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Fondement de la Foi d’Abravanel

Chapitre 11 : Préliminaires explicatifs de la théorie de Maïmonide (6e partie).

Traduction R. Benjamin Mossé (1884)


Sixième préliminaire. — Catégorie de préceptes parmi lesquels ont été pris les treize principes de la Croyance.

Les préceptes de la loi divine se divisent : 1° en préceptes pratiques qui correspondent à la matière (Homer) ; 2° en préceptes de croyances intellectuelles qui correspondent à la forme (Tsoura), et, 3° en croyances proprement dites, qui correspondent à la cause finale, et qui sont : la Venue du Messie et la Résurrection des Morts.

Or, les principes fondamentaux de la foi ne sauraient être pris parmi les préceptes pratiques, soit généraux, soit particuliers, car, celui qui transgresse un de ces préceptes rentre simplement dans la catégorie des pécheurs d’Israël, devient passible du châtiment qu’entraîne cette transgression, châtiment que le texte lui-même désigne, à côté du précepte, et n’est pas pour cela exclu de la Synagogue ni mis au nombre des négateurs qui perdent leur part au monde futur, à moins qu’il ne conteste la divinité .du précepte qu’il transgresse, car, par là, il nierait la Divinité de la Loi : tous les préceptes de la Loi ayant, à cet égard, le même caractère.

D’ailleurs, si les principes fondamentaux étaient pris parmi les préceptes de la Loi, il faudrait compter autant de principes que de préceptes.

Mais les principes, ne sont pris que parmi les croyances proprement dites, car déjà il a été démontré scientifiquement, que, quoique la matière et la forme soient l’une et l’autre appelées des essences, le nom d’essence convient mieux à la forme qu’à la matière, la forme étant ce qui fait qu’une chose est réellement ce qu’elle est.

C’est pourquoi les principes sont pris parmi les préceptes des croyances finales, car, la réalité d’une chose réside dans son but final, et mille fois le but final, grâce à son importance, a servi à déterminer les choses.

Telle est la raison pour laquelle l’amour de Dieu n’a pas été désigné comme principe fondamental de la Loi ; ni l’amour du prochain, que le texte énonce en ces termes : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; ni le précepte d’agir avec équité et bonté ; ni celui de ne pas haïr son frère, et autres semblables ; parce que, bien qu’ils soient des préceptes généraux, ils sont, néanmoins, pratiques, soit que leur application ait lieu dans le cœur, soit qu’elle se fasse par le moyen de toute autre organe du corps ; or, il suffit qu’ils soient pratiques, pour qu’ils ne figurent pas au nombre des treize principes, composés seulement des croyances qui servent de colonnes et de fondements à la Loi divine.

C’est ce qui explique pourquoi l’on n’a pas compté comme principes tous les préceptes qui sont mentionnés au traité de l’idolâtrie, bien que ces préceptes soient implicitement compris dans le premier principe fondamental : ces préceptes étant à la fois particuliers et pratiques.

Les observations précédentes ont déjà été faites par Albo, l’auteur du Livre des principes (premier traité, chap. XIV). Cet auteur prétend que Maïmonide a fait erreur quand il a compté comme principe : « qu’il convient de servir Dieu » : le culte divin faisant l’objet d’un principe particulier ; c’est la raison pour laquelle la croyance à la tradition ne figure pas parmi les principes, étant également l’objet d’un précepte particulier ; c’est encore la raison pour laquelle il ne convient pas de compter parmi les principes, les dix commandements, chacun d’eux étant également l’objet d’un précepte particulier.

Septième préliminaire. — Caractères particulièrement divins des treize principes de la croyance.

Il convenait que les principes de la Loi Divine eussent des caractères exclusivement divins et complètement distincts de ceux de toute autre loi, soit des lois naturelles, soit des lois sociales, parce que ces principes ont pour but spécial de distinguer des autres races la race qui les adopte, et c’est la croyance à ces principes qui constitue la croyance en la Loi Divine. Or, s’ils n’avaient pas eu des caractères exclusivement divins, la croyance, dont ils sont l’objet, n’aurait pas entraîné nécessairement la croyance en la Loi Divine, parce qu’ils ne se seraient pas rapportés exclusivement à cette Loi.

C’est pour cette raison que l’auteur du Livre des Principes (Albo) n’admet pas les principes établis par le Rabbin Hasdaï ; une partie des principes formulés par ce dernier Docteur, bien qu’enveloppant la Loi Divine qui sans eux n’aurait pas de raison d’être, n’étant pas de nature à impliquer nécessairement la Loi Divine.

C’est comme si l’on voulait prétendre qu’il suffit pour trouver l’homme, de trouver un être qui éprouve des besoins et des sensations ; or, cela ne serait point juste, car, de ce que l’homme est un être qui éprouve des besoins et des sensations, ce n’est pas à dire qu’un tel être soit un homme, s’il ne possède en même temps la faculté du langage.

