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Fondement de la Foi d’Abravanel

Chapitre 7. Préliminaires explicatifs de la théorie de Maïmonide (2e partie)

Traduction R. Benjamin Mossé (1884)


Deuxième préliminaire : Explication du premier principe et du premier précepte

Le premier principe posé par le grand Docteur, est fondé par lui sur ce texte : « Je suis l’Éternel, ton Dieu. » C’est celui de la Croyance en la Divinité, c’est en même temps le premier des préceptes qu’il énumère dans son livre du Nombre des préceptes, et auquel les Docteurs, ses successeurs, donnent le même rang.

Toutefois, la manière de comprendre ce principe est l’objet d’une grande discussion parmi ces derniers.

— L’auteur du Grand livre des Préceptes (le rabbin Moïse de Coutzi, 1006), dit : « C’est un précepte positif de la loi que de croire que Celui qui nous a donné la loi sur le mont Sinaï, par l’organe de Moïse, notre Maître, d’heureuse mémoire, est Celui qui nous a tirés de l’Égypte, conformément à ce texte : « Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison des esclaves ! »

Par là, ce Docteur donne à ce précepte la valeur du huitième principe fondamental, à savoir : « Que la loi vient du ciel » ; c’est-à-dire : La Divinité de la Loi.

L’auteur du livre: Les Colonnes de l’Exil, petit livre des préceptes, (le rabbin Isaac de Corbeil), dit : « Le premier précepte consiste à reconnaître que Celui qui a créé les cieux et la terre domine, lui seul, en haut et en bas et aux quatre coins de l’univers, selon ce texte : Je suis l’Éternel, ton Dieu » ,et selon cet autre : « Tu sauras aujourd’hui et tu en pénétreras ton cœur, que l’Éternel est le Dieu, dans les cieux, en haut, et sur la terre, en bas, et qu’il n’en existe point d’autre que lui ! » Ce qui réfute le système des philosophes qui prétendent que l’univers se conduit de lui-même au moyen des constellations : système erroné, car, c’est le Saint-béni-soit-il qui conduit le monde tout entier, par le souffle de sa bouche, et c’est lui également qui nous a tirés de l’Égypte, l’homme ici-bas ne pouvant même se percer le doigt sans qu’on l’ait décrété sur lui du haut des cieux, selon ce texte du Psaume xxxvii : « Les pas de l’homme sont réglés par l’Éternel. »

D’après ce docteur, la valeur de ce principe est la même que celle du dixième, qui consiste à croire en la Providence divine.

— Le rabbin Eléazar-ben-Adereth (Raabah), explique ce texte : «Je suis l’Éternel, ton Dieu » en ce sens : « Qu’il faut connaître Dieu, l’aimer de tout cœur, s’attacher à lui constamment, ne jamais cesser de le craindre ! »

D’après cette explication, la valeur de ce principe est la même que celle du cinquième, à savoir: « Qu’il convient de servir Dieu et de lui rendre hommage. »

— Nachmanide (Moïse, fils de Nachman), dans son Commentaire sur la loi et dans ses observations sur les écrits de Maïmonide, explique ce texte: « Je suis l’Éternel, ton Dieu » d’une façon qui embrasse les diverses opinions précitées. Voici son langage : « Dieu ordonne aux enfants d’Israël de reconnaître et de comprendre que l’Éternel existe, qu’il est le premier Être, la cause libre et puissante de tous les autres êtres, et que c’est là leur Dieu qu’ils sont tenus de servir.

Et si Dieu ajoute ces paroles : « C’est moi qui t’ai tiré du pays d’Égypte, » c’est parce que cette délivrance témoigne à la fois de la volonté de Dieu, de sa connaissance, de son attention, de la création de l’univers : — car, si l’univers était éternel, la nature d’aucun élément ne saurait être changée comme cela a eu lieu pour les miracles d’Égypte ; — enfin, de la toute-puissance divine, laquelle implique l’Unité de Dieu avec tous les attributs qui en découlent, etc. »

C’est ainsi que dans cette parole, Nachmanide trouve la source d’un grand nombre de principes de la foi, bien qu’ils ne soient pas mentionnés explicitement dans le texte.

— L’opinion du rabbin Levi-ben-Gerson (Ralbag) est à peu près conforme à celle de Nachmanide.

— Le rabbin Hasdaï écrit au commencement de son livre que ces paroles : l’Éternel, ton Dieu, signifient que celui qui porte ce nom, c’est le Dieu, le guide qui nous a tirés de l’Égypte. Ce Docteur ne trouve ainsi dans ces paroles que le principe de la Providence Divine.

—Le rabbenou Nissim et l’auteur du livre des principes (Alto) suivent à cet égard les diverses opinions qui précèdent, bien qu’ils n’aient pas déclaré les avoir empruntées à leurs prédécesseurs et qu’ils les aient formulées en leur propre nom.

Car, le rabbenou Nissim donne une explication conforme à celle du rabbin Moïse de Coutzi, qui trouve dans ces paroles l’ordre de croire que la loi vient du ciel, et l’auteur du livre des principes (Albo) explique ces paroles dans le sens de la Providence Divine, comme l’auteur des Colonnes de l’Exil.

