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Les Huit Chapitres de Maïmonide | שמונה פרקים לרמב”ם  

Chapitre 4 : Du traitement des maladies de l’âme.

Traduction du judéo-arabe par R. Jules Wolff (1912)


Chapitre 41

Du traitement des maladies de l’âme.

Les bonnes actions sont celles qui, gardant le juste milieu, sont également éloignées des deux extrêmes, lesquels sont tous deux un mal, l’un péchant par excès et l’autre par défaut ; et les vertus sont des dispositions de l’âme et des habitudes acquises tenant le milieu entre deux dispositions mauvaises dont l’une pèche par excès et l’autre par défaut. De ces (différentes) dispositions résultent ces actions (diverses). Ainsi la continence (= chasteté)2 est une disposition qui tient le milieu entre la passion et l’insensibilité ou l’indifférence3, donc la continence est au nombre des bonnes actions, et la disposition de l’âme d’où résulte la modération est une vertu morale ; la passion, qui est l’un des extrêmes, et l’indifférence [totale], qui en est le second, sont l’une et l’autre absolument mauvaises. Ces deux dispositions de l’âme d’où résultent la passion et l’indifférence, la première disposition péchant par excès et la seconde par défaut, sont toutes deux au nombre des vices moraux. De même la générosité est également éloignée de l’avarice et de la prodigalité ; le courage tient le milieu entre la témérité et la pusillanimité ; l’enjouement4 est également éloigné de la bouffonnerie et de la gaucherie ; l’humilité tient le milieu entre l’orgueil et la bassesse5 ; la magnificence tient le milieu entre la profusion et la sordidité ; la modération dans les désirs (litt. : l’acte de se suffire) tient le milieu entre la cupidité et la paresse6 ; la mansuétude (= patience) tient le milieu entre la colère et l’apathie7 ; la pudeur est entre l’impudence et la fausse honte8 (ou timidité) ; et ainsi des autres qualités morales, et les choses9 n’ont pas besoin d’avoir des noms qui leur soient nécessairement attribués quand les idées sont claires et compréhensibles.

