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Fondement de la Foi d’Abravanel

Chapitre 5. Des huit objections faites par nous-même aux paroles de Maïmonide

Traduction R. Benjamin Mossé (1884)


Outre les objections qui précèdent, nous avons soulevé nous-même les suivantes, auxquelles nos prédécesseurs n’avaient point songé.

Le grand Docteur les a provoquées par ce qu’il écrit dans son Livre de la Connaissance et dans son Commentaire sur la Mischna, au sujet des principes et des préceptes en question :

Vingt-et-unième objection : Pourquoi dans son Livre de la Connaissance, au traité des Fondements de la Loi, Maïmonide omet-il une partie des principes fondamentaux qu’il expose dans son Commentaire sur la Mischna ?

Dans le premier chapitre des Fondements de la Loi, il cite, comme principes, l’Existence de Dieu, son Unité, son Immatérialité ; dans le septième, la Prophétie, la Supériorité prophétique de Moïse, la Divinité de la Loi ; dans le neuvième et les suivants, l’Immutabilité de la Loi : en tout, sept principes qu’il compte également dans son Commentaire sur la Mischna, où il en expose, en outre, six autres, à savoir : l’Antériorité (l’Éternité) de Dieu, le Devoir d’adresser à Dieu seul nos prières, l’Omniscience divine, la Rémunération, la Venue du Messie, la Résurrection.

L’omission de ces derniers principes parmi les fondements de la Loi, n’est-elle pas très étrange, du moment que les termes principes et fondements ont un sens identique ?

Vingt-et-deuxième objection : Maïmonide cite, dans son Livre de la Connaissance, au nombre des Fondements de la Loi, les devoirs d’aimer Dieu, de le craindre, de marcher dans ses voies, de respecter le sanctuaire, et d’autres nombreuses lois naturelles et divines, qu’il ne compte pas au nombre des principes du Judaïsme, dans son Commentaire sur la Mischna.

Or, de deux choses l’une, ou il ne les considère pas comme des principes fondamentaux de la Loi : raison pour laquelle, il ne les compte pas dans son Commentaire sur la Mischna au nombre des principes établis, et dans ce cas, pourquoi les cite-t-il dans son Livre de la Connaissance, parmi les Fondements de la Loi, plutôt que tout autre précepte ? Ou bien, il les considère comme des Principes fondamentaux de la Loi ; raison pour laquelle il les compte comme tels dans son Livre de la Connaissance, et dans ce cas, pourquoi ne les compte-t-il pas comme tels dans son Commentaire sur la Mischna, ce qui élèverait les principes bien au-delà du nombre treize qu’il a fixé ?

Vingt-et-troisième objection : D’où vient que parmi les treize principes fondamentaux de la Loi, il n’appelle préceptes que les deux premiers, à savoir: l’Existence de Dieu, et son Unité, à propos desquels il dit : « La Connaissance de ces principes est un précepte positif », et qu’il cite également dans son Livre des préceptes, tandis que les autres principes, à ses yeux, n’ont pas ce caractère et qu’il ne les appelle ni préceptes positifs, ni préceptes négatifs ?

Cela est très étrange, car, encore ici, de deux choses l’une : ou bien les autres principes sont au même titre que les premiers des principes fondamentaux de la Loi que nous sommes tenus de croire, et dans ce cas, comment comprendre que Dieu n’en ait point prescrit la croyance sous forme de précepte ? Ou bien, il n’est point prescrit d’y croire, entière liberté est laissée à leur égard, et dans ce cas, que signifie leur caractère de principes fondamentaux de la croyance, principes auxquels nous sommes tenus d’ajouter foi ?

Dire, selon que le prétend Hasdaï, que Maïmonide ne les désigne point comme préceptes, par cela même qu’il les formule en principes, c’est chose insoutenable, car l’Existence de Dieu et son Unité, qu’il formule en principes, reçoivent néanmoins de lui le nom de préceptes.