Quant au rabbin Hasdaï, il donne, nous l’avons vu, une explication différente des deux qui précèdent.

— De même sur le sens que le grand Docteur Maïmonide lui-même donne à ce principe, les opinions varient parmi les Docteurs.

Le rabbin Hasdaï, au commencement de son livre, écrit : « Celui qui compte au nombre des préceptes positifs, la croyance à l’Existence de Dieu, fait une erreur manifeste. » Sans nul doute, il veut parler du grand Docteur, et il prouve, par là, qu’il interprète les paroles du grand Docteur, dans son livre de la Connaissance, en ce sens, que le premier précepte c’est la croyance à l’existence de Dieu, c’est-à-dire, que celui-là seul existeront le contraire n’existe pas.

Ce qui a pu amener Hasdaï à apprécier ainsi ces paroles de Maïmonide, ce sont probablement les autres paroles du même Docteur, au chapitre XXXIII, partie IIe du Moré (Guide des Égarés), au sujet de la station du Mont-Sinaï, c’est-à-dire, des dix commandements qui y furent promulgués, et à propos desquels nos sages prétendent que le peuple entendit de la bouche même du Tout-Puissant le premier qui commence par ces mots : « Je suis l’Éternel, ton Dieu… », et le second, qui commence par ceux-ci : « Il n’y aura pas d’autre Dieu… » paroles de nos sages que Maïmonide justifie en disant que ces deux principes, à savoir l’existence de Dieu et son unité, la raison humaine seule suffit pour les concevoir.

Le rabbin Hasdaï pense que le grand Docteur, dans son livre du Nombre des préceptes, a interprété le premier précepte de la même manière ; aussi écrit-il que si Maïmonide explique comme il précède les paroles de nos sages, c’est conformément à la méthode qu’il suit dans son Livre des préceptes, où il compte, comme premier précepte, la Croyance en Dieu, c’est-à-dire, la croyance qu’il existe une cause première, un Dieu, auteur de toutes les existences, selon ces paroles : « Je suis l’Eternel, ton Dieu » qui veulent dire : « Qu’il existe un Dieu qui est l’auteur de tous les êtres », croyance que viennent appuyer les paroles qui suivent : « qui t’ai tiré du pays d’Égypte, » lesquelles témoignent que Dieu est tout-puissant et que tous les êtres sont par rapport à lui comme l’argile entre les mains du potier…

Or, ce Docteur pense que les paroles de Maïmonide ne s’accordent pas dans ses différents ouvrages. Il prétend que dans le livre de la Connaissance, Maïmonide établit que le premier précepte ordonne de croire que Dieu seul existe, tandis que dans son livre du Nombre des préceptes, il établit que le premier précepte ordonne de croire que Dieu est l’auteur du monde et qu’il l’a créé.

Certes, après un examen sérieux et équitable, on reconnaît que le rabbin Hasdaï fait erreur, soit quand il prétend que Maïmonide, dans son livre de la Connaissance, établit que le premier précepte ordonne de croire que Dieu seul existe, soit quand il prétend que dans son livre du Nombre des préceptes, il établit que le premier précepte ordonne de croire que Dieu est l’auteur du monde et qu’il l’a créé.

Il est certain que la pensée du grand Docteur, qui éclate dans toutes ses paroles et dans tous ses écrits, c’est que le premier principe et le premier précepte ordonnent de croire que l’existence de Dieu, dont nous ne saurions douter, est la première et la plus parfaite de toutes les existences, que ce n’est pas une existence possible en soi comme les autres existences, mais une existence nécessaire en soi.

Or, l’existence nécessaire, c’est, d’après la science divine (Théodicée)1, celle dont la négation entraînerait la négation de toutes les autres existences, tandis que la négation des autres existences ne saurait entraîner la sienne. Car, Dieu n’a besoin de l’existence d’aucun autre être, tandis que tous les autres êtres ont besoin de son existence, puisque son essence est d’exister nécessairement, et qu’il donne l’existence et la conservation à tous les êtres, tandis qu’il n’en saurait rien recevoir.

Notre grand Docteur a expliqué lui-même que telle est bien sa pensée, dans son Commentaire sur la Mischna, à propos du premier principe, où il est dit :

« Le premier fondement c’est l’existence d’un créateur, d’un être qui possède toutes les perfections, qui est la cause de l’existence de tous les autres êtres et la raison de leur conservation, dont la non-existence entraînerait la non-existence des autres êtres, tandis que la non-existence des autres êtres n’entraînerait nullement la sienne, lui seul pouvant exister indépendant ment de tout autre être, tandis que tout autre être dépend nécessairement de son existence.

Ce fondement, nous le puisons dans ces paroles divines : Je suis l’Éternel, ton Dieu ! »

Ainsi s’exprime Maïmonide. Il ne dit point que le premier principe consiste à croire que Dieu seul existe, mais bien que son existence est la plus parfaite possible qu’elle est nécessaire et non contingente.