Parfois des gens se trompent beaucoup au sujet de ces actions et considèrent l’un des extrêmes comme un bien et comme une qualité de l’âme ; [ainsi], tantôt ils considèrent le premier extrême10 comme un bien, c’est ce qui a lieu, lorsqu’ils prennent la témérité pour une qualité et appellent les téméraires des héros. S’ils voient, par exemple, un homme pousser la témérité jusqu’à la dernière limite, se précipiter au-devant du péril et s’aventurer de propos délibéré à la mort, mais y échapper parfois par un heureux hasard11, ils le louent pour cet acte et l’appellent un héros ; tantôt ils considèrent l’autre extrême comme un bien12, comme lorsqu’ils disent d’un homme lent13 qu’il est patient, et d’un paresseux qu’il est content de son sort, de l’homme insensible à tout plaisir, à cause de sa complexion lourde14, qu’il est continent15 ; et, en vertu d’une erreur du même genre, ils considèrent également la prodigalité et le faste16, comme des actions louables; mais tout cela est erroné, car, en réalité, est seule louable la disposition tendant à garder le juste milieu, et c’est à ce but que l’on doit tendre, c’est dans le sens du juste milieu qu’il faut orienter17 constamment toute sa conduite. — Sachez maintenant que ces vertus et ces vices moraux ne s’établissent18 dans l’âme humaine et ne s’y affermissent que grâce à la répétition très fréquente et pendant un temps prolongé des actions dérivant de cette disposition morale et par l’habitude prise de les accomplir ; donc, si ces actions sont bonnes, [la tendance19] qui en résultera pour nous sera une vertu ; au contraire, si elles sont mauvaises, [la tendance20] qui en résultera pour nous sera un vice. Or, l’homme, du fait de sa nature et dans sa condition première, n’est ni vertueux, ni vicieux, comme nous l’expliquerons dans le chapitre 8, mais, à coup sûr, il s’accoutume, dès l’enfance, à certaines actions inspirées par la manière de vivre de sa famille et de ses compatriotes et, parmi ces différentes actions, les unes peuvent être également éloignées des extrêmes et les autres pécher soit par excès, soit par défaut, comme nous l’avons décrit ; et, [dans ces deux cas], l’âme est alors affectée de maladie, et il faudra la traiter absolument, comme on traite [les maladies] du corps21. Et, de même que, lorsque le corps a abandonné l’équilibre [de ses forces], nous observons de quel côté il s’est penché, et d’où il a dévié pour lui administrer des [remèdes] contraires22, jusqu’à ce qu’il ait recouvré l’équilibre [de ses forces] ; et, une fois ce résultat atteint, nous laissons de côté ces remèdes contraires et lui administrons de nouveau ce qui doit le maintenir dans son assiette; ainsi procèderons-nous exactement à l’égard des mœurs. Voyons-nous, par exemple, un homme enclin à se priver de tout23, [tendance] qui constitue un vice moral, et d’où découlent des actions mauvaises24‫‬, comme nous l’avons exposé dans ce chapitre, lorsque nous nous proposons de traiter cette maladie, nous ne lui prescrivons pas [l’exercice] de la générosité, car ce serait comme si l’on voulait traiter un homme atteint de la fièvre25 par un remède moyen26 et qui ne le guérirait pas de sa maladie; mais il faut qu’il se mette à pratiquer, à différentes reprises, la prodigalité, et qu’il fasse fréquemment œuvre de prodigue27, jusqu’à ce qu’ait disparu de son âme la disposition qui le portait à l’avarice et qu’il ait presque acquis la tendance à la prodigalité ou, du moins, qu’il s’en soit rapproché ; à ce moment, nous lui défendrons les actes de la prodigalité et lui prescrirons de s’en tenir aux œuvres de la générosité, d’y persévérer constamment en ne péchant ni par excès, ni par défaut. Pareillement, quand nous voyons qu’un homme est prodigue, nous lui prescrivons de pratiquer les œuvres de l’avarice plusieurs fois de suite, mais pas aussi fréquemment que lorsque nous avons prescrit à l’avare d’imiter la conduite du prodigue28. Voici, en effet, un point qui forme la base et le secret de la thérapeutique : c’est qu’on revient plus aisément et plus sûrement de la prodigalité à la générosité que de l’avarice à la générosité, de même, l’homme insensible au plaisir29 devient plus aisément et plus sûrement continent que le voluptueux ; et c’est pourquoi nous ferons répéter plus fréquemment par le voluptueux les actes de l’homme insensible au plaisir qu’à ce dernier les actes du voluptueux ; et nous astreindrons plus l’homme pusillanime à la témérité que l’homme téméraire à la pusillanimité ; nous exercerons plus l’homme sordide à la somptuosité que l’homme trop large à la sordidité ; voilà une règle sur le traitement des mœurs qu’il convient de retenir30‫‬. C’est pour ce motif que les hommes vertueux31 ne maintenaient pas leurs âmes dans une disposition d’équilibre absolu, mais qu’ils penchaient un peu tantôt vers l’excès, tantôt vers le défaut, par mesure32 de précaution33, je veux dire qu’ils s’écartaient un peu, par exemple, de la continence vers l’insensibilité34, un peu du courage vers la témérité, un peu de la noblesse vers l’orgueil, un peu de la modestie vers l’humilité et de même pour les autres vertus. Et c’est à cette disposition morale qu’il est fait allusion dans cette parole des sages : « il faut aller au-delà des limites du droit35. »

