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Les Huit Chapitres de Maïmonide | שמונה פרקים לרמב”ם  

Chapitre 3

Traduction du judéo-arabe par R. Jules Wolff (1912)


Des maladies de l’âme.

Les anciens ont dit que l’âme, tout comme le corps, est bien portante ou malade. L’âme est dite bien portante, quand elle-même et ses différentes parties (facultés) sont dans la disposition voulue pour accomplir constamment ce qui est bien, beau et noble ; et on la dit malade, quand elle-même et ses parties sont enclines à faire constamment ce qui est mauvais, honteux et laid. Ce qui a trait à la santé et à la maladie du corps est l’objet d’étude de la médecine. Or, de même que les gens atteints d’une maladie du corps1, par suite de l’altération de leurs sens, jugent amer ce qui est doux et doux ce qui est amer, se représentent ce qui est convenable2 comme ne l’étant pas et, dans la violence de leurs désirs, se régalent de choses qui pour les personnes bien portantes n’ont rien d’agréable, mais, au contraire, provoquent parfois de la douleur, comme de manger de l’argile, des charbons, de la poussière, des substances très acides ou très fermentées3 ou d’autres nourritures analogues que les personnes saines ne recherchent pas, mais ont même en aversion ; ainsi ceux dont l’âme est malade, c’est-à-dire les hommes méchants et vicieux, se représentent le mal comme étant le bien et le bien comme étant le mal ; de plus, le méchant aspire toujours aux choses extrêmes qui, en réalité, sont mauvaises, mais qui, à cause de la maladie dont son âme est affectée, lui semblent bonnes. Et, comme les malades conscients de leur maladie, mais ignorant l’art médical consultent les médecins qui leur prescrivent ce qu’ils doivent faire, leur défendent ce qu’eux-mêmes jugent agréable4 et les forcent de prendre des substances repoussantes et amères jusqu’à ce que leurs corps soient guéris et redevenus capables de trouver bon ce qui est bon, et mauvais ce qui est mauvais ; ainsi ceux qui ont une maladie de l’âme doivent consulter les savants5, qui sont les médecins des âmes; et ceux-ci leur défendront ces choses mauvaises qu’ils croient bonnes et les traiteront selon l’art propre à guérir les mœurs de l’âme, et que nous exposerons dans le chapitre suivant.

Pour ceux dont l’âme est malade6, mais qui n’en ont pas conscience et ne se font pas soigner, leur destinée est celle du malade qui, poursuivant son plaisir et ne se faisant pas soigner, court sûrement à sa perte.

Quant à ceux qui ont conscience de leur maladie et recherchent quand même leurs plaisirs, l’Écriture, dans sa véracité, dit d’eux, en rapportant leurs propres paroles7 : « car je veux suivre le penchant de mon cœur, etc. » (Deut. 29 : 18), c’est-à-dire8 en voulant assouvir leur soif, ils ne font que l’augmenter. — Ceux qui n’ont pas conscience (de leur maladie), Salomon9 les décrit souvent10. Ainsi, il dit d’eux : « La voie du sot est droite à ses yeux; mais celui qui écoute le conseil est sage » (Prov. 12 : 15), c’est-à-dire celui qui suit l’avis du sage lui enseignant la voie qui est droite en réalité et non celle qu’il regarde comme la voie droite. — Il (l’auteur des Proverbes) dit encore 14 : 12 ; 16 : 25 : « Telle voie parait droite à l’homme, mais elle conduit à l’abîme. »

Il dit aussi de ceux dont l’âme est malade et qui ignorent ce qui leur est nuisible et ce qui leur est utile 4 : 19 : « La voie des méchants est ténébreuse ; ils ne savent pas ce qui les fait chanceler. » — Quant à l’art de traiter les âmes, il est tel que je le décrirai dans le quatrième chapitre qui va suivre.


1Le texte arabe porte : « maladie des corps ». 

2Le texte arabe porte : ‫מלאים‬ , part. de la IIIe f. de לאם, « convenir ».

3C’est-à-dire dans un état de fermentation très avancée.

4Ibn Tibbon a encore : « et qui est contraire à leur maladie. »

5C’est-à-dire les moralistes et les théologiens.

6Ibn Tibbon a encore : « et supposent que c’est leur état normal ou qui en ont conscience, mais ne se font pas soigner. » Ce texte est préférable à celui de Pococke. 

7C’est-à-dire « met dans la bouche de ces hommes pervers [ces paroles]. »

8Le commentaire se rapporte à la suite du texte que Maïm. ne cite pas, mais qu’il suppose connu de ses lecteurs.

9Ibn Tibbon a encore la formule habituelle : « Que la paix soit sur lui ! »

10Ibn Tibbon n’a pas ce mot. Le texte de Pococke porte כתיר au lieu de l’adverbe כתירא.

« La préface de Samuel Ibn Tibbon aux “Huit chapitres” de Maïmonide », traduction de Jules Wolff, dans : Revue de Théologie Et de Philosophie 32 (2), 1899, p.183-189. [Version numérisée : e-periodica.ch].

Les Huit Chapitres de Maïmonide ou Introduction à la Mishna d’Aboth. Maximes des Pères (de la Synagogue). Traduits de l’arabe par Jules Wolff. Rabbin de la Communauté israélite de Chaux-de-Fonds. Lausanne-Paris, 1912. [Version numérisée : Alliance israélite universelle].

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