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Fondement de la Foi d’Abravanel

Chapitre 10 : Préliminaires explicatifs de la théorie de Maïmonide (5e partie)

Traduction R. Benjamin Mossé (1884)


Les trois raisons scientifiques du nombre de treize principes fondamentaux

Le nombre des treize principes fondamentaux, fixé par le grand Docteur, n’est pas un nombre pris au hasard, ni pour correspondre aux treize attributs de la miséricorde du Saint-béni-soit-il, ou aux treize procédés de l’explication traditionnelle de la loi. Maïmonide, en le fixant, a été guidé par l’une des trois raisons scientifiques que voici, ou bien, par les trois ensemble.

I. Première raison scientifique. — Celui qui rend un culte sincère à Dieu, ne peut s’empêcher de donner pour but à son culte la recherche de la perfection de Dieu et de sa loi.

Or, c’est en raison de la recherche de la perfection divine, que Maïmonide établit les cinq premiers principes, à savoir :

1° Que Dieu est l’être le plus parfait possible, et qu’il existe nécessairement par lui-même ; car, c’est à cause de la perfection de son essence, qu’il est convenable de lui vouer notre culte ;

2° Qu’il est un ; car, c’est à cause de son unité, qu’il est convenable que nous l’aimions et que nous nous attachions à lui, nul Dieu n’existant hormis lui.

C’est ainsi que notre maître Moïse, après nous avoir enseigné l’unité, par ce verset: « Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un », nous dit immédiatement : « Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu. » C’est-à-dire : puisque Dieu est unique et qu’il n’a pas de second, il est convenable que notre amour se tourne vers lui et que nous nous attachions à son immense perfection de tout notre cœur et de toute notre âme ;

3° Qu’il est immatériel : l’immatérialité témoignant également de sa perfection, car, les choses spirituelles sont bien plus supérieures et plus parfaites que les choses matérielles ;

4° Qu’il est antérieur à toutes choses et que tout autre être que lui, est contingent : ce qui prouve l’élévation de son essence, puisque, avant qu’aucun être ne fût créé, il était l’Éternel unique et son nom était unique : ce qui prouve encore qu’il a créé l’Univers, et qu’il a accordé l’existence et ses bienfaits à toutes les créatures ;

5° Qu’il est convenable de ne vouer notre culte qu’à lui seul : ce qui atteste ces trois croyances : 1° que la puissance infinie lui appartient ; 2° qu’il agit avec amour et volonté, et 3° qu’il conduit lui-même notre nation, sans intermédiaire.

Ces cinq principes satisfont donc à la recherche de la perfection divine.

Les quatre suivants sont relatifs à la loi, ce sont :

6° Que la prophétie a existé pour les prophètes en général ;

7° Et pour notre maître Moïse, à un degré supérieur : ce qui démontre la supériorité de la loi donnée par l’organe de Moïse ;

8° Que la loi que nous avons aujourd’hui en nos mains, avec son texte et son explication traditionnelle, vient tout entière du Ciel ;

9° Que cette loi est immuable, c’est-à-dire, qu’elle ne peut être ni changée, ni remplacée par une autre : ce qui détruit la pensée qu’elle aurait pu être donnée pour un temps limité, à la durée duquel elle serait soumise.

Les derniers principes se rapportent à la Rémunération, soit à l’espoir d’une récompense, soit à la crainte d’un châtiment ; car, un grand nombre d’hommes n’observent la loi, qu’afin de recevoir un salaire. Ces principes sont :

10° Celui de l’Omniscience et de la Surveillance divines ;

11° Celui de la Récompense et du Châtiment: celui-ci témoigne de la justice divine qui donne le bonheur, dans ce monde et dans l’autre, à ceux qui ont le cœur bon et droit, tandis que les méchants sont retranchés de la terre ;

12° Celui du Messie ;

13° Celui de la Résurrection ;

Ces deux derniers principes ont été établis pour combattre le doute qui s’élève à la vue des malheurs qui frappent les justes et de la prospérité des méchants. Les croyances, dont ces deux principes sont l’objet, assurent une récompense certaine aux fidèles enfants de Jacob et un prompt châtiment aux peuples impies, appelant les uns à la vie éternelle et les autres à la honte éternelle. Ces deux derniers principes sont évidemment des ramifications du onzième, qui traite de la Rémunération en général ; ils ont été formulés en particulier pour écarter le doute signalé.