S’il est vrai qu’à certaines époques quelques hommes vertueux penchèrent dans leur conduite vers l’un des extrêmes, s’imposèrent des jeûnes et des veilles, s’abstinrent de manger de la viande, de boire du vin, d’avoir commerce avec une femme36, se vêtirent de laine et de poil, habitèrent les montagnes et se retirèrent dans les déserts, ils ne firent rien de tout cela qu’à titre de traitement [moral], comme nous l’avons mentionné, et aussi en raison de la corruption des gens de la ville. Dans la crainte qu’en les fréquentant et en voyant leurs actes ils se corrompraient et qu’ils risquaient que, dans leur société, la corruption gagnerait leurs mœurs, ils les quittèrent pour se retirer dans les déserts et [dans les endroits] où il n’y avait pas d’homme méchant, selon la parole du prophète (Jérémie 9:1) : « Qui me donnera au désert une cabane de voyageurs37, » etc. Et lorsque des sots virent la conduite de ces gens vertueux dont ils ignoraient le but, ils s’imaginèrent que cette conduite était bonne en soi, ils l’imitèrent dans l’idée de leur ressembler ; ils se mirent donc à infliger à leur corps toutes sortes de tourments, pensant par là acquérir de la vertu, faire le bien et se rapprocher de Dieu ; comme si Dieu était l’ennemi du corps et se proposait sa destruction et sa perte ; mais ils ne s’apercevaient pas que ces actes sont mauvais en soi et, qu’en les pratiquant38, ils contractaient quelque vice39. Ils sont comparables à un homme qui, ignorant l’art de la médecine, voit d’habiles médecins administrer à des moribonds de la pulpe de coloquinte, de la scammonée, de l’aloès et d’autres [drogues] analogues, en leur défendant toute [autre] nourriture et, les malades ayant guéri et échappé comme par miracle à la mort40, cet ignorant se dit : puisque ces remèdes guérissent la maladie, à plus forte raison doivent-ils conserver la santé de l’homme bien portant ou même l’augmenter, il se met donc à les prendre constamment, à suivre le régime des malades41, et, à coup sûr, il tombera lui-même malade. Et, pareillement, ceux-ci, en prenant des remèdes42, alors qu’ils se trouvent en bonne santé, contractent sûrement des maladies de l’âme43. Mais notre44 loi qui est parfaite et qui nous conduit à la perfection, selon le témoignage qu’a porté sur elle celui qui l’a connue à fond, [disant d’elle45] : « La loi de l’Éternel est parfaite, restaure l’âme, donne la sagesse au simple » (Psaumes 19:8) cette loi, dis-je, n’ordonne rien de pareil ; elle vise uniquement à ce que l’homme vive conformément à sa nature46, suive la voie moyenne47, qu’il mange avec modération ce qu’il lui est permis de manger, boive avec modération ce qu’il lui est permis de boire, use avec modération des plaisirs charnels, qu’il habite dans les villes en pratiquant la justice et l’équité, et non pas qu’il se retire dans les cavernes48 et les montagnes, non pas qu’il se revête de laine et de poil, non pas qu’il mortifie son corps et lui inflige des tourments. Elle interdit toutes ces exagérations49 d’après ce que nous rapporte la tradition50 à propos de l’abstème51. La loi dit : « Le pontife le fera absoudre de ce qu’il a péché contre lui-même » (Nombres 6 : 1-21) et ils (les docteurs) se demandent52 : « Mais en quoi celui-ci (l’abstème) a-t-il donc péché envers lui-même ? — En se privant de vin. — Et, dans ces termes [de la loi] n’y a-t-il pas les prémisses d’un raisonnement à fortiori ? Si celui qui s’est privé de vin a besoin d’expiation53, à plus forte raison celui qui se mortifie, en se privant de tout. »

De même dans les ouvrages54 de nos prophètes et de nos docteurs55 nous voyons qu’ils56 voulaient qu’on s’en tînt au juste milieu, et qu’on traitât le corps et l’âme d’après57 la loi et conformément à la réponse58 que Dieu (qu’il soit loué !) fit par l’organe de son prophète à ceux qui lui demandaient, s’ils devaient continuer un jour de jeûne par an ou non59. Voici ce qu’ils dirent à Zacharie : « Faut-il que je pleure au cinquième mois et que je fasse abstinence, comme je l’ai fait depuis tant d’années. » Et il leur répondit : « Quand vous avez jeûné au cinquième et au septième mois, et cela depuis soixante-dix ans, est-ce pour moi que vous avez jeûné ? et quand vous mangez et buvez, n’est-ce pas vous qui mangez et vous qui buvez ? » (Zach. 7:5). Alors il leur ordonna seulement d’observer la modération et [de pratiquer] la vertu, et non le jeûne ; c’est là ce qu’il leur dit : « En ces termes a parlé l’Éternel Cebaoth : Rendez des jugements équitables et ayez l’un pour l’autre de la bonté et de la miséricorde » (Zach. ibid. 9). Puis il dit : « Ainsi a dit l’Éternel Cebaoth : le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième, le jeûne du septième et le jeûne du dixième mois, se changeront pour la maison de Juda en jours d’allégresse et de joie, en fêtes de réjouissance. Mais aimez la vérité et la paix. » (Zach. 8 : 9).

Or, sache que « éméth », la vérité, désigne60 les qualités intellectuelles, parce qu’elles sont vraies et invariables, comme nous l’avons dit au second chapitre, tandis que « chalaume », la paix, désigne les qualités morales grâce auxquelles la paix règne dans le monde.

