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Fondement de la Foi d’Abravanel

Chapitre 14. Réponse à la cinquième objection — Du Messie

Traduction R. Benjamin Mossé (1884)


Cette objection retire à la croyance qui a pour objet la Venue du Messie, le caractère de principe fondamental de la Loi, que lui donne Maïmonide.

Pour la réfuter, nous dirons que notre Docteur a cru devoir placer la Venue du Messie, au nombre des principes fondamentaux de la Loi, par les raisons que voici:

1° La Venue du Messie est une des conditions de la Rémunération, selon que je l’ai démontré au cinquième préliminaire ; or, la Rémunération, étant un des fondements essentiels de la Loi, il n’est pas absurde que la Venue du Messie soit également comptée au nombre de ces fondements.

2° Le plus grand nombre des prophètes et des orateurs sacrés ayant soulevé la question du juste malheureux et du méchant heureux, et de nombreux philosophes ayant abouti, à la suite de leurs investigations, à la négation de la Providence, notre Docteur, après avoir établi les principes de la Science, de la Providence de Dieu et de la Rémunération, a cru devoir poser également comme principes de la Loi, la Venue du Messie et la Résurrection des morts, afin d’écarter du cœur de l’homme, à l’aide de ces croyances, tout doute et toute arrière-pensée touchant la Providence et la Justice divines, selon que je l’ai rapporté encore au cinquième préliminaire.

C’est donc avec raison qu’il a compté la Venue du Messie, parmi les principes fondamentaux de la Loi.

3° La Venue du Messie a été annoncée clairement par la Loi, les Prophètes et les Hagiographes. Notre maître Moïse, ainsi que tous les prophètes qui lui ont succédé, et tous ceux qui ont été inspirés par l’Esprit saint, témoignent et parlent de la Venue du Roi-Messie, selon que je l’ai démontré complètement dans mon ouvrage, intitulé : Maschmiha Jéschouha, spécialement consacré à la Venue du Messie. Celui donc qui nie la Venue du Messie, nie du même coup la Loi, les Prophètes et les Hagiographes. Cette croyance a donc été mise avec raison au nombre des principes fondamentaux de la Loi.

— Quant à la déclaration du rabbin Hillel, consignée au Traité Sanhédrin (f. 118), à savoir : « Qu’il n’y a plus de Messie pour les enfants d’Israël, car il a été dévoré du temps d’Ézéchias », je l’ai déjà expliquée moi-même dans mon livre précité. J’ai prouvé que la pensée de Hillel n’était pas de nier la Venue du Messie, ni d’exprimer l’opinion qu’on veut lui prêter, à savoir : « Que la croyance à la Venue du Messie est précisément contraire aux textes d’Isaïe qui s’y rapportent, lesquels ont tous été appliqués à Ezéchias, le roi de Juda lui-même », de sorte que, d’après cette opinion, Hillel ne trouverait point cette croyance dans les textes de l’Écriture, mais seulement dans la tradition qui serait son seul fondement.

Les termes du Thalmud où Hillel exprime son opinion sont loin d’être conformes à l’une ou à l’autre de ces deux suppositions.

Il en ressort, en effet, que, d’après ce Docteur, deux époques sont assignées à la Venue du Messie ; la première, c’est l’époque possible, celle qui pourrait être rapprochée par les mérites des enfants d’Israël et par leur retour à Dieu qui hâterait son œuvre et en devancerait la réalisation ; la seconde, c’est l’époque inévitable, celle qui est connue de Dieu seul et qui, malgré les démérites des enfants d’Israël, malgré leur éloignement opiniâtre de Dieu, ne saurait dépasser la limite fixée irrévocablement par le Saint-béni-soit-il : c’est celle qui fait l’objet des prophéties de Daniel.

