui-même dans sa Préface de la Mischna Sanhédrin. Ainsi justifié, Maïmonide triomphe de toutes les objections que les théologiens, y compris Abarbanel, ont successivement soulevées contre lui.

Sa théorie triomphera-t-elle également des attaques que la critique moderne commence déjà à porter contre le Judaïsme et contre toutes les croyances de l’antiquité ?

Nous nous proposons de répondre plus tard à cette grave question.

Pour le moment, nous dirons que le Judaïsme, bien compris et dépouillé des préjugés qui ont pu l’altérer à travers les siècles, est destiné à rallier tôt ou tard toutes les intelligences et tous les cœurs.

C’est là notre conviction la plus profonde, c’est aussi notre plus chère espérance !

Benjamin MOSSÉ.

Avignon, Juin 1884.

— Sivan 5644.

Le principe de la foi ou la discussion des croyances fondamentales du Judaïsme par Don Isaac Abarbanel. Traduit par M. le Grand Rabbin Benjamin Mossé. Impr. Amédée Gros (Avignon), 1884. [Version numérisée : Google].

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