Pour en revenir à mon sujet [je dis] : Si ces gens, imitant61 certaines sectes, alors qu’ils font partie de nos coreligionnaires62 (car, c’est d’eux seulement que je parle63), prétendent, qu’en macérant leur corps et en s’interdisant toute jouissance, ils ne font tout cela que pour maîtriser64 leurs forces corporelles et pour incliner un peu vers l’un des extrêmes, c’est là une erreur de leur part, comme nous allons le démontrer. La loi [mosaïque], en effet, n’a édicté ses défenses et ses préceptes65 qu’en vue de nous tenir plus éloignés d’un des extrêmes66, grâce à une discipline67 [morale]. Elle a défendu tous les mets illicites, les passions illicites, la prostitution68 ; elle a imposé le contrat [de mariage] et celui des fiançailles ; et, même avec toutes ces dispositions, elle n’a pas permis le commerce sexuel69 en tout temps, mais l’a interdit aux époques de l’impureté mensuelle et de l’accouchement et, par surcroît, nos docteurs ont prescrit de restreindre le commerce sexuel et l’ont défendu pendant le jour, comme nous l’avons exposé dans le traité de Sanhédrin, toutes ces mesures, Dieu les a ordonnées uniquement pour que nous nous tenions très éloignés de l’extrême de la volupté et que nous abandonnions le juste milieu pour nous porter un peu dans le sens de l’insensibilité, jusqu’à ce que la tendance70 à la continence se soit fortifiée en nos âmes. C’est encore la raison de toutes [les autres] dispositions de la loi [mosaïque], comme celle qui concerne le prélèvement des dîmes71, la glanure, les épis oubliés, le coin du champ, les grains épars et les grappillons (de la vigne72), les règles73 relatives à l’année de relâche et au jubilé74, l’assistance proportionnelle aux besoins [du pauvre]75 ; toutes ces mesures ne tendent qu’à nous rapprocher de la prodigalité pour que, éloignés de l’extrême de l’avarice sordide, nous soyons rapprochés de l’extrême de la prodigalité et qu’alors la tendance à la générosité se fortifie en nous. Et si tu considères à ce point de vue76 la majeure partie des lois [mosaïques],tu constateras qu’elles ont toutes pour objet de discipliner77 les facultés de l’âme78, comme lorsqu’elles défendent la vengeance et la peine du talion par les paroles de Dieu : « Tu ne te vengeras ni ne garderas rancune » (Lév.19:18) ; « tu l’aideras » [à décharger] (Ex. 22:5) ; « tu le relèveras avec lui » (Deut: 24:4.) ; de sorte que s’affaiblisse l’empire de la colère et du ressentiment ; de même le précepte : « tu les rapporteras » (Deut. 22:1.) [= les objets trouvés], doit faire cesser79 la disposition à l’avarice; de même [les préceptes] : Tu te lèveras devant les cheveux blancs, et tu honoreras le vieillard, etc. » (Lév. 19:32) ; tu honoreras ton père, etc. » (Ex. 20 : 12 ; Deut. 5 : 16) ; « tu ne t’écarteras pas de ce qu’ils t’auront dit, » etc. (Deut. 17:11), tous ces préceptes visent à faire cesser la tendance à l’impudence et à développer80 le sentiment de la pudeur. Ensuite, pour nous tenir éloignés de l’autre extrême, c’est-à-dire de la fausse honte, [Dieu] a dit : « Tu reprendras ton prochain, » etc. (Lév. 19 : 7) ; « Vous ne le redouterez pas, » etc. (Deut. 1 : 17), jusqu’à ce que la fausse honte, elle aussi, ait disparu et que nous nous tenions dans le juste milieu81.