C’est à propos de ces deux époques que les Docteurs du Thalmud donnent l’explication que voici (Sanhédrin, 98) : « Moi, l’Éternel, dit le prophète, en son temps, j’en hâterai la réalisation. » — « En son temps, disent-ils, la Venue du Messie aura lieu, si les enfants d’Israël sont sans mérite ; mais s’ils en ont, j’en hâterai la réalisation. »

Ce qui veut dire : Quand même les enfants d’Israël ne se seraient pas repentis, et seraient sans mérite, il est une époque fixée irrévocablement pour la Venue du Messie, tandis que s’ils la méritent par leur repentir, le Saint-béni-soit-il la hâtera en en devançant le terme.

C’est à quoi les Docteurs font allusion quand ils disent : « Que le fils de David ne viendra que lorsque les hommes seront tous méritants ou tous coupables. »

L’opinion de Hillel est conforme à cette explication. Par ces mots : « Il n’y a plus de Messie pour Israël », il veut dire, que les enfants d’Israël ne peuvent plus rapprocher l’époque possible de la Venue du Messie par leurs mérites et par leur repentir, parce qu’il a été dévoré, sous le règne d’Ézéchias. »

Je cite l’époque d’Ézéchias, parce que le Saint-béni-soit-il avait commencé par accomplir en faveur d’Ézéchias un grand prodige et un immense bienfait, en frappant, en une seule nuit, dans le camp du Roi d’Assyrie, cent quatre-vingt-cinq mille hommes : prodige incomparable parmi les châtiments infligés par Dieu à ses ennemis — bien que la génération contemporaine d’Ézéchias ne fût point digne de cette délivrance, selon ce texte (Rois, II, IV) : « Je protégerai cette ville pour la délivrer, à cause de moi et à cause de David, mon serviteur » et non : « à cause de la génération contemporaine d’Ézéchias. »

Or, ce prodige, étant de ceux qui doivent accompagner la Venue du Messie, et le Messie n’étant point venu à sa suite, est aux yeux de Hillel comme une preuve que le Messie ne viendra plus pour les enfants d’Israël ; car, leur peu de mérites a été dévoilé par ce prodige qui fut un immense bienfait et qui, pourtant, ne fut point suivi de la Venue du Messie.

C’est ce que confirment ces paroles de nos sages (Sanhédrin, 94) :

« Le Saint-béni-soit-il voulait faire d’Ezéchias, le Messie, et de Sanhérib, Gog et Magog »,— c’est-à-dire, qu’il voulait combattre pour Ezéchias, tandis qu’il resterait en repos, comme cela aura lieu pour le Roi-Messie, lors de la guerre de Gog et Magog, dont il est dit (Zacharie, XIV, 12) : « Que tandis qu’il sera debout, ses chairs se fondront, ses yeux se fondront dans leurs orbites, et sa langue dans sa bouche ! »

« L’ange de la Justice dit alors au Saint-béni-soit-il : Maître du monde, tu n’as point fait Messie David qui a chanté devant toi un si grand nombre de cantiques et de louanges ! », — c’est-à-dire, tu n’as point combattu pour lui, au moyen de prodiges et de miracles, selon que tu dois le faire pour le Roi Messie, dont il est dit (Isaïe, xi) : « Que la gloire l’entourera dans son repos! », — c’est-à-dire « que son repos sera le prix de sa gloire ! », — et c’est à Ézéchias que tu veux donner cet honneur, à Ézéchias, pour lequel tu as opéré de si grands prodiges, en le délivrant de Sanhérib et d’une maladie mortelle, sans qu’il t’ait adressé une seule action de grâces! »

« Aussitôt le Saint-béni-soit-il suspendit son dessein. — « La terre alors s’écria : « Maître du monde, je vais te chanter un cantique au nom de ce juste, daigne en faire un Messie !, »

« Et la terre entonna un cantique, selon ces paroles d’Isaïe, ch. XXIV : « Des extrémités de la terre, nous avons entendu des chants célébrant la beauté du juste ! »

— « Et le Prince de l’Univers, l’ange aux mains duquel le monde est confié, dit à Dieu : « Maître du monde, donne à ce juste sa splendeur. »

«  — La Fille de la Voix se fit entendre alors et dit au nom de Dieu : « C’est mon secret, c’est mon secret ! » — Moi seul, je connais l’obstacle qui s’y oppose ; l’époque de la Venue du Messie est réservée par moi, scellée dans mes trésors ! »

— Il ressort de cette légende que le prodige opéré par Dieu, en faveur d’Ézéchias, a paru aux yeux de Rabbi Hillel, comme un acte qui amoindrissait les mérites des générations suivantes, de sorte que l’exil serait prolongé, qu’il ne serait plus subordonné à une époque possible que détermineraient les mérites d’Israël, et qu’il durerait jusqu’à, l’époque inévitable, irrévocablement fixée par Dieu.