Dire que tous les principes ne sont point des préceptes, parce qu’ils ne peuvent tous également s’appuyer sur des textes bibliques, c’est oublier que le principe de l’Immatérialité de Dieu a un texte formel, dont Maïmonide se sert expressément pour l’établir, à savoir : « Vous n’avez vu aucune figure, en entendant la voix divine ! » ; que le principe de l’Antériorité (Éternité) de Dieu, qui comprend celui de la Création, selon que je l’expliquerai, a des textes précis, entr’autres celui-ci : « En six jours, l’Éternel forma les cieux et la terre » ; que le principe du Service divin (de la Prière) se fonde sur des textes connus : « Vous servirez l’Éternel, votre Dieu ! » — « C’est lui que vous servirez ! »

Enfin, c’est oublier que le principe de l’Immutabilité (l’Éternité) de la Loi, est fondé par Maïmonide lui-même sur ce texte : « Tu n’y ajouteras rien, et tu n’en retrancheras rien ! »

Et il est à remarquer que les textes qui servent d’appui à ces derniers principes, sont d’une application plus naturelle que ceux sur lesquels s’étayent les premiers.

Vingt-et-quatrième objection : Pourquoi dans son Livre de la Connaissance, Maïmonide appelle-t-il le premier principe, fondement des fondements, colonne de toutes les sciences, au lieu de le désigner simplement comme l’un des fondements de la Loi ?

De plus, à quoi bon l’appeler la colonne de toutes les Sciences qui sont étrangères au Judaïsme : qualification qu’il ne lui donne pas dans son Commentaire sur la Mischna, ni dans son Livre du nombre des Préceptes ?

Enfin, ces paroles par lesquelles il compare l’Être nécessaire aux autres êtres : « La réalité de son existence est incomparable à celle des autres existences », sont, complètement inutiles pour la démonstration en question ; et, qui plus est, les textes qu’il invoque à l’appui de ces dernières paroles, sont sans rapport avec le but qu’il se propose. Comment, en effet, ce texte : « L’Éternel est le Dieu de vérité ! » suffit-il pour dépouiller tous les autres êtres d’une existence nécessaire, ce que prétend Maïmonide ? Le second texte qu’il invoque à ce sujet: « Nul n’existe, si ce n’est lui ! » n’a pas plus d’à-propos.

Vingt-et-cinquième objection : Au même chapitre du Livre de la Connaissance, article III, Maïmonide dit : « Cet Être existant par soi, c’est le Dieu de l’Univers, le Maître de toute la terre, qui conduit la sphère du monde avec une force infinie et incessante : la sphère du monde tournant continuellement et ne le pouvant sans une force qui la fasse mouvoir ; cette force motrice, qui n’a à son service ni mains, ni corps, c’est Lui-béni-soit-il ! »

Or, cette théorie d’une cause première, motrice de la sphère du monde, est indépendante de l’existence d’un être nécessaire. Elle a donné lieu à des opinions nombreuses parmi les penseurs.

Maïmonide, lui-même, dans son Guide des Égarés, fournit des arguments qui la combattent, ce que j’ai rapporté dans mon écrit : De la Couronne des vieillards, que j’ai composé dans ma jeunesse.

Comment se fait-il qu’ici ce grand Maître expose une théorie incertaine, comme démonstration du premier principe fondamental, après l’avoir passée sous silence dans son Commentaire sur la Mischna et dans son Livre du nombre des préceptes ?

Ce qui est plus surprenant encore, c’est qu’il ait besoin d’appuyer l’existence d’un être nécessaire sur la théorie du mouvement perpétuel de la sphère du monde, théorie qui elle-même repose sur celle de l’Antériorité (Éternité)du monde, laquelle Maïmonide est loin d’accepter.

Pourquoi donc s’écarte-t-il dans son Livre de la Connaissance de ce qu’il a écrit dans ses autres ouvrages, et cela inutilement ou contradictoirement aux principes de la Foi ?