Et si quelqu’un, par sottise à coup sûr, vient à renchérir sur ces prohibitions, ajoute, par exemple, aux mets et aux boissons qui ont été défendus, ou s’interdit le commerce conjugal au-delà des défenses touchant les relations sexuelles, ou distribue tous ses biens aux pauvres, ou les destine aux œuvres pies, dépassant ainsi [les obligations de] la loi [mosaïque] sur les aumônes et les estimations82 de personnes, cet homme imite, à son insu, la conduite des méchants, se porte à l’un des deux extrêmes et sort tout à fait du juste milieu. Les sages (= docteurs de la loi) ont dit à cet égard une parole, comme jamais je n’en ai entendu de plus admirable ; elle est contenue dans la Guemara Palestinienne au neuvième chapitre de Nedarin. Blâmant ceux qui s’engagent par des serments et des vœux, au point de ressembler à des prisonniers, ils s’expriment comme suit83 : « R. Adday au nom de R. Isaac [dit] : « La loi ne t’a-t-elle pas interdit assez de choses que84 tu ajoutes encore à ses prohibitions ? » Voilà une idée qui est, de tous points, identique à celle que nous avons déjà exprimée, sans rien de plus ni de moins. — Il ressort donc de tout ce que nous avons mentionné dans ce chapitre qu’on doit viser aux actions moyennes et ne pas s’en écarter [pour passer] à l’un des deux extrêmes, si ce n’est à titre de remède et pour combattre [cette tendance] par son contraire. Et de même qu’un homme versé dans l’art de guérir, dès qu’il s’aperçoit que son tempérament s’est quelque peu altéré, ne le néglige pas85, n’attend pas que la maladie se soit aggravée et qu’il soit obligé d’user du médicament le plus énergique, ou86 s’il remarque qu’un des membres de son corps est faible, il l’observe continuellement, évite ce qui peut lui être nuisible et recherche ce qui peut lui être utile, jusqu’à ce que le membre soit redevenu sain ou, du moins, que la faiblesse n’augmente plus ; ainsi l’homme parfait87 doit constamment examiner ses mœurs88, peser ses actions et considérer attentivement chaque jour la disposition de son âme ; et, dès qu’il la voit pencher vers l’un des deux extrêmes, il se hâte de la soigner et ne permet pas à la tendance mauvaise de se fortifier par la répétition des actes mauvais, comme nous l’avons dit ; il examinera de même constamment le défaut dont il est atteint et s’efforcera de le corriger sans cesse, comme nous l’avons dit précédemment, puis qu’il est impossible que l’homme soit exempt de défaut. Les philosophes ont déjà dit qu’il est impossible de rencontrer un homme qui soit naturellement doué de toutes les qualités, aussi bien des qualités morales que spéculatives.— Les livres des prophètes renferment, eux aussi, beaucoup de passages exprimant la même idée. Ainsi [Job] a dit : «Certes, il [Dieu] n’a pas confiance en ses serviteurs, » etc. (Job 4:18)‬ ; « et -est-ce que le mortel serait juste devant Dieu ? » etc. (Job 4:17) ; « l’être, né de la femme, serait-il pur » (Job 15:14); et Salomon a dit d’une manière générale : « certes, il n’est pas, sur terre, d’homme juste qui fasse [toujours] le bien et ne pèche pas » (Eccl. 7 : 20 ; cf. 1 Rois 8 : 46). Tu sais aussi qu’au prince des premiers et des derniers [prophètes], à Moïse, notre maître, Dieu (qu’il soit loué !) a dit : « parce que vous n’avez pas eu confiance en moi, etc. » (Nombres 20 : 12) ; « parce que vous m’avez désobéi, etc. » (Nombres 20 : 24) ; « parce que vous ne m’avez pas sanctifié, etc. » (Deut. 32 : 51), et tout cela lui a été dit, lors de la faute dont il [Moïse] (que la paix soit sur lui !), s’est rendu coupable, parce que, [s’écartant] d’une vertu morale, la mansuétude, il s’est porté vers l’un des deux extrêmes, vers la colère, lors qu’il a dit : « Écoutez donc, ô vous rebelles, etc. » (Nombres 20:10). Dieu lui a donc sévèrement reproché qu’un homme tel que lui se soit mis en colère en présence de l’assemblée d’Israël dans une circonstance où il n’eût pas fallu se fâcher ; et une conduite pareille venant89 d’un tel homme [constituait] une profanation du nom [divin], car tous ses mouvements et toutes ses paroles étaient imités et l’on espérait, par là, parvenir à la félicité temporelle et spirituelle90 ; comment donc Moïse a-t-il pu se laisser aller à la colère, qui fait partie, comme nous l’avons expliqué, des actes des méchants et qui ne dérive que d’une disposition vicieuse de l’âme ?

Quant à ce passage : « Vous vous êtes révoltés contre moi, » il faut l’entendre dans le sens que nous allons indiquer : Moïse ne s’adressait pas à une troupe de gens incultes91 ni à des individus dépourvus de toute vertu, mais à des hommes qui avaient des épouses dont la moindre égalait Ezéchiel, fils de Bouzi, selon une assertion des sages (= les docteurs) et qui examinaient92 attentivement tout ce qu’il [Moïse] faisait ou disait. En le voyant s’emporter, ils se dirent : Si Moïse (que la paix soit sur lui!), qui n’est pas de ces gens [atteints] de quelque vice moral, ne savait pas que Dieu est irrité contre nous à cause de l’eau que nous avons réclamée et que nous avons provoqué sa colère, il [Moïse] ne se serait pas emporté.— Mais, nous ne trouvons pas que Dieu (qu’il soit exalté !), en s’adressant à lui (Moïse) dans ce récit, se soit fâché et mis en colère, mais il [Dieu] s’est borné à dire : « Prends la verge et fais boire la communauté et ses troupeaux » (Nombres 20:7). — S’il est vrai que nous nous soyons écarté de l’objet de ce chapitre, nous avons, du moins, résolu un des passages difficiles que présente l’Écriture, au sujet duquel on a déjà beaucoup disserté93 pour découvrir le péché que Moïse a commis. Compare donc ce que nous avons dit nous-même là-dessus et ce qui a été avancé par d’autres, et la vérité trouvera déjà sa voie. — Je reviens maintenant à mon sujet : Si l’homme pèse constamment ses actions et vise à ce qu’elles soient dans le juste milieu, il a atteint le degré suprême (= de perfection) auquel on puisse parvenir, et, par là, il se rapprochera de Dieu et recevra94 la récompense que [le Seigneur] lui réserve; or, cette conduite95 est la façon la plus parfaite d’adorer Dieu. Les sages [= les docteurs de la loi] ont déjà exprimé la même idée et l’ont formulée dans le texte suivant96 : « Celui qui dispose ses voies, mérite de voir le secours de Dieu, conformément à cette parole : à celui qui examine la valeur de ses voies, je montrerai le secours de Dieu » (Psaumes 50:23). Ne lis pas (dans ce passage) : vesam dérèch, mais : vescham déréch ; c’est le sens du terme rabbinique « Chouma » qui est : estimation, appréciation. Or, c’est là tout à fait la pensée que nous avons développée dans tout ce chapitre.