Ce qu’il serait juste de dire, c’est que trouver un être qui éprouve des besoins, des sensations et qui parle, c’est trouver un homme.

Huitième préliminaire. — Caractère particulièrement religieux des treize principes de la Croyance.

Les principes que Maïmonide a établis pour édifier la maison de l’Éternel et pour consolider sa Loi, sont tous des croyances qui se rapportent à Dieu et à ses œuvres. Quant aux autres idées, rationnelles de leur nature,

elles ne devaient pas, bien qu’elles soient vraies et justes, être comprises dans les principes de la croyance, parce que ce sont des idées naturelles et non des principes exclusivement applicables à la Loi Divine. C’est pourquoi, par exemple, Maïmonide n’a point mis au nombre des principes : 1° que l’homme possède une âme ;que l’âme est une forme indépendante du corps ;que cette âme vit éternellement après la mort et ne suit pas la dissolution du corps ;que les sphères sont douées de vie, d’intelligence et se meuvent pour le culte divin ; parce que ces croyances et leurs semblables, bien qu’elles soient véridiques, rationnelles et conformes à la réalité des choses, ne sont point des principes fondamentaux que nous devions croire par rapport à Dieu, ou par rapport à ses œuvres qui émanent exclusivement de sa volonté !

Neuvième préliminaire. — Des deux conditions nécessaires et préparatoires des croyances.

Les croyances descendent dans le cœur de l’homme et dans son âme, de la même manière que les formes naturelles pénètrent les êtres qui les portent. Il en est de ces croyances comme de l’existence physique, pour laquelle il faut nécessairement des préparations préliminaires qui concourent à l’acquisition de la forme, laquelle s’obtient, soit par les quantités des choses, soit par leurs qualités. Par exemple, pour que l’eau prenne la forme de la vapeur, il est nécessaire qu’elle soit chauffée au degré le plus élevé, ce qui prépare cette matière à la réception de la forme vaporeuse, la chaleur ne cessant d’opérer sur ses formes aqueuses, jusqu’à ce que sa force soit arrivée à son comble, qu’elle se soit dépouillée de la forme de l’eau et qu’elle ait pris celle de la vapeur : résultat qui s’obtient après que toutes les préparations nécessaires ont été terminées.

Ainsi des croyances : elles sont précédées nécessairement par la connaissance des choses qui amènent à elles et dont l’étude se fait, soit par des prodiges et des merveilles qui agissent sur l’âme pour la préparer aux croyances, soit par l’enseignement des arguments et des démonstrations rationnelles qui y conduisent.

Donc, la connaissance, l’enseignement, la recherche des preuves, leur étude, l’usage des sens, touchant les choses qui font naître les croyances, sont les préparations et les préliminaires qui conduisent à ces croyances. Or, il est hors de doute que la recherche de ces préparations se fait en toute liberté d’action et dans le temps. Après ces préparations opérées dans le temps, et après leur achèvement, la forme de la croyance qui en découle, pénètre dans le cœur de l’homme et dans son âme. La croyance lui devient nécessaire comme conséquence inévitable de l’étude, de la connaissance, de la preuve et de la démonstration préparatoires ; elle l’envahit soudainement et fatalement, bien que les préparations qui l’ont produites, aient été faites librement.

Il ressort de là, évidemment, que toute croyance se compose de deux éléments : 1° d’un élément libre et volontaire, qui s’acquiert dans le temps et qui est la recherche des preuves et des connaissances préparatoires de la croyance, et 2° d’un élément nécessaire, qui arrive à son heure, sans condition de temps, qui est la forme de la croyance et son but final, qui est introduit dans l’âme par les connaissances et les preuves préparatoires.

Or, c’est uniquement en raison de l’élément fibre et volontaire qui entre dans l’acte de la croyance, que les objets de la croyance sont des préceptes, auxquels se rattachent la récompense et le châtiment.

Ce qui leur donne ce caractère, ce n’est point la forme de la croyance qui arrive dans l’âme en dernier lieu ; c’est la connaissance, l’étude et toutes les préparations intellectuelles et libres, qui conduisent l’homme à la croyance, selon que je l’ai expliqué au long dans mon livre de la Vision du Tout-Puissant.

— L’exposé des neuf préliminaires qui précèdent, va nous servir à répondre aux vingt-huit objections que nous avons signalées contre les principes fondamentaux et contre les préceptes formulés par Maïmonide.

Le principe de la foi ou la discussion des croyances fondamentales du Judaïsme par Don Isaac Abarbanel. Traduit par M. le Grand Rabbin Benjamin Mossé. Impr. Amédée Gros (Avignon), 1884. [Version numérisée : Google].

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