II. Deuxième raison scientifique. — La seconde raison qui a dirigé Maïmonide dans la fixation des treize principes fondamentaux, c’est leur caractère scientifique. Ainsi, les trois premiers sont admis complètement par le philosophe, ce sont :

1° L’Existence nécessaire d’un Dieu parfait ;

2° Son Unité, c’est-à-dire, qu’il n’a ni associé, ni second en divinité ;

3° Son Immatérialité, c’est-à-dire, qu’il n’est ni corps, ni force dans un corps.

Or, ces trois principes, le philosophe les accepte complètement, parce qu’ils peuvent s’appuyer sur des preuves rationnelles.

Les trois suivants ne sont admis par le philosophe que partiellement :

4° Ainsi, quand nous disons que Dieu est antérieur et qu’il n’a pas eu de commencement, le philosophe y adhère ; mais, quand nous disons que tout autre être que lui n’est pas antérieur, mais est créé, le philosophe le conteste1 ;

5° Quand nous disons que nous devons vouer notre culte à Dieu seul, parce que sa puissance est infinie, le philosophe y adhère ; mais, quand nous disons qu’il conduit et qu’il surveille notre race, sans intermédiaire, le philosophe le conteste ;

6° Quand nous disons que la prophétie est une faculté humaine, subordonnée au perfectionnement de nos vertus, de nos pensées, à la pureté de notre âme, le philosophe y adhère ; mais, quand nous disons que la prophétie dépend également de la volonté divine, le philosophe le conteste.

Maïmonide rapporte ensuite les principes que le philosophe n’admet pas, parce qu’il ne peut les saisir avec la raison, mais qu’il ne conteste pas, parce qu’ils ne lui paraissent pas impossibles, ce sont :

7° La Supériorité de notre maître Moïse, sur tous les autres prophètes, grâce à la pureté de sa nature et à son degré prophétique ;

8° L’Origine divine, découverte par la prophétie, de la loi qui est aujourd’hui en nos mains ;

9° L’Immutabilité de cette loi qui ne saurait être ni changée, ni remplacée.

Ces trois principes ne sont, en effet, ni nécessaires, ni impossibles aux yeux de la raison humaine.

Enfin, Maïmonide rapporte les quatre derniers principes que le philosophe repousse entièrement, ce sont :

10° La Connaissance que Dieu a de toutes les choses particulières et sa Surveillance sur toutes ces choses ;

11° La Distribution de la récompense aux justes, selon leurs œuvres conformes aux préceptes divins, et celle du châtiment aux méchants qui ne suivent ni n’observent les préceptes de la loi ;

12° La Venue du Messie, pour réaliser cette distribution de la récompense et du châtiment ;

13° Et, dans le même but, à la fin des jours, le Réveil de ceux qui dorment dans la poussière.

Ces quatre principes de croyance sont niés par le philosophe, parce qu’ils constituent la rémunération divine pour les œuvres particulières, rémunération qui est elle-même relative et subordonnée à l’observance des préceptes.

Donc, parmi les treize principes fixés par Maïmonide :

Les trois premiers sont complètement conformes aux données de la raison humaine ;

Les trois suivants n’y sont conformes que partiellement ;

Les trois autres sont seulement possibles rationnellement ;

Enfin, les quatre derniers sont philosophiquement impossibles.

Pour nous, tous ces principes étant également des croyances enseignées par la loi et par la vérité, nous sommes tenus d’y ajouter foi, et, c’est en raison de leur caractère élevé que Maïmonide les a exposés dans l’ordre précédent, comme principes de la Croyance israélite.

III. Troisième raison scientifique. — La troisième raison qui a guidé Maïmonide dans la fixation de ses treize principes fondamentaux, c’est que la croyance de celui qui ajoute foi à la loi divine, ne peut se dérober à la discussion, soit que sa croyance se rapporte au Saint-béni-soit-il, soit qu’elle se rapporte à ses œuvres, car, rien n’existe si ce n’est Dieu et ses œuvres.