Voilà tout97 ce que nous avons cru nécessaire [de dire] sur cette matière.


1Ibn Tibbon traduit ici, d’après l’arabe, avec l’article ; il a conservé également l’article devant : chap. 7 et 8. Pour les autres titres, il a chaque fois omis l’article ; c’est là une petite inconséquence du traducteur qui ne se justifie pas.

2Litt, la privation de la sensation du plaisir.

3Ou ataraxie.

4La mention de cette qualité manque dans la traduction d’Ibn Tibbon.

5Ibn Tibbon a, après ce mot, tout un long morceau qui est comme une paraphrase prolixe du texte arabe : « L’honneur = l’amour propre והסלסול (litt. l’exaltation de soi-même) tient le milieu entre la gloire ou l’ostentation ההתנשאות et la bassesse הנבלה. (Le mot סלסוּל s’emploie de quelqu’un qui jouit d’une considération méritée et ne s’abaisse à aucune vilaine action ; le mot ההתנשאות se dit au contraire de quelqu’un qui est estimé au-delà de son mérite. Quant à la signification du terme נבלה, elle est connue; il se dit de quelqu’un qui commet des actions laides, très vicieuses et répréhensibles) ; le calme הנחת (ou le sang-froid) tient le milieu entre la tendance à accuser הקטרוג (du grec : καταγορενω) et à contredire (ou à contrarier) הקנטונרת et la nonchalance (ce qu’on appelle en français (provençal) amould = mou), la mollesse, disposition de quelqu’un qui, par suite de sa complexion lourde et de son tempérament froid, ne parle ni n’agit (quand il faudrait); c’est l’opposé du קטרוג lequel résulte d’une complexion délicate et d’un tempérament chaud. »

6Ibn Tibbon a de nouveau un passage qui ne répond pas au texte arabe de Pococke : « Le philanthrope ‫טוב לב‬ (litt, le généreux, celui qui a bon cœur) tient le milieu entre l’égoïste et le prodigue (mot à mot excès de bon cœur). Comme il n’existe point dans notre langue (c’est-à-dire en hébreu) de terme connu pour désigner ces dispositions, il est nécessaire qu’on en donne la définition et qu’on indique le sens que les philosophes attachent à ces termes. On entend par טוב לב l’homme qui a bon cœur : celui qui se propose en toute circonstance de faire du bien aux hommes [en les aidant] de sa personne, de ses conseils et de son argent, autant qu’il le peut, sans qu’il ait à subir de ce fait aucun tort, ni aucune humiliation ; c’est la qualité moyenne (= le juste milieu) ; l’égoïsme נבלה (au lieu de נבל) est l’opposé de ce caractère : il se dit de celui qui ne veut en rien se rendre utile aux autres, même dans les cas où il n’y aurait pour lui aucune dépense, aucune peine, ni aucun dommage (matériel) ; c’est l’un des deux extrêmes. L’exagération de la générosité (ou bonté excessive) יתרון תוב הלבב s’applique à celui qui accomplit des actes comme ceux dont on a parlé à propos du philanthrope, même s’il doit en résulter pour lui un grand tort (matériel), une humiliation, une grande peine, une importante perte d’argent ; c’est l’autre extrême. »

7Ibn Tibbon traduit ce mot par l’expression: « Ce défaut consiste à être insensible à l’insulte et au mépris. »