Vingt-et-sixième objection : Au même chapitre, article VIII, Maïmonide démontre l’Unité de Dieu, de la manière suivante :

« Dieu est unique : il ne pourrait l’avoir plusieurs dieux, sans qu’ils fussent corporels, plusieurs êtres ne pouvant se distinguer les uns des autres que par les accidents respectifs de leur nature, et il n’y a accident que là où il l’a matière ;

Or, Dieu ne saurait être corporel, sans être borné dans sa nature, et, conséquemment, dans son action, dans sa force ;

Étant d’une force illimitée, d’une action incessante, puisqu’il est le moteur de la sphère qui se meut incessamment, sa force n’est point celle d’un corps, et il n’est point soumis aux accidents ;

Donc, il ne saurait être multiple, il ne peut être que l’Unité. »

Cette démonstration donne lieu aux objections suivantes:

1° Pourquoi Maïmonide prouve-t-il l’Unité de Dieu, par le principe de l’Immatérialité, principe qui est lui-même en question ?

2° Pourquoi démontre-t-il ce principe par le mouvement de la sphère qui est la preuve, d’après lui, de l’Existence de Dieu ?

3° Pourquoi n’apporte-t-il pas à l’appui de l’Unité de Dieu ce texte : « Nul n’existe, si ce n’est toi ! » plutôt que d’en faire la preuve de l’Existence de Dieu ? Car, il est certain que ce texte enseigne bien mieux l’Unité de Dieu, que son Existence.

4° Enfin, pourquoi dit-il dans son Livre de la Connaissance, que nier l’Existence de Dieu, c’est transgresser ce précepte négatif: « Tu n’auras point d’autre Dieu que moi ! » ?

Or, ce précepte négatif, correspondant au précepte positif de l’Unité de Dieu, Maïmonide aurait dû le rapporter après le précepte positif de l’Unité et non en faire la preuve du premier principe, à savoir de l’Existence de Dieu ; car, ce premier principe, étant formulé par le précepte positif qui nous ordonne de croire que Dieu existe, ne pourrait avoir pour précepte négatif correspondant que celui qui nous ordonnerait de ne pas croire ce que croit l’impie, à savoir: qu’il n’y a point de Dieu, et non point celui qui ordonne de croire qu’il n’y a point de Dieu hormis lui, celui-ci étant évidemment le précepte négatif qui correspond au précepte positif de l’Unité de Dieu.

Vingt-septième objection : Pourquoi Maïmonide fait-il quatre principes distincts de l’Existence de Dieu, de son Unité, de son Immatérialité, et de son Eternité (Antériorité), tandis que celui de l’Existence de Dieu implique nécessairement les trois autres, sans lesquels il serait impossible : un Dieu existant nécessairement, ne pouvant se comprendre sans être unique, immatériel, éternel ?

L’énonciation du premier principe, avec ses conséquences, n’aurait-elle pas suffi ?

Vingt-huitième objection : Dans son Commentaire sur la Mischna, Maïmonide cite parmi les principes fondamentaux de la croyance, la Résurrection des morts, enseignée par les docteurs de la Mischna, lesquels comptent au nombre de ceux qui n’auront aucune part à la vie future, celui qui prétend que le principe de la Résurrection n’est point contenu dans la Loi.

Or, nos docteurs auxquels Maïmonide emprunte ce principe, enseignent particulièrement l’authenticité biblique de ce principe, et, à cette intention, s’évertuent trouver des textes qui le confirment.

Pourquoi donc Maïmonide formule-t-il simplement le principe de la Résurrection, sans citer le texte do la Loi qui lui sert d’appui. N’aurait-il pas dû le formuler conformément à la pensée et au langage de nos docteurs, en ces termes : « Il faut croire que la Loi enseigne le principe de la Résurrection » ?

Telles sont les vingt-huit objections qu’a provoquées la théorie de Maïmonide.

Pour les résoudre et expliquer les paroles du grand Docteur, nous croyons devoir commencer par établir les préliminaires suivants qui nous éclaireront sur le but et là sagesse des principes que Maïmonide a formulés.

Le principe de la foi ou la discussion des croyances fondamentales du Judaïsme par Don Isaac Abarbanel. Traduit par M. le Grand Rabbin Benjamin Mossé. Impr. Amédée Gros (Avignon), 1884. [Version numérisée : Google].

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