C’est en ce sens qu’il a dit : « Il n’y a plus de Messie pour les enfants d’Israël ! », c’est-à-dire, que le Messie ne pourra venir à cause de leurs mérites personnels à une époque possible, et qu’il ne viendra qu’au temps marqué irrévocablement par Dieu lui-même. »

Ce qui confirme la vérité de mon explication des paroles de Hillel, c’est que, au Traité Sanhédrin, 98, il est dit maintes fois : « Que le fils de David ne viendra que dans le siècle où les hommes seront tous justes ou tous impies. »

Certes, Hillel n’a pas dit : « Le fils de David ne viendra pas, parce qu’il a été dévoré du temps d’Ézéchias, car, il n’aurait pas voulu, Dieu garde, en nier la Venue » ; mais, il a dit : « Il n’y a plus de Messie pour Israël ; c’est-à-dire, qu’il ne viendra plus, à cause de fleurs mérites et de leur repentir, mais seulement à l’époque fixée et ordonnée par Dieu. »

Et c’est cette affirmation qui provoqua l’exclamation de Rabbi Joseph, qui s’écria : «. Que le divin Maître pardonne à Rabbi Hillel ! »

Rabbi Joseph déplorait les paroles de Rabbi Hillel, qui niaient la Venue du Messie à l’époque possible, il craignait qu’elles n’éloignassent les enfants d’Israël du repentir et ne les portassent à de nouveaux péchés, car elles détruisaient leur espoir et rendaient inutiles leurs prières. Aussi demandait-il à Dieu de pardonner à Hillel, et le réfutait-il en lui rappelant qu’Ézéchias vivait sous le premier temple, et que Zacharie, qui a prophétisé sous le second, bien longtemps après l’époque d’Ézéchias, n’en a pas moins annoncé le Messie pour ses contemporains comme prix de leur repentir et de leur retour à Dieu, en ces termes (Zacharie, IX) : « Sois dans une extrême allégresse, ô fille de Sion ! Tressaille de joie, ô fille de Jérusalem ! Voici ton Roi qui vient vers toi qui es juste et secouru de Dieu, toi qui es humble et qui montes sur un âne, sur le poulain d’une ânesse. Je détruirai tout charriot dans Ephraïm, tout coursier dans Jérusalem, tout instrument de guerre, car, ton Roi parlera de paix aux nations, sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, du fleuve du Jourdain jusqu’aux extrémités de la terre. Quant à toi, en faveur du sang de ton alliance, je ferai sertir tes prisonniers de la fosse desséchée. Retournez donc à la forteresse, ô vous qui avez perdu toute espérance ! »

Par ces dernières paroles, le prophète exhorte les enfants d’Israël à se repentir, afin que le salut divin leur vienne promptement, contrairement à l’opinion de Hillel qui nie désormais la venue de ce salut pour une époque autre que celle irrévocablement fixée par Dieu.

Ces paroles : « Ton roi vient vers toi », indiquent que le Messie peut venir pour le salut des enfants d’Israël, grâce à leurs mérites et à leur repentir, et elles contredisent conséquemment les paroles de Hillel.

— De tout ce qui précède, il ressort que Maïmonide a eu raison de formuler comme principe fondamental de la Loi, la croyance à la Venue du Messie.

Le principe de la foi ou la discussion des croyances fondamentales du Judaïsme par Don Isaac Abarbanel. Traduit par M. le Grand Rabbin Benjamin Mossé. Impr. Amédée Gros (Avignon), 1884. [Version numérisée : Google].

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