8C’est-à-dire la timidité exagérée. Dans Ibn Tibbon, il y a encore : « Il me paraît, en effet, résulter des paroles de nos docteurs (que leur souvenir soit béni !) que pour eux le mot Baychâne (Aboth 2 : 6) signifie celui qui est « trop timide» ; tandis que le Bauch-panîm (Aboth. ibid.) tient le juste milieu [c’est l’homme modeste], puisqu’ils disent (Aboth. ibid.) : « En habaychâne laméd », le Baychâne n’est pas capable de bien apprendre = de s’instruire, et qu’ils n’emploient pas [dans ce passage] le terme de Bauch-panîm ; tandis qu’ailleurs [dans Aboth] ils disent : le « Bauch-panîm ira en paradis », et ne se servent pas du terme « Habbaychâne ». Puis viennent quelques mots dans la traduction d’ibn Tibbon qui semblent être comme la conclusion de ce développement, mais que nous ne saisissons pas très bien : ולוה סדרת / כך « et c’est pourquoi ils (= ces deux termes Baychâne et Bauch-panîm) sont placés dans cet ordre », littéralement « et c’est pour cela que leur ordre (je lis סדרתם) est tel » [dans les deux passages cités d’Aboth].

9Le texte d’ibn Tibbon dit ici tout le contraire de celui de Pocoke : « Et ainsi des autres qualités m orales qui, pour qu’on en saisisse le sens, ont absolument besoin d’être désignées par des termes de convention. »

10C’est celui qui marque l’excès.

11Nous avons traduit d’après l’hébreu, n’ayant pas compris les deux mots arabes קרי et בלתפאק. Peut-être le premier doit-il être corrigé ‬en כרי aliquando.

12Les trois mots : comme un bien ne sont pas dans le texte arabe de Pococke, mais nous les avons suppléés d’après Ibn Tibbon.

13Ibn Tibbon traduit le mot arabe‫אלמהין ‬ par פחות הנפש‬ celui dont l’âme (le caractère) est vile. W. traduit ce mot inexactement par : Unempfindlich.

14= de son tempérament froid.

15Ibn Tibbon ajoute ‫כלומר ירא חטא‬, c’est-à-dire « craignant le péché ».

16Le mot ‫אלבדד‬ d’après le dictionnaire a le sens d’orgueil. Ibn Tibbon le rend par יתרון טיב לבב, « l’excès de générosité ».

17L’arabe dit : « peser. »

18Litt. « ne parviennent. »

19et

20L’arabe dit d’une manière vague : « ce qui nous arrivera. »

21L’arabe met ici : « l’homme » au lieu de du corps que nous avons cru devoir mettre pour l’intelligence de la phrase.

22C’est-à-dire à son tempérament.

23Litt. « à être avare pour lui-même.

24Litt. « l’acte qu’il accomplit compte parmi les actions des méchants. »

25Litt. « sur lequel la chaleur est en excès. »

26C’est-à-dire également éloigné des deux extrêmes du chaud et du froid.

27C’est-à-dire « et qu’il ait contracté l’habitude de la prodigalité. »

28Litt. « nous ne lui ferons pas répéter aussi fréquemment les œuvres de l’avarice, que nous lui avons fait répéter l’œuvre de la prodigalité. »‬ Ibn Tibbon a ici un membre de phrase obscur ; peut-être faut-il lire : Kechannauthau au lieu de Kechénâkhon. Ibn Tibbon traduit le mot arabe ‫‬ ‫אלנקתה‬ par החדוש הטוב,‫‬ « cette heureuse originalité. »

29Litt. « privé de la sensation des plaisirs. »

30Mot à mot : « et retiens-la. »

31Litt. « qui est excellent » (en vertu).

32Litt. « par voie. »

33Sorte de prophylaxie morale.

34Litt. « l’absence de la sensation du plaisir. »

35La locution hébraïque souvent employée et devenue presque proverbiale dit littéralement à l’intérieur de la ligne du droit, c’est-à-dire ne pas s’en tenir strictement à ce qu’on doit faire et, d’après Maïm., ne pas garder toujours le juste milieu, mais, dans certains cas, même le dépasser.

36C’est-à-dire « ne se marièrent point. »

37Ibn Tibbon cite encore la suite du verset : « et j’abandonnerai mon peuple et je m’éloignerai d’eux, car ils sont tous des adultères ; c’est une clique de gens perfides. »

38L’arabe : « par là. »

39Litt. « un des vices de l’âme. »

40Litt. « ils sont délivrés de la mort par une puissante délivrance. » Ibn Tibbon traduit ‫ונמלטו מן המות הצלה גמורה‬ « et ont échappé à la mort grâce à une délivrance complète. »

41Litt. « de la maladie. »

42Ibn Tibbon : « des remèdes » dont il est parlé à propos des hommes vertueux qui, pour se préserver du contact des hommes corrompus, prennent certaines précautions mentionnées plus haut.

43Litt. « sont malades des âmes. »

44Litt « cette. »

45Ibn Tibbon donne encore le commencement de ce verset : « le statut de l’Éternel est fidèle. »

46Litt. « soit naturel. »

47C’est-à-dire « le juste milieu. »

48Dans Ibn Tibbon il y a : « dans les déserts » bammidbarauth au lieu de bammearauth « dans les cavernes ».