En effet, la croyance que nous devons avoir en Dieu, c’est qu’il est l’Être nécessaire et la perfection suprême ; or, nous ne pouvons nous représenter et comprendre ses perfections que par voie d’élimination, et non par voie d’affirmation. Nous ne saurions rapporter à Dieu des attributs positifs, selon que Maïmonide le démontre, dans son Moré (Guide des Égarés). Le roi Salomon, lui-même, dans son Ecclésiaste, nous en avait avertis par ces paroles :

« Que ta bouche ne soit pas prompte, que ton cœur ne se hâte point de faire sortir une parole devant Dieu, car, Dieu est dans les cieux, et toi, tu es sur Ja terre, que tes paroles soient donc peu nombreuses. »

C’est-à-dire, que l’homme ne doit pas se hâter, dans ses paroles ni dans ses pensées, d’appliquer à Dieu des attributs positifs, car, Dieu est dans les cieux, c’est-à-dire, qu’il est, par rapport à nous, dans les profondeurs de l’inconnu et que son être est aussi éloigné de notre être que les cieux le sont de la terre : ses qualités ne sont donc point comme les nôtres, mais elles s’en distinguent à l’infini : aussi ne pouvons-nous lui appliquer que des attributs négatifs : tel est le sens de ces termes : que tes paroles soient peu nombreuses, c’est-à-dire, qu’elles soient diminutives, négatives.

C’est pourquoi Maïmonide a formulé trois principes, le deuxième, le troisième et le quatrième, qui ont chacun une valeur négative, ce sont :

1° L’Unité de Dieu ;

2° Son Immatérialité ;

3° Son Antériorité (Éternité).

Ils signifient que Dieu n’est compris dans rien, n’est limité par rien.

La limitation ne peut, en effet, avoir lieu que de trois manières :

1° Par le nombre : le nombre entoure l’objet compté et l’enveloppe ;

2° Par l’espace : le lieu, où se trouve un corps, le contient ;

3° Par le temps : le temps borne de deux parts : avant et après, les choses qui existent et qui passent.

Or, il est évident qu’un être limité, de l’une des trois manières précédentes, est un être imparfait.

Aussi, après avoir posé le premier principe qui est le fondement de tous les fondements et qui proclame l’Existence de la Divinité, Maïmonide vient-il écarter de Dieu chacune des trois limitations sus-mentionnées.

Par le second principe, celui de l’Unité, il démontre que Dieu ne tombe pas sous le nombre, après avoir démontré qu’il n’est pas l’unité du nombre, ni celle du genre ni celle de l’espèce.

Par le troisième, celui de l’Immatérialité, il démontre que Dieu n’est point limité par l’espace, car ce qui n’est point corps, n’est point dans un lieu quelconque.

Par le quatrième, celui de l’Antériorité, il démontre que Dieu ne tombe point dans le temps et qu’il n’est point limité par lui, ce qu’indique ce texte : « Dieu antique. »

Il est prouvé par là qu’il n’est pas non plus soumis à la fatigue, car, la fatigue est le résultat d’une limitation quelconque.

Ces quatre premiers principes justifient la croyance que nous devons avoir en Dieu et en sa perfection infinie.

— Quant à ses œuvres, le quatrième principe atteste son œuvre première et universelle qui est la création du monde.

Par le cinquième principe, Maïmonide enseigne 1° que la puissance de Dieu est infinie, 2° que ses œuvres sont produites avec amour et volonté, et non point par les lois générales delà nature, comme les œuvres des autres créatures. C’est sur ce double enseignement que doit préalablement se fonder la croyance de la Création ex-nihilo.

Aussi Maïmonide compte-t-il quatre sortes d’œuvres divines :

1° Œuvres collectives et momentanées ; ce sont : la Création, objet du quatrième principe ; les Miracles, objet du cinquième ; la Prophétie, objet du sixième.