Il n’a pas voulu dire autre chose dans son livre de la Connaissance, où il s’exprime en ces termes :

« Le fondement des fondements, la colonne de toutes les sciences, c’est l’idée d’un premier Être, auteur de tout ce qui existe, dans l’existence véridique duquel tous les êtres des cieux, de la terre et de l’immensité, trouvent leur unique raison d’être. »

Il ne dit point : c’est l’idée que Dieu seul existe ; mais bien : c’est l’idée d’un Être premier et parfait en essence et en existence.

Et par ces paroles : auteur de l’existence des autres êtres, etc., Maïmonide veut enseigner la nécessité de cet Être. Aussi ajoute-t-il que la non-existence de cet Être entraînerait celle de tous les autres, tandis que la non-existence des autres êtres n’entraînerait nullement la sienne, tous les autres êtres lui étant relatifs, tandis qu’il est seul indépendant et absolu, l’absolue indépendance étant le caractère essentiel d’une existence nécessaire.

C’est bien également ce qu’il écrit dans son livre du Nombre des préceptes : « Le premier précepte que nous avons reçu, dit-il, c’est la croyance en la Divinité, c’est-à-dire la croyance qu’il existe une Cause première qui a produit tous les êtres, selon ces paroles du texte : Je suis l’Éternel, ton Dieu. »

La pensée de Maïmonide est la même dans ce livre que dans ceux que j’ai cités précédemment, à savoir : « Que la croyance en la Divinité consiste à croire que l’existence de Dieu est d’une perfection suprême, quelle est nécessaire et non contingente. »

Et c’est en raison de la nécessité de son existence, qu’il est la forme de l’univers, qu’il en est l’auteur et la cause finale, selon que l’enseigne Maïmonide dans son Moré (Guide des Égarés).

En effet, la science divine (Théodicée) expose douze caractères de l’existence nécessaire, dont cette existence ne saurait être dépouillée sans cesser d’être elle-même.

L’un de ces caractères, c’est que tous les êtres dérivent de lui, tandis que lui ne dérive d’aucun autre être.

Et c’est précisément cet état relatif des choses par rapport à l’Être nécessaire, conformément à la nature de cet Être, qu’a voulu exprimer notre Docteur, dans son livre du Nombre des préceptes, quand il dit « qu’il existe un Dieu, cause et auteur de tous les êtres, etc. »

— Quant à la question de savoir, si l’action de l’Être nécessaire sur les autres êtres est une action éternelle et incessante, selon l’opinion du philosophe2, ou bien, si cette action n’a commencé qu’à partir d’une certaine époque, à la suite du néant absolu, selon la croyance que la loi divine a enracinée dans nos cœurs, notre grand Docteur n’en parle point, ni à propos du premier fondement, ni à propos du premier précepte.

Comment, en effet, le premier principe pourrait-il avoir pour objet la création du monde, tandis que le second aurait pour objet l’unité de Dieu, le troisième, son immatérialité, et le quatrième, son antériorité (éternité) ? N’est-il pas constant que l’unité de Dieu, son immatérialité et son antériorité (éternité), tiennent à l’essence même de Dieu, et n’était-il pas convenable que la connaissance de ces attributs essentiels de la Divinité précédât celle de ses œuvres, c’est-à-dire, celle de la création du monde ?

Mais pourrait-on supposer que Maïmonide, après avoir compté au nombre des principes de la loi, l’unité de Dieu, son immatérialité, son antériorité (éternité), ces trois attributs essentiels de la cause première, passât sous silence le principe de l’existence divine, parfaite et nécessaire, source de toutes choses ?

Ce serait là une erreur manifeste, car, le premier fondement et le premier précepte établissent la croyance en la Divinité, en ce sens, que l’Être suprême est dune suprême perfection et d’une existence essentiellement nécessaire : croyance que Maïmonide expose dans son livre du Moré, chapitre XXXIII, IIe partie, où il dit que ces textes : « Je suis l’Éternel, ton Dieu » et « Il n’y aura pas d’autre Dieu » constituent deux fondements de la loi, à savoir, l’existence de Dieu et son unité.

Et quand il dit l’existence de Dieu, il ne veut point dire que Dieu seul existe, mais bien qu’il existe d’une existence nécessaire et la plus parfaite possible.

Tel est le sens de ce fondement, et voilà pourquoi, dans son livre de la Connaissance, Maïmonide déclare, qu’il est le fondement des fondements et la colonne de toutes les sciences, indiquant ainsi que ce fondement, à savoir, l’Existence nécessaire de Dieu, est incomparable aux autres fondements dont il est lui-même le fondement et la source, leur servant d’appui à tous, tandis qu’il n’est appuyé sur aucun d’eux.

Ainsi ressort évidente la vérité du premier fondement et du premier précepte, qui ont pour objet la croyance en un Dieu d’une suprême perfection et d’une existence nécessaire.


1Ouvrage d’Aristote.

2Aristote.

Le principe de la foi ou la discussion des croyances fondamentales du Judaïsme par Don Isaac Abarbanel. Traduit par M. le Grand Rabbin Benjamin Mossé. Impr. Amédée Gros (Avignon), 1884. [Version numérisée : Google].

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