49L’arabe dit : « tout cela. »

50C’est-à-dire le Talmud.

51Le Nazaréen dont il est question dans Nombres 6 : 1-21.

52Nedarim 10a.

53C’est-à-dire d’offrir un sacrifice expiatoire.

54C’est-à-dire les livres.

55Ibn Tibbon traduit le mot arabe ‫רואיה‬ par ‫חכמים ‬ « les sages » = les docteurs, c’est-à-dire ceux qui ont rapporté la tradition = les auteurs de la Mischna et de la Guemara.

56C’est-à-dire les prophètes et les docteurs de la loi.

57Ibn Tibbon en traduisant l’arabe עלי‬ par ‫על‬ au lieu de ‫כפי‬ ne semble pas avoir bien saisi la phrase arabe ; Pococke a traduit d’après l’hébreu.

58Ibn Tibbon semble avoir fait de ‫וגואב‬ ‬ le commencement d’une phrase, puisqu’il traduit ‫וענה‬, alors que le mot dépend de עלי.

59Dans l’hébreu d’Ibn Tibbon il y a par erreur ‫בעולם ‬ au lieu de בשנה.

60L’arabe dit : « ce sont. »

61Litt. « s’assimilant à. »

62Litt. « les hommes de notre loi. »

63Maïm. ne veut pas s’attaquer aux adeptes des autres religions ; il ne blâme que ses coreligionnaires égarés.

64Litt. « pour l’exercice des forces du corps, » c’est-à-dire pour s’habituer à dompter les forces corporelles.

65Litt. « n’a défendu ce qu’elle a défendu et prescrit ce qu’elle a prescrit que pour cette cause. »

66Litt. « un côté. »

67Litt. « par le côté de l’exercice. »

68Maïmonide emploie ici le terme hébreu Kedêcha, prostituée. Voir pour cette défense Deut. 23:18.

69Ibn Tibbon ajouté ici le mot אשה.

70L’arabe dit : « disposition. »

71Voir Nomb. 18 : 21 sq. ; Deut. 14 : 22 sq. ; ibid. 28-29.

72Voir pour ce qui concerne le droit des pauvres : Lév. 19 : 9-10 : Deut. 2 4 : 19-21.

73L’arabe dit « les jugements. »

74Voir Ex. 23 : 10-11 ; Lév. 25 : 1-1 3 ; Deut. 15 : 1 sq.

75L’expression « Dê Makhsaurau » employée par Maïmonide appartient à Deut. 15 : 8 et s’applique au prêt gratuit et non à l’aumône proprement dite.

76Litt. « de cette manière. »

77D’« exercer. »

78= les passions.

79« Jusqu’à ce que disparaisse la disposition à l’avarice. » 

80« Jusqu’à ce que parvienne la disposition à la pudeur. »

81« La voie moyenne » également éloignée des deux extrêmes.

82Voir Nombres chap. 27.

83Litt. « Ils disent là-bas ce texte. »

84On trouve dans le traité d’Aboda Zara une expression analogue.

85Ibn Tibbon traduit ce mot par ‬לא ישכח, « il ne l’oublie pas. »

86En arabe, il y a : « et. »

87« Le sage. »

88« Ses manières d’être. »

89Les mots פי חק qu’Ibn Tibbon traduit par בדין paraissent signifier : « par rapport à ».

90En arabe : « la félicité ici-bas et dans l’autre monde. »

91Ibn Tibbon traduit ‫עואם‬ par ‫סכלים‬, « ignorants. » Pock. : « idiotas. »

92Dans Ibn Tibbon, il faut lire ‫יבחנוהו‬ au lieu de יבחנחו.

93En arabe : « il a été parlé. »

94En arabe : « il recevra ce qui est par-devers Lui, » — ce que Dieu lui réserve, = le bonheur.

95En arabe « et ceci. »

96= « Observe de près ses actes ».

97En arabe : « la mesure. »

« La préface de Samuel Ibn Tibbon aux “Huit chapitres” de Maïmonide », traduction de Jules Wolff, dans : Revue de Théologie Et de Philosophie 32 (2), 1899, p.183-189. [Version numérisée : e-periodica.ch].

Les Huit Chapitres de Maïmonide ou Introduction à la Mishna d’Aboth. Maximes des Pères (de la Synagogue). Traduits de l’arabe par Jules Wolff. Rabbin de la Communauté israélite de Chaux-de-Fonds. Lausanne-Paris, 1912. [Version numérisée : Alliance israélite universelle].

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