2° Œuvres particulières et momentanées ; ce sont celles qui ne se rapportent qu’à notre nation, à savoir: la Supériorité de Moïse notre maître, d’heureuse mémoire, sur tous les prophètes : objet du septième principe ; la Divinité de la Loi : objet du huitième ; l’Immutabilité de la loi, c’est-à-dire que dans son essence et dans sa forme elle a été donnée pour toujours, sans qu’elle puisse être changée : objet du neuvième.

3° Œuvres collectives et durables à jamais, à savoir : L’Omniscience et la Surveillance divines : objet du dixième principe ; la Rémunération : objet du onzième. Ces deux principes visent tous les hommes du passé, du présent et de l’avenir.

4° Œuvres particulières et futures, à savoir: la Venue du Messie : objet du douzième principe ; la Résurrection des Morts : objet du treizième.

Le principe de la résurrection est appelé particulier, par Maïmonide, d’après son opinion personnelle qu’il fait connaître au commencement de son Commentaire sur la Mischna, à savoir : « Que la résurrection des morts n’aura lieu que pour les justes » ; ce qui s’accorde avec le langage des Sages, qui enseignent « que l’abondance des pluies profitent aux justes et aux impies, mais que la résurrection des morts ne profitera qu’aux justes. »

C’est donc avec raison que Maïmonide a fixé au nombre de treize, les principes de la foi, parmi lesquels les uns se rapportent à Dieu lui-même, les autres à ses œuvres collectives et momentanées, d’autres à ses œuvres particulières et momentanées, et spécialement à la loi, d’autres à ses œuvres collectives et durables, d’autres, enfin, à ses œuvres particulières et futures.

De tout ce qui précède, ressort la justesse du nombre treize, donné par Maïmonide aux principes de la foi.

— C’est à propos de ces treize principes que nous lisons dans le traité Tahanith (p. XXV), ce qui suit :

Rabbi Eléazar-Ben-Porath demandait ce qu’il trouverait au monde futur ? On lui répondit du haut des cieux :

« On te donnera treize fleuves, aux torrents d’huile aromatique, où tu trouveras tes délices. »

Ce qui voulait dire qu’il vivrait éternellement dans un bonheur inouï, à cause des treize principes de croyance qui avaient constitué sa foi.

De même quand Rabbi Josué-Ben-Lévi entra dans le Gan-Eden (paradis), à l’approche duquel Élie criait : « Faites place au fils de Lévi ! », il trouva Rabbi Schimon Ben-Yochaï qui était couché sur treize sacs de rephiza, c’est-à-dire, sur treize sacs d’opaze et d’or pur, et qui lui dit : « Où est le fils de Lévi ? » Celui-ci répondit : « C’est moi-même. » Ben-Yochaï lui dit alors :

— « As-tu vu l’arc-en-ciel, pendant ta vie ? » — « Oui », lui répondit Ben-Lévi.

« Dans ce cas, tu n’es pas digne d’être celui auquel Élie crie de faire place ; car, l’arc-en-ciel qui est le signe de la conservation de l’Univers, est inutile, lorsqu’il l’a un juste sur la terre ; puisque tu as vu l’arc-en-ciel pendant ta vie, tu n’es pas ce juste qu’Élie proclame. »

Or, le fils de Lévi n’avait pas vu l’arc-en-ciel durant sa vie ; sa réponse à Schimon Ben-Yochaï, lui avait été inspirée par sa modestie qui lui défendait de se rendre hommage lui-même, selon que cela se trouve expliqué au traité Ketouboth, page LXXVII, où cette légende est rapportée.

Sans aucun doute, les treize sacs d’opaze et d’or pur, sur lesquels la légende fait reposer Rabbi Schimon, étaient les treize principes de la foi, auxquels il avait cru durant sa vie, selon que les a exposés Maïmonide, croyance qui porte avec elle sa récompense.

Tel est le cinquième préliminaire.


1Il s’agit ici du philosophe qui suit la doctrine d’Aristote.

Le principe de la foi ou la discussion des croyances fondamentales du Judaïsme par Don Isaac Abarbanel. Traduit par M. le Grand Rabbin Benjamin Mossé. Impr. Amédée Gros (Avignon), 1884. [Version numérisée